BATAILLE DE CHAMPIGNY
E gouverneur continuait toujours les préparatifs de son plan de sortie par Touest, quand arriva à Paris, le 14 novembre, la nouvelle de la victoire de Coulmiers.
On conçoit Feffet qu'elle dut produire sur une population aussi excitée que celle de Paris. On laissa aussitôt de côté toutes les questions politiques pour ne songer qu'à la
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guerre, ce qui prouve une fois de plus que c'était bien là le fond réel des préoccupations de tous. Une dépêche de M. Gambetta annonçait en outre que Tarmée française bivouaquerait le 6 décembre dans la forêt de Fontainebleau, ce Paris, dit M. Trochu, vit dans le succès de Coulmiers non pas un accident heureux, mais une marque, un présage certain de nos victoires de l'avenir. A partir de ce jour se forma dans la population, dans la garde nationale, dans la presse, dans les municipalités de Paris, dans le Gouvernement surtout, r esprit que voici : il faut sortir de Paris, marcher au-devant de Farmée victorieuse et résoudre ainsi le grand problème qui pèse sur le pays. C'est vainement que j'expliquais que c'était là une théorie et des espérances auxquelles les faits ne répondraient pas. Il fallut marcher au-devant de Tarmée victorieuse, laquelle, sans tenir aucun compte des efforts accumulés dans la direction de Rouen, s'annonçait venant à Paris parla direction d'Orléans. Ce fut là, je le répète, dans l'esprit de Paris, la date d'un véritable vertige. On considéra que, pour battre Tarmée prussienne, il ne s'agissait que de renouveler l'effort qui avait créé le succès de Coulmiers. On me somma avec violence, M. Gambetta surtout, de ne plus penser à autre chose qu'à sortir de Paris en allant au-devant de l'armée de la Loire. Je dus transporter de l'est à l'ouest tous les préparatifs que j'avais faits dans la plaine de Gennevilliers. Il fallut armer toutes les rives de la Marne, depuis Charenton jusqu'à Avron inclusivement, sur une étendue de
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plus de deux lieues. Il fallut accumuler sur cette zone tous les canons disponibles de gros calibre que je possédais. Ce fut un travail immense, que je croyais à peine possible... Je doute que jamais général en chef ait rencontré, dans le cours des faits qui créent sa responsabilité, un accident plus douloureux que celui que je viens de vous montrer, car j'étais bien assuré que, quand j'aurais fait, plus ou moins impuissamment, Teffort très-périlleux que j'allais tenter, je ne trouverais plus libre la direction de Rouen. Et en effet, quand j'y revins, Tennemi occupait Rouen et il allait jusque sous les murs du Havre. »
Nous devions citer tout ce passage du plaidoyer de M. Trochu pour n'être pas accusé de partialité contre lui. D'après lui, la situation est très-nette. Il a un plan, un plan très-simple, et dont il considère le succès comme à peu près assuré. Au moment de le mettre à exécution, quand il touche à la joie et à la gloire de sauver son pays, voilà que ses collaborateurs mêmes se mettent en travers de ses projets et le forcent à endosser la responsabilité d'un échec qu'il prévoit, qu'il croit inévitable, et dont la conséquence sera de fermer définitivement sur Paris la barrière qu'il allait briser. Dans la pensée de M. Trochu, toute la justification de sa conduite est là ; s'il n'a pas inquiété, harcelé l'ennemi par une agression continue , c'est qu'il avait son plan, qui rendait inutile tout ce mouvement; s'il n'a pas sauvé Paris, s'il n'a pas conduit une armée en province, c'est qu'on lui a gâté son
