SIÈGE DE METZ, DU 23 SEPTEMBRE AU 10 OCTOBRE
E 23 septembre, sept jours après la lettre de Bazaine au prince Frédéric-Charles, juste le temps nécessaire pour aller à Hastings, à Ferrières et à Metz, arrivait au Ban-Saint-Martin, avec un saufconduit prussien, un personnage énigmatique qui venait simplement proposer au maréchal d'entrer immédiatement en négociation avec M. de Bismarck pour restaurer FEmpire. Il avait son plan tout prêt. La régente rentrerait en France avec son fils. Elle s'établirait sur une portion de territoire neutralisé, où viendraient la rejoindre Tancien Corps législatif et le Sénat impérial. L'armée de Metz irait, sous la conduite de Bazaine et avec l'autorisation du roi Guillaume, se ranger autour du trône ; et là on
i38 LA TROISIEME INVASION.
débattrait les conditions auxquelles l'Allemagne consentirait à rendre la France à elle-même. S'il se trouvait des gens qui ne voulussent pas s'y soumettre, Tarmée de Bazaine serait là pour les mettre à la raison.
Voilà le plan qu'apportait à Metz le sieur Régnier. Il fallait que le ministre prussien eût une singulière idée de l'intelligence et du patriotisme du maréchal pour lui envoyer un tel agent avec de pareilles combinaisons. Aussi sommes-nous disposé à croire qu'on calomnie Régnier quand on en veut faire un espion prussien; on calomnie surtout M. de Bismarck. Régnier est simplement un de ces hommes comme il s'en rencontre toujours dans les circonstances critiques, chez qui la vanité est en raison inverse de l'intelligence et qui ne peuvent voir une difficulté sans être immédiatement tentés par le rôle de la mouche du coche. Son apparition à Ferrières, juste trois jours après la lettre de Bazaine au prince Frédéric- Charles , n'est vraisemblablement qu'une simple coïncidence ; mais il est bien certain que, sans cette lettre, jamais M. de Bismarck n'aurait osé faire au commandant en chef de l'armée du Rhin Tinjure de supposer qu'il pût être accessible aux combinaisons politiques d'un pareil intermédiaire.
Il se serait trompé cependant, comme on voit. Il suffit à Régnier de dire qu'il venait de Ferrières avec un laissez-passer de M. de Bismarck et qu'une heure auparavant il causait avec le prince Frédéric-Charles pour que le maréchal le juge immédiatement digne
de toute sa confiance, qiril lui expose par le menu la situation de Metz, qu'il lui fixe même la date où les vivres devaient manquer, le 17 octobre, et qu'il lui fasse part de sa détermination absolue de ne faire aucun elïort pour échapper à la capitulation, au-devant de laquelle, au contraire, il marche avec une complaisance sans égale.
Régnier lui demande d'emmener avec lui un de ses principaux lieutenants, qui ira à Hastings soumettre à rimpératrice le même plan de restauration avec Tassentiment de Fennemi. Bazaine n'y fait nulle objection. Le maréchal Canrobert refuse de partir, parce qu'il est blessé, mais le général Bourbaki, le commandant de la garde impériale, accepte au premier mot. Sans savoir s'il pourra rentrer, sur la parole d'un inconnu, que, d'après toutes les vraisemblances du moment, il aurait dû considérer comme un traître, il consent à quitter son armée, à prendre un déguisement; il permet que l'on date du i5 le laissez-passer qu'on lui délivre le 24, pour que ce départ précipité, aussitôt après l'arrivée de Régnier, n'accuse pas trop nettement une entente préalable avec l'ennemi ; et il ne songe pas que cette précaution même aurait dû le faire réfléchir sur le caractère de cette évasion et sur les intentions de ceux qui prenaient de tels moyens pour se mettre en garde contre les interprétations qu'ils prévoyaient.
Il est vrai que le général Changarnier, toujours bon prophète comme on sait, lui avait dit au moment de son départ : « Soyez sans inquiétude, nous percerons
les lignes prussiennes, nous nous ouvrirons un pas-
sage. »
Tout cela est étrange, invraisemblable; et pourtant tout cela est vrai. Arrivé à Hastings, le général Bourbaki vit au premier mot qu'il n'était pas attendu, que rimpératrice ne voulait pas se compromettre par une intervention directe dans la conspiration ourdie par Régnier % et revint en France. N'ayant pu rentrer à Metz, il se décida enfin à aller offrir ses services au Gouvernement de Tours.
