I.t: UJKMADAR
[Dessin (le A. Heins.
Donne-moi un de tes conseils, en attendant que la force me revienne pour continuel'.
» — Bon, répondit l'autre. Retiens donc ceci. Si un lionnne le dit que l'esclavage est préférable à la hberté, ne le crois pas.
» Le porteur le regarda avec attention et il vit bien alors qu'il avait a/faire à un fripon. Mais, conservant son calme, et l'ésohi à patienter , il poursuivit tranquillement sa route , pour s'arrèler derechef au tiers suivant.
» — 3Iaîti'e, repi'it-il, donne-moi ton douxiôme conseil.
•>-> Et le trompeni- :
» — Si quel(iu'un te dit que le travail est supéneur à l'oisiveté, ne le crois pas.
» Le porteur rechargea docilement son fardeau, et ils arrivèrent devant la hutte du ti-ompeur.
» — [Maître, donne-moi ton dernier conseil.
« — Dépose la caisse à terre.
» — Ton conseil, d'abord, atîn que je sois certain d'être payé.
» — Eh bien, soit! Si quelqu'un te dit que la richesse l'emporte sur la pauvreté, ne le crois pas.
» Le porteur se déclara satisfait.
» — Retire-toi, maître, dit-il, atin que je puisse déposer la caisse.
» Et, la soulevant au-dessus de sa tète, il la laissa lourdement tomber sur le sol.
» — OU'! Oh' ! Ole! s'écria le trompeur, tu as cassé toutes mes marchandises.
» Mais le porteur, alors, avec un grand sang-froid :
« — Si (pielqu'un t'assure qu'il est resté un seul verre intact dans ta caisse, dis-lui hardiment qu'il en a menti. »
Les animaux jouent un grand rôle dans les contes Souahilis. Le j^euple leur attribue des sentiments humains, comme, d'ailleurs, les fables de toutes les races et de tous les temps.
Le lapin y remplace notre compère le renard, comme type de ruse et de fourberie.
Les Oua-Souahilis, ayant cru remarquer dans le inouvoment des li'wes du Soungourrou une expression de raillerie, lui attril)iient une malice bien éloignée de sa nature timide.
— Regardez, il parle! disent-ils en le voyant jouer des babines. Ne dirait-on pas qu'il donne son avis sur tout?
Il n'est pas rare d'entendre les indigènes, se déliant de quelqu'un, s'écrier : — « Eh! Soungourrou! » comme nous dirions : — « Eh! toi, renard! »
Dans les apologues populaires, le lapin se tire des plus mauvais pas et berne jusqu'au lion lui-même.
Sans mauvais jeu de mots, on pourrait dire qu'il est mis à toutes sauces !
J'ai oublié les détails d'un conte où les animaux ayant été requis par le Siniba de creuser un puits, seul le lapin trouve moyen de s'en dispenser.
Lorsqu'il s'agit, à tour de rôle, de tirer l'eau pour le seigneur Lion, le Soungourrou met tout en oeuvre pour faire retomber la corvée sur ses voisins qui n'y voient que du feu, à l'exception de la clairvoyante araignée.
J'ai transcrit, sous la dictée même de Mohamed Maskam, la fable de LAnesse. du Blanchisseur, que j'ai retrouvée presque intégralement dans le recueil de contes de Bishop Steere. Je la donne ici comme modèle du genre.
Le morceau est un peu long, mais caractéristique, en ce sens que le titre même n'est justifié que par un récit secondaire, parfaitement indépendant du sujet initial et venant se gretîer sur lui en guise do moralité.
Le lecteur y relèvera encore quelques singulai'ités. Dans le domaine de l'apologue, les Oua-Souahilis se soucient fort peu de respecter les lois naturelles, et il ne leur en coûte pas plus de rendre les squales fructivores, que de prêter aux simpl(>s léporides des instincts carnassiers.
Mais voici la fable de 3Iohanied IMaskam :
L'anesse du Blanchisseur
Il arriva qu'un singe fit amitié avec un requin. Un grand arbre étendait sur l'eau ses fortes branches et, tous les jours, le singe y grimpait pour prendre ses repas. Le requin se tenait dessous. Et il avait coutume de dire :
— Envoie-moi un peu de fruit, mon camarade. Et le singe lui en jetait aussitôt.
Cela durait depuis des semaines, des mois, lorsqu'un jour le requin dit au singe :
— Tu t'es montré bon à mon égard, et je voudrais t'inviler à dîner pour te rendre tes politesses.