plan et qu'on en a rendu rexécution impossible. Nous ne demanderions pas mieux que de croire à tout cela. Malheureusement nous ne le pouvons pas. D'abord, si le général Trochu était si sûr de réussir par la basse Seine et d'échouer par Champigny, son devoir était de maintenir son plan ou de donner sa démission. On ne compromet pas de gaieté de cœur le salut de son pays pour faire plaisir à des collègues. Mais la preuve qu'il n'avait pas lui-même dans le succès de son plan autant de confiance qu'il' en a affecté plus tard, quand il s'est agi de faire retomber sur la Délégation de Tours la responsabilité de Téchec définitif, c'est que dès le commencement, on le sait, il a traité la défense « d'héroïque folie », et que, dans toutes les réunions du Gouvernement, il assassinait ses collègues de ses lamentations. Enfin il existe de M. Gambetta une dépêche au général Trochu, datée du i3 novembre et arrivée le 18, où, après avoir exposé la situation de Tarmée de la Loire, il ajoutait, en parlant des ennemis : « Peutêtre jugerez-vous opportun de les inquiéter vivement dans cette direction, ou mieux d'essayer du côté de la Normandie une vigoureuse trouée^ qui vous permettra de faire sortir de Paris, désormais inexpugnable, 200,000 hommes qui ne sont plus nécessaires à la défense et qui, en tenant la campagne, feraient contre -poids aux forces que le prince Frédéric- Charles amène de Metz. » Donc, si Trochu a transporté de l'ouest à l'est tous ses préparatifs, il n'a pas
le droit de s'en prendre à la Délégation de Tours, qui II. 16
rengageait au contraire à persévérer dans Texécution du plan qui! avait lui-même si longtemps étudié et si amoureusement caressé. Or le i8 même, à cette dépêche du i3, le général répondait : ce Votre dépêche excite au plus haut point mon intérêt et mon zèle. Mais elle a cinq jours de retard et il faudra probablement huit jours pour être en mesure. Je ne perds pas une minute. Vos dispositions en avant d'Orléans sont bonnes et la position bien choisie. Nous avons de quoi vivre largement jusqu'à la fin de Tannée, mais T esprit public pourrait ne pas nous suivre jusque-là, et il faut que notre problème soit résolu bien avant. » Il ne fait aucune objection; au contraire, il loue les dispositions prises. C'est plus tard seulement, après la capitulation, quand il verra se déchaîner contre lui les accusations qu'il ne prévoit pas encore, que les proportions et les relations des faits se modifieront dans son cerveau suivant les besoins de sa justification, et que le succès de ses collègues à Coulmiers deviendra la cause et l'explication du désastre final. Les dernières lignes de la dépêche du i8 prouvent évidemment que, à cette époque, il n'attache pas au changement de front qu'il prépare une gravité aussi exagérée qu'il le fit plus tard \ .
I. M. Trochu, dans son discours justificatif à l'Assemblée Nationale, raconte qu'à la fin de septembre il dit à ses collègues : « C'est, non pas une vérité, non pas un principe, mais un axiome militaire absolu qu'une ville de guerre, quelle qu'elle soit, qui n'est pas soutenue opportunément par une armée préexistante, finit par tomber entre les mains de l'en-
Fonte des obus, Charonne (novembre 1870).
Le 26 novembre, toutes les dispositions étaient prises pour une sortie par la presqu'île de Joinvillele-Pont, et les chefs de corps étaient avertis des mouvements qu'ils avaient à opérer. Le 28, une triple proclamation du Gouvernement et des généraux Trochu et Ducrot fit savoir à la population qu'on allait tenter un grand effort. Ce n'était pas trèsprudent, mais c'était l'usage. On ne voulait pas perdre une occasion de faire des phrases, au risque d'apprendre à l'ennemi qu'il devait se préparer.
