CHAPITRE V
Jusqu'à ce moment, dans tout l'Ou-Gogo, nous n'avons eu guère qu'à lutter contre des sentiments d'hostilité et de cupidité sans vergogne. Ici, par un hasard heureux, nous sonmies dans les meilleurs termes avec les autorités, comme avec la population.
M. Sergère a eu l'excellente inspiration de demander à être le frère d'adoption de la Sultane, et la sympathie qu'ils professent l'un pour l'autre, rejaillit, en fait, sur nous tous.
Il ne se passe pas de jour que la princesse ne nous rende visite, et c'est alors à qui lui fera le plus de politesses. Elle est bien loin de montrer la choquante avidité qui caractérise les autres nègres de rOu-Gogo. Jamais elle ne nous a demandé quoi que ce fût. Les quelques petits présents que nous lui faisons, sont acceptés avec gentillesse, mais sans empressement de mauvais goût. C'est généralement un peu de tabac à priser ou à fumer, du Kohol pour les yeux oii quelque autre bagatelle, sans prix dans ces parages. Elle ne deuieure pas en reste avec nous, et ce sont des choses d'un mérite plus solide qu'elle nous envoie, en retour, avec une générosité inépuisable : (l'ufs, lait, beurre, farine de sorgho, etc.
Notre royale amie est une négresse entre les deux âges. Les traits réguliers du visage ont été un peu grossis par la petite vérole, qui s'est d'ailleurs montrée assez clémente à son égard.
En tout autre endroit de l'Ou-Gogo, si nous eussions perdu des chèvres, comme cela vient de nous arriver, il nous aurait fallu parle* mentei' longtemps avant de rentrer en possession de noti-e petit -troupeau et payer grassement ceux qui nous l'avaient peut-être..;
72 LA TROISIÈME EXPÉDITION lîELCE
effarouché. Ici, rien de semblable. La Sultane n'eût pas plus tôt appris que les dites chèvres avaient donné l'essor à leur humeur cabriolante, qu'elle intima l'ordre de nous les ramener et qu'elle tança vertement le M'Gogo qui les ayant trouvées, ne les avait pas immédiatement reconduites au campement des honmies blancs, ses frères. L'autre jour, elle nous envoya deux de ses gens pour nous apporter des nouvelles de la guerre. Reconnaissant de l'attention, M. Sergère leur donna une Chouka d'étoffe, ce qui mit la digne femme en courroux. Elle adressa même de ce chef de vives remontrances à son ami : — « Si tu donnes tous tes tissus, lui dit-elle, il ne restera plus rien pour toi! Quand je t'envoie mes domestiques, n'importe pour quel motif, je n'entends pas que tu les payes. »
Je suis convaincu qu'un Européen adroit réussirait parfaitement à établir une Station sur ce point. Il faudrait, par exemple, qu'il disposât d'une force respectable, afin de se mettre à l'abri des incursions du voisin. Mais cette condition s'imposera bientôt })artout à l'intérieur.
Notre campement est très animé pendant le jour. Quantité de femmes Oua-Gogos viennent nous offrir et nous vendre leurs danrées. D'ordinaire, les honnnes se mêlent peu de ces sortes de transactions. On n'entend toute la journée retentir que ce cri significatif lancé à tue-tète : Nutaha Baroiiti! Xatal.a Baroutil (Je veux de la poudre ! Je veux de la poudre ! ) C'est un signe du temps. On offre en retour des poulets, des chèvres ou de la viande de bœuf, mais nous ne tenons pas beaucoup à nous dessaisir de nos munitions.
Au coucher du soleil, hommes et femmes rentrent dans leurs Tembés, poussant devant eux le bétail vagissant et les ânes grisperle, aux flancs rebondis. Les feux du camp s'allument, car les nuits sont fraîches et la bise souffle avec violence, — Alors commence pour les hommes de l'escorte la chasse aux Oua-Nyamouézis, Pour prévenir les vols et ai-rêter les maraudeurs, les Nyamparas forcent leurs hommes à coucher autour des ballots, réunis sur un seul point. Les porteurs essayent de se soustraire par tous les moyens possibles à cette désagréable corvée, préférant passeï- la nuit dans leurs cambis de paille, oti ils sont à l'abri du vent. Aussi se cachent-ils de tous côtés. Mais les Nyamparas, armés de longues gaules, les traquent sans pitié, les fustigent, démolissent les Cambis où ils sont retranchés, et finissent par en ramener un nombre suffi-
AL l'AYS NOIR 73
sanl qu'ils poussent devant eux comme un troupeau de chèvres. Cette scène se renouvelle tous les soirs. Peu après, le silence s'établit. Les hommes s'endorment, et nous n'avons plus pour nous distraire pendant nos heures de garde, que le cri agaçant des hyènes et parfois l'incendie d'un Cambi, dont l'occupant déménage précipitamment, l'épiderme plus ou moins roussi.
A la comédie succède d'ailleurs la tragédie. Dernièrement, un Pagazi est mort de la dysenterie. Ce malheureux appartenait à une petite caravane qui s'était jointe à la nôtre. Or, comme j'ai eu l'occasion de le dire, il n'est pas permis d'enterrer les étrangers dans l'Ou- Gogo. Qui plus est, un décès, s'il est connu, donne lieu aux plus grands ennuis et à des tributs fort élevés. Que faire, sinon laisser dévorer le cadavre par les hyènes? Lorsque le camp tout entier fut livré au sommeil, on porta le corps, attaché à une perche et convoyé par quelques-uns de ses anciens camarades, sous un baobab situé à (jnelques centaines de mètres. Au bout d'une couple d'heure, n'entendant aucun cri d'hyène en frairie, nous allâmes voir si le cadavre était encore intact. La lune, alors dans son plein, nous permit de distinguer parfaitement tous les détails d'une scène répugnante. Quatre hyènes, grondant fui'ieusement, s'acharnaient sur la triste dépouille et ne l'abandonnèrent que lorsque nous fûmes tout près, en entendant jouer les batteries de nos fusils. Le corps était dans un état hideux, les intestins fouillés et dévorés, les tibias à nu, un pied enlevé, un bras et une partie de la face complètement rongés! Nous nous mîmes à l'atiùt à quelque distance. Au bout de peu d'instants, une hyène revint, saisit le corps par un bras, le jeta sur son dos et détala le plus promplement possible, ployant sous l'horrible faix. Un coup de feu partit, suivi de plusieurs autres. Blessé à l'arrière-train, l'animal dut lâcher sa proie. Mais les hyènes étaient tellement voraces et alléchées par les prémices du festin inattendu, que malgré les coups de fusil elles revenaient à fond de train pour en ressaisir les restes. >'ous quittâmes d'ailleurs bientôt la place. A quoi bon interrompre leur funèbre besogne? Le cadavre n'était-il point déposé là à leur intention?
Le lendemain matin, nous ne retrouvâmes aucune trace du drame de la nuit. Le jour suivant, ce fut le tour d'un autre porteur.
Abandonné par une caravane qui nous avait précédés, l'infortuné était resté couché, réduit à l'état de squelette, au milieu du camp.
LA TUOISIliME EXI'KDHWN IŒI.GE
Nous lui donnions à manger par charité. Un jour, on l'oublia. Le lendemain, il était mort, mais les hyènes ne durent pas faire ripaille.
Ce n'est rien encore. Du moins ces pauvres diables avaient passé
V i fe.
m««llllli»>lH'™*T"l«
i:^«>ft.i|li*„««»llill%rf/^;'* "*'*
A KCINKO.
{Dessin de lî. Wyisiiiaii.
de vie à trépas avant de servir de proie à de féroces et lâches animaux. Nous avons eu une gradation dans l'horrible. Un de nos
Akidas, pris d'un accî'S de fièvre ehaiide, avait quitté le camp. Son Cambi étant établi sur la lisière, il n'avait point eu de peine à tromper la vigilance peu active de ses gardes-malades. Épuisé par la typhoïde, il n'a pu aller bien loin et est tombé sur la natte qu'il avait emportée on ne sait dans quel but.
Les hyènes l'ont dévoré tout vivant, et c'est à grand'peine qu'au lever du soleil on a reti-ouvé quelques vestiges humains permettant de reconstituer l'effroyable scène accomplie à quelques pas de nos tentes.
Entretemps, nous continuons à expédier courrier sur courrier à Mounié Mtoina. Enfin, le 20 septembre, il nous envoie quelques hommes pour inviter les Européens à venir, en pei-sonne, reconnaître la route. La position de Mdabourou est représentée par lui comme très critique. Il confirme la destruction de tous les Tembés, sauf celui du Sultan ennemi, et la mort de la mère de ce dernier, de sa femme et de son fils.
M. de Leu et moi avons été repris par la fièvre. M. Ramaeckers, répondant immédiatement au conseil de Mounié Mtoina, s'est rendu seul sur le théâtre de la guerre avec une centaine de soldats de l'escorte.
Forcé par le fils de Mounié Mtoina de prendre part à la lutte, notre chef en sut hâter la conclusion en jetant dans la balance l'appoint de son intrépidité et de son expérience des choses de la guerre.
Avec sa petite troupe, il osa donner, de nuit, l'assaut au Tembé du Sultan, qui tenait encore, en dépit des informations contraires. Et c'est conduisant de nombreux troupeaux, constituant leur part de butin, que ses Askaris revinrent à Konko se reposer sur leurs lauriers et faire bombance.
La Sultane, rassurée par le récit des exploits de notre chef, voudrait nous garder toujours sur son territoire, poui' le défendre contre les incursions des Sultans voisins. Elle nous comble de provisions pour la route, et nous fait promettre de repasser par son village à la première occasion. Nous la laissons fort satisfaite des étoffes et des babioles en clinquant que nous lui avons solennellement olîertes, comme des trésors d'un prix inestimable. Enfin, nous prenons définitivement congé, accompagnés de regrets unanimes.
7C LA TROISIÈME EXPÉDITION lŒLf.E
— Partis de Konko à quatre heures. Il en est eiiiq lorsque nous entrons dans le vaste fourré qui s'étend jusqu'au village incendié de Mdabourou. Chemin faisant, nous rencontrons des groupes nombreux de Oua-Gogos, alliés de Mounié Mtoina, chargés de butin, de céréales, et poussant devant eux des troupeaux de bétail conquis sur l'ennemi.
Enfin, au sortir des taillis d'acacias, d'épines et de lianes, nous apercevons le grand et autrefois important district de Mdabourou, composé d'une trentaine de villages, pour la plupart réduits en cendres. Le Kouïkourou'ou Tembé impérial, immense construction carrée d'au moins quatre cents mètres de façade, fume encore; et sur de longues perches à l'extérieur du Borna, grimacent les têtes coupées vues par M. Burdo.
C'est au milieu des ruines mêmes que nous serons obligés ùc camper, l'ennemi pouvant songer à un retour offensif, dangereux pour nous, en rase campagne. Quoique nos yeux soient déjà <piclqu(! peu familiarisés avec les horreurs afi'icaines, et que notre sensibilité ait eu le loisir de s'émousser aux sanglantes surprises de cette existence sauvage, la vue des cadavres des guerriers, des femmes, des vieillards et des enfants, jonchant le sol, parfois atrocement mutilés, nous pénètre de pitié et de dégoût.
Les magasins incendiés ayant contcMiu les céréales, répandent une vapeur asphyxiante et l'eau maïujue pour éteindre le feu couvant toujours. Plus une tête de bétail, naturellement. Les Oua-Gogos s'en sont emparés, comme des armes, de l'ivoire, des étoiles et des marchandises composant le trésor particulier du Sultan et les réserves de la population. Après avoir déblayé une des cours intérieures des débris et des cadavres qui l'obstruent, nous plantons nos tentes et y déposons nos ballots. Puis, nous allons visiter le théâtre delà lutte.
Le soir, nous l'ecevons un courrier dépêché par le capitaine Popelin, qui se trouve avec M. Roger et vingt-cinq hommes d'escorte chez Mounié Mtoina. Il est arrivé ce soir mèine, et nous annonce sa visite pour le lendemain.
Peu accessibles aux sentiments qui nous animent, soldats et porteurs fêtent la victoire par un plantureux festin. La scène d'extermination qui nous entoure ne fait que redoubler leur joie bruyante et barbare. Les femmes mêmes et les enfants i-egardent les cadavres avec indifférence, sans s'émouvoir de leurs tristes mutilations. Plu-
sieurs dos bœufs donnés aux Askaris, comme part du butin, par [o. fils de Mouillé Mtoina, qui a conduit les opérations, sont dépecés et grillent sur les feux éparpillés. La plupart de nos hommes se sont installés dans les Tembés à moitié etibndrés, où ils font joyeusement ripaille.
Nous passons une nuit pénible et troublée. Le sommeil ne vient point clore nos paupières. Nous avons la respii'ation gênée par les dernières famées de l'incendie qui se rallume à chaque instant de ses cendres et plus encore par les émanations des cadavres en putréfaction. Pour ajouter à l'angoisse qui nous oppresse et aux sinistres tableaux qui continuent à hanter notre imagination surexcitée, nous entendons les cris insupportables d'une légion d'hyènes et de chacals voraces, revenant à la curée. Hommes et animaux, tout est ici également altéré de carnage !
— Il n'est pas huit heures du matin, lorsque le capitaine Popelin et Roger, le Tournaisien, font leur entrée à Mdabourou et nous trouvent occupés à prendre des mesures pour les recevoir le plus brillamment possible. A cet effet, nous avons fait abattre un bouvillon et un mouton gras. Nos plus fines conserves sont dépaquetées et deux bouteilles de vin transportées en grande pompe dans la cour qui nous sert de salle à manger.
Ce nous est une grande joie de retrouver, au milieu du désert africain, deux compatriotes, dont nous connaissons de longue date la détermination et la rare intrépidité. Nos cœurs se gonflent à leur fraternelle accolade, et il nous semble avoir recouvré avec eux une partie de la patrie absente. Aussi, bannissant les tristesses de la veille, passons-nous, à notre tour et sans scrupule, la journée en joyeux banquets, coupés d'intenninables conversations.
M. Popelin, chef de la deuxième expédition de l'Association Internationale Africaine, est âgé de trente-trois ans environ. De haute stature, carré d'épaules, de figure sympathique entourée d'un collier de barbe blonde, il a l'humeur gaie et le jovial entrain d'un vrai Bruxellois. Chargé de fonder à Nyangoué une Station sur le Congo, il s'était rendu d'abord à Karéma avec son escorte, et se disposait à traverser le lac lorsque le bruit inquiétant de l'entrée en campagne de Mirambo vint lui faire ajourner ses premiers projets. Le Bonaparte noir, en quête d'alliances, s'étant d'abord arrêté chez Simba, chef de l'Ou-
LA TROISIEME EXPEniTION BELGE
Savira, et les deux armées marchant vers l'Oii-Fipa, la caravane Roger-Burdo, qui avait quitté Tabora pour se diriger vers le lac, courait risque d'être pillée et détruite. M. Popelin se mit immédiatement en marche pour secourir ses frères en péril. Après avoir contourné, de nuit, le village de Simba, il put arriver sans être inquiété, à Kisinndé, où se trouvaient, comme je l'ai dit plus haut, MM. Burdo et Roger, abandonnés de la totalité de leurs porteurs. Grâce à ses cinquante honmies d'escorte et aux Pagazis qu'il sut engager sur