CHAPITRE IV
Lorsque nus amis n'ont pas besoin de mes serviees — el ils commencent à se rétablir, — 31. Sergère, qui est le mouvement incai'né, me requiert d'oftîce pour faire aux environs de la Slation des courses ayant trait aux atlaires de son compatriote.
Puis nous visitons les naturels qui, avec nue entière contiance, recouriMil à nous pour la moindre indisposition. Aux yeux du nègre africain, tout honnne blanc possède la science infuse. S'il ne guérit pas tous les maux, c'est qu'il ne veut ou ne daigne. Ces braves gens ne se disent i)as que si nous étions aussi infaillibles que cela, nous aurions coimnencé par tirer d'affaire nos compagnons de voyage.
De toutes parts, on s'empresse autour du sorcier blanc et de son ami dont on contemple avec une admiration superstitieuse les iioles et les petits pots d'onguents.
Une des femmes qu'il a traitées, apjiartient justemeiil au clief, prévenu contre le capitaine Bloyet. — « Qu'allons-nous devenir quand vous serez parti? » dit l'époux, fort en peine. Et M. Sergère, avec un à-propos digne du sage Ulysse : — « ^"avez-vous pas mon frère ([ui nul précédé et qui restera ici après moi? C'est lui ([ui vous guérira, car je lui laisserai toutes mes instructions et tuus mes remèdes. Les hommes blancs sont tous également savants et habiles. » Le chef s'est humilié et a reconnu son erreur, promettant de se conformer à tout ce que M. Bloyet lui demanderait de possible et d'équitable.
Dès le lendemain, les chefs, réunis avec M. Sergère, concluaient avec lui, moyennant une certaine quantité d'étoffes, de perles et de
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poudre à fusil, un contrat délimitant retendue du t(M-rain formellement concédé à la Station Française.
Le 18 août, nos Pagazis entrent à Condoa et nous nous empressons de terminer nos préparatifs.
Nous prenons affectueusement congé de M. Bloyet, en faisant des vœux pour son complet rétablissement. M. Ramaeckers et M. de Leu ont retrouvé toute leur énergie à la pensée des événements de Tabora et de Karéma. Quant à notre camarade De 3Ieuse, il est excessivement abattu et se verra obligé de faire l'étape à dos d'âne.
Les principaux habitants du village, pleins d'admiration pour les connaissances médicales de M. Sergère, non moins que pour les richesses qui nous précèdent, sont venus nous faire escorte un bout de chemin. Ils nous suivent à distance respectueuse.
Nous prenons dans la direction ouest-nord-ouest et dépassons le village de Mtoupa, habité par des chasseurs d'éléphants. Ces gens se montrent fort intrépides, et il faut l'être pour se vouer à une poursuite qui, chaque aiuiée, coûte la vie à plusieurs d'entre eux.
Devant nous se déroule une vue magnifique et dont, sans les pensées attristantes qui nous obsèdent, nous aui'ions bien autrement admiré les grandioses beautés. La 3Ikondokoua, rivière sinueuse qui, en cet endroit de son cours, atteint une largeur de plus de cinquante mètres, coule dans une superbe vallée encaissée entre le Niangara et une autre chaîne aux cimes escarpées.
Campement à Kirassa, juchée sur une hauteur et où nous ti-ouvons encore de l'eau potable.
Le soir, pendant que nous nous eftbrçons de remonter le moral à l'ami De Meuse, dont l'état nous inquiète décidément, le courrier de Zanzibar nous apporte de désolantes nouvelles. Le massacre de Carter et de Cadenhead est confirmé. Burdo et Roger se seraient réfugiés à Tabora. Enfin, chose plus terrible encore, le bruit court que le capitaine Cambier aurait été tué et la Station de Karéma détruite par Mirambo! Ces renseignements émanent du gouverneur arabe de Tabora. Il devient de plus en plus urgent de nous presser, afin de pouvoir porter un secours efficace à nos malheureux compatriotes. Arriverons-nous à temps?
Partis à sept heures du matin, nous continuons à longer la rivière, qui décrit ses méandres dans la riche vallée. Le temps est
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beau. Vers dix heures, nous arrivons à Mounié Msagai'a, houva; fortifié où le Sultan de Zanzibar entretient un poste de Beloutchis, chargé de porter secours aux caravanes en détresse et d'ai-rètcr les convois d'esclaves.
