‹ La troisième expédition Belge au pays noirChapitre 4 sur 33 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le 26 au soir, la plus grande partie de nos hommes sont rentrés. Nous les voyons partir, leur Kirongozi en tète, sans aucune des l}ruyantes démonstrations que les gens armés de l'escorte ci-oient de nature à rehausser leur caractère martial.

Notre premier repas est simple. Café et biscuit, riz cuit à l'eau et sucré au miel, ou bien encore quelque léger morceau de viande. On ne se départira point de cet ordinaire, conforme aux lois de la prudence. L'escorte, elle, ne prend généralement rien jusqu'à l'étape. Notre gourde remplie d'eau mélangée de café, nous donnons, vers sept heures et demie, le signal du départ.

Le pays continue à être fort giboyeux. Gazelles et antilopes s'élancent des halliers à notre approche et égayent le site africain de leurs gracieuses évolutions. Les arbres sont pleins d'écureuils.

La caravane serpente à travers le val, entre de belles prairies naturelles et gravit la pente douce; l'avant-garde, fifre et tambour en tète, disparaît bientôt à nos yeux derrière l'horizon de verdure.

A une lieue environ de Bighiro, sur le côté gauche du sentier, se présente un objet véritablement iiideux. C'est le cadavre d'un homme ])eiidu par les pieds à une branche de tamarinier, et maintenu dans la position oblique au moyen d'une coi'de nouée autour du cou et accrochée à un arbre voisin. Des millions de fourmis se sont empal'ées de la dépouille doublement sinistre, déjà à moitié dévorée. Je glisse et manque de tomber sur un objet gluant que je reconnais être la main du cadavre, coupée net et jetée au milieu de la route. Daïmo, mon domestique, qui a pris langue dans le pays, explique à

M. Sergèi'C que le supplicié n'est autre que le sorcier en titre de Bighiro, rendu responsable de la nioi-t du chef. Chaque tribu a ainsi son Mganga, personnage intluent, toujours consulté dans les questions de justice. C'est lui qui découvre les voleurs et les meurtriers au moyen de breuvages prétendus magiques et, en réalité, simplement e'upoisonnés. Le coupable en meurt et l'innocent en réchappe, ce qui fait supposer que le rusé fonctionnaire se laisse volontiers circonvenir, graduant le toxique révélateur d'après ses soupçons particuliers, ses rancunes ou ses intérêts. Pour ces peuplades grossières, dont les SoUles idées religieuses se composent de farouches superstitions, le mauvais gré est la cause des maux et des accidents les plus vulgaires. La mort naturelle d'un indigène notable, attribuée aux maléfices d'un ou de plusieurs sorciers marrons (ïchaouis), réclame vengeance. Le Mganga désigne le ou les coupables qui sont pendus, brûlés ou assonnnés suivant les traditions judiciaires de la localité. Si c'est le chef qui expire, le sorcier officiel ne lui survit pas : il n'avait qu'à prévenir la maladie, le danger ou l'accident. Le plus curieux, c'est que les victimes de ces stuj)ides exécutions finissent sotivent par avouer les crimes dont elles sont absolument pures. Elles les attribuent à quelque possession mystérieuse dont elles n'auraient pas gardé le souvenir.

. Nous entendons de loin batti-e le tambour qui marche à l'avanfgarde. Il en sera ainsi chaque fois qu'il se produira quelque alerte, qu'on croisera une caravane, qu'on approchera d'un village, qu'il s'agira d'une halte quelconque, on (pi'on aura choisi un lieu de campement.

A quatre heures de marche de Bighiro, nous établissons notre second bivouac. Le thermomètre accuse trente degrés centigrades à l'ombre.

Nous sommes à Kingati, siège d'un Cambi de caravane, reconnais- .sable à des amoncellements de branches, de paille, de débris de palissades, de restes éteints de feux de campagne, etc., etc.

Les huttes s'élèvent rapidement, les cuisiniers s'empressent et le repas mitonne bientôt dans les pots de terre ou de métal. Dès que les tentes sont dressées, les lits de campagne montés et les bagages personnels disposés sous l'abri de toile, nous procédons à un lavage général.

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L'eau — ici, comme presque partout eu Afrique, blanche »'t saumàtre, et que les plus soigneux filtrages n'améliorent guère, — l'eau fraîche ruisselle sur nos membres fatigués.