nemi. Paris, avec ses deux millions d'habitants, ses besoins, ses intérêts, ses passions, Paris offre une application bien plus saisissante de cet axiome que toute autre place de guerre; et comme aucune armée française ne tient plus la campagne, nous sommes réunis ici pour commettre ensemble une héroïque folie. Mais cette héroïque folie est nécessaire pour sauver l'honneur de la France. » Le général ne croyait donc pas à l'efficacité de son plan, et d'après son axiome l'armée de la Loire pouvait seule sauver Paris. Or dans ce même discours nous lisons : c( Ces instructions attestent — et c'est le renversement de tout ce qu'on a dit et de tout ce qu'on a écrit — que je n'ai jamais appelé à la défense de Paris Vannée de la Loire; que j'ai toujours considéré cet effort comme dangereux, parce que, comme je l'écrivais à M . Gambetta, on n'improvise pas les armées, et qu'avec des armées improvisées on ne tient pas la campagne contre des armées longuement préparées. )> Donc, si une ville assiégée ne peut jamais être sauvée que par une armée de secours préexistante; si d'un autre côté le général Trochu n'a jamais appelé à la défense de Paris l'armée de la Loire, la conclusion est que, dans sa pensée, Paris ne pouvait pas échapper à sa destinée, que le plan de sortie par la basse Seine n'avait à ses yeux aucune signification sérieuse, et que, par conséquent, fût-il vrai qu'on l'eût forcé à changer son plan, ce n'est pas là ce qui peut avoir causé la chute de Paris. Nous ne nous arrêterons pas à démontrer que V axiome militaire absolu du général ne saurait, en tout cas, s'appliquer à une place renfermant une armée deux fois plus nombreuse que l'armée assiégeante.
Dans ce concours de rhétorique, c'est le général Ducrot qui remporta la palme, grâce à cette péroraison que tout le monde connaît : « Pour moi j'y suis bien résolu, j'en fais le serment devant vous, devant la nation tout entière : je ne rentrerai dans Paris que mort ou victorieux. Vous pourrez me voir tomber ; vous ne me verrez pas reculer. Alors ne vous arrêtez pas, mais vengez-moi. »
Le général Vinoy, commandant la 3^ armée, était chargé d'opérer une diversion par une attaque des lignes prussiennes, au sud, pendant que le général Ducrot avec la seconde percerait par Test. Le 29 novembre, à cinq heures et demie du matin, il sortit de Paris et prit ses dispositions. Avant le lever du jour, la brigade Valentin se jeta sur THay et le combat s'engagea avec énergie contre les Prussiens retranchés dans les maisons et derrière les murs crénelés. L'armée française manquait des outils nécessaires pour se frayer un passage à travers ces obstacles, le génie territorial, qui avait mission de les fournir, ne s'étant pas mis en mesure de les envoyer à temps. On les reçut à dix heures, quand l'attaque était manquée.
Pendant ce temps, l'amiral Pothuau, avec deux compagnies de fusiliers marins, auquel il avait adjoint de sa propre autorité une compagnie du loô'^ bataillon de la garde nationale et une du 116% s'était emparé de la gare aux Bœufs. Les gardes nationaux s'étaient très-bien battus, le général Vinoy est obligé lui-même de le reconnaître.
L'attaque sur THay réussit moins bien, et les Français étaient tenus en échec, mais il était indispensable de prolonger Faction pour favoriser Tattaque principale de la deuxième armée. Nous perdions beaucoup de monde, mais, dit le général Vinoy, ce chacun comprenait qu'il fallait à tout prix retenir devant nous les troupes nombreuses qui auraient pu porter leur renfort peut-être décisif sur un point plus important et plus menacé ». 11 engagea donc sans hésiter toutes ses troupes. Il ne lui restait plus qu'une compagnie en réserve quand, à 8 heures 35 du matin, il reçut aux Hautes-Bruyères une dépêche de Paris, datée du même jour, 7 heures 3o du matin. Elle était ainsi conçue : « Prévenez Vinoy, La Roncière, Beaufort, Liniers, que la grande opération est ajournée par suite de crue de la Marne et rupture du barrage. La suite de leur opération doit se mesurer sur cet incident. Ils seront juges. »
Le général Vinoy jugea que « continuer le combat dans de pareilles conditions serait plus qu'une faute », et donna aussitôt ordre au général Valentin de se replier en bon ordre sous la protection de Fartillerie des Hautes-Bruyères.
Voici ce qui s'était passé de Tautre côté.
Des équipages de ponts avaient été préparés depuis quelques jours à Grenelle et aux environs de rîle Saint-Louis. Les mesures étaient prises pour qu'on pût les amener rapidement sur la Marne au moment nécessaire. Les uns, les plus légers pour Tinfanterie et la cavalerie, devaient être transportés par voitures;
les autres, destinés à Fartillerie, devaient être remorqués par six bateaux à vapeur. Tout ce qui concernait les passages et les travaux d'appropriation en aval du pont de Joinville était confié aux ingénieurs Ducros et Duverger ; la partie en amont était réservée à M. Krantz.
