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A cinq heures du matin, le ])i'uit affaibli du eanon qui tonne à Zanzibar, annonçant l'Afadjiri, ou prière du matin, nous trouve sur pied. La nuit a été chaude et c'est avec soulagement que nous abandonnons le séjour étroit de nos tentes, dont la température est trop élevée.
Nous avons trois cuisiniers : Zaïdi, ancien capitaine de Stanley, engagé par M. Sergère, Mafaka, son aide attitré, et Réhani, plus spécialement au service du capitaine Ramaeckers. Pour plus de confort, nous avons décidé de faire la pot-bouille ensemble. C'(\st Mafaka qui, ce matin, est chargé du déjeuner, composé de café, de biscuit et de galettes de sorgho beui'rées de uiiel.
M. de Leu, légèrement indisposé, restera au camp. Les autres membres de l'expédition, acconqiagnés de M. S(M'gère, garnissent leurs gibernes de cartouches et saisissent gaiement leur fusil. Le pays est, dit-on, fort giboyeux et un plaisir nouveau remplacera pour nous ceux de la vi(; civilisée : la chasse. aux animaux qu'on n'a guère occasion de voir autre part, en Europe, ipie dans les box surchauffés de nos jardins d'acclimatation.
D'après le l'apport iÉ3 nos guides, antilopes, élans, zèbres et girafes abonderaient dans la plaine de Bighiro, offi'ant aux voyageui's d'abondantes ressources culinaires.
Campés sur une élévation de terrain, nous descendons dans la plaine par une pente assez raide, hérissée de rocailles. Les Oua- Kouérés et les Oua-Sigouas, peuplades avec lesquelles nous allons faire plus intime connaissance, étal)lissent leurs villages ordinairement sur des tertres défendus par d'épais fourrés di» miiuosas et de ronces géantes.
La Cliamba (campagne) de Bighiro s'étend au sud, plantée de sorgho ou Moutama, de maïs, de patates douces et surtout de manioc.
Pas d'arbres à fruits, sauf quelques bananiers, aux régimes peu développés.
Point de riz, non plus, céréale presque indispensable à l'alimentation des blancs, des Arabes et des hommes libres de l'escorte. Nous n'en trouverons plus qu'à Simbamouéni, dans l'Ou-Sagara, à Tabora, à Ou-Gonda, etc., c'est-à-dire dans les endroits à colonies arabes.
Empêtrés dans les hautes herbes ([ui nous viennent jusqu'au menton, nous battons la contrée à la recherche d'une proie quel-
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conque. Nous rencontrons force gîtes à sangliers et à Mghiris, ou poi'cs rouges.
Mais le gibier semble s't'-tre donné le mot pour éviter nos approches. De temps à autre, quelques gazelles effarouchées filent à l'horizon, hors de portée des ritles.
A la tin pourtant, nous apercevons un groupe de sept ou huit antilopes que nous entourons, en nous échelonnant en tirailleurs.
Le gibier, ramené, s'avance imprudemment ; 3DI. Ramaeckers, Sergère et De 3Ieuse lâchent chacun un coup de fusil. C'est ce dernier qui a visé le plus juste. Une antilope, atteinte à la cuisse, bondit et veut fuir avec ses compagnes.
3Iais au bout d'une cinquantaine de mètres, sa marche se ralentit et nos hommes, qui se sont lancés à sa poursuite, l'achèvent à coups de lance. La bète est dépecée sur place et notre suite, s'en étant l'éparti les quartiers, retourne triomphalement au camp chargée de viande fraîche.
Cependant, la température, délicieuse au départ, s'est notablement élevée. Il est temps de rentrer à notre tour. L'ardeur de la chasse nous ayant entraînés assez loin dans la direction du nord, nous coupons en ligne droite une autre partie de A vaste plaine, maintenant semée de bouquets de sagoutiers et de strychnos, aux fi'uits comestibles, et de Msandarousis, ou arbres à gomme copal. Des cactus, dit à candélabres, protilent sur le ciel bleu leurs bras parallèles, armés d'aiguilles végétales. De la terre couverte d'un humus rouge, qui doit être d'une rare fécondité, ressortent les volumineux oignons des amaryllis, à la tige courte et menue. Aux branches vertes des tamariniers, se balancent quelques singes noirs tachetés de blanc.
Les écureuils abondent, mais on aurait scrupule de tirer sur ces jolis animaux.
M. de Leu, que nous avions laissé en proie à un certain malaise, n'a pu se lever. Il se plaint d'une grande lassitude dans les jambes, lassitude dont la sensation s'est propagée, par les lombes, jusqu'à la nuque. Nous lui trouvons la peau sèche et froide.
Il grelotte, malgré la chaleur torride qui nous fait abondannnent transpirer. C'est encore la maudite fièvre que nous avions bien cru éviter en ne campant pas sur les bords du Kingani. Le traitement en
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est tout indiqué. Nous amoncelons sur notre camarade de nombreuses couvertures de laine, couronnées d'un couvre-pied en caoutchouc, et nous lui faisons boire force thé, presque bouillant. <iuant à la quinine, on n'en fait point usage au cours des accès, qu'elle ne sert qu'à prévenir.
Dans ces zones intertropicales, tout concourl à la stagnation des matières putrescibles. C'est surtout au début de la Massika, et dans les premiers temps de la saison sèche, (jue la lièvre exerce ses ravages. Mais elle n'éclate pas toujours sur les lieux mêmes où a commencé l'intoxication.
On en emporte avec soi le germe et souvent l'accès ne se déclare que quelques jours après.
M. de Leu, fort probablement, se ressent, maintenant seulement, du passage du Kingani.
Notre expédition cynégétique nous a littéralement mis l'estomac -aux talons, et il faut tout l'intérêt que nous portons à M. de Leu pour nous empêcher de nous précipiter tout d'abord vers l'endroit où le trio des cuisiniers procède à ses savants préparatifs. La voix de l'amitié écoulée, nous prêtons l'oreille à celle de l'estomac. A quelques mètres s'élève notre cuisine improvisée, consistant on un dais de feuillage supporté aux quatre angl(\s par des piquets droits. Tout autour, excepté du côté môme du Cambi, sont dressés de triples paravents de verdure. Comme nous l'avons vu hier, marmites et casseroles reposent sur des pierrailles ou tout autre corps à l'épreuve •de la flamme. L'air est imprégné d'une odeur exquise de viande rôtie. En effet, c'est aujourd'hui que Mafaka a tué, dans toutes les règles de la loi musulmane, son premier et succulent chevreau.
Voici conunent Arabes et Oua-Ngouanas sont tenus de s'y prendre, car il s'agit d'une fonction toute spéciale, interdite aux impurs Oua- Chenzis.
Le cuisinier, après avoir fait son choix, recourt à l'otiice d'un Jiumble profane qui, renversant l'animal sur le flanc gauche, lui maintient les pattes à l'aide des genoux et des mains.
Appuyant son pied droit sur l'épaule de l'hostie, le sacrificateur la saisit alors par le cou, pour chercher la place de l'artère carotide, ■et l'égorgé vivement en prononçant la parole sacramentelle.
Ni Arabes ni honunes libres ne luangeraient d'une victime tuée
d'une autre façon, môme à la chasse. Ainsi, notre antilope de ce matin a dû être achevée, rituellement, par un M'Gouana de la suite
L'animal, saigné à blanc, est suspendu ensuite à un arbre.
