‹ La troisième expédition Belge au pays noirChapitre 24 sur 33 · LA DIANE · texte numérisé non relu

LA DIANE

(Dessin de E. Duyck.

encore fraîclics, et nos hommes s'attardent volontiers dans lenr case. Snivi de Férouzi, je parcours les logements des Askaris pour faire lever les retardataires qui détalent sur notre passage, comme dans une garenne les lapins effrayés par l'approche du chasseur, et se sauvent par la petite porte donnant sur le lac. Dès la veille, la besogne a été distribuée, et chacun s'y l'end sans nouvel ordre.

Lorsque j'ai promené partout VwW du maître, et me suis assuré que tout mon monde est à son poste, je passe à la cuisine pour command(M' le menu. Rien ne peut se faire et ne se ferait, du reste, sans instructions formelles. J'ouvre le magasin et y mesure les denrées à distribuer aux cuisinières : riz, cari-y, thé, café, poivre, sel, etc. Et je vous prie de croire que je surveille l'anse du panier, aussi disposée à entrer en danse que chez nos cordons bleus d'Europe. Dans ce pays de libre échange, mes provisions se métamorphoseraient bien vite en perles et en étoffes, si je me confiais à la discrétion de mon personnel féminin.

Cesmeiuis détails me mènent jusque huit heures. Pi'ès de l'habitation centrale, j'ai fait élever un petit observatoire, où j<? recueille mes notes météorologiques, au moyen du thermo, de l'hygro et du psychromètre. Nature et densité des nuages, direction des vents, température, etc., sont soigneusement consignés sur des tableaux (id hoc.

Puis, muni de la liste de mes honuues et de leurs attributions, je m'en vais inspecter les travaux. D'abord, c'est mon forgeron. Un dessin, des modèles en glaise, le mettent aussitôt sur la voie, car il est aussi intelligent et actif que Saddalah, mon charpentier de ïabora. Ce dernier se tire adiuirablement d'affaire, et au besoin rectifierait les mesures que je lui donne en bloc. Je vais aussi voir, aux champs. Hamici Mbouzi qui garde notre bétail et qui, appelé à d'autres fonctions, est en train de faire l'éducation d'un berger en sous-ordre.

Les puisatiers complètent leur œuvre, sous la direction de Forhan. J'y jette un coup d'œil.

Second déjeuner chaud, et à la fourchette, entre neuf et dix heures. La soupe constitue ici la plus saine des nourritures. Aussi ai-je mis deux hommes au légumier qui, môme dans la saison sèche, donnera plusieurs récolles. Quant aux tomates, elles croissent en abondance à l'état sauvage.

Quelque tasses de thé ou de Pombé nouvellement brassé, arrosent

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ce repas principal. Le dimanche, seulement, je me permets une bouteille de vin de Bordeaux.

Aussitôt, je prends mon fusil et ma cartouchière et, avec Capitani, me rends sur les hauteurs boisées, pour surveiller nos bûcherons. En ce moment, ils travaillent au sud, près de la rivière dite des Anglais, parce que Carter y allait chasser du temps qu'il habitait la Station de Karéma. Un Esprit, dit-on, l'habite et les indigènes y viennent pieusement déposer des lambeaux d'étoffe et des rangs de perles, non moins pieusement recueillis par le vieux Kanghérennghèré, son intermédiaire en titre. On y rencontre assez de gibier, antilopes, gazelles, oies, pintades, et pas mal de serpents qui fuient l'approche des hommes. Un coup de Fimmbo i baguette i leur casse, d'ailleurs, l'épine dorsale, lorsqu'ils font mine de se redresser, en sifflant, contre le pied qui les frôle par mégarde.

Comme mes hommes sont éparpillés sous les ombrages touffus, je me sers, pour les appeler, d'un sifflet ou d'un cor pendus à ma ceinture. Ils ont besoin d'être talonnés et ma visite prévue leur est à la fois un stimulant et un encouragement. Quant au Djémadar, il garde la Station, se confiant pour la conduite de ses hommes en la vigilance des Akidas.

A deux heures sonne le rassemblement. La besogne est finie, mais déjà pas mal d'Askaris sont rentrés fui'tivement, après avoir expédié leur besogne. Ce ne sont pas, d'ailleurs, les moins actifs.

Partout fume l'Ougali, apprêté par les femmes. Les mieux en fonds y joignent quelque Kitoéo de viande, de volaille ou de poisson; certaines familles se répartissent, en se réunissant, la peine et les frais.

Le reste de la journée leur appartient. Beaucoup trouvent des ressources dans des travaux de couture. D'autres, seuls ou avec leur femme, la lance à la main ou le fusil sur l'épaule, s'en vont flâner dans les villages voisins ou renouveler leurs petites provisions.

Un lunch de viande froide m'attend, suivi d'une courte mais délicieuse sieste dans mon hamac. Dans l'après-midi, je mets mes écritures au courant, je règle la besogne pour le lendemain, et, quand j'ai du temps de reste, je feuillette quelque volume, dégusté par petites tranches, ou relis cinq ou six numéros dépareillés de journaux. Les femmes, toujours actives et occupées, décortiquent et meulent la Moutaïua en chantant d'un cœur joyeux.

ii!oO LA inOlSIKMK KXI'ÉDITION UKU.ll

Dans une de mes eliasses aux canards, le loni^- de la plage déserte, je lis un jour une rencontre bizarre. Je venais d'abattre un aigle pêcheur, (pii regagnait son aii'c avec un poisson écume à tleur d'eau, et le cherchais vainement entre les joncs de la berge herbue, lorsque je vis s'avancer un être d'aspect véritablement efiVayant. Il n'aurait tenu qu'à moi de le prendre pour un des Ona-Totos <lont l'Esprit du lac se sert pour épouvanter les naïfs rivei-ains. Complètement mi, le front coui'onné d'une tignasse grise, le visage (■tl'royablement l'ongé par un cancer, cet homme me tendait l'oiseau abattu.

— Es-tu de Karéma? demandai-je au monstre.

— Oui.

— D'où vient que je ne t'ai jamais vu?

— On m'a défendu de me montrer.

— Qui ça?

— Les gens de Karéma.

— Pourquoi cela?

— Parce (pie je suis marqué pai' l'Esprit.

Et il m'indique sa face gangreneuse, que je ne puis considérer sans frémir.

— Où habites-tu donc?

■ — Là-bas... Dans l'îlot de 3Iousamouéra.

Cet îlot, objet de terriîur pour les riverains, S(^ voit à ([uehpie distance dans le lac, au sud de la Station Belge, et, grâce an retiait des eaux, fera bientôt corps avec la terre ferme.

— Tout seul?

— Tout seul. Qui voudi-ait vivre avec moi? Ma femme est morte, mes enfants me fuient. Je ne sais pas même s'ils vivent encore. Je suis si vieux !... Et si abandoiuié !

— Tu ne vois donc plus personne?

— Personne... que Kanghérennghèré, le Mganga, le seul qui ose visiter l'îlot... pour consulter l'Esprit.

— Et de quoi vis-tu?

— Du poisson que je prends dans le lac.

— Mais... il n'y a pas toujours du poisson?

— Alors j'ai faim... Et je me risque à abordm- ici pour chercher ■des herbes et des champignons.

— Pourquoi n'es-tu jamais venu à la Maison de pierre? Tu aurais

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pu y apporter du })oisson et te procurer des étoffes pour te couvrir, du sorgho et du maïs.

— J'avais peur d'être chassé.

— Les hommes bhuics respectent les vieiHards et les maliieurcux. Ils t'auraient secouru.

— Les honuiies blancs sont bons, je le sais. Les nègres n'ont pas de pitié. Kanghérennghèré m'a parlé de toi, et c'est pourquoi j'ai osé t'aborder. Mais les soldats qui sont chez toi me maltraiteraient...

— Eh bien! soit, reste dans ton île. Je te ferai apporter de la farine et du tabac...

Depuis, j'ai revu quelquefois le vieux pêcheur, traité en paria par les hommes de sa race. Sitôt qu'il entend mon coup de fusil, il saute dans sa pirogue délabrée et vient m'offrir du poisson. De temps à autre, on dépose à son intention, sur la rive, une corbeille de vivres qu'il ne vient prendre que lorsque mes hommes ont disparu.

Son long isolement lui a imprimé des allures presque fatidiques. Au contact de la grande nature, il s'est dépouillé des superstitions et des préjugés de sa jeunesse. Mousamouéra, dont il habile le séjour, ne lui inspire aucune terreur. Il a perdu la croyance aux Esprits, en éprouvant l'ignorante cruauté des honmies, et à la haine d'autrefois a succédé l'indifférence et le mépris.

Ses souvenirs datent de loin, mais impossible de connaître au juste son âge. La popuhition de Karéma s'est renouvelée plusieurs fois 'depuis qu'il se trouve sur son îlot désert.

A ce qu'il prétend, tout enfant encore, il a connu une grandi' ville, établie entre le tertre du fort et son hémicycle de montagnes. Le lac, en s'exhaussant, l'a probablement engloutie. Quoi qu'il en soit, nos hommes, en creusant dans cette direction où nous avons relégué leur cimetière, ont retrouvé les fondements d'un Boma.

Quelle est la poussière que la vie n'ait pas animée?

Le vieux solitaire s'est construit une misérable hutte, qui le défend, la nuit, contre les surprises des crocodiles. Il a longtemps profité, sans scrupule, des offrandes déposées sur la plage, par les indigènes, à l'intention de l'Esprit. Mais ces sortes d'hommages deviennent de plus en plus rares, la Sibylle et le Mganga de Karéma se les faisant adresser directement.

— Quelques jours après avoir rencontré le pêcheur exilé, je me suis

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brusquement trouvé en face d'un hippopotame, qui laissait, dans la jungle épaisse, un sillon de joncs abattus et d'herbes couchées. Planté sur ses jambes bardées de fange sèche, le monstrueux animal seinblait se préparer à la défense. Sans hésiter, j'épaulai mon fusil et lui envoyai une balle en plein front. Il s'abattit loui'dement. Par une chance assez rare, la balle avait pénétré dans le corps, à prés d"nn mètre de pi'ofondeur, et la baguette de mon fusil disparaissait tout entière dans la plaie béante, d'où échappait un sang noir. Le lendemain seulement, quelques pécheurs, guidés par mes iiulications, se rendirent sur place pour le dépecer. Déjà, ils entaillaient le cuir de leurs couteaux, lorsque l'animal laissé pour mort se redressa dans une dernièi-e convulsion. La veille, il n'avait pas bougé, quand je fourgonnais impi'udenunent sa terrible blessure! S'il s'était relevé, il m'eût écrasé sous sa masse pesante, car, le croyant foudroyé, j'y étais allé sans défiance, mon fusil déposé à quelques pas. La curée fut mouvementée. Tout h; village se rua sur l'innnense dépouille et s'en partagea les lambeaux, non sans rixes nombreuses et force coups de poing.

— Mais fermons cette parenthèse cynégétique, qui a pris des propoi'tions anormales, et reprenons notre description d'une journée à Karéma.

Vers cinq heures, après la grande chaleur, tournée nouvelle. Je vais au bord du lac, tâcher de tirer quelque peu de gibier à poil ou à plume. Lorsqu'il m'arrive, chose rare, d'abattre un butfle, c'est fête dans la Station. La cuisse me revient, et plongée, encore recouverte de la peau, dans un brasier, donne le plus succulent des rôtis. On la retire, le lendemain, complètement carbonisée à l'extérieur, mais renfermant un noyau de chair exquis, aduiirablement relevé par des piments et tlanqué de champignons.

Le dîner, ou plutôt le souper, se sert à six heures et demie. Il est simple et de digestion facile. Il m'arrive parfois, égaré dans les hautes herbes, d'être en retard. Ghan Mohamed fait alors hisser une lanterne au mât central du fort, soutenu par quatre haubans; et, guidé par ce fanal, je rentre, accablé de fatigue, mais d'humeur et d'appétit également excellents.

Nous plaçons les gardes, deux à chatiue porte, Ouest et Est.

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3Ia]heiireuseinent, nous sommes obligés de les laisser ouvertes. Enfin, nous nous réunissons au Barza, moi, le Djémadar, Forhan et Mohamed Maskam, et après une heure de causerie, nous nous endormons tranquillement, pour recommencer le lendemain.

— Le dimanche, ou plutôt le vendredi, car à l'exemple du capitaine Ramaeckers, j'ai conservé le Djouma musulman, l'ordre du joui' disparaît. Congé de toute besogne, quoique pourtant le réveil soit battu au lever du soleil. Les Askaris viennent, en corps, me saluer d'un affectueux Siibalgheir, au Barza, où je descends vers sept heures du matin. A leur intention, je fais jouer l'orgue de Barbarie, autour duquel ils s'accroupissent, avec l'air extasié des Javanais écoutant les accords du Gamelang. Le moulin à musique, dont la manivelle est confiée l\ tour de i*ôle aux amateurs, déverse sur eux les mélodies rêveuses ou sautillantes du vieux Noël breton rappelant notre air des Chonq-Clotiers, de la romance de Martha, d'une langoureuse valse allemande ou des entraînants refrains des Cloches de Conieville.

Mais leur oreille semble peu faite à notre échelle diatonique. Bien peu parviennent à fredonner quelques lambeaux de phrases, dont ils retiennent plutôt les rythmes.

Je ne compte point pour corvée l'inspection d'armes qui a lieu à huit heures. Nos Askaris s'en font un plaisir, excepté, pourtant, quand ils se sont laissés aller à brûler inutilement de la poudre.

En effet, chaque cartouche manquante, des vingt qui leur sont confiées, entraîne la retenue d'une ('houka d'étoffe sur la solde finale, payal)le à Zanzibar. Une chasse fructueuse, établie par l'apport d'une pièce de gibier, peut seule servir d'excuse.

J'ai été obligé d'adopter cette mesure pour ne pas voir gaspiller inutilement nos munitions.

Ma plus grande distraction est d'assister, le soir, aux ébats des hommes, qui dansent et chantent avec un magnifique enti-ain. Eux ne se plaignent pas de n'avoir rien à taire. Il est vrai que leurs plaisirs sont plus fatigants que bien d'écrasantes besognes !

Pendant que le cercle, comme le cho'ur d'une tragédie grecque, se meut en tournant sur lui-même, et en marquant la mesure par des battements de mains, deux coryphées danseurs se placent au centre. Au plus habile à régler la danse. On le voit qui se livre à des contor-

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sions folles, à des déliaiioliemenls et à des torsions d'épaules, dignes d'ui"! (iown de profession. Son concurrent est là, non pour lui donner la réplique, mais pour imiter servilement et presque simultanément les inoindi'cs de ses grimaces et de ses intentions. Aussi le couve-t-il du regard avec une intensité fascinatricc. On dirait deux prévôts de salle d'armes, se regardant dans le blanc des yeux.

Si le second danseur se trompe, ou omet un seul mouvement, il reprend humblement sa place dans le cercle, et un plus adroit se présente pour triompher de l'épreuve. On voit des danseurs attitrés lasser, durant plusieurs heures de suite, leurs présomptueux concurl'ents, et finir, seuls, la danse conmiencée par eux. De courts repos coupent cette chorégraphie démoniaque, repos consciencieusement employés, malgré ma d<'fense, à de furtives libations de Pombé.

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