‹ La troisième expédition Belge au pays noirChapitre 8 sur 33 · I.A SIH.TANE W. KONKO · texte numérisé non relu

I.A SIH.TANE W. KONKO

( Dessin (le A. Hciiis.)

place — Dieu sait à quel prix! — M. Popelin réussit à faire transporter toutesies marchandises à Tabora, où elles restent déposées dans la Station Beige du docteur Van den Heuvel. Une partie, seulement, en a été distraite en faveur de M. Burdo, atteint d'une périostéite à la jambe et forcé de regagner à tout prix la côte. Nos lecteurs savent dans quelles circonstances nous avons rencontré celui-ci à Konico. M. Roger, fils de bons fermiers du Tournaisis, est de taille moyenne,

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fort, sanguin, et ce[»endant il résiste admirablement au climat il'Afl'ique.

C'est que notre compati-iote se reti'ouvc ici dans son véritable élément, aguerri qu'il est, depuis son enfance, aux hygiéniques f ntraînements de la chasse. Jamais il ne quitte son lourd fusil, calibre iO, ni sa giberne amplement garnie de cartouches. Dans les Stations <'omme en marche, il est infatigable. Pendant qu'éreintés et fourbus, .ses compagnons restent au camp, lui i)rend à peine le temps de déjeuner et s'en va allègrement chasser l'antilope ou la girafe. Il finit le voir, paraît-il, lorsque la bête rappoi'tée à la Station ou au camp, dépecée par ses soins et répartie proportionnellement entre les hommes de l'escorte, il en sert les morceaux les plus délicats sur la table particulière des Européens! C'est Nemrod lui-même, doublé de Vatel! Droit et serviable, franc et généreux, M. Roger, par son exemple, redonnerait du co?ur aux plus abattus.

— Le lendemain, nos hommes font leurs provisions pour la traversée du Mgonda Mkali (terres ardentes) et, de notre côté, nous nous préparons au départ.

Partis à trois heures du matin de Mdabourou, nous cainpons vers neuf heures et demie près d'un Tongo, ou village abandonné par ses habitants.

Le lendemain, après deux heures de marche, nous entrons de grand matin dans le petit village de Mounié Mtoina, dont la population, peu nombreuse, jouit d'une réputation de vaillance parmi les Oua-Gogos, réputation dont la dernière campagne n'est pas tiiite pour affaiblir le prestige. Le Boma se compose d'une triple enceinte, facilement défendable. L'intervalle de la palissade extérieure, formée de deux rangs de piquets, est rempli de terre argileuse damée. C'est au sommet de cette dernière enceinte que se balancent, comme à Mdabourou, des tètes humaines fraîchement coupées.

Les habitants du Boma, dans lequel nous opérons notre entrée aux sons des fifres et aux roulements des tambours, sont encore tout exultants de leur victoire. Ils nous saluent par des salves de mousqueterie. Tous ont revêtu leurs plus brillants oripeaux. C'est au pas de course qu'ils arrivent à notre rencontre, laissant flotter derrière eux le Ngouo, ou pièce d'étoffe nouée sur l'épaule. Nous les voyons, comme en un ballet, simuler une bataille. Ils lancent leurs fusils en

l'air, le ressaisissent à la volée, s'agenouillent comme pour viser l'ennemi, sautent de côté, heurtent leurs épais bracelets de métal ou d'ivoire contre le canon de leur arme, tournent sur eux-mêmes, l)oussent des cris gutturaux, nous entourent et nous pressent avec une furia indescriptible. A voir leurs physionomies belliqueuses et leurs gestes fui'ibonds, on dirait qu'ils veulent réellement nous attaquer. Cette mimique eni'agée n'a d'autre but que de nous faii'e honneur, et vraiment c'est un spectacle i)lein d'originalité et de caractère.