(( Le 28 au soir, dit M. Krantz, la flottille arriva auprès du pont de Joinville. La Persévérance, commandée par le capitaine Rienner, prit la tête et s'engagea avec son convoi sous le pont. Le courant était en ce point d'une violence extrême ; une véritable barre se présentait à Tamont. Le bateau, après avoir été jeté violemment entre les piles, dut se retirer. On força le feu, on chargea les soupapes, on largua un peu les amarres du convoi pour le rendre moins rigide et on s'engagea une seconde fois sous le pont. Le bateau vint de nouveau heurter les piles, mais il gagnait visiblement du terrain, quand trois pontons sombrèrent avec les hommes qui les montaient. A la suite de cet accident, le bateau dut rétrograder. On força encore la vapeur, on chargea les soupapes à outrance, et, après avoir remis de l'ordre dans le convoi, le bateau parvint à franchir la barre. Mais il était onze heures ; on avait perdu un temps précieux, et il devenait manifeste que nous ne pouvions pas parvenir à faire passer les convois et placer nos ponts en temps utile. »
Nos ingénieurs avaient fait comme nos généraux, ils avaient négligé de reconnaître le terrain. On se rappelle que le 1 5 septembre, sur la fausse nouvelle
25o LA TROISIÈME INVASION.
que les têtes de colonnes prussiennes se montraient du côté de Joinville, on avait démoli quatre arches du pont dans le grand bras . Pour établir une passerelle sur leur débris , on avait , vers la fin de novembre , jeté les matériaux de démolition de la rivière. Cet obstacle avait reporté le courant principal dans le bras de droite, le seul qui restât pour le passage des bateaux. C'est à quoi Ton n'avait pas songé. MM. Krantz et Ducros affirment qu'une crue subite est venue ajouter aux difficultés du passage. Nous l'admettons malgré des témoignages contraires, mais était-il donc impossible de découpler les pontons? Pourquoi s'obstiner à en faire passer six à la fois ? Et si cela ne suffisait pas, ne pouvait-on pas doubler les remorqueurs comme, aux montées, les charretiers doublent les attelages? Comment ! à la porte de Paris, on ne trouve pas moyen de parer à un accident, que d'ailleurs on eût dû prévoir, puisqu'il avait plu les jours précédents ? Non, la vérité c'est que cette affaire a été conduite, comme les autres^ avec mollesse et imprévoyance. Cette mollesse et cette imprévoyance, nous les retrouvons dans ce fait que les autres ponts qui devaient être jetés en aval de Joinville et qui, par conséquent, n'avaient rien à faire avec la barre qu'invoque M. Krantz, n'ont pas non plus été établis à temps ; nous les retrouvons également dans cet autre fait que des trois généraux Trochu, Chabaud-Latour et Ducrot, informés de ce terrible contre-temps, les deux premiers avant minuit, le dernier avant deux heures du matin, aucun ne songea à en avertir aus-
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sitôt les chefs de troupe qui devaient, le 29 au matin, opérer de différents côtés des diversions, pour empêcher les Allemands de se porter en trop grand nombre sur la Marne. La dépêche envoyée pour arrêter ces mouvements était, comme nous Tavons vu, datée de sept heures du matin. Elle arriva à Saint-Denis, à Tamiral La Roncière avant que le premier coup de fusil fût tiré, mais elle ne parvint au général Vinoy qu'à 8 heures 35 m., quand toutes ses troupes étaient
engagées,
11 est vrai que nous trouvons dans le rapport de M. Chaper une explication différente : ce On a beaucoup reproché, dit-il, au gouverneur de n'avoir pas prévenu à temps le général Vinoy du retard survenu et de ne pas lui avoir donné contre-ordre. Votre commission a reçu Tassurance que ce contre-ordre a été discuté entre le gouverneur et le général Ducrot, et volontairement ajourné par eux, parce qu'on espérait attirer vers la rive gauche de la Seine les réserves ennemies. )) Cette justification de l'oubli serait plus grave que l'oubli lui-même. 11 n'était pas supposable que les Allemands pussent ignorer pendant vingt-quatre heures la présence de 100,000 hommes accumulés à Test de Paris, ni par conséquent qu'ils dégarnissent le point menacé. L'eussent-ils fait, que le seul résultat de cette étrange tactique eût été de faire écraser l'armée du général Vinoy par des forces contre lesquelles il eût été impossible de lutter. En fait, les Allemands, loin de dégarnir les rives de la Marne, y ont fait affluer tout ce qu'ils avaient de troupes disponibles,