— Comment pourrais-je aller chez toi? répondit le singe. Nous autres bêtes du désert, nous n'entrons jamais dans l'eau.
— Qu'à cela ne tienne, reprit le requin. Je te porterai et tu ne te mouilleras pas un poil.
AU PAYS Nom 239
Le singe dit : — « Allons ! »
Et il sautii sur le dos du requin.
Et ils allèrent ainsi, durant longtemps, jusqu'à ce que, arrivé au beau milieu de l'eau, le requin prit la parole.
— Tu es mon ami, commenea-t-il, et je te dois la vérité. Le Sultan de chez nous est fort malade, et le médecin lui a recommandé, s'il veut guérir, de manger le cœur d'un singe. Voilà le mobile de mon invitation.
— Eh quoi I s'écria le singe. Tu as bien mal agi en ne me prévenant pas là-bas, là-bas!
Mais le requin :
— Kitou (jani'f (Qu'est-ce à dire?) Cependant, le singe réfléchissait, à part lui :
— Je suis mort si je ne m'en tire par la ruse. Tâchons de lui conter une bourde.
— Eh bien, singe, reprit le requin, te voilà tout silencieux. Pourquoi ne souffles-tu mot ?
— Je n'ai rien à dire, répondit prudemment le singe, sinon que tu as'eu tort de ne pas m'averlir de la chose. Pour t'obliger, j'aurais certainement emporté mon cœur.
— Comment ! ht le requin avec surprise, tu n'as donc pas ton cœur en toi ?
— Est-il possible, s'exclama le singe, que tu ignores à ce point nos coutumes? Quand nous allons en promenade, nous laissons toujours nos cœurs dans les arbres, de crainte d'accident... Tu ne me crois peut-être point et penses que j'ai peur? Allons chez ton Sultan et tu verras si j'ai dit vrai.
Le requin, peu perspicace, ajouta foi à ces paroles.
— Singe, retournons d'abord à l'arbre, dit-il au bout d'un instant, et va prendre ton cœur.
— Non, répondit le singe, ne voulant pas paraître céder trop vite, j'irai chercher mon cœ-ur après avoir été chez vous autres.
— Retournons, retournons, insista le requin. Va prendre ton cœur, pour ne pas perdre de temps.
Et le singe y consentit, préférant naturellement son arbre à la ville des requins. Ils regagnèrent la rive, et le singe, ayant sauté à terre, grimpa sur l'arbre, en criant au requin :
— Attends-moi un peu, que je reprenne mon cœur.
!2iO LA TROISIÈME EXPÉDITION BELGE
Au bout de (jucl(iuG temps, le requin s'impatienta et appela le singe, qui ne répondit pas. Et il cria pour la seconde fois :
— Singe, viens donc; il est temps d'aller!
— Et où donc? demanda celui-ci en se montrant.
— Mais chez nous !
— Ah! ah! ricana le singe, perds-tu la raison'.'
— Singe, singe, est-ce là ce cpie tu m'avais promis?
— Me prends-tu pour Yàin'sscdii blancliis.scur'/
— Qu'est-ce que c'est que l'ànesse du blanchisseur?
— C'est celle-là qui n'avait ni cœur, ni oreilles.
— Dis-m'en plus long, si tu es vraiment mon ami.
Et le singe, en sûreté sur son arbre, lui raconta alors l'histoire suivante :
c( Le Blanchisseur avait une Anesse (pi'il aimait beaucoup. Cett(> Anesse se montra ingrate. Un jour, elle brisa son licou et enti-i dans la forêt, où elle se mit à errer de côté et d'auti-e. Au bout de quehpu^ temps, son maître l'oublia.
» Mangeant à sa fantaisie, l'.Xnessc ne tarda pas à engraisser. Le Lapin, qui passait par là, l'aperçut et l'eau lui coula de la bouche :
» — Cette viand(>-là est très (ivaude, se dit-il.
» Et il courut en toute hâte trouver le Lion.
» Celui-ci, relevant de maladie, était fort maigre et avait grand besoin de reprendre des forces. Le Soungourron lui dit :
» — Demain, je te procurerai de la viande, en quantité, et nous la mangerons ensemble.
)) Et le Lion, joyeux, répondit :
» — C'est fort bien.
)) Lorsque le Lapin fut retourné à la forêt, et qu'il eut reti'ouvé l'Anesse, il l'aborda d'un air inqiortant :
» — Je suis envoyé, dit-il, pour te demander en mariage.
» — Et par qui donc?
)) — Par le Sultan Lion.
» L'Anesse ne se sentit pas d'aise.
» — Partons tout de suite, s'écria-t-elle. J'accepte avec empressement.
» Ils partirent et arrivèrent bientôt chez le Lion, qui invita l'Anesse à s'approcher.
« — Karlb ! Karib !
» La pauvre dupe s'assit, et le Lapin, ayant cligné de l'œil au Lion, lui dit tout bas :
» — Voilà ta viande. A bientôt.
» Puis d'un ton moqueur, à l'Anesse :
)) — J'ai quelque atïaire à terminer. Je te laisse causer avec ton époux.
» Le Lion voulut sauter sur l'Anesse, pour la dévorer; mais la bête était jeune et robuste, et lui faible et vieux,
» Elle rua avec tant de force, qu'elle l'étendit par terre, et s'enfuit de nouveau dans les bois.
■)■> Le Lapin, ayant terminé son affaire, revint et dit au Lion :
« — Eeweh (Eh bien! ) Simba, tu as eu l'Anesse?
« Mais le Lion, avec confusion :
» — Je ne l'ai pas eue du tout. Elle m'a renversé et s'est sauvée dans les bois. Malade encore, je n'ai pas été le plus fort.
« — Repose-toi, Lion, dit le Lapin, et reprends coui'age. Rien ne presse.
» Au bout de quelques jours, le Lion avait repris sa vigueur et les plaies de l'Anesse s'étaient cicatrisées.
)) Le Lapin alla trouver son Sultan, et lui demanda :
» — Qu'en penses-tu maintenant? Te ramènerai-je cette viande'/
)) Le Lion répondit joyeusement :
« — Fais-la venir, je la déchirerai en deux morceaux.
« Le Lapin détala vers la forêt et la sotte Anesse lui souhaita la bienvenue, lui demandant des nouvelles de la cour :
» — Je suis chargé de t'inviter, par ton royal amant, dit le Lapin.
)) L'Anesse fit la crimace :
» — Il ne m'aime pas ! Vois comme il m'a blessée ! J'en suis encore toute saisie et dolente !
)) — Haïzourou ! (Bagatelle !) s'écria le Lapin. Le Simba est un peu brusque dans ses épanchements, mais excellent au fond.
» — S'il en est ainsi, dit la crédule Anesse, je te suis, allons-y.
« Et sitôt que le Lion eut vu l'Anesse, il fondit sur elle et la mit on pièces.
» Le Lapin s'était prudemment écarté, suivant sa coutume :
» — Prends cette viande, commanda le Lion, et mets-toi en peine
de la rôtir (!) Je n'en veux que le cœur et les oreilles. Le reste est pour toi.
» — Grand merci, Seigneur Lion, je me conformerai à tes ordres.
» Et le Lapin s'en alla rôtir la viande, dans un endroit écarté où le Lion ne pût le surprendre. Puis il mangea, lui-même, le cœur et les oreilles de l'Anesse (!) et cacha le reste de la viande.
» Cependant, Sultan Lion vint réclamer sa part :
» — Donne-moi les oreilles et le cœ'ur de la béte. J'ai faim !
» — Où sont-ils? demanda l'impudent Soungourrou.
» — Comment! gronda le Lion, qu'est-ce que cela signifie?
» — Tu ne sais donc pas la nouvelle? C'était une Anesse de Blanchisseur. Tu ne sais donc rien?
» — Eh bien ! continua le Lion surpris, est-ce que les Anesses de Blanchisseur n'ont ni ca-ur ni oreilles ?
» — En vérité, Siniba, répondit le laj)in, je ne te comprends pas. Pour un Sultan ai'rivé à l'âge de raison, la chose est pourtant assez claire. Si cette ànesse avait en des oi'eilles et un C(i.'ur, serait-elle venue ici une seconde fois? Dès la première, elle a bien vu qu'on eii voulait à sa viande, et elle s'est sauvée. Et la voilà, pourtant, qui se laisse reprendre au piège. En toute conscience, si elle avait eu un cceur, serait-elle revenue?
» Le Lion réfléchit quelques instants et dit :
» — Il y a du vrai là-dedans. (Koui'li mancno yako.) »
Voilà ce que le singe raconta au requin :
— Et tu voudi-ais faire de moi un âne de blanchisseur, s'écria-t-il en terminant. Va ton chemin, tu ne m'attraperas plus, car notre amitié est tinie. Kon-IIcril (Adieu!)
AU PAYS NOIK 2i3