Le soir, entre six à sept heures, dîner. A la tombée de la nuit, les sentinelles sont placées et nous nous relevons à tour de rôle pour monter la garde et faire des rondes dans le camp, >'os Askaris ne brillent pas précisément par la vigilance. Avant qu'il soit minuit, tous ronflent à poings fermés.

Cependant, les hyènes affamées rôdent dans le voisinage, espérant, sans doute, s'emparer des intestins et des débris d'animaux tués dans la journée. Leurs lugubres aboiements nous tiennent toute la nuit en éveil. Mieux avisés qu'à Bighiro, nous avons entouré le camp d'un rempart d'abatis, de branches et d'épines. Ni fauves, ni maraudeurs nocturnes ne pourront le franchir sans trahir leur approche, et pour ces derniers, marchant pieds nus, les amoncellements de ronces constituent des obstacles assez sérieux. 3Iais il n'y a pas encore ici tle Rougas-Rougas, ou brigands du désert.

A six heui'es du matin, nous nous remettons en marche, profitant de la première rosée, assez désagréable à nos hommes, faits aux caresses du soleil africain, mais pour nous vraiment délicieuse.'

Vers onze heures, nous sommes à Mbiki, petit village de l'Ou- Kouéré,

Rien de saillant sur la route, traversant une contrée fortement boisée et continuant à s'élever en pente douce. Les habitations des Oua-Sigouas, dissimulées entre d'épais fourrés de verdure, échappent à l'œil le plus exercé. Il faut une certaine connaissance du pays pour deviner les villages, silencieux à notre approche. Les Pères du Saint- Esprit affirment que dans ces régions aussi, les différentes tribus sont restées quelque peu cannibales. D'ailleurs, braves gens et d'allures peu querelleuses! On persuaderait difficilement à un Africain pur sang (pi'il y a au point de vue culinaire, une différence quelconque entre un homme et une girafe. Si de ces gibiers, c'est le piemier qu'il .préfère, 'ce goût plus répandu dans le centre équivaut peut-être à un naïf hommage rendu à la supériorité, en tout et pour tout, de la race humaine.

Anthropophages ou non, les naturels ne semblent pas disposés à lier connaissance avec notre caravane. Peut-être nous supposent-ils à nous-mêmes les instincts que leur prêtent les missionnaires de

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Bagamoyo? Ceux que nous cnti-evoyons se sauvent dans les bois; même les plus curieux, quoique un peu rassurés par nos allures pacifiques et les appels de nos homnies, ne peuvent se décider à nous aborder.

Ce matin, 28 juillet, partis de Mbiki à sept heures précises, nous avons déjeuné vers onze heures à Sahagati. Point d'eau potable, mais lui ]i(]uide chargé de principes organi([ues en décomposition, dont pourtant se contentent les naturels. Nous avons grand'peine à nous procurer quelques vivres insutfisants pour la journée. Aussi rebouclons-nous nos sacs, en plein soleil de midi.

Vers deux heures, la pluie tombe, peu abondante mais continue, i-endant boueux et glissant le sol, fortement mêlé d'argile, que nous foulons.

Ce n'est qu'au coucher du soleil que nous arrivons, exténués et rendus, à un lieu de campement quelque peu convenable.

Lorsque j'arrive vers six heures, avec mon arrière-garde, j(^ trouve le camp installé dans le petit village de Msoua, situé au bord de la rivière de ce nom. Le Sultan — les moindres chefs de l'intérieur prennent ce titre retentissant, ré[)udié pour cette dernière cause par Saïd Bargash, — le Sultan, dis-je, est un bon vieillard qui nous souhaite cordialement la bienvenue : Yambo Baina! i Salut, maître!) Sa barbe entière et ses cheveux grisonnants font un singulier effet sur cette tète d'un noir brun, à nez aj)lati, à grosses lèvres et relevée par un regard encore vif. Un pagne huilé lui ceint la taille. Deux de ses lieutenants l'accompagnent, portant des instruments aratoires. Le Sultan revient justement de ses plantations de bananiers, au moment où l'arrière-garde fait son entrée ])ar la porte étroite du village, protégé par une simple palissade.

Ce n'est pas la première fois que le vieux chef a l'occasion de parler avec des blancs, qu'il déclare aimer beaucoup. (J'espère que ce n'est pas à la faron d(^s Oua-Sigouas? i Gardant toujours sur l'épaule sa hachette de travail, il nous tend cordialement la main restée libre, que nous serrons avec non moins d'empressement.