et, lorsque le lendemain la bataille s'engagea, la troisième armée, fatiguée par les efforts de la veille, se trouva hors dY^tat de coopérer efficacement à Faction générale. 11 fallut donc renoncer au bénéfice qu'on avait pu espérer de la diversion projetée, et les ennemis trouvèrent d'autant plus de facilité à accumuler les renforts sur les hauteurs de Champigny. Une autre opération, engagée en même temps que celle du général Vinoy, avait eu un résultat plus heureux. L'amiral Saisset s'était emparé du plateau d'Avron, que l'ennemi avait abandonné sans résistance. On s'empressa de l'armer, car cette position pouvait avoir une influence décisive sur le succès de la lutte prochaine. Dès le point du jour, 74 pièces de marine à longue portée y furent placées en batterie et approvisionnées à cent coups chacune.
Dans rintervalle, le gouverneur apporta quelques modifications à son plan primitif. La division Susbielle dut faire une diversion sur Montmesly, de manière à menacer la gauche de l'ennemi. Mais on oublia encore d'informer de cette opération le général Vinoy, qui se trouvait précisément en excellente situation pour la soutenir ou même pour l'exécuter lui-même. Cet oubli était d'autant plus regrettable que, pour cette diversion, on enlevait une division au corps du général Renault, qu'on ne pouvait trop fortifier, puisqu'il était chargé d'attaquer le point le plus difficile.
Le plan général était celui-ci : Le i" et le 2' corps de Tarmée française, après avoir traversé la Marne
en amont et en aval de Joinville sous la protection des forts de Nogent, de la redoute de la Faisanderie et des batteries établies le long de la boucle de la Marne et sur le plateau d'Avron, devaient se déployer pour attaquer la ligne des villages situés sur le flanc ou au sommet des hauteurs qui lui faisaient face et qu'occupaient les ennemis. Le 3% commandé par le général d'Exea, avait ordre de se jeter sur Noisy-le- Grand, pour de là prendre en flanc Villiers, attaqué de front par le général Renault. De Villiers la même manœuvre devait s'exécuter sur Cœuilly^ Le succès, dans ces conditions, était à peu près sût*. Une fois maîtresse des crêtes, l'armée y concentrait son artillerie, et, sous sa protection, poussait en avant dans la direction de l'est pour se rabattre ensuite au sud vers Fontainebleau, où l'on espérait donner la main à l'armée de la Loire.
Pour alléger la marche, on avait fait laisser à Paris les couvertures. Par surcroît de précaution,
I. Un officier raconte à ce sujet un fait étrange. Ce n'est qu'un détail, mais il montre avec quelle incurie se faisaient toutes choses : « On nous donne des cartes, dit-il. Mais je dois dire dans quelles conditions se fit cette distribution tardive. La carte des départements de la Seine et de Seine-et-Oise — celle qui nous était nécessaire — comprenait deux feuilles représentant l'une, toute la partie ouest, l'autre, toute la partie est de ces deux départements, comme si pour la dresser on eût coupé Paris suivant une ligne idéale nord-sud et partageant la ville en deux parties à peu près égales. On ne nous donne qu'une feuille, la feuille ouest, celle qui comprend la presqu'île de Gennevilliers que nous occupions depuis tantôt deux mois, et que nous allions quitter ! On nous donne la feuille ouest, — et c'est dans l'est que nous devions opérer le lendemain ! Ab uno disce omnes. (A. Ballue, les Zouaves à Paris, p. 71.)
