CHAPITRE XX
10 septembre. — Sàdi, ancion Askari et courrier du capitaiue Cambier, m'apporte, eniin, uue lettre de M. Slorms, qui se trouve à Gongoué avec une ceutaine de poi'teurs et autaut de soldats d'escorte. Le lieuteuant des greuadiers Constaut, dout ou m'avait auuoucé l'arrivée, ne l'accompagne point. Dès son débarquement à Zanzibar, celui-ci a dû s'aliter, pris des fièvres et atteint, par surcroît, des tenaces éruptions africaines. A l'heure présente, M, Constant est probablement de retour en Europe.
C'est le capitaine Cambier lui-même qui a recruté les soldats d'élite de notre compatriote et l'a mis au foit des voyages d'exploration. Grâce à ce corps résolu et expérimenté, M. Storms a eu la chance non-seulement de ne se voir arrêté nulle part, mais encore d'éviter les retards et les frais de quelques Hongos importants. La caravane a doublé, de nuit, certains Bornas de l'Ou-Gogo, et les indigènes, cloîtrés dans leurs Tembés par la crainte des revenants, ne se sont pas seulement doutés de son passage. Je suis stupéfait de la rapidité avec laquelle s'est accompli ce voyage, qui n'a pas réclamé plus d'une centaine de journées.
La vaillante troupe est en marche et bientôt fera son entrée dans la Station. Aussitôt, je me porte à sa rencontre, et vers trois heures de l'après-midi, à la place même où, deux ans auparavant, le capitaine Cambier m'avait trouvé, assis sur un bloc de rocher et activant le détilé de l'arrière-garde, je serre la main de mon successeur, qui a pris l'avance sur sa caravane. Le lieutenant Storms, habillé de coutil blanc, et monté sur un âne Ki-Nyamouézi, paraît
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assez fatigué de la longue étape qu'il fournit, depuis l'aube, par uu soleil dévorant. C'est un homme d'une quarantaine d'années, grand et fort, portant entière une longue barbe d'un châtain foncé, solidement charpenté et qui rappelle le capitaine Popelin par la rondeur de ses allures, sa résolution et son air d'inaltérable bonne humeur. Il a été longtemps en garnison à Anvers, sans que nous avons eu l'occasion de nous l'enconti'er. Mais bon nombre de mes amis étant devenus les siens, nous nous trouvons tout de suite en pays de connaissance.
Le lendemain, visite aux travaux. J'explique à mon successeur l'alpha et l'oméga de la colonie; je la lui montre k sa genèse et dans son développement actuel. A l'abondance, qu'il trouvait toute naturelle, j'oppose les épreuves passées. II paraît fort surpris lorsque je lui raconte comme quoi nous avons dû souvent nous nourrir d'herbes et de champignons qui pouvaient être vénéneux. Nous allons voir la forge, où le gros Ouleidi entend mes instructions; l'atelier où le Sarmalla est en train de remplacer, par des portes, les anciennes clôtures en matétés et de renouveler les fenèti-es du Barza. Puis, nous passons la revue des bûcherons et des laboureurs, pour revenir aux magasins.
Au cours de cette inspection, il .s'est établi entre nous une sympathie réelle, résultant peut-être de la communauté des vues. A la lin de la journée, nous sommes déjà une paire d'amis et avons abandonné le vous majestatif pour le tutoiement régimentaire.
31. Storms a connu personnellement M. Ramaeckers. Un de mes premiers soins est de le conduire sur les hauteurs où se dresse le monument funèbre élevé par mes soins. Je ne m'y rends jamais sans un pénible serrement de cœur. Nous nous découvrons avec respect devant cette tombe auguste, et l'ombre de la mort, soudainement évoquée, achève de faire voir à mon compagnon la vie africaine sous son jour précaire et militant.
Un de mes projets de prédilection consiste dans la transformation, en cutter, de noti-e Daou. A cet efi'et, on s'est déjà occupé de la voilure, et, sitôt le Popelin revenu de Kilando, je me mets activement à l'u'uvre avec Sadallah et quelques honuues. Outre le gréement
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Cl \cs changements inlri-ieurs, il y a force i'éi)arations à faii'O. Tout cela nous prendi'a quchiue tenijis.
De son (hMc, 31. Sloi'ins a saisi le taureau par les cornes. Comme j(^ lui ai l'ait remai'(|uer la U'op l'aihle inclinaison des toits en terrasse, cause renaissante de détérioration et d'humidité, il a résolu de les élever de cincpiante centimètres. De son côté, il n'a conservée que soixant(^-cinq Askai'is, armés de inons(pietons lisses. Les Akidas seuls ont des Winchester à magasin à cartouches. Les autres, licenciés et payés, ainsi que les poi'teurs, ont été renvoyés sans avoir seulement le temps de sontller. C'est avec It^ personnel restant, rentbrcé du mien, qu'il entrepr(>nd sa rude besogne, besogne (pielque peu risquée car il faut qu'elle .soit terminée avant la prociiaine Massika. Mais le lieutenant Storms sait réaliser ce ([u'il a résolu. J'ap])laudis sans réserve à sa virile activité, à son entrain connnunicalit' et surtoiif à l'étonnante facilité avec hupielle il s'assimile toutes les l)esognes.
Les Ibi'mes sont tirées des magasins. On gâche l'argile, mêlée de ]»ieri"iilles; les houes creusent le sol gras et résistant ; bientôt, les adobes séchées s'entas.sent sous nos hangars. La colonie n'a jamais oflert plus de gaieté et d'animation.
Parmi les Askai-is de M. Storms se trouvent deux excellents chasseurs qui, chaque jour, foui'nissent une bonne quantité de gibier. Le bateau, revenu de Kilando, nous a rapporté (piarante sacs de toile à voile, faits avec nos vieilles bâches, pleins de soi'gho. Chaque sac en contient au delà de trois cents kilogrammes, rsos fourrageni'S ont, de leur côté, fouillé les environs, et les indigènes, prenant leur l)arli de la situation nouvelle, leur ont cédé le surplus de leur réserve.
Donc, rien à craindre de la famine malgré l'aco-oissement considérable de la population. Quelle ditlérence avec répo([ue diflicile où, manquant de tout, j'étais obligé d'aller moi-même faire assaut de jactance avec le Sultan Kallialya pour en obtenir quelques misérables provisions!
On a vu (pie M. Storms avait licencié trente-cinq Askaris, sur les cent engagés par le capitaine Cambier. Lestés d'une certaine quantité d'étoti'es et munis de leur traite, ces Askaris ont été attaqués dans le Pori, un peu au delà de Kafissya, mais heureusement sans perdre d'hommes ni de marchandises, gi'âce à leur vigilance. Quinze d'entre eux se sont sauvés dans la direction de Tabora. Les vingt autres sont
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revenus, en bon ordre, au fort Léopold, pour accuser les gens de Karéma, auteurs probables de l'agression.
Pour ce qui me concerne, je n'en doute pas un seul instant.
Le jeune Sullan, enhardi par notre attitude réservée, atiecte des allures de plus en plus pillardes. Son entourage lui tourne la tète, et il n'est pas éloigné de se poser en petit Mirambo.
J'ai fait immédiatement envoyer chez lui, pour lui adresser des remontrvinces; mais il a nié effi'ontément toute participation de ses hommes à ce coup do main, et les preuves morales que nous possédons de sa duplicité, ne suffisant pas à légitimer une répression violente, force nous a bien été de laisser tomber la chose. C'est égal! Que Yassagoula y prenne garde, nous pourrions finir par nous fâcher!
^ — Depuis quelque temps, des lions venaient rôder autour de notre parc à bestiaux. Comme une après-midi, je me trouvais, vers quatre heures, occupé à combiner les derniers travaux du Boma Maroungou, j'entendis de grands cris poussés par les Askaris de M. Storms : — Shuba ! Siniba! (Le lion! le lion!) Aussitôt, je saisis mon fusil et me précipitai au dehors. Mais plusieurs coups de feu avaient déjà retenti, suivis de clameurs triomphales.
Voici ce qui s'était passé :
Comme M. Storms, à la tète de quelques hommes, se trouvait à une centaine de mètres du tertre sur lequel est construit le fort Léopold, un couple de lions, poursuivant un sanglier, s'était aventuré jusqu'à portée de leurs armes.
Les deux félins, habitués à voir tout fuir devant eux, dévoraient leur jiroie à belles dents, lorsqu'une grêle de balles vint interrompre leur festin. Aussitôt, le mâle, effrayé, avait détalé du côté de l'est, gagnant en quelques bonds les hauteurs, pendant que sa malheui'euse compagne, la cuisse tracassée, semblait l'appeler au secours par ses rugissements. 3L Storms l'avait achevée, et j'arrivai juste à temps pour assister à la prise de possession.
La présence de lions sur le territoire de Karéma, est assez rare. Lorsque la contrée était plus riche en bétail, leurs visites, paraît-il, se renouvelaient fréquemment. Maintenant, ils hantent de pi-éférence la plaine giboyeuse de Katavi, où ils trouvent ample pâture.
Ce n'est pas sans raison qu'on a donné au Simba le titre de roi du désert. Ces fiers monogames, chassant ordinairement par couple, se
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partagent la coiilrée par va.sl(\s zones dont ils ne s'éeai'lcMit point el où ils \w soutlViraient ancun rival. Les lionceanx, dev(>inis adnll(>s, éniigrent aussitôt pour se clioisir des ivsci'ves particulières, et co n'est que lorsque le niàh^ d'une l'égion est moit, (prune t'ajuille nouvelle se l'isque à occujier son empire.
Il n'y a guère que les Européens qui osent allVonter un jiai'eil gibier. Les naturels, eux, sont enchantés lorsqu'ils réussissent à l'éloigner par leurs cris et leui's g(\stes, ainsi que, tei'rassé par la fièvre, je l'avais vu faire dans le Poi'i de Tchounio. Mais M. Slonns avait commandé le feu, et les soldats nègi-es, enhai'dis par son assurance, s'en étaient donné à cd'ur joie. Pas un d'entre eux cpii ne se vantât, à présent, d'avoir abattu seul la lionne.
Suspendu par les pattes à une turle branche, le félin abattu fut porté en grande pompe dans l'intérieui' du fort, par j)lus de vingt hommes, entonnant l'Iiynuie guerrier des Oua-Ngouanas.
Aussitôt, le bruit de cette prouesse courut le pays av(\' la rapidité de l'éclair, et si les portes du fort ne s'étaient point fermées réglementairement à six heui'es, le soir même nous aurions reçu de nombreuses visites. Le lendemain, ce fut inie procession continue d'indigènes, accourus j)Our rendi'e honneur au Simba. Tout le village de Karéma aftlua chez nous, et, des premiers, le Sultan Yassagoula, avec sa suite.
Le jeune monarque, suivant le cérémonial usité en pareil cas, se coucha à plat ventre devant la lionne abattue, et frotta solennellement son museau noir con.tre le mutle fauve de la rein(> du désert.
Les hommages funèbres rcMidus à notre lionne, j'ai procédé au dépouillement de sa fouri'ure, et les cuisiniers, scandalisés, ont reçu ordre de faire rôtir, à notre intention, ]o tilet de la peu odorante venaison.
Mais ni M. Storms ni moi, ne pouvons aller au delà de la première bouchée, tant est coriace et forte cette chair, réclamée avec empressement par les Oua-Chenzis de Karéma, qui, en l'absorbant, ci'oient s'assimiler une partie du courage et delà force du Simba.
Ils se sont même emparés des entrailles pour en tritui'cr leurs Daouas. Quant à la carcasse et aux parties de i-cbut, elles ont été jetées, au pied du tertre, en pâture aux animaux de proie.
— Mon paria de l'ilot de Mousamouéra est moi't. Depuis quelque
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temps déjà, il ne venait j)lns prendre les petites pi-ovisions que je lui taisais porter deux fuis par semaine, car le bonhomme n'était pas précisément habile à son dur métier. Un soir qu'il avait laissé sa hutte entr'ouverte, il est devenu la proie d'un crocodile. Naturellement, les habitants de Karéma n'ont pas manqué de transformer le 2;igantesque saurien en un des Oua-ïotos de l'Espi'it du lac, iri'ité de voii' profaner si lonp;teinps sa résidtMice saci'ée.
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