CHAPITRE XVIII
Les Oua-Fipas débarquent souvent et toujours avec le mcnie cérémonial. Leurs bateaux continuent à nous approvisionner de Moutama, de tabac et de poisson sec, et leur Sultan, Kallialya, nous envoie des présents, largement rendus en étoffes. C'est là une excellente alliance, car les petits villages de Karéma, de Kafissya et de Katamba ne nous fournissent des vivres qu'en minime quantité. Les pauvres diables se remettent à peine des réquisitions levées par les troupes de notre ami Mirambo, et font ce qu'ils peuvent.
— Sadallah, lidèle à sa promesse, m'a fourni, en moins de huit jours de temps, chacune des portes secondaires de la Maison Centrale.
L'inauguration de notre nouvelle porte a fait l'objet d'une cérémonie en règle. La chèvre réglementaire a été immolée, et mangée joyeusement après, à grand accompagnement de danses et de chants, se prolongeant presque jusqu'à l'aube.
— Yassagoula, le nouveau Sultan de Karéma, et fils, comme l'on sait, du gros Tchiata, tranche d'autorité. Infatué de sa précoce:; élévation, il s'est entouré de jeunes gens turbulents et inexpérimentés, remplaçant les hommes de l'ancienne cour, aujourd'hui dédaigneusement mis au rancart.
Ce chassé-croisé a eu pour résultat de rapprocher de nous le parti vieux, auparavant assez hostile aux Européens. Déchu de sa position, l'ex -ministre Kanghérennghèré se retranche, rancunièrement, dans ses doubles et importantes fonctions de batteur de fer et de sorcier.
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Pendant que les muguets de Yassagoula font les grands seigneurs et les dédaigneux, lui et les anciens de son bord viennent, à chaque instant, apporter à la Station des présents, toujours remboursés en étoffes. Ils espèrent, peut-être, une intervention de ma part, à la première frasque un peu arrogante de l'adolescent couronné, qui affecte à l'égard des Européens une orgueilleuse réserve.
20 mai. — Malgré ses politesses et ses amitiés, Kanghérennghèré s'obstine à me cacher le lieu où il recueille ou achète son minerai de fer.
Instruit des absences fréquentes auxquelles il se livre pour s'en procurer, je l'ai fait suivre dans la montagne par trois Askaris. Mais le vieux renard les a dépistés fort habilement. Mes hommes, en voulant continuer seuls leurs recherches, sont tombés sur une embuscade des gens de Makenndé, chef d'une tribu nomade de Rougas-Rougas, écumeurs de grands chemins.
L'un d'eux, nommé Almassi Mdogo, a été blessé d'un coup de feu à la cuisse, et s'est vu dépouiller de son fusil.
Ses camarades l'ont rapporté à la Station, sur une civière de branchages. J'ai aisément pansé et guéri la plaie, qui traversait seulement la partie charnue.
P'' juin. — Réception du courrier d'Europe, en date du 10 mars. On ignorait encore, à la cote, la mort de M. Ramaeckers, dont je respecte les lettres particulières, tout en ouvrant celles à lui adressées par le Comité de l'Association et par M. Cambier.
M. Cambier, qui ignore où je suis, a prévu, cependant, mon départ pour Karéma. Il me mande, le cas échéant, d'y rester jusqu'à l'arrivée probable, vers la fin du mois d'octobre, de MM. Storms et Constant: le premier, lieutenant d'infanterie; le second, lieutenant des grenadiers. Un séjour consécutif de trois ans en Afrique est tout ce que peut raisoiuiablement supporter le plus solide des Européens, et il importe, avant de me voir chargé d'une mission nouvelle, que j'aille passer quelque temps en Europe pour me refaire le tempérament.
MM. Storms et Constant me remplaceront dans le commandement de la Station de Karéma. Ils trouveront ici de la besogne en bon train.
IG Juillet. — Nous pendons la crémaillère dans le cottage, complètement achevé, de notre nouveau Borna, C'est une supei'bc habitation, saine, claire et gaie, pour laquelles je troquerais volontiers mon logement de la Maison Centrale, munie de ses portes et de ses fenêtres, et devenue enfin habitable, grâce aux chaleurs qui en ont pompé l'humidité. Toute la colonie est conviée à un grand festin qui a lieu dans le bâtiment même, destiné à notre futur directeur des cultures. Plusieurs chèvres, des poulets, du riz, composent un menu englouti avec un entrain d'autant plus homérique et plus copieusement arrosé de Pombé, que c'est demain l'ouverture du Ramazan.
Le soir, on danse et l'on chante. Pas une dispute, pas une rixe, bien que des indigènes des villages voisins, attirés par hi fête, se soient joints à nos hommes.
— Comme suite aux récits de Mohamed Maskam, voici la fable du Lapin, de l'Hyène et du Lion. Elle n'oifre pas un sons aussi clair que celle précédemment citée par moi, et bien de ses malices locales équivaudront, peut-être, pour mes lecteurs, à de simples cpq-à-l'àne. Néaiuuoins, le morceau m'a semblé assez curieux pour mériter les honneurs de la reproduction.
« Le Lion, l'Hyène et le Lapin firent un jour société pour cultiver un champ. Lorsque la saison fut venue, ils allèrent choisir un terrain, le défrichèrent et l'ensemencèrent de compagnie. Puis, ils retournèrent chez eux, jusqu'à l'époque de la moisson.
» Le Kipoi arrivé, les trois associés se dirent :
» — Si nous allions voir nos plantations?
)) Mais le champ était fort éloigné. Afin de ne pas lambiner en route, le Lapin proposa que celui qui s'arrêterait sans motif, serait mangé par les deux autres ; ce qui fut accepté.
» Ils partirent et cheminèrent durant un certain temps. Le soleil dardait ferme et le Lapin demeura en arrière. Sur quoi, ses compagnons se retournèrent, en s'écriant :
» — Le Lapin s'arrête ! qu'il soit mangé !
)) — Mais, répondit celui-ci, ce n'est pas sans motif. Je pense.
» — Et à quoi penses-tu ?
» — Je pense à ces deux pierres, l'une petite et l'autre grande. La petite ne monte pas, la grande ne descend pas. Pourquoi?
» L'Hyène et le Lion df'm('Ui-rr(Mit court.
» — En etîef, dirent-ils d'un air entendu, c'est étrange!
)) Ils allèrent plus loin, et derechef le Lapin s'arrêta.
» — Le Lapin s'arrête ! qu'il soit mangé !
» — Non, car je suis occupé à rétléchir.
» — Et sur quoi?
« — Je me demande, quand les hommes mettent des habits neufs, ce qu'ils font des vieux?
» — En effet, nous serions curieux de le savoir!
» Mais l'Hyène, fatiguée, s'arrêta à son tour, et c'est où l'attendait le Lapin.
» — L'Hyène s'attarde! à nous sa chair!
» — Je pense!
w — Et à quoi penses-tu?
» — A Je ne pense à rien du tout.
» Le Lion et le Lapin se jetèrent sur leur compagne et n'en fh-ent qu'un repas, de sorte qu'il ne restait qu'eux pour partager la récolte.
» Sur ces entrefaites, le Lapin, rencontrant un terrier, fit une troisième halte, et le Lion s'apprêta à le manger à son tour. Mais le fripon avait son excuse toute prête.
» — Autrefois, dit-il, nos parents entraient par une extrémité et sortaient par l'autre. Pourquoi ne ferions-nous pas comme eux?
» Et il entra et ressortit plusieurs fois du terrier.
» — Vieux Lion, est-ce qu'il ne te prend pas envie d'essayer?
» Le Lion voulut l'imiter, mais le terrier s'amincissant, bientôt il ne put plus avancer ni reculer. Et le Lapin, profitant do sa situation critique, se mit à lui manger la chair du dos.
» — Frère, s'écria le Lion, pourquoi me prendre par derrière? Mange-moi plutôt par devant.
» 3Iais le Lapin :
» — Mes yeux auraient honte l
» Et il laissa là le Lion expirant, pour prendre, lui seul, possession du champ, en plein rapport. »
Les Souahilis ne tirent point de moralité de leurs apologues. Celle qui découle de cette foble bizarre, est triple, et on pourrait la résumer ainsi : « Ne faites pas société avec les fripons, ne vous arrêtez point à leurs excuses, et surtout gardez-vous de suivre leurs conseils. »
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J'ai dit que (jnelques contes rappelaient ceux des Mille et nue Ahtil.'i. En voici un, d'une couleur bien arabe, et dont, en cherchant nn peu, on retrouvei-ait certainement la donnée première dans les recueils oi'ientanx. Pour l'intelligence du récit, je me vois obligé do l'amplifier quehjue peu :
« Un Sultan Hindi avait un fils qu'il aimait avec tendresse'. Lorsqu'il vit sa mort prochaine, il assembla ses vizirs et leur dit :
» — Que mon royaumi^ revienne à mon fils ; je le reconnnande à votre fidélité.
» Et, ayant reçu leurs serments d'obéissance, il expira.
» Le deuil fini, le jeune prince se mit en devoir de gouverner. Malheureusement, il s'était étroitement lié avec h; fils du premier ministre, garçon fort adonné aux plaisirs. Les deux amis firent tant de dépenses, que le ti-ésor fut bientôt à sec, et le pays obligé de passer en d'autres mains.
» Le fils du Sultan dit alors à son ami :
« — Quittons ces lieux et allons visiter d'autres contrées.
» Avec ce qui leur restait de leui's anciennes richesses, ils frétèrent un navire et s'embarquèi-ent avec des soldats, des esclaves, des provisions et de l'argent.
» Mais le navire fit naufrage et périt coi-ps et biens. Le fils du grand vizir devint la proie d'un re(piin. Seul, le prince parvint à se sauver avec un de ses esclaves.
)) La côte sur laquelle ils avaient été jetés, leur était inconnue. De loin, ils apeirevaient les terrasses d'une grande ville.
» Et le prince dit à l'esclave :
» — Va, et rapporte-moi de la nourriture.
» Justement, le Sultan de ce pays venait de mourir, et le p(nij)le lui cherchait un successeur. Le sort devait décider. Il était d'usage de le consulter en jetant un citron dans la foule.
« Celui qui en était par trois fois atteint, était nommé Sultan.
» L'esclave, qui passait par là, reçut nne première fois h citron.
« — C'est un pur hasard, dirent les habitants, en se regardant avec surprise. Que l'on recommence !
» Mais par trois fois l'épreuve se confirma.
» L'esclave fut proclamé Sultan. De gi'andes réjouissances eurent
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lifti; on tira des coups de fusil, on but et on mangea. El le nouveau souverain, distrait de son devoir par l'ivresse des grandeurs, perdit la mémoire de son maître malheureux.
» Cependant, celui-ci, ne voyant pas revenir l'esclave, et pressé par la faim, s'était acheminé, à son tour, vers la cité étrangère. Comme il ^'arrêtait devant l'étal d'un Bédouin qui vendait de la viande de chèvre, celui-ci l'engagea à entrer.
» Mais ce Bédouin était un scélérat qui, pour livrer sa marchandise à plus bas prix, mêlait à la viande de chèvre la chair des voyageurs qu'il savait attirer dans sa Imutique. Et comme tout le monde ignorait ses pratiques criminelles, il avait fort à faire.
» Le fils du Sultan fut saisi par lui, et enchaîné, dans un endroit écarté de la maison, avec d'autres hommes. Le même jour, il vit le Bédouin tuer un de ses compagnons d'infortune, et mêler adroitement sa chair avec celle d'une chèvre, abattue concurremment.
» Le désespoir s'empara de son cœur, mais en y pensant longtemps, il s'avisa eiitln d'un stratagème. En l'absence du Bédouin, il appela un des esclaves, et lui remit quelque menue monnaie.
» — Va-t'en me quérir, lui dit-il, un peu de toile, du til et des aiguilles. Il n'en pourra rien arriver que du bon pour toi. ■
» N'y entendant point malice et espérant quelque profit, l'esclave se prêta volontiers à la chose, Le prince, mis en possession des objets qu'il avait demandés, s'empressa de faire un beau turban, mais en traçant, au moyen du fd, quelques mots à l'intérieur. Il donna le turban à l'esclave ignorant, qui s'en réjouit fort, en lui conseillant d'aller le vendre, sans tarder, au Sultan, qui ne pouvait manquer de le récompenser.
» En effet, le Sultan acheta le turban. Mais l'ayant examiné à l'intérieur, il connut l'atfreuse situation dans laquelle se trouvait son ancien maître. Aussitôt, ordre fut donné d'emprisonner l'infâme Bédouin, ses victimes furent délivrées et le prince, après avoir passé par le bain, se vit revêtu d'un habillement magnifique. A la suite du festin donné en son honneur, il entra dans tous les détails de sa captivité, s'étonnant de la chance merveilleuse rencontrée par son serviteur.
» L'ancien esclave, honteux, prit alors la parole :
)) — On m'a fait, dit-il. Sultan de cette ville, mais je sens bien à présent que je ne puis conserver le pouvoir. Vous êtes toujoure mon
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maître et seigneur. Dès demain, je prétends vous faire nommer Sultan en mon lieu et place.
» Api'ès s'en être défendu quelque temps, le pi'ince consentit à la. substitution et l'esclave réunit le peuple. Humble et soumis devant son vrai maître, il le couvrit, aux yeux de tous, de la robe royale.
» La foule, au comble de l'étonncment, cria tout d'une voix :
— )) Qu'est-ce à dire ? »
» Et l'esclave demanda alors :
» — M'avez-vous remis sérieusement le pouvoir, ou bien n'avezvous agi que par dérision ?
» Les vizirs répondirent en s'inclinant :
» — Sérieusement, Majesté.
» — Ce qui me plaît doit vous plaire?
» — Tes désirs sont souverains.
» — Eh bien, il me plaît que cet homme soit Sultan à ma place.
» — Nous sommes bien obligés d'y consentir. Mais quel est cet homme?
» — C'est mon maîti'e légitime, et le Sultan de mon pays. Ce qui se passe en ce moment arrive par l'ordre de Dieu !
» Et le prince fut installé sur le trône. On noya le criminel Bédouin, dont on vendit les propriétés pour en distribuer le produit aux pauvres. Les fêtes se prolongèrent pendant plusieurs jours, et le Sultan et son esclave vécurent en paix et en joie jusqu'à un âgefort avancé. »
Ce conte est fort connu des esclaves, parmi lesquels les Arabes l'ont sans doute popularisé, atln de consolider encore les sentiments-de fidélité, pour ainsi dire instinctifs, chez l'Africain réduit en état de servitude.
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