Le 19 septembre, lors de l'entrevue de Ferrières, M. de Bismarck disait à M. Jules Favre : « Puisque je parle de Metz, il n'est pas hors de propos de vous faire observer que Bazaine ne vous appartient pas. J'ai de fortes raisons de croire qu'il demeure fidèle à l'empereur, et par là même qu'il refuserait de vous obéir. » Quatre jours plus tard, Régnier ayant dit à Bazaine que M. Jules Favre avait déclaré dans cette conférence qu'il était sûr de l'armée de Metz, le maréchal lui répondit : ce que l'armée n'était pas à la disposition de M. Jules Favre; que, peu de jours auparavant, il avait encore eu l'occasion de connaître l'opinion des commandants de corps, dont il avait toute la confiance; et que, pour lui comme pour eux, il pouvait dire que la vérité était le contraire de
I. Il n'en est pas moins démontré qu'il avait reçu des encouragements d'un certain nombre de personnes qui entouraient l'impératrice, y compris le prince impérial et son précepteur. Il suffirait, pour le prouver, de cette photographie d'Hastings, au dos de laquelle le jeune prince avait apposé sa signature et que Bazaine signa à son tour « sans arrière-pensée », dit-il.
ce que M. Jules Favre avait cru pouvoir avancer ».
Ces paroles, qui s'accordent si étrangement avec celles du ministre prussien, ne laissent aucun doute sur les dispositions de Bazaine. Il s'inc[uiète si peu de rhonneur et du salut de la France que, le 23 septembre, lorsqu'il a encore pour plus d'un mois de vivres, il charge Régnier d'offrir à M. de Bismarck la capitulation de son armée, et, le 29 du même mois, il réitère directement et spontanément son offre au général de Stiehle. C'est lui-même qui le rapporte dans le Mémoire justificatif qu'il a écrit sur les opérations de Metz.
La catastrophe affreuse où l'ont conduit, lui et son armée, ses intrigues avec l'ennemi, ne suffit pas à éclairer cette conscience obscure. Jusqu'au dernier moment, il persiste à ne pas comprendre la gravité de son crime. Il se croit justifié parce qu'il a demandé, pour abandonner son poste, qu'on laissât à son armée ses armes et ses bagages. Parce que son but est de rétablir un gouvernement chassé par l'indignation publique, il se croit autorisé à se faire, au besoin, le gendarme des ennemis de la patrie, si le pays refuse de se soumettre aux humiliations qu'aura acceptées en son nom un chef d'armée chargé de combattre, non de négocier.
Régnier une fois parti, le maréchal n'en eut plus de nouvelles. La négociation n'avait pas abouti et ne pouvait aboutir. L'ennemi, sachant que Bazaine était disposé à capituler, était bien sûr qu'il finirait par être obligé de le faire sans condition. Chacun des
jours qu'il lui avait fait perdre en négociations avançait d'autant le dénoûment. Il savait que Tarmée de Metz, réduite à manger ses chevaux, serait prochainement condamnée à une impuissance absolue. Il avait voulu simplement Tamuser par des ouvertures illusoires jusqu'à ce moment.
Et en eflet la situation s'aggravait rapidement. Le i3 septembre la ration de pain pour Farmée avait été réduite à 5oo grammes, celle de viande de cheval était portée à 400. Sans la persistance de Bazaine sous les murs de Metz, la ville aurait pu tenir six mois. Malgré certaines craintes exprimées par des hommes qui semblent avoir eu pour but de justifier Finaction du maréchal, ses ouvrages extérieurs étaient en état de la mettre à Fabri d'une attaque de vive force, et elle était largement pourvue de vivres de toute nature. La présence même de Farmée et l'accélération qui en résultait dans la consommation des approvisionnements ne l'aurait pas empêchée de tenir jusqu'au mois de janvier, si Fon eût pris les précautions nécessaires."Il eût été facile d'abord de ne pas laisser entrer dans la place les 20,000 bouches inutiles, qu'on y avait laissé pénétrer dès le commencement, et parmi lesquelles, de l'aveu du maréchal, il se trouvait quinze à dix-huit cents espions allemands % que vraiment on eût bien pu se dispenser de nourrir.