Une petite caravane arabe, chargée d'ivoire, nous a précédés, ce qui nous met un peu à l'étroit. Néanmoins, on s'arrange, le Sultan mettant à notre disposition une grande hutte vide, sous l'auvent de laquelle on fera la cuisine.

4i LA TROISIÈME EXPÉDITION DELGE

Le chef de la caravane, un vieil Arabe sec et aux allures déterminées, se présente à nous. Il a passé par Condoa, où le capitaine de marine Bloyet se trouve avec les seize Beloutchis de l'escorte de M. Sergère.

Après le minutieux et long cérémonial des salutations, la conversation s'engage et nous échangeons les nouvelles, nous de la côte et lui de l'intérieur. M. Bloyet est en ce moment fort souffrant d'une tlèvre persistante, et l'on a pu craindre pour ses jours! Encore maintenant, il y a des complications à redouter. Notre visiteur nous engage à presser notre marche et nous nous quittons les meilleurs amis du monde.

Le fétiche du village, un simple tronc d'arbre, se trouve par hasard sons ma tente. Le Sultan me recommande d'en avoir grand soin, me prédisant que cela me portera boidieur. Je n'aurai garde, naturellement, de blesser dans ses naïves supei'stitions l'excellent homme, si ph'in de prévenances pour ses h(jtes étrangers. Quoique nous nous soyons déjà suffîsanunent approvisionnés dans la bourgade, il nous fait présent de ([uelques boisseaux de inaïs, de trois l'égimes de bananes et d'un vieux coq. Pour ne pas être en reste d(> politesse, nous lui olfrons un coupon de cotoniuide à grands ramages et du fil de laiton i)Our uicsdames ses épouses, au nond)re modeste de quatre.

Nous passons toute la journée du lendemain à Msoua pour nous reposer des fatigues de la veille. La j)opnlation se montre fort discrète à notre égard et se contente de nous admirer de loin.

Le tenqis s'est remis et nous en profitons pour parcoui-ir le village, composé de huttes rondes, en torchis, surmontées d'un toit conique en chaume, sans ouverture pour la fumée. Les honmies sont aux champs. Nous ne rencontrons que (piehiues vieillards et des enfants qui nous suiv(Mit avec curiosité.

Le 30 juillet, de grand matin, nous quittons Msoua, après avoir serré la main du bon chef. La caravane est partie hiei", en se chargeant de nos letti-es pour Zanzibar. Quinze de nos hommes inanquent à l'appel.

Nous nous dirigeons sur Kisémo en traversant un épais fourré d'arbres, de ronces et de lianes. Des racines noueuses embarrassent la marche de nos hommes, qui ont le visage fouetté par les branches enchevêtrées et laissent aux buissons plus d'un lambeau de leurs.

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pagnes. Encore détrempé par la pluie de lavant-veille, le chemin tortueux est ardu et glissant. Beaucoup de nos hommes se plaignent de coliques et paraissent réellement malades. Quelques gouttes d'une tiole de laudanum que je porte toujours sur moi, déteruiinent un soulagement immédiat. Tour à tour, ils viennent, la main tendue, recueillir le précieux élixir qu'ils lèchent avidement. En reconnaissance, ils se montrent un peu plus dociles qu'au début.

A Kisémo, grande fête agricole à laquelle nos Askaris se joignent avec empressement. Toute la population est accroupie devant les cases, prenant son plaisir d'une façon presque apathique qui contraste avec la turbulence de l'escorte.

De grandes jarres contiennent le breuvage fovori des peuplades africaines. Chacun y puise au moyen d'une écuelle et le Pombé, coulant à flot, ne tarde pas à échauffer les tètes. Mais nul conflit ne s'élève entre nos hommes et les indigènes.

Le lendemain, 31 juillet, vers six heures, départ pour Madagori, où nous arrivons vers deux heures de relevée. Le pays est magnifique, tout en grandes prairies herbues, coupées de bois qui s'étagent à l'horizon.

Nous sommes obligés de camper deux jours entiers à Madagori, afin d'y attendre nos Pagazis, car déjà plusieurs, peu habitués à porter des fardeaux, sont malades. Nous serons obligés de répartir, moyennant salaire, leur demi-charges entre les négrillons de bonne volonté.