défense avait été faite de dresser les tentes et d'allumer les feux dans la nuit du 28 au 29 novembre. Dans la crainte de donner Téveil aux Allemands, on avait décidé que les troupes se battraient à jeun. Puis, le lendemain, dans la nuit du 29 au 3o, on dressait les tentes et on allumait les feux, comme si les Allemands n'eussent plus été là. Sans doute on jugeait qu'il était inutile d'essayer plus longtemps de dissimuler notre présence. Il est certain que ce retard de vingt-quatre heures avait singulièrement changé les conditions et que l'on ne pouvait plus compter surprendre l'ennemi, comme il eût été possible de le faire la veille ; mais il n'était cependant pas nécessaire d'illuminer sous ses yeux toutes les pentes de la Marne.
Le 3o, à neuf heures du matin, les troupes françaises, sauf le 3" corps, passent la rivière, et le combat s'engage. Nous n'en suivrons pas les détails. Les premiers obstacles furent brisés par l'élan des soldats, mais une fois arrivés en face des parcs de Villiers et de Cœuilly, il fallut s'arrêter. Les Allemands en avaient fait de véritables forteresses. Cachés derrière des murs, protégés eux-mêmes par des travaux en terre, ils fusillaient sans le moindre danger tout ce qui se présentait. Ces positions ne pouvaient être emportées que par le canon, et la disposition du terrain était telle qu'il était impossible de se servir du canon. Après avoir gravi les pentes, pour avoir vue sur les ouvrages à détruire, les artilleurs devaient venir pointer leurs pièces à quelques centaines de mètres seulement des
ennemis, sous le feu de leur mousqueterie. Ils étaient foudroyés avant d'avoir pu prendre position. Force fut donc d'y renoncer, et Tinfanterie se trouva seule chargée d'emporter les retranchements ennemis. Dix fois elle tenta l'assaut sans parvenir à franchir les j,200 mètres qu'elle devait parcourir à découvert. Chaque fois, la fusillade la rejeta en arrière. Il n'y avait plus d'espoir que dans le mouvement tournant que devait exécuter le 3^ corps, chargé de prendre à revers et en flanc ces positions inaccessibles de front. Mais ce mouvement, si impatiemment attendu, ne se produisit pas. Pendant que nos soldats se font inutilement et héroïquement massacrer devant Cœuilly et Villiers, le général d'Exea, ne comprenant pas l'importance du rôle qui lui était assigné, garde ses troupes l'arme au pied, sur les bords de la Marne. C'est seulement un peu avant trois heures, et malgré l'ordre du général commandant le corps d'armée, que le général de Bellemare passe la rivière et engage sa division. Mais au lieu d'exécuter le mouvement prescrit sur Noisy, il n'envoie de ce côté qu'un bataillon, avec ordre d'y rester en observation^ et, avec le reste de ses troupes, recommence l'inutile attaque de front sur Cœuilly et Villiers \ Les Français sont encore
I . Sans l'inaction du général d'Exea, il est probable que le STiccès de la journée aurait été tout autre. Les raisons qu'il en a données sont pitoyables. Mais la responsabilité n'en remonte pas moins au gouverneur dont les ordres n'avaient jamais la précision nécessaire. Dans toute cette guerre, nos généraux ne se sont jamais donné la peine d'étudier leur plan de bataille avec le soin minutieux du détail qu'y apportaient les Allemands. Chez nous, après avoir tracé quelques grandes lignes, plus ou
une fois obligés de reculer, mais ils s'arrêtent à quelques pas au-dessous de la créte^ dès qu'ils se sentent à Tabri des coups de Tennemi, bien décidés à ne pas lui permettre de se montrer à découvert sur le plateau. L'ennemi, du reste, ne semble en avoir aucune envie et se tient prudemment derrière ses murs crénelés. C'est dans cette situation que la nuit surprit les combattants. Nous étions vainqueurs, puisque nous couchions sur les positions conquises, mais, en fait, nous avions échoué, puisque le passage nous restait fermé, sans compter que nos soldats, campés sur des pentes dont les ennemis occupaient le sommet et aux pieds desquelles coulait la Marne, se trouvaient dans une situation singulièrement périlleuse. La diversion sur Montmesly n'avait pas mieux réussi. Après avoir emporté la position, nous avions dû l'abandonner aux forces grossissantes de l'ennemi. Le général Vinoy, n'ayant pas même été informé de ce mouvement, comme nous l'avons dit, ne songea à le soutenir que trop tard, et les renforts allemands, un moment arrê-