On sait que la Lorraine était une des contrées les plus fertiles de la France. Au moment où Bazaine se
I. Interrogatoire du maréchal Bazaine, audience du 18 octobre. — Page 202.
retirait SOUS Metz, la récolte de 1870 venait d'ctre rentrée, et il existait dans tous les villages d'immenses ressources en céréales, en fourrages et en bestiaux. Rien n'était plus facile que d'assurer des approvisionnements presque indéfinis; il y avait là pour la défense un intérêt de premier ordre, sans compter que ce qui aurait servi à nourrir nos soldats eût été autant d'enlevé à l'ennemi.
L'article 260 du décret de i863 faisait un devoir de procéder dès le 8 août à la constitution de l'approvisionnement de siège et de former un comité de surveillance. Ce n'était donc pas simplement une mesure de prévoyance, c'était une obligation strictement légale. On n'en avait pas tenu compte.
Mais ce qu'on n'avait pas fait du 8 au 18 août, lorsque l'armée n'était pas encore définitivement cernée sous Metz, et que par conséquent elle était libre de ses mouvements dans un certain rayon, il était encore possible de le tenter avec succès dans les journées suivantes, et jusque dans les premières semaines du mois suivant. Le maréchal n'y songea qu'à la un de septembre et au commencement d'octobre, lorsque ces sortes d'opérations étaient devenues difficiles grâce aux travaux de l'ennemi, et, ce qui est pire, inutiles, les Allemands ayant tout enlevé dans les villages des environs. 11 semblerait vraiment que tout eût été combiné au rebours du plus simple bon sens. Voici les dates: Le 21 septembre, fourrage de Lauvallier ; le 23, coup de main sur Vany et ChieuUes ; le 27, expédition de Peltre et de Golombey ;
I*'" octobre, attaque de Chalet-Billaudel ; 2 octobre, combat de Ladonchamps, et enfin 7 octobre, combat des Tapes.
11 avait été question le 4 d'une grande sortie sur Thionville, et Ton avait pu croire un moment que le maréchal se décidait à prendre une résolution énergique.
On a même supposé que, reconnaissant enfin qu'il n'y avait rien à espérer des intrigues qu'il avait ourdies jusqu'alors, il se décidait à se rallier définitivement au gouvernement de la Défense Nationale. Cette opinion est celle du colonel d'Andlau : « L'attitude et le langage du maréchal changèrent subitement, dit-il. Le silence qu'il avait gardé jusqu'alors sur la mission du général Bourbaki, il le rompit de luimême, et affecta de parler fort légèrement des motifs du départ de cet officier général. Il ne s'agissait, selon lui, que d'une demande adressée à l'impératrice pour .vouloir bien le relever, lui et son armée, de leurs serments, afin que, les consciences une fois dégagées, les scrupules ayant disparu, on pût reconnaître loyalement le nouveau pouvoir et opérer de concert avec lui pour le salut du pays... Cette nouvelle manière de voir semblait avoir été adoptée en même temps par quelques-uns des principaux chefs de l'armée... Un d'entre eux, le général Coffinières, profita de l'espèce d'indépendance qui lui assurait sa situation de commandant supérieur de Metz pour s'adresser directement au gouvernement provisoire et lui donner ainsi un témoignage d'adhésion. »
Il est probable que le colonel d'Andlau se trompe sur les sentiments réels du maréchal. Tout porte à croire que si, à cette époque, il a pris ses dispositions pour quitter Metz, c'est qu'il espérait encore recevoir d'un moment à l'autre une réponse favorable aux propositions que Régnier avait dû transmettre à M. de Bismarck. Il s'imaginait sérieusement qu'on allait lui permettre de se rendre avec son armée dans un département qui serait neutralisé, et où la régente convoquerait les grands corps de l'État tels qu'ils étaient constitués au 4 septembre. Après trois jours d'attente, ne voyant rien venir, la grande sortie qu'avait un moment espérée l'armée se trouva ramenée à une opération du même genre que les précédentes. Le corps du maréchal Canrobert, chargé de cette opération, montra du reste, en refoulant énergiquement l'ennemi, que l'armée française était toujours capable de se faire respecter, et que, en dépit des défaillances de son chef, on pouvait encore lui demander un effort vigoureux. Elle laissa sur le champ de bataille 1,1 35 soldats, 60 officiers dont 3 généraux, mais l'ennemi y perdait 1,730 hommes et nous laissait six à sept cents prisonniers.
C'était là le seul résultat du combat. Les Allemands avaient depuis longtemps enlevé les approvisionnements dont on avait voulu s'emparer, et n'avaient laissé aux Tapes que de la vieille paille sur laquelle ils avaient couché quinze jours. Quant au but que prétend s'être proposé Bazaine en ordonnant
cette opération, « de réveiller dans l'armée le senti- II. 10
ment agressif», il faut avouer que c'était bien en pure perte, car-ce combat fut le dernier. A partir de ce jour Tarmée reste comme ensevelie toute vivante dans le camp où F enferme la volonté criminelle de son chef, et elle n'en sortira que pour aller en Allemagne sous la garde de ses geôliers attendre que les armes de Tennemi aient achevé Tœuvre si bien commencée par la trahison.
Quand on considère toutes les facilités qu'ont eues et le gouverneur de Metz et le maréchal pour approvisionner la place et l'armée, et la persistance qu'ils ont mise l'un et l'autre à n'en pas tirer profit, on éprouve un étonnement profond. Car enfin ni l'un ni l'autre n'avaient intérêt à hâter le moment où ils se trouveraient à la merci de l'ennemi. Quelles que soient les combinaisons qui ont pu séduire quelques-uns des chefs de l'armée de Metz, il est évident qu'il y avait pour eux tout avantage à éviter l'infériorité que devaient leur imposer dans leurs négociations la menace et bientôt l'étreinte de la famine. S'ils avaient eu des vivres pour deux ou trois mois de plus, comme ils les auraient eus s'ils l'avaient voulu, la situation de Bazaine en face du prince Frédéric-Charles eût été bien difiérente.
Comment donc expliquer que, non-seulement il n'ait pas songé à faire entrer dans Metz les immenses quantités de vivres et de fourrages qu'il avait à sa portée, mais qu'il ait laissé gaspiller, presque jusqu'au dernier moment, ceux qu'il avait à sa disposition ? On sait que jusqu'au 1 3 septembre on ne prit aucune
mesure de rationnement, et que , du 12 septembre au 8 octobre, on nourrit par ordre les chevaux avec du seigle et du blé. Il en fut consommé ainsi environ 18,000 quintaux métriques, c'est-à-dire de quoi nourrir Tarmée et la population de Metz pendant deux semaines ^ .
La raison en est simple, et elle nous est donnée par un aveu de Bazaine lui-même dans l'instruction : « Rien, dit-il, ne faisait prévoir qu^un armistice ou un traité de paix ne serait pas intervenu avant que nous soyons réduits à la dernière extrémité. Et j'ai toujours pensé que la conservation de la place de Metz faciliterait les négociations et sauvegarderait la Lorraine. »
Tout est là. Bazaine à Metz, comme Trochu à Paris, ne pouvait pas admettre qu'après la défaite de ses armées régulières un peuple pût encore songer à se défendre. « Là où des troupiers ont échoué, il n'y a plus rien à faire », disait le général Bourbaki à Tours, oubliant, comme les autres, la résistance de TEspagne sous le premier Empire et celle du Mexique sous le second, pour considérer la situation au seul point de vue du préjugé militaire. La France, après Sedan, n'ayant plus d'autre armée que celle de Metz, se trouvait, aux yeux de Bazaine, absolument à la merci de l'Allemagne, et lui-même, par conséquent, se considérait comme l'arbitre delà situation. A l'abri de toute atteinte dans son camp retranché, il n'avait
I . Sans parler de la quantité immense de grain qui était employé à la fabrication journalière de la bière.
qu'à attendre tranquillement les événements, bien sûr que, dans quelques jours, la guerre allait fatalement cesser. C'est alors qu'il se réservait d'intervenir au nom de la Régence, dont il se serait trouvé l'unique appui.
Il était donc inutile de prendre aucune mesure pour économiser les vivres. L'armée et la population de Metz ne s'en étonnèrent pas trop d'abord, convaincues que le maréchal n'attendait qu'une occasion de percer les lignes ennemies et de reprendre la campagne. Les réclamations ne se produisirent que quand l'inaction prolongée du commandant fit comprendre qu'il ne voulait pas sortir, et, à ce moment, il était trop tard pour réparer le mal. Si l'ont eût connu dès le commencement l'intention du maréchal, il eût été possible, par un rationnement intelligent des vivres existants en magasin, de prolonger la résistance un mois de plus. Un mois, c'était peut-être le salut de la France. Si la nouvelle armée qui venait de vaincre les Allemands à Coulmiers avait eu un mois à elle avant de se trouver en face de l'armée du prince Frédéric-Charles, qui sait si les événements autour de Paris n'auraient pas pris une autre tournure ?
Le 7 octobre seulement, quand la situation des vivres n'indiquait plus de distribution de pain que pour cinq jours, on se décida à réduire la ration, pour l'armée et la garnison, à 3oo grammes, à partir du 9. La ration de viande de cheval était élevée, en compensation, à 780 grammes. Le 19, ce rationnement fut étendu à la population civile. Il était trop
tard pour que cette mesure pût avoir une influence sérieuse sur la durée delà résistance.
Le moment était venu de prendre un parti déiinitif. En quittant Metz, Régnier avait promis au maréchal de lui faire parvenir une réponse de Versailles vers le 3o septembre. Aux premiers jours d'octobre, celui-ci, espérant que cette réponse serait favorable, avait tout préparé pour le départ. Mais la réponse n'était pas arrivée et Bazaine avait commandé, le 7, l'opération des Tapes, peut-être pour faire comprendre que son armée n'était pas aussi complètement réduite à l'impuissance que pouvaient le croire les ennemis. Mais, comme toujours, il n'avait pu se résoudre à agir franchement et sans arrièrepensée. Le même jour il écrivait à ses lieutenants une lettre par laquelle, après leur avoir exposé que les vivres allaient manquer, il demandait à chacun d'eux de lui faire connaître par écrit, dans les quarantehuit heures, leur opinion personnelle et leur appréciation motivée sur ce qu'il y avait à faire.
En réponse à la question du commandant en chef, le maréchal Lebœuf répond que, malgré les difficultés qu'il ne se dissimule pas,, il pense qu'il est encore possible de percer les lignes ennemies. Le général Ladmirault, sans croire au succès, se déclare prêt à tous les efforts qu'on pourra lui demander. Le maréchal Canrobert et le général Desvaux sont d'avis qu'il faut, avant tout, savoir quelles sont les conditions que l'ennemi prétend imposer; si elles sont telles qu'elles ne puissent être acceptées par des gens
i5o LA TROISIÈME INVASION.
d'honneur, il ne restera plus qu'à s'ouvrir un chemin, coûte que coûtée Le général Coffinières est convaincu que toute tentative de sortie sera désastreuse, mais « cependant il ne croit pas devoir passer sous silence une opinion qui prend sa source dans des sentiments militaires fort respectables. Il semble impossible à quelques hommes de cœur d'entrer en arrangement avec l'ennemi avant d'avoir tenté un suprême effort et d'avoir livré un grand combat. Quelle qu^en fût l'issue, on succomberait avec honneur )). L'avis du général Frossard est que, si l'on sort, il est impossible d'échapper à un désastre pour Tarmée et pour Metz. Il ne reste qu'à c( conclure une capitulation qui permette à l'armée de sortir du blocus. La résistance de Metz n'en sera pas prolongée, mais par l'effet de cette convention, qui serait une capitulation honorable, l'armée aurait la faculté de partir avec armes et bagages. Elle demeurerait debout.
I . « Que de choses, a dit Napoléon P% qui paraissaient impossibles ont été faites par des hommes résolus, n'ayant plus d'autres ressources que la mort!... Quant un général est cerné par des forces supérieures, il ne doit s'inspirer que de la réponse du vieil Horace. Dans une situation extraordinaire, il faut une résolution extraordinaire... Cette question ne me paraît pas susceptible d'une autre solution, sans perdre l'esprit militaire d'une nation et sans s'exposer aux plus grands malheurs. »
M. Thiers, qui, par une contradiction singulière, ne voulait pas que Bazaine fût mis en jugement, est du même avis que Napoléon : « Il n'y avait d'autre ressource que de se faire égorger, dit-il à propos de la capitulation du général Dupont à Baylen, bien que ce soit quelquefois une ressource qui réussisse... Il faut ajouter, dans l'intérêt de la moralité militaire, que, dans ces situations extrêmes, la résolution de mourir est la seule digne, la seule salutaire. »
SIEGE DE METZ. j5i
entière, organisée et prête à être portée sur les points où la nécessité de sauvegarder Tordre social nécessiterait son intervention. »
Après avoir pris connaissance de ces réponses, le maréchal convoqua au Ban-Saint-Martin, pour le jo octobre, les commandants de corps, les généraux commandants d'armes et l'intendant en chef de Tarmée.
Le général Coffinières, commandant la place de Metz, et Fintendant en chef commencèrent, sur l'invitation du maréchal, par faire le tableau le moins rassurant de la situation au point de vue de Tétat sanitaire et des approvisionnements. C'est sous cette impression qu'on engage la délibération, et, de plus, on a bien soin de ne dire un mot ni des correspondances échangées antérieurement avec le prince Frédéric-Charles, ni des ouvertures de Régnier, ni de la mission du général Bourbaki, ni de la lettre adressée au général de Stiehle, ni du silence gardé depuis par le Gouvernement allemand et par l'impératrice, indice certain de l'échec des négociations entamées. Enfin le maréchal déclare, d'une manière absolue, qu'il n'a reçu aucune communication de l'intérieur et se tait sur l'existence de grands approvisionnements àThionville et à Longwy. Il a soin même de ne faire aucune allusion à l'avis énergique ouvert par le maréchal Lebœuf et par le général Ladmirault, avis que justifiaient, en définitive, la solidité et l'élan de l'armée pendant la journée du 7 octobre.
Si les officiers réunis le 10 octobre, au Ban-Saint-
i52 LA TROISIÈME INVASION.
Martin, avaient su que des négociations avaient été entreprises et suivies par le maréchal, depuis vingt jours, sans avoir abouti à rien, il est bien clair qu'ils ne se seraient pas fait Tillusion de croire que ces mêmes négociations puissent réussir dans des conditions que le temps même rendait chaque jour plus défavorables. S'ils eussent été informés que tout était prêt à Thionville et à Longv^y pour ravitailler Tarmée, ils eussent certainement proposé de faire un vigoureux effort pour percer de ce côté. Mais c'est précisément ce que ne veut pas le maréchal. 11 tient à offrir une fois de plus à l'ennemi sa capitulation. Après tout ce qui s'est passé, il ne s'est pas encore aperçu qu'il est joué par M. de Bismarck, et vraiment quand on cherche à pénétrer au fond des combinaisons qui ont pu s'agiter dans ce cerveau plein de ténèbres , on ne sait lequel il faut le plus admirer, de sa scélératesse ou de sa stupidité.
En conséquence, le Conseil de guerre, trompé par le silence du commandant en chef, déclare que l'armée doit rester sous Metz jusqu'à l'entier épuisement des ressources alimentaires, sans chercher à les augmenter par des expéditions désormais inutiles, et que, sous quarante-huit heures, on devra entrer en pourparlers avec l'ennemi pour traiter des conditions d'une convention militaire. Si ces conditions ne sont pas honorables, il est décidé à l'unanimité qu'on essaiera de se frayer un chemin par la force avant d'être complètement épuisé par la famine et pendant qu'il est encore possible d'atteler quelques batteries. Le procès-
verbal de cette réunion porte la signature des maréchaux Canrobert, Lebœuf, Bazaine ; des généraux de Ladmirauit, Frossard, Desvaux, Soleille, Goffinières, et de rintendant en chef Lebrun.
Dans sa déposition du 25 novembre, le général Boyer ajoute que, « avant de se séparer, les membres de la réunion déclarèrent en outre à Tunanimité, sauf un — qu'il ne nomme pas, — qu'en présence des événements politiques qui s'étaient accomplis dans rintérieur de la France, ils ne reconnaissaient pas le Gouvernement insurrectionnel qui s'était établi sur les ruines du pays, et que, liés par le serment prêté à l'Empire, ils y resteraient fidèles. »