Deux Askaris se sont pris de querelle. On leur a distribué des gourdins pour vider le difterend par les armes. Ces espèces de duels, d'ailleurs dans les usages du pays, dispensent l'Européen de punir l'agresseur, parfois impossible à discerner. Règle générale, il ne faut intervenir dans les démêlés particuliers des nègres qu'au cas d'absolue nécessité. Nos combattants se sont rossés de la belle façon, pour le plaisir de la galerie, le vainqueur couronnant sa victoire en mordant son adversaire à la tète. Ce coup de la fin, sentant l'anthropophagie, est, paraît-il, de jeu.

Le 3 août, nous établissons notre camp à Msaza, distant de quatre lieues seulement de Madagori.

Le pays devient de plus en plus accidenté. Nous avons gravi de pittoresques collines, abondamment boisées, et descendu dans des

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loi'renls laissés à sec par les dernièivs pluies. Partout la végcMatiou ost luxuiiante, mais déjà roussie aux feux du soleil. Pour la premiri-e fois nous voyons des girafes, juais hors de portée de fusil ; sans cela, nous n'aurions pas résisté au plaisir d'en abattre quelqu'une. Ces gracieux animaux se nourrissent des feuilles les plus délicates de l'acacia horrida, derrière lequel elles semblent se dissimuler.

Le -4 août, nous partons dès l'aube pour proliter de la fraîcheur du matin.

Vers onze heures, nous sommes à Sagati, où le colon croît abondamment à l'état sauvage, sans que les indigènes connaissent le moyen de le tisser ou se soucient de l'employer.

De même qu'à Risémo, tout le village célèbre la fêle de la moisson. L'antique Cérès semble avoir étendu ses pompes jusqu'ici, mais l'Africain ingrat, tremblant devant les génies malfaisants, ne remercie aucune divinité de ses richesses agricoles. L'abondance n'est pour lui qu'un prétexte à orgies. Nos soldats sont invités à prendre part aux libations de Pombé et s'enivrent, cette fois, sans vergogne. Demain, ils ne vaudront rien pour la marche et il faudra camper ici un jour de plus. Le soir, dans leur enthousiasme bachique, ils s'avisent de gâcher nos cartouches. Malgré la défense de M. Ramaeckers, des coups de fusil éclatent de toutes parts, à la gi-ande joie des indigènes. Il faut sévir, pour préserver nos inunitions d'un prompt épuisement. Le premier Askari pris en flagrant délit pyrotechnique, reçoit la bastonnade. Quelques rudes coups, appliqués à propos, rétablissent l'ordre et la tranquillité. Cet acte de rigueur ne fait qu'ajouter, du reste, aux plaisirs de l'escorte, qui salue en riant aux éclats les contorsions arrachées, plutôt par la honte que par la douleur, à leur malheureux camarade...

Connue nous l'avions prévu, impossible de lever le camp. Nos Askaris cuvent leur Pombé et la plupart sont encore, le matin, en complet état d'ivresse.

Nous avons vu un albinos, né dans le pays, mais qui, mis en intei'dit comme nos anciens lépreux, ei-re par les campagnes, farouche et maladif, en fuyant la société, d'ailleurs hostile, des hommes de sa tribu. Il a le teint blanc, mais ses cheveux crépus trahissent son origine nègre. Les yeux, d'un rouge vif, supportent difticilement la lumière. Nous avons voulu nous approcher de ce malheureux, mais il s'est réfugié dans les bois comme une bète sauvage devant le chasseur.

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Le G août, dcpai-t à sept heures et demie du inatin.

Nous traversons une région fortement accidentés. A chaque instant, des rochers presque à pic se dressent devant nous. Puis ce sont des vallées profondes, dont les herbes colossales atteignent jusqu'à cinq ou six mètres de hauteur. De nombreux lions habitent ces jungles meurtrières, et nous en avons fait lever quatre ou cinq, heureusement d'humeur timide.

Vers onze heures, nous atteignons Kirossa où la route de Dares Salam (sud de Bagamoyo), suivie par Carter avec l'expédition dite des éléphants (1 ), rejoint le chemin venant de Bagamoyo même. Nous voulons camper dans ces parages, mais nos hommes manifestent la plus grande l'épugnance à nous obéir. Une précédente caravane a eu, à ce qu'ils attirment, deux hommes mangés par les lions. Pas plus que les Askaris, nous ne nous soucions de tenter l'aventure, bien que la férocité du roi des animaux ait grandement baissé dans notre estime. Ce n'est guère que devenu vieux, et incapabh; de poursuivre le gibier à la course, que le Simba se rapproche des endroits habités pour dérober quelque pièce de bétail.

