‹ La troisième invasionChapitre 16 sur 38 · II · texte numérisé non relu

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simples convenances faisaient un devoir de sortir le dernier, comme un capitaine de vaisseau quitte le dernier son navire près de sombrer.

Dans son livre sur l' Armée du Rhin^ le maréchal a essayé de donner une autre explication de son refus des honneurs de la guerre : « Si Ton avait accepté les honneurs de la guerre, dit-il, les officiers n'auraient pas conservé leurs épées. » C'est tout simplement un nouveau mensonge , puisque les deux demandes avaient été accordées à la fois.

Le général Jarras fut en même temps chargé de dire au général de Stiehle qu'il était d'usage en France, après une révolution, de détruire les drapeaux et étendards remis aux troupes par le gouvernement déchu, et que conformément à cet usage un certain nombre de drapeaux avaient été détruits. C'était un autre mensonge, non moins grossier que le premier. C'est avec ces instructions que le général Jarras repartit le 27, à sept ou huit heures du soir pour le château de Frescati , où l'attendait le délégué du prince Frédéric-Charles. On conçoit son étonnement en apprenant qu'on refusait les honneurs qu'on avait sollicités la veille avec tant d'instance. Le général Jarras, assez embarrassé du rôle qui lui était imposé, proposa alors, suivant l'ordre du maréchal, de maintenir dans le texte l'article dont on refusait l'exécution : « Chez nous, répondit dédaigneusement le plénipotentiaire prussien, ce qui n'est pas exécuté n'est pas écrit. )) L'explication relative à la destruction d'un certain nombre de drapeaux ne fut pas mieux ac-

cueillie. 11 fut convenu que, en tout cas, ceux qui n'avaient pas encore été brûlés demeuraient acquis à Tarmée allemande.

Le texte définitivement arrêté entre les deux plénipotentiaires fut celui-ci :

Article I. — L'armée française sous les ordres du maréchal Bazaine sera prisonnière de guerre.

Article IL — La forteresse de Metz, avec tous les forts, le matériel de guerre, les approvisionnements de toute espèce et tout ce qui est propriété de rÉtat seront rendus à Tarmée prussienne, dans Fétat où tout cela se trouve au moment de la signature de cette convention.

(( Samedi 29 octobre, à midi, les forts de Saint- Quentin, Plappeville, Saint-Julien, Queuleu, Saint- Privat, ainsi que la porte Mazelle (route de Strasbourg), seront remis aux troupes prussiennes.

(( A dix heures du matin, le même jour, des officiers d'artillerie et du génie, avec quelques sousolficiers, seront admis dans lesdits forts, pour occuper les magasins à poudre et pour éventer les mines.

Article IIL — Les armes, ainsi que le matériel de l'armée, consistant en drapeaux, aigles, canons, mitrailleuses, chevaux, caisses de guerre, équipages de l'armée, munitions, etc., seront laissés à Metz et dans les forts à des commissaires militaires institués par M. le maréchal Bazaine, pour être remis immédiatement à des commissaires prussiens. Les troupes, sans armes, seront conduites, rangées d'après leur régiment ou corps, et en ordre militaire, aux lieux

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qui seront indiqués pour chaque corps. Les officiers rentreront alors librement dans Tintérieur du camp retranché ou à Metz, sous la condition de s'engager sur rhonneur à ne pas quitter la place sans Tordre du commandant prussien.

(( Les troupes seront alors conduites parleurs sousofficiers aux emplacements de bivouacs. Les soldats conserveront leurs sacs, leurs effets et les objets de campement (tentes, couvertures, marmites, etc.).

Article IV. — Tous les généraux et officiers, ainsi que les employés militaires ayant rang d'officiers, qui engageront leur parole d'honneur par écrit de ne pas porter les armes contre l'Allemagne et de n'agir d'aucune manière contre ses intérêts jusqu'à la fin de la guerre actuelle, ne seront pas fait prisonniers de guerre; les officiers et employés qui accepteront cette condition conserveront leurs armes et les objets qui leur appartiennent personnellement.

(( Pour reconnaître le courage dont ont fait preuve pendant la durée de la campagne les troupes de l'armée et de la garnison, il est en outre permis aux officiers qui opteront pour la captivité d'emporter avec eux leur épée ou sabre, ainsi que tout ce qui leur appartient personnellement.

Article V. — Les médecins militaires sans exception resteront en arrière pour prendre soin des blessés; ils seront traités d'après la convention de Genève ; il en sera de même du personnel des hôpitaux.

Article VI. — Des questions de détail concernant principalement les intérêts de la ville sont traitées

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dans un appendice ci-annexé, qui aura la même valeur que le présent protocole.

Article VIL — Tout article qui pourra présenter des doutes sera toujours interprété en faveur

de Tarmée française.

Fait au château de Frescati, le 27 octobre 1X70. L. Jarras, Von Stiehle.

Voici maintenant l'appendice relatif à la population de Metz :

Article I. — Les employés et fonctionnaires civils attachés à Larmée ou à la place, qui se trouvent à Metz, pourront se retirer où ils voudront, en emportant avec eux tout ce qui leur appartient.

Article IL — Personne, soit de la garde nationale, soit parmi les habitants de la ville, ne sera inquiété à raison de ses opinions politiques ou religieuses , de la part qu'il aura prise à la défense ou des secours qu'il aura fournis à l'armée ou à la garnison.

Article III. — Les malades et les blessés laissés dans la place recevront tous les soins que leur état comporte.

Article IV. — Les familles que les membres de la garnison laissent à Metz ne seront pas inquiétées et pourront également se retirer librement avec tout ce qui leur appartient, comme les employés civils.

(( Les meubles et effets que les membres de la garnison sont obligés de laisser à Metz ne seront ni

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pillés, ni confisqués, mais resteront leur propriété. Ils pourront les faire enlever dans un délai de six mois à partir du rétablissement de la paix ou de leur mise en liberté.

Article V. — Le commandant de T armée prussienne prend l'engagement d'empêcher que les habitants ne soient maltraités dans leurs personnes ou dans leurs biens.

(( On respectera également les biens de toute nature du département, des communes, des sociétés de commerce ou autres, des corporations civiles ou religieuses, des hospices et des établissements de charité. 11 ne sera apporté aucun changement aux droits que les corporations ou sociétés, ainsi que les particuliers, ont à exercer les uns contre les autres, en vertu des lois françaises, au jour de la capitulation.

Article VI. — A cet effet, il est spécifié en particulier que toutes les administrations locales ou les sociétés ou corporations mentionnées ci-dessus conserveront les archives, livres et papiers, collections et documents quelconques qui sont en leur possession.

« Les notaires, avoués et autres agents ministériels conserveront aussi leurs minutes ou dépôts.

Article VIL — Les archives, livres et papiers appartenant à TEtat resteront en général dans la place et, au rétablissement de la paix, tous ceux de ces documents concernant les portions de territoire restituées à la France feront aussi retour à la France.

(( Les comptes en cours de règlement nécessaire à

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la justification des comptables ou pouvant donner lieu à des litiges, à des revendications de la part des tiers, resteront entre les mains des fonctionnaires ou agents qui en ont actuellement la garde, par exception aux dispositions du paragraphe précédent. »

A onze heures du soir les signatures étaient échangées. Le lendemain le protocole était remis au maréchal et communiqué aux commandants de corps qui l'approuvèrent dans une dernière réunion du Conseil, tenue le 28 octobre, à huit heures et demie du matin. Cette capitulation livrait à Fennemi 162,000 hommes, 129,000 de Tarmée du Rhin et 23,000 de la garnison de Metz, — 173,000 en comptant les malades et blessés soignés chez les particuliers, la garde mobile, les francs-tireurs et les douaniers. — Quant au matériel de guerre, il se composait de 1,665 bouches à feu, dont 1,1 35 rayées, plus de trois millions de projectiles, 23 millions de cartouches, 124,000 fusils chassepots, i5o,ooo fusils d'ancien modèle, 9,000 affûts et voitures , sans compter la poudre, les approvisionnements et un grand nombre d'accessoires, et, ce qui est plus étrange, une assez grande quantité de vivres , qui furent vendus à Fencan par les Allemands*.

I. Il faut ajouter à cela des quantités considérables de draps et de chaussures. M. Maguin, ex-président du Comice agricole de Metz et conseiller général de la Moselle, parle dans sa déposition de 242,135 mètres de drap et de 5o,ooo paires de chaussures. Ce fait a été d'ailleurs constaté par un procès plaidé à Metz. Or il a son importance, un grand nombre de soldats français étant morts faute d'habillement. et de chaussures suffisantes. iProcès Bazaine. — Audience du 14 nov., page 494.)

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L'explication de ce fait se trouve dans les dépositions de rintendant général Lebrun, du commandant Samuel et du général Jarras. Voici les propres paroles de ce dernier :

(( Jusqu'au 26 octobre, on avait espéré que le sort de la place et celui de Tarmée seraient séparés. Par conséquent il fallait laisser à la place les moyens de se nourrir pendant toute la durée d'un siège probable. En prévision de cette circonstance, il avait été convenu que le général Coffinières garderait une réserve déterminée ; cette réserve n'a pas toujours été la même, mais enfin le général devait conserver une réserve. Au conseil de guerre du 26 octobre, après les déclarations des généraux Changarnier et de Cissey, cette réserve n'avait plus raison d'être. Comme nos troupes souffraient déjà beaucoup de la faim , l'intendant général, dont c'était naturellement la mission et qui savait que cette réserve existait, fit la proposition de la reprendre au général Coffinières, de la mettre en commun avec tous les approvisionnements qui restaient dans les corps d'armée et de répartir le tout entre les troupes, au prorata des effectifs. »

Cet arrangement permettait de prolonger la résistance de quatre ou cinq jours. « Avec les vivres que l'on comptait trouver encore à Metz, en les faisant sortir de leurs cachettes, dit le colonel d'Andlau, il y avait lieu d'espérer que ce chiffre pourrait être doublé; c'était, avec les i3,ooo chevaux qui restaient — et qu'on n'avait plus aucune raison de garder puisqu'on renonçait à toute tentative de sortie — de

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quoi tenir plus longtemps qu'on ne Favait espéré. Voici la réponse du maréchal , qui mérite d'être connue, tel qu'elle fut entendue par un témoin de rincident : « Eh ! que voulez- vous que cela me fasse, monsieur Tintendant? Vous auriez des vivres pour quinze jours que cela ne changerait rien à la situation. Les pourparlers sont engagés, il faut en finir de suite et nous en aller... »

A côté de ces paroles, plaçons le texte du premier paragraphe de l'article 255 du service des places : (( Le commandant d'une place de guerre ne doit jamais perdre de vue qu'il défend un des boulevards de l'empire, Tun des points d'appui de ses armées, et que de la reddition d'une place avancée on retardée d'un seul jour peut dépendre le salut du pays. »

(( Or c'est le 3 1 octobre que l'armée du prince Frédéric-Charles a commencé son mouvement pour se porter contre notre armée de la Loire; elle ne s'est trouvée en ligne que vers le 25 novembre. Si elle avait été maintenue à Metz huit jours de plus, elle n'aurait pu arriver qu'à la fin du mois, au plus tôt. Le général d'Aurelle pouvait donc compléter et poursuivre son succès de Coulmiers ; son mouvement sur Paris n'aurait pas été arrêté. Ces dates en disent plus que toutes les réflexions sur les conséquences de la capitulation de Metz et sur la responsabilité assumée par le maréchal Bazaineet par son conseil. »

Les Allemands, qui avaient conscience de la difficulté de leur situation, étaient très-pressés de traiter. C'aurait dû être pour Bazaine une raison de les faire

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attendre. Voici le tableau que trace de la situation un auteur prussien , le baron Firlks , au moment où Bazaine allait signer la capitulation :

(( Vers la un d'octobre, les difficultés s'étaient tellement augmentées que les Prussiens commençaient déjà à douter du succès de leur entreprise, et cela d'autant plus qu'on voyait les efforts gigantesques de la Délégation de Tours pour secourir la capitale. Du Sud et de TOuest s'avançaient vers Paris de nombreuses légions, sansdoute incomplètement organisées, mais assez bien armées, et auxquelles les troupes du général de Thann n'eussent pu barrer le passage. Du côté du Nord on voyait se fortifier une armée qui eût infailliblement écrasé le prince Albert et le comte saxon de Lippe. De Dijon et de Besançon, des corps français, parfaitement conduits, cherchaient également à se rapprocher de la capitale et à passer sur le corps de Werder. Jamais, depuis le début de la guerre, la situation ne s'était montrée plus menaçante pour l'armée qui cernait Paris. Grâce à la capitulation de Bazaine, l'horizon, si sombre jusqu'alors, s'éclaircit comme par magie; tout espoir pour les Français de forcer les Allemands à lever le siège de leur capitale était anéanti. »

Mais tout cela intéressait peu le commandant de l'armée du Rhin. Sans s'arrêter à aucune considération, il pressa le général Jarras d'en finir. De son côté, le général Coffinières, commandant de la place de Metz, dans une proclamation du 29, adressée aux habitants , ne craignit pas de dire : « On pourrait

tenir encore quatre ou cinq jours, mais ce serait sans utilité ! ^ »

Il semble que vraiment les commandants de Tarmée du Rhin eussent complètement oublié Fexistence de la France. Sans utilité, une prolongation de résistance de quatre ou cinq jours, quand ils savaient que, de tous côtés, s'organisaient des armées nouvelles pour lesquelles les questions de jours pouvaient être vitales! quand le général Jarras constatait que les Prussiens étaient si pressés d'en finir que, dans la soirée du 26 , malgré l'impossibilité où il était de présenter ses pleins pouvoirs qu'il avait oubliés, sa signature aurait été acceptée immédiatement s'il avait consenti à la donner-! quand l'armée de la Loire, déjà assez forte pour infliger dix jours plus tard, à Coulmiers, une défaite aux troupes allemandes, pouvait espérer d'arriver à débloquer Paris, si les 200,000 hommes du prince Frédéric-Charles avaient été retenus sous Metz une semaine de plus !

Voici la proclamation que, de son côté, le maréchal adressait en partant à l'armée du Rhin :

(( Vaincus par la famine, nous sommes contraints de subir les lois de la guerre en nous constituant prisonniers. A diverses époques de notre histoire militaire, de braves troupes, commandées par Masséna, Kléber, Gouvion Saint-Cyr, ont éprouvé le

1 . Procès Bazaine. — Audience du 1 2 novembre, page 487. — Il paraît même qu'il aurait parlé du 5 novembre.

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