moins bien conçues, on laisse tout le reste au hasard. Gela disparaît dans les récits d'ensemble, mais reprend sa valeur dans les rapports des témoins oculaires sur les faits de détail. A ceux qui voudront saisir sur le fait l'incurie du commandement, nous recommandons la lecture du récit des batailles de la Marne dans le petit volume des Zouaves à Paris. On y verra ce que valent les détails à la guerre et ce qu'il en peut coûter de laisser à des sous-ordres plus ou moins intelligents le soin d'interpréter et de compléter un plan, Nous verrons la même chose se reproduire à Héricourt. On ordonne des mouvements tournants, mais on n'y attache pas d'autre importance, on n'en surveille pas l'exécution. Le beau, c'est d'attaquer à la baïonnette un mur crénelé ou une montagne fortifiée.
tés dans leur marche, reprirent leur mouvement vers la Marne. Au nord, nous enlevâmes dès le matin le village de Drancy et la ferme de Groslay, et, un peu plus tard, la brigade Horion, débouchant de Saint-Denis, s'empara d'Épinay ^ En somme, ces tentatives de diversion avaient produit peu d'effet, grâce surtout au retard du passage de la Marne, qui avait permis aux Allemands de savoir longtemps d'avance sur quel point devait se porter la principale attaque, et d'y concentrer des forces nombreuses.
On jugea que ce retard n'était pas suffisant, et qu'il fallait leur laisser le temps d'en concentrer encore plus. D'ailleurs, pendant la nuit du 3o novembre au i'' décembre, la température avait subitement changé et le froid était devenu très-vif. Il semblait que ce dût être une nouvelle raison de brusquer l'action, au lieu de laisser nos malheureux soldats se morfondre sans couvertures sur la terre glacée. Malgré cela, toute la journée du i""' décembre se passa sans engagement. Les Allemands l'employèrent à faire venir des troupes fraîches. De notre côté, on se contenta de déplacer les troupes de manière à mettre en seconde ligne les régiments qui avaient le plus
1 . La dépêche envoyée à la Délégation de Tours portait que nous avions enlevé la gare aux Bœufs, Ghevilly, l'Hay, Épinay. Celle-ci, voyant que l'action se passait sur la rive gauche de la Seine, conclut tout naturellement que l'armée française, après avoir enlevé les positions qui touchaient Paris, était parvenue à une étape dans le sud, àEpinay-sur-Orge, auprès de Lonjumeau. On a beaucoup plaisanté de cette méprise, dont la responsabilité appartenait surtout à ceux qui avaient rédigé la dépêche.
souffert et à placer les autres en avant. La 3" armée resta dans ses positions, n'ayant aucun rôle dans la lutte qui allait recommencer. Quant à la r% composée de 166 bataillons de gardes nationaux, on sait quY^lle ne comptait pas dans les calculs de nos généraux. On aurait pu l'utiliser cependant pour porter les premiers coups, car si elle n'avait pas et ne pouvait pas avoir la solidité des vieilles troupes, elle avait Tenthousiasme et Télan. Après quelques heures de combat, on Taurait remplacée par Tarméequi devait faire la trouée, par nos régiments de ligne, par les meilleurs de nos bataillons de mobiles, qui, trouvant Tennemi déjà fatigué, auraient eu moins de peine à accomplir leur œuvre. La garde nationale avait espéré qu'on se souviendrait de son existence. Pendant toute la journée du 2g, elle était restée sur pied, prête à marcher. On n'avait pas voulu d'elle. Le 2 décembre cependant, le général Clément Thomas reçut Tordre de la faire avancer et de la déployