CHAPITRE X
I N conséquence, le général dç Cissey reçut Tordre de se rendre auprès du chef de Tétat-major allemand pour lui demander quelles conditions seraient faites à Farmée dans le cas d'une capitulation qui ne ^■' comprendrait pas la place de Metz.
Il lui fut répondu que les conditions seraient celles qui avaient été imposées à Farmée du maréchal Mac- Mahon et que le sort de la place ne pouvait pas être séparé de celui de Farmée. Le protocole sommaire préparé par le général de Stiehle fut remis par le général de Cissey au maréchal Bazaine et communiqué au Conseil, qui se réunit le 26.
Ce document important a disparu. D'après la déposition du général Jarras, chef de l'état-major de
Tarmée française, il exigeait la remise de la place de Metz, ainsi que celle du matériel de guerre, des drapeaux, etc. L'armée toute entière était prisonnière de guerre.
Une discussion très-vive s'engagea dans le Conseil sur ces conditions, jugées excessives. Le général Jarras, délégué pour fixer les termes de la convention à conclure et la signer au nom du commandant en chef, dut se rendre dans la soirée du 26 octobre au château de Frascati. Il avait reçu pour instructions de demander qu'un détachement, composé de troupes de toutes armes, ptat rentrer en France ou se retirer en Algérie avec armes et bagages, sous condition de ne pas servir contre l'Allemagne pendant tonte la durée de la guerre ; il lui était surtout recommandé d'insister pour que tous les officiers pussent garder leur épée. Le général Coffinières avait réclamé aussi quelques garanties pour la ville et ses habitants. Le général de Stiehle, chargé par le prince Frédéric- Charles de rédiger le texte de la capitulation avec le délégué du commandant de l'armée du Rhin, d'après le protocole remis au général de Cissey, repoussa tous les adoucissements demandés, comme dépassant les instructions qui lui avaient été données par son chef. Cependant, après une longue et pénible discussion^, il consentira promettre d'insister auprès
I . Le colonel d'Andlau rapporte un des incidents de cette discussion, qui ne donne pas une haute idée des talents diplomatiques du général Jarras. « Le général de Stiehle parla d'abord du départ des officiers, qui seraient envoyés successive-
CAPITULATION DE METZ. lyb
du commandant de Tarmée prussienne pour qu'il transmît au roi, enTappuyant, la demande de laisser Tépée à tous les officiers. Quant à ce qui concernait les honneurs de la guerre^ que le général Jarras avait demandés avec instance, on fit provisoirement de l'article 3 deux rédactions contraires, dont Tune ou l'autre devait d\^venir définitive, suivant que les honneurs seraient ou non accordés.
A sa rentrée dans Metz, le général rendit compte
ment en Allemagne par les deux lignes ferrées de Sarrebrûck et de Nancy; « quant aux 80,000 hommes de troupes », ajoutat-il... Le général Jarras l'interrompit pour lui dire : ce 80,000 « hommes! mais il y en a bien davantage; nous en avons « 126,000. — Oh! oui, je sais, répliqua le général prussien, « avec les malades et les blessés. — Mais non, pas du tout, tint «à constater son interlocuteur; c'est 126,000 combattants, « donnés par la dernière situation, sans compter la garnison de « Metz, les malades, les blessés, plus de 160,000 hommes. — (c Vraiment, est-ce possible ? » se contenta de répondre M. de Stiehle. L'étonnement peint sur son visage en dit plus que ses paroles. Dans le camp prussien, on croyait à une grande infériorité numérique, qui expliquait l'inutilité de nos efforts et la nécessité de notre soumission ; mais il n'était venu à personne la pensée qu'on pût voir une armée encore aussi nombreuse, ayant eu longtemps un effectif au moins égal à celui de l'ennemi, ne pas combattre pendant dix semaines et se rendre tranquillement, sans la moindre tentative de résistance. Il y avait là un fait tellement inouï dans les annales militaires qu'on se refusait à admettre une pareille honte pour la France. Devant les renseignements donnés par le chef d'état-major général, on ne pouvait douter. Mais quelle pensée durent avoir de nous les officiers prussiens en apprenant l'étendue de leur succès ! »
2. Une armée vaincue qui sort d'une place avec les honneurs de la guerre défile, avec ses armes et ses drapeaux, devant l'armée victorieuse, qui lui rend les honneurs militaires, en témoignage de l'énergie de la résistance. A un endroit désigné d'avance, elle dépose ses armes et se constitue prisonnière.
Cette explication est nécessaire pour l'intelligence de ce qui va suivre.
ijb LA TROISIEME INVASION.
de sa mission au maréchal Bazaine, qui déclara opter pour la rédaction qui accordait les honneurs de la guerre ; il espérait sans doute qu'il seraient refusés par Tennemi. Le même jour, 27 octobre, vers une heure de Taprès-midi, tant Tennemi était pressé d'en finir, une lettre du général de Stiehle fit connaître au général Jarras que le prince Frédéric-Charles consentait à ce que Tarmée française sortît de Metz avec les honneurs de la guerre et que le roi permettait aux officiers de garder leurs épées. Aussitôt le maréchal, revenant sur sa décision première, déclara qu'il refusait les honneurs de la guerre, au grand étonnement du général, qui essaya vainement de combattre cette résolution. Au moment de retourner au château de Frescati, où le général de Stiehle lui avait donné rendez-vous pour cinq heures du soir, le général Jarras fut mandé par le maréchal, qui lui répéta qu'il ne voulait pas des honneurs de la guerre, mais il sentait si bien lui-même ce qu''il y avait d'étrange dans ce refus que, par une précaution, singulière contre le jugement de l'opinion et de l'histoire, il prescrivit au général Jarras de proposer au général de Stiehle de maintenir dans le texte de la capitulation la rédaction qui accordait les honneurs, tout en se conformant, pour l'exécution, à celle qui les refusait. « En d'autres termes, dit le général Pourcet, tout en ne défilant pas, il voulait paraître avoir défilé. »
Le maréchal se rendait-il justice? Avait-il conscience de l'indignité de sa conduite depuis trois mois ? Peut-être ; mais surtout il sentait que ce défilé
en tête d'une armée, qui avait fini par ouvrir les yeux sur les odieuses machinations de son chef, pouvait n'être pas sans danger pour lui. Il pouvait être tué, il pouvait être hué, insulté. Lui qui, depuis deux mois, par une sorte de pudeur secrète, n osait pas paraître devant ses soldats, irait-il au dernier jour s'exposer aux témoignages de Tindignation de tant de braves, victimes de ses combinaisons criminelles? Ce sentiment était si bien celui qui le dominait, que le surlendemain 29, dès le matin, nous le verrons s'enfuir le premier avec ses bagages vers le camp ennemi \ comme pour y chercher un refuge , sans prendre même le temps de s'assurer si ses malheureux soldats auraient ce jour-là à manger, lui à qui les plus
I . Dans son livre : Met:[, Campagne et Négociations , le colonel d'Andlau raconte que, le 28, Bazaine avait écrit au prince Frédéric-Charles pour lui demander l'autorisation de se présenter à son quartier général dès le 29 au matin, pour s'y constituer prisonnier. Sans attendre la réponse, il partit à huit heures du matin. Mais en route il rencontra un officier allemand qui lui apportait une lettre du général ennemi. Celui-ci, comme pour le rappeler à son devoir, refusait l'autorisation demandée et faisait savoir au maréchal qu'il ne pourrait quitter les anciennes lignes françaises qu'à cinq heures du soir ou le lendemain matin à neuf heures. Malgré cela, il ne voulut pas revenir à son quartier général, où il avait à craindre des visites qu'il voulait éviter. Il continua sa route jusqu'à Moulins, le dernier village de nos avant-postes, et se cacha dans la maison la plus écartée. C'est là qu'il attendit jusqu'à quatre heures. Alors il se mit en route. Toute l'armée française avait disparu. A Ars, il franchit les lignes prussiennes. La population, qui l'attendait, l'accueillit avec des cris, des huées et des sifflets. On lança même des pierres sur ses voitures ; il fallut que la gendarmerie prussienne vînt soustraire le traître à l'indignation de la foule et le conduire au château de Corny, près du prince Frédéric-Charles.