CHAPITRE XVII
Les vrais Souahilis proviennent du croisement ancien des nègres de la cote et des Arabes. Aussi leurs chants et leurs récits se ressentent-ils de cette double origine.
Les merveilleuses légendes qui ont fourni à Antoine Galland son recueil des Mille et une Nuits, y ont laissé des traces nombreuses, tout comme les poèmes religieux otïrant la peinture terrifiante des supplices réservés, après la mort, aux coupables qui ont négligé d'observer les prescriptions du Rainazan.
II y a aussi les traditions locales, ou empruntées aux peuplades de l'intérieur. Elles sont parfois pleines d'humour. Un de mes hommes, déjà présenté au lecteur, Mohamed Maskam, né d'un pèi'C Réloutchi et d'une femme de Kiloa, excelle dans la façon de les débiter. Il les connaît toutes, et ne se fait pas tirer l'oreille pour les sortir, une à une, des casiers de sa riche mémoire.
Le soir, assis sur mon Rarza, et jouissant de la fraîcheur naissante qui succède aux ardeurs d'un ciel de feu, je me plais à mettre ses talents à l'épreuve. Et il s'exécute d'autant plus volontiers, que toujours un petit présent le récompense de ses peines.
Voici ce qu'il m'a raconté hier. Il m'est naturellement impossible de rendre le caractère exact de ces récits naïfs qui doivent une partie de leur sel au langage même dans lequel ils sont narrés. Mais j'ai tâché, cependant, d'en conserver les allures originales.
« Il y avait un homme, un trompeur, qui allait fréquemment au marché. Il achetait et achetait toujours, mais, fini d'acheter, trouvait toujours moyen de partir sans payer.
LA TR0IS1I:ME EXPEDITION ItEI.liE
» Un jour qu'il s'était procuré ainsi une caisse d'objets en verre, il chercha un homme pour la transporter à son logis. Ayant avisé un Pagazi, il lui dit :
» — Choisis de deux choses, ou d'un salaire, ou de trois conseils qui te serviront dans ce monde.
» Le porteur répondit :
» — Je recois des pessas (monnaie portugaise) tous les jours. Va pour les conseils!
« Et il porta la caisse. Mais au tiers de la route, il fut- obligé de s'arrêter.
« — Mon maître, dit-il, cette caisse est trop lourde pour moi.