M. De Meuse est nialado à tel point, ([u'il lui devient impossible de continuer sa route. Il y aui'ait danger de mort à s'entêter davantage. Il est décidé qu'aujourd'hui même M. De Meuse retournei-a à Condoa, pour être dirigé sur Zanzibar par la première caravan(» venant de l'intérieur. C'est avec regret que nous iious séparons d'un aimable compagnon de voyage, avec le([uel nous sympathisions tous.
Le lendemain, nos hommes sont tbi't atlairés pour réunir des provisions suffisant à cin([ jours de juarche, car avant d'arriver à 3Ii)0ua}mua, nous aurons à traverser un Pori, etïroi des voyageurs. On appelle de ce nom les solitudes occupant kr majeure partie de l'Afrique centrale et séparant les régions habitées par les indigènes agriculteurs. Les fourmis blanches y creusent en toute liberté leurs palais souterrains, s'exhaussant en monticules argileux munis de cheminées d'aérage, et enfouis, dans les régions forestières, sous un épais rideau de lianes.
La montagne, dans ces parages, abonde en mica. Le sol est couvert de paillettes scintillant au soleil. On se croirait dans quelque Eldorado de féerie.
22 août. — Toujours le chemin enchanteur.de la vallée de Condoa. Il nous conduit à un village fortifié, où nous campons sur un tertre, en dehors du Borna indigène.
Nos hommes, qui malgré leurs fanfai'Oimades ne sont pas plus intrépides qu'il ne faut, consacrent la veillée à se contei- d'épouvantables aventures de caravanes pillées et détruites par les Oua-Hés, brigands organisés en bandes. Il n'est bruit que de leurs cruautés et de leur habileté profonde à combiner un guet-apens.
Le 23 août, nous levons le camp vers six heures du matin, et suivons encore durant quelque tenips la rive gauche de la Condoa. En traversant la rivière jonchue, nous n'avons guère de l'eau que jusqu'au ventre et la chaleur du jour nous rend fort agréable ce bain inattendu. Sur l'autre rive, la nature aride et désolée revêt un caractère encore plus hostile, dont l'effet se communique à nous, le cœur serré au milieu de ce sinistre paysage. Sous les ardeurs d'un soleil
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implaca])le, les jambos chancelantes, la trie en feu, les lèvres desséchées, nous nous traînons*péniblenient, en proie aux tourments de la soif.
Vers trois heures, enfin, nous arrivons près du ■^;etit lac de Matamombo au bord duquel s'élèvent bientôt nos tentes. Mais l'eau en est saumàtre et, loin de désaltérer, elle indispose ceux qui s'y abreuvent à longs ti-aits.
Notre lac donne asile à des troupeaux de crocodiles et d'hippopotames. Un Beloutchi de M. Sergère a al)attu fort adroitement, à coups de fusil, un cheval de rivière, immédiatement dévoré par les formidables sauriens.
Départ à six heures du matin. Nos hommes geignent et traînent la jambe. 3Iais, au fond, ils sont aussi pressés que nous de sortir du Pori.
Nous poursuivons notre marche à travers le Marennga Mkali (littéralement : eau amère), et certes, cette partie du désert n'a pas volé son nom .
Toutefois, aux ondulations succède enfin la plaine, et la végétation reparaît.
Nulle trace de village encore, ni d'habitations isolées. Ils seraient t:^op exposés aux dangereuses visites des écumeurs de grands chemins.
Ce n'est que vers deux heures de l'après-midi que nous travei-sons une petite rivière, si chichement pourvue d'eau qu'à peine nous en avons jusqu'aux chevilles.
Le bivouac est installé sur l'autre rive, à l'endroit appelé Pero, ou limite, dans la langue du pays.
Nous partons, vers une heure du matin, pour notre première étape de nuit, dont nous nous promettons, à juste titre, des émotions nouvelles. Jamais je n'ai été aussi sensible aux splendeurs de la création que par cette marche nocturne en pays africain, et mes compagnons avouent avoir éprouvé les mêmes délices.
Ce n'est que dans le désert qu'on ressent des impressions aussi saisissantes. Les plus pompeuses descriptions n'en pourraient donner qu'une faible idée aux habitants de nos villes.
Cependant, l'aube s'annonce, derrière nous, par des clartés rougeàtres, dorant fiiiblement au lointain les cimes des hautes montagnes, .sur les flancs sombres desquelles se découpent les blanches murailles de la Station Anglaise de la Mpouapoua.
Nous passons toute la journée à la Mission, dont nous visitons en détail les dépendances. Dans un parc, clos de palissades, courent une demi-douzaine d'autruches apprivoisées qui viennent familièrement manger dans notre main les morceaux de courge (pie nous leur présentons et dont elles sont friandes.