Mounié Mtoina, enveloppé d'une grande pièce d'étoffe blanche, nous l'ecoit, assis sur son Barza, — espèce de terre-plein élevé sous la vérandah des habitations des Arabes et des hommes libres de la côte. Comme je l'ai dit, fidèle sujet du Saïd Bargash, qui a pour lui une estime et une affection particulières, Mounié 3Itoina est venu s'établir sur les confins de l'Ou-Gogo, avec son immense personnel d'esclaves qui ont pour lui une affection presque filiale. Nous voyons en lui un homme entre deux âges et jouissant d'une instruction relative. Il sait lire, écrire et calculer, et a de nos progrès occidentaux des données sufiisantes. Mounié Mtoina nous reçoit avec une dignité asiatique, et nous remercie solennellement du concours de nos armes. Il en prend l'engagement formel : quel que soit le Sultan qui à l'avenir l'ègnera à Mdabourou, les caravanes européennes seront toujours exemptées d'un Hongo onéretix et arbitraire.

Après avoir pris congé du brave chef en l'assurant de nos sympathies, nous repartons, vers dix heures, pour aller camper près d'un autre Tongo, situé aux environs de Moalé. Nous n'y pouvons obtenir de l'eau qu'en forant des trous dans le lit d'un mince cours d'eau, à sec pour le moment. Il nous fout passer dans ce triste lieu toute la journée du lendemain, pour attendi'e le gros de nos porteurs et quelques petites caravanes en destination de l'Ou-Nyaniembé, qui ont manifesté le désir de se joindre à nous pour traverser le redoutable Mgonda Mkali, oîi tant de voyageurs succombent à la soif. De. nombreuses bandes de pillards infestent le Pori et on nous a fait, entre autres, un portrait à la manière noire des Ouambas-Ouambas et du fameux Nyoungou (destructeur de la caravane Penrose), le féroce écumeur de route, aussi redoutable dans ces parages que feu Fra-Diavolo dans les gorges de l'Apennin.

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Vers sept heures du soir, comme nous sommes encore sous lu tente du capitaine Popelin et que nos hommes, groupés autour de leurs feux pétillants, remuent l'Ougnli destiné au prochain repas, un sifflement prolongé se fait entendre. A ce signal bien connu des gens do la caravane, un profond silence remplace les joyeuses causeries.

Le Xyampara en chef, monté sur la hante pile de marchandises et de ballots amoncelés à proximité de nos tentes, prononce le discours suivant :

— Oua-Totos! Mes enfonts! (Nouveau coup de sifflet.) Les Européens sont entrés dans le Mgonda 3Ikali, dans le Grand Pori. Nous portons leurs richesses et on nous a payés pour cela. Autrefois, il n'y avait pas de danger à traverser ce désert, car ce n'en était pas un encore. Mais Mirambo et Nyoungou y ont détruit tous les villages, et il n'y a plus d'eau qu'en fort peu d'endroits. Avez- vous de la nourriture pour cinq jours?

— Hainl Hain l i^Oui! oui!) répondent en chœur Askaris et porteurs attentifs. Et le Nyampara de reprendre :

— La route est mauvaise. Les Rougas-Rougas y sont nombreux. Les Oua-Tatourous et les Oua-Roris sont méchants!

Tenez-vous bien ensemble. Suivez le Kirongozi. Ne restez pas en arrière comme dans l'Ou-Gogo, car les Rougas-Rougas se jettent sur les traînards. Vous aurez à faire de longues ïirikézas. Ayez du cœur, et nous conduirons les Européens dans l'Ou-Nyaniembé. HïTil

Manéno ijangou! (Voilà mes paroles. )

Chacune des courtes phrases de cette allocution improvisée est pontuée par les Hain ! Hain ! scandés en chanu* de la caravane tout entière. Puis, le camp reprend sa physionomie animée et grouillante. La bouillie de sorgho se distribue à la ronde, les femmes s'empressent, les enfants interrompent leurs jeux et, le repas expédié, chacun )-egagne son abri de toile ou de feuillage.

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