La marche, reprise de grand cœur cette fois, devient plus aisée. Les épines bordant la route, et qui nous avaient valu maintes égratignures, disparaissent pmi à peu. A la montagne succède la plaine.

Près de Moalé, où nous campons peu après, nous apercevons les restes d'un bûcher et les ossements calcinés de deux sorciers, brûlés vifs pour ai'oir laissi'' mourir le Sultan indigène. Les femmes du village s'appliquent à pleurer réglementairement le défunt. Leurs gémissements, commencés presque en riant, deviennent des plaintes déchirantes, au fur et à mesure que les lamentations s'élèvent. Nous voyons sortir les noires pleureuses de la case mortuaire, les yeux baignés de larmes et dans un état complet d'abattement.

Ici, lors([u'un Sultan meurt, c'est presque toujours sa S(eur aînée qui lui succède, à charge de léguer, à son tour, le pouvoir à son propre tiis aîné.

Ti'iste journée que celle du 7 août ! Les difficultés et le mauvais

(I) Le c;i| itaine Carter, ex-consiil brilaniiiaue à Bagdad, a été chargé, cii l<S71). par S. M. le lioi des Belges, de la conduite de (luatre éléphants iadous, dressés à la capture et au dressage des éléphants à l'état libre. Deux des monstrueux pachydermes ont succombé aux privations et aux fatigues du voyage. Nous nous attendons à trouver M . Carter à Karéma avec ses deux éléphants survivants. ((i août 1880.)

vouloir vont augmontant. Pliisieiii's fardeaux sont restés en souffrance. Les Askaris qui en étaient chargés sont introuvables et il faut engager, dans le village même, des Gombozis indigènes, quitte à retenir sur le Posho des récalcitrants — c'est-à-dire sur les étoflies à eux allouées pour leur nourriture — ce que nous aurons à payer à leurs reniplarants temporaires. D'après nos guides, les déserteurs reviendront, après un ou deux jours de fugue.

Mais l'esprit de rébellion s'empare de plus en plus de nos hommes et c'est à peine si nous pouvons leur faire dépasser Simbamouéni. Ils s'étaient déjà établis dans le camp permanent construit près de ce gros village, où se célèbre aussi la fête de la moisson. Or, nous craignons quelque altercation avec les indigènes. M. Sergère nous vient en aide par un moy(Mi énergique, mais sûr. Il met le feu au Cambi, et les mutins délogés nous suivent, en murmurant, jusqu'à rOun-Ghèrenghéré.

Notre campement s'élève dans une grande vallée semée de baobabs de dimensions colossales où babillent des essaims de vertes perruches.

Pendant la nuit, des lions viennent rôder autour du camp. Mais les feux soigneust^ment alimentés les retiennent à distance.

A peine en marche, nous rencontrons, le lendemain, un courrier venant de Tabora. Il est porteur d'une lettre du gouverneur Abdallah bin Nassib pour le Sultan de Zanzibar. Terribles nouvelles que les siennes! MM. Carter et Cadenhead auraient été tués par Mirambo et leur caravane pillée. M. Cambier, obligé d'abandonner Raréma, serait en fuite vers Ou-Djiji! Et ce coup de foudre nous atteints en pleine impuissance!

M. Ramaeckers réunit tous les chefs de l'escorte et fait appel à leur énergie. Il leur dit nettement qu'ils auront probablement à faire le coup de feu pour nos frères menacés et qu'il compte sur leur courage. Qui le croirait, ces hommes démoralisés et répugnant aux fatigues, se réveillent à l'espoir du butin. La perspective d'une guerre probable les remplit de joie. Telle est leur confiance dans les fusils des hommes blancs et leur réputation d'invulnérabilité. Ils nous suivent, prêts à payer de leurs personnes! Tiendront-ils parole? Oui, nous l'espérons. S'ils nous trahissaient, pourtant? Eh bien! nous saurions mourir!