Un certain nombre de négrillons suivent les cours de l'école évangôlique annexée au bâtiment principal. Mais le résultat est loin d'èlrc à la hauteur de ceux obtenus par les Pères de Bagaïuoyo.
Après avoir pris congé de nos hôtes, nous partons à sept heures du
STATION DE CONDÛA.
(D'après un croquis de l'auteur.)
matin, pour arriver sur la limite exti'ème d'un nouveau Pori, celui de Tchounio, où nous croisons quelques nègres Oua-Gogos se rendant à Mpouapoua. Les gens de cette peuplade diffèrent grandement des noirs de la côte. Bien faits, sveltes, dégagés, le nez droit et la physionomie intelligente, ils ont l'air, aussi, beaucoup plus sauvage que les nègres matés par le joug arabe. Ils vont armés d'arcs et de lances à larges fers, et portent martialement des boucliers de peau de bœuf, tendue sur une armature de bois. Le corps tatoué de rouge, ils s'ornent les jambes de bracelets munis de grelots. Leur coitfure se
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compose de plumes d'autruche, de pintade ou de faisan. Le lobe de l'oreille est percé chez eux de trous circulaires dans lescpiels ils enchâssent des disques en bois, à rainures, assez semblables à ceux, des femmes de rOu-Nyamouézi, ou des chaînettes de métal, descendant presque jusqu'aux épaules.
Le sol, lui aussi, change. Fortement chargé de minerai de fer, il fatigue l'œil par sa teinte rouge. De profondes ravines coupent la route et la rendent fort pénible. Ces ravines, à sec pour le moment, se ti'ansforment en torrents à l'époque de la Massika.
Fort courte étape. Nous campons au delà des montagnes séparant le désert de Tchounio du territoire de Mpouapoua, au bord d'une petite rivière sans eau. Il nous faut creuser pour en obtenir.
Le lendemain, 27 août, nous n'efCectuons notre départ qu'à midi, après un copieux repas. Lever le camp plus tût serait une imprudence, car nous ne devons plus trouver d'eau de toute la journée. Les luarches, par les fortes chaleurs de l'après-midi, portent le nom de Tirikézas. Elles sont fort antipathiques aux Pagazis.
Vers trois heures de l'après-midi, une fièvre violente s'empara de moi. 3Iais la caravane ne pouvait pas s'arrêter; il tallait marcher quand même. Pour la première fois, je crus me servir avec soulagement de mon àne. Hélas! j'étais trop faible et trop abattu pour pouvoir me tenir en selle. Je tombai plusieurs fois sur la route. Désespéré, hagard, pantelant, je me traînai à travers les ronces et les épines du chemin. J'ignore comment je pus arriver au bivouac, établi seulement à huit heures, au milieu de la forêt même dont les lianes embarrassaient nos pas depuis cinq heures de l'après-midi. Et pas une goutte d'eau pour apaiser la soif qui me dévorait! Tremblant et épuisé, je me couchai au pied d'un arbre, roulé dans ma couverture imperméable.
Le lendemain, resté à l'arrière-garde avec Daïmo, un Askari et notre tambour, je me sentis, aux premières heures du jour, incapable d'aller plus loin.
3Ies compagnons avaient pressé le pas, sans soupçonner, d'ailleurs, l'état d'atiaissement où je me trouvais réduit et qui me fit m'étendre, à bout de force, contre le tronc rugueux d'un copal. Je luttais péniblement contre un impérieux besoin de sommeil, lorsqu'à une centaine de mètres, entre les buissons ombrageant les cônes d'une fourmilière, déboucha tout à coup une lionne suivie de ses petits.
Par un mouvement instinctif, je voulus épauler mon fusil, mais Daïmo, se précipitant sur moi, me l'arracha des mains.
— Ne tire pas, maître, secria-t-il d'une voix affolée Si tu
manques le Simba, il va sauter sur toi et te dévorer!
Mes Africains avaient repris leur sang-froid. Ils se mirent à entrechoquer leurs armes, à pousser de grands cris et à se livrer à des gestes désordonnés. L'homme au tambour, de son côté, multipliait ses roulements. Le spectacle de cette mimique endiablée, le bruit de métal et les clameurs firent quelque impression sur la reine du Pori qui, au moment peut-être de s'élancer pour offrir quelque proie à ses rejetons, sembla hésiter et recula même avec défiance. Puis, majestueusement et sans se presser, elle se retira, suivie de ses lionceaux aussi intrigués qu'elle-même, en se retournant, toutefois, à plusieurs reprises comme pour attester son dédain à notre égard.
Peu soucieux de la voir revenir en compagnie du màlc, Daïmo me pressa de rejoindre, coûte que coûte, la caravane ; et, soutenu par lui, je pus gagner Mdéboné, premier village de l'Ou-Gogo, vers huit heures du matin. Déjà, inquiet de ne pas me voir paraître, on allait se mettre à ma recherche. Pendant que Daïmo raconte avec volubilité l'émouvante rencontre, un lit est dressé à la hâte et je m'y laisse choir comme une masse, sans même me rendi'e compte des soins qu'on me prodigue à l'envi.
Le lendemain seulement, nous nous remettons en route pour le premier village Ki-Gogo, où nous acquitterons le Hongo, exigé par les Sultans indigènes pour le passage des caravanes sur leur territoire.
Le camp s'établit pour trois jours à 3Ivoumi, l'ésidence du sultan Maouarra, car il ne faut rien moins que tout ce temps pour discuter la valeur du tribut ré(jalien, toujours fondée sur la richesse supposée des chefs d'escorte.
Au Hongo, nul voyageur n'échappe et, malheureusement, en présence du mouvement d'exploration qui se produit dans l'Afrique centrale, les exigences croissent tous les jours.
Le pis est qu'il n'y a rien de stable, rien de régulier. On ne paye point tant par homme ou par charge, mais des variétés et des quantités de marchandises déterminées par les besoins présents des tribus réclamantes.
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Il arrive que, pillées ou trop rudement raneonnées déjà, certaines caravanes sont dans l'impossibilité de répondre aux réclamations des Sultans qui, alors, se font payer en monnaie d'esclaves, c'est-à-dire qu'ils les retiennent littéralement en captivité pour accomplir certains ti'avaux d'utilité publique, tel qu'établissement ou renfort de palissades défensives, construction de Tembés, gâchage de terre argileuse pour l'omplir les clayonnages primitifs des habitations, coupe d'arbres dans les forêts voisines, etc. En un mot, à moins d'être en force inqiortante, explorateurs et marchands se trouvent presque à la discrétion complète des principicules de l'Ou-Gogo.
Le campement à peine établi, Saïd bin Nasr(ou : lion, fils de l'aigle) demande à conférer avec les délégués du Sultan, qui évite d'entrer en communication directe avec les caravanes.
Le lendemain, de bonne heure, les délégués du Sultan font leur apparition. Ils sont au nombre de trois, drapés d'une Chouka d'étoffe qui, nouée sur l'épaule droite, passe sous l'aisselle du bras gauche. Le Chaouri a lieu sous l'abri de feuillage avoisinant le ïembé de notre Akida en chef, et où ce dernier se tient ordinairement pour avoir l'œil sur ses hommes. N'ayant rien à voir au règlement du Hongo, et encore peu ferrés sur l'idiome ki-souahili, nous ne pouvons juger de discussions qui se prolongent jusqu'au coucher du soleil, sans que le visage des infatigables discoureurs se départe im seul instant de son impassibilité voulue. Ce n'est que le surlendemain, à quatre heures, après d'interminables protocoles, qu'intervient l'accord définitif.
Un mieux sensible s'est produit dans mon état, grâce aux soins intelligents et empressés dont je me suis vu l'objet. La fièvre a disparu. Il ne me reste plus qu'une grande faiblesse. Je continue à prendre du sulfate de quinine par doses de vingt-cinq centigrammes, en prévision des accès.
Vers cinq heures de l'après-midi, des coups de fusil nous annon- <:ent l'arrivée d'un nouveau courrier. Hourrah ! Il est envoyé par le capitaine Cambier, qui adresse son rapport au secrétariat de Bruxelles. Dans son inqtatience, 31. Ramaeckers ouvre la lettre. >'ous sommes bientôt soulagés d'un poids immense. Nos compatriotes sont bien vivants et la Station de Karéma existe encore! Mais MM. Carter et Cadenhead, les conducteurs de la caravane des éléphants, ont été massacrés par les troupes de Mirambo, le Bonaparte noir.
Partis de Kurémajc 13 juin, avec environ cent cinquaiih* hommes, les voyageurs anglais, à la recherche de troupeaux d'éléphants, avaient été retenus à Mpimboué, chez le Sultan Ka§saghéra, menacé par les troupes de Mirambo. Le lendemain, le Sultan s'était enfui dans le Pori avec sa famille et en emportant ses trésors, lorsque les troupes ennemies envahirent le village. Nos amis avaient défendu à leurs gens