On l'écorche, on le vide, on le nettoie, comme chez nous, et on li' détaille au fur et à mesure des besoins. Quant à la tête, elle revient de droit au boucher, qui en dispose connue il l'entend. Mafaka, qui a divisé son chevreau en deux parties égales, découvre avec orgueil, devant nous, le couvercle de cuivre où rissolent, dans leur graisse, une gigue, une épaule et un nombre respectable de côtelettes. Enfilés à des brochettes de bois, fichées en terre, grillent doucement les morceaux du cœur et du foie, entremêlés de parties graisseuses.
Réhani et ses deux noirs gâte-sauce, accroupis près d'autres foyers disposés de la même façon, surveillent attentivement les diverses casseroles, où mijotent le potage aux conserves européennes de pommes de terre, de petits pois et de haricots, le Pilaou de riz et de volaille, et les patates douces cuites sous la cendre !
On n'attendait plus que nous. Nos quatre domestiques, en chemise blanche, qui, depuis longtemps déjà, ont dressé le couvert sous la tente commune, aux portières relevées, donnent le signal du festin : Pakoual Pakoua! Tcliakoula taijaril (Servez, servez, tout est prêt!)
Et nous dînons du plus formidable appétit que nous ayons peutêtre montré jusqu'à ce jour.
M. de Leu va mieux. Aux frissons a succédé une phase de chaleur ardente, mais la peau n'a point encore repris sa moiteur.
Il continue à garder le lit.
Le lendemain seulement, vers trois heures de l'après-midi, après une forte transpiration, il peut se lever et faire dans le camp une courte promenade.
Mais le troisième jour, quoique faible encore, il est sur pied, tout disposé à reprendre son service.
Le soir de ce jour-là, nous mangeons à dîner l'autre gigue de notre antilope, dont. la chair, se rapprochant de celle du chevreuil ordinaire, a cependant un goût plus prononcé. Les parties restantes de la bête sont abandonnées à nos hommes.
Les indigènes, d'un naturel fort timide, nous inquiètent si
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peu que nous n'avons pas même établi de palissades autour de notre camp.
C'est à peine si deux ou trois d'entre eux se sont risqués à nous rendre visite dans l'espoir d'un petit présent, qui ne lenr est pas refusé. Les Pérès de la Mission du Saint-Esprit atîirnient, cependant, que sousleur air doux, les habitants de l'On-Kouéré et de l'Ou-Sigoua cachent des velléités anthropophagiques.
Ce qui le prouverait, ce seraient leurs incisives, limées en pointe,;» l'instar des peuplades cannibales établies à l'ouest du Tanganika. L'anthropophagie semble être de tradition dans ces parages et c'est en vain que les Arabes ont cherché à l'extirpfn- par la force. Les Pères du Saint-Esprit espèrent réussir mieux par la persuasion et ils se disposent à établir, dans ce but, une Mission nouvelle au milieu de rOiidoé.
Rien de particulier pendant les derniers jours de notre campement forcé à Bighiro, sinon que M. Ramaeckers a abattu deux pintades, mangées le soir au carry. Nous causons, nous fumons, fort impatients de poursuivre notre route. Le 2o seulement, nos Âskaris commencent à revenir par petits groupes, ivi-es encore de Pombé absorl)é outre mesure. Ce Pombé, que nous retrouverons souvent ])ar la suite, est une espèce de bière obtenue par la iei'inentation, à l'eau froide, du sorgho, du maïs ou de la banane.
Exposé d'abord au soleil, il est bouilli ensuite dans de grandes. jarres de terre noire. Coinme odeur, il rappelle assez bien la drèche, ou résidu de la fabrication du genièvre, résidu que nos cultivateurs voisins des distilleries donnent à leurs bestiaux. Pris en petite quantité, le Pombé remplace avantageusement l'eau blanche et saumàtre, telle qu'on la trouve, paraît-il, partout en Afrique, et dont l'usage, en pays marécageux, engendre la fièvre et la dysenterie. Il y a encore l'hydromel, dont la composition est la même qu'en Europe et qui, renfermant peu d'alcool, est excellent au point de vue de l'hygiène.
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