9 août. — Déjà, la caravane montre plus de docilité. Chacun prend son fardeau sans murmurer et l'on part en bon ordre.

oO LA TnOISlKMI'; KXf'KniTinN MJX.E

Devant nous cl à l'ouosL cl(' riinnionsc plaine, s'étend la chaîne de rOn-Sai^^ara, presqu(> parallèle aux montagnes de rOu-Kanii, ([ne nons laissons derrirre nons. Une rivière se présente, l)Oi-dé(; d(^. végétations et recelant dans son sein, obstrné de rocailles et envahi par les racines débordantes d(!s mangliers, quelques familles de crocodiles. C'est la Makata, affinent capricieux du Onamé, dont la saison des pluies transforme en torrents impétneux les divers embranchements, coupant une plaine d'une réputation fort équivoque. Tmposvsible de passer à gué 1(3 cours d'eau, alteigilant ici une profondeur de plusieurs mètres. Il nons faudra us(M' d'un pont aéi'ieu, dont la description mérite de nous ari'èter (piehpies moments avec la caravane massée sur la rive.

J'ai dit pont, qùoicpie rien dans cette bizarre combinaison, dont la nature fait les frais, ne motive un pareil titre. Un pont sujiposi; des arches, ou tout au moins un simple chevalet, des pieds-droits, des garde-fous, un tablier de pierre ou de planches, sur lequel on puisse marchera plat. Mais les crues terribles de la Massika auraient bicMitôt raison des constructions élémentaires improvisées pai- les caravanes; cl pour ce qui est d'établir, dans les règles de l'ai't, un pont solide et permanent, offrant aux voyageurs des garanties de durée, qui donc se chargerait d'en couvrir les frais et d'(Mi protéger les abords'.' L'Africain n'en sent point le besoin, du reste, étant donné ce principe que là où un singe passe, l'honuue doit savoir passeï-. Deux arbres inclinés sur l'eau et projetant l'un vers l'autre leurs bi'anches noueuses, serviront d'arcs-boutants. Leurs cimes, étirées dans le sens horizontal, seront reliées au moyen de souples lianes et bientôt s'enchevêtreront amoureusement. D'autres lianes serviront de rami)e, et des caravanes entières escaladeront et franchiront ce viaduc d'un nouveau genre, fait pour les nègn^s ou les acrobates. Mais qui dit l'un dit l'autre. L'étonnante facilité de préhension des pieds des indigènes — qui, en marche, n'ont pas besoin de se courber })our ramasser les objets tombés, mais les saisissent rapidement des orteils, presque aussi déliés, chez eux, que les doigts de la main, — leur rend aisés de pareils casse-cou. Mais nos pieds, empêtrés de bottines, glissent et souvent ballottent dans le vide. Ce n'est qu'en s'accrochant des deux maiiis aux rampes végétales, parfois brusquement interrompues, que l'Européen parvient sur l'autre rive. Les hommes de l'escorte, eux, passent sans broncher. Échelonnés le long de la treille

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lléchissante, qui debout, qui à califourchon, qui encore solidement piété sur deux branches d'arbre, ils font la chaîne pour se passer les plus lourds fardeaux. Tentes, ballots, batterie de cuisine voltigent dans les airs, au bruit des quolibets et des rires, car nos Askaris s'amusent comme à une partie de plaisir. Les chèvres mêmes, les pieds léunis, suivent en bêlant le même chemin, portées sur l'épaule à la façon de la brebis du bon pasteui-, ou passant de main en main comme de simples colis. Quant aux ânes, dépouillés de leurs harnais, une corde jetée de l'autre rive les entraîne dans l'onde troublée et les a bientôt fait franchir la berge opposée où ils s'empressent de brouter l'herbe en compagnie du bétail, rendu à la liberté de ses mouvements. Ce passage scabreux, et pour nous tout nouveau, ne dure pas moins de trois heures, et lorsqu'il est opéré il s'agit d'établir notre bivouac.

Le village de 3Iakata est aujourd'hui complètement abandonné. Seules, quelques huttes, demeurées intactes, servent de comptoir aux anciens habitants qui ne reviennent à leur bourg délaissé que lorsqu'une riche caravane leur est annoncée, et qu'ils ont des provisions à lui vendre. En Afrique, rien d'insalubre comme les terrains inondés à l'époque de la Massika. Sous ces latitudes tropicales, la décomposition des matières végétales, activée par la double et mordante action de l'humidité et du soleil, empeste l'air de miasmes putrides. Presque toute la population a été enlevée par ces émanations mortelles et bon nombre de mauvais sorciers ont payé des derniers toui-ments leurs prétendus malétices. A la fin, comme la place n'était plus tenable, les survivants ont pris le parti de s'étai)lir plus loin. C'est pourtant dans ce terrible séjour que nous sommes obligés de camper. Nos hommes se refuseraient à aller plus loin et, après la fatigante traversée de la rivière, nous aurions peine, nous-mêmes, à poursuivre notre route. Nous nous contentons, comme mesure de précaution, d'absorber plein un gobelet de vermouth pris sur la provision de 3L Sergère.

Dès cinq heures et demie du matin, la caravane se remet en marche. Comme la veille, nos hommes lèvent le camp sans difficulté.

Au ijout de six heures d'une marche des plus pénibles, nous arrivons à Gombérenga (désir d'eau potable), où nous établissons notre bivouac. C'est à peine si nos compagnons touchent au repas

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qui leur est servi. En ce moment critique, il ne leur manquerait plus que (le s aliter! Décidément, l'horizon n'est pas couleur de rose!

En route! La caravane se l'eforme à six heures et demie du malin. Un effort énergique a fait triompher nos camarades de leur inquiétant mahiise. Mais les Askaris sont fort démoralisés. Il s'agit pour eux, et pour nous, de nous mettre au régime sanitaire.

Bientôt, à Koi-Forhani, nous rencontrons les seize Beloutchis retenus pour service d'escorte à M. Sergère. Ce sont des honnnes magnitiques, à la physionomie distinguée, mais aux traits durs et presque menaçants. Bons soldats, du reste, paraît-il, ils portent avec orgueil le costume arabe et sont armés de fusils dont ils se servent avec une adresse remarquable.

Les Askaris, comme reconnaissant en eux une race supérieure, leur témoignent le plus grand resj)ect. Ils leur baisent les mains et gardent en leur présence une attitude presque servile.

Le lendemain, avant huit heures, nous atteignons le village de Condoa, habité par le capitaine Bloyet, ami particulier de M. Sergère et délégué par le Comité français de l'Association Internationale Africaine pour établir une Station dans ces parages. Agé d'une quarantaine d'années, il a ([uitlé la marine marchande pour se mesurer avec le Continent mystérieux, laissant à Marseille une jeune fenun<^ qui le rejoindra plus tard. Mais tout tcu tout llamme, en sa qualité de Marseillais, il a eu le grand tort de \w pas s'entraîner graduellement aux fatigues imprévues de sa nouvelle existence. A chaque instant, pendant la route, il lui arrivait de s'écarter de sa caravane pour relever des points géodésiques et pour gravir des hauteurs dont il revenait haletant. De taille moyenne, mais solidement charpenté, M. Bloyet me paraît avoir un peu trop compté sur la trempe de son tcmjtéi'ament. Le monstre africain est sournois et s'attaque de préférence aux honnnes forts, où il trouve plus à mordre. M. Bloyet l'a trop défié. Aussi, arrivé il y a deux mois à son poste, s'est-il vu pi'esque immédiatement éprouvé par la fièvre qui, depuis pins de quai'ante jours, ne lui laisse pour ainsi dire ni ti'ève ni repos. Cependant, grâce à sa forte constitirtion et à une énergie indomptable, il se montre plus fort que le mal. Bien qu'épuisé par des accès quotidiens et affaibli i)ar une diète de plusieurs semaines, il est en plein

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dans SCS travaux et nous fait les honneurs de sa demeure provisoii'e, qu'il projette de remplacer par une maison réunissant le confort indispensable pour y loger une famille. — « iS'ayez pas peur, nous dit-il, pour nous rassurer, le coffre est bon, et je n'ai pas envie de laisser mes os ici. Je sens d'ailleurs que je vais mieux. !Mais vos camarades m'inquiètent. »

MM. Ramaeckers et De Meuse sont, en etTet, sérieusement atteints et M. de Leu ne vaut guère mieux. J'en avais le pressentiment : la traversée de la Makata et notre campement sur ses bords, leur ont été funestes. 11 est plus que temps de procéder à une médicamentation énergique.

Pendant six jours, du lu au 18 août, nous sommes obligés d'user de l'hospitalité de M. Bloyet, tant pour soigner nos fiévreux que pour attendre nos porteurs Oua->'yamouézis dont le retard nous jette dans des inquiétudes mortelles! Six jours de perdus, alors que nous aurions besoin de tout notre monde et de toutes nos ressources! >'ous nous rongeons les poings d'impatience et de douleur! Qui sait si nous arriverons à temps pour secourir nos frères d'Europe, menacés par le terrible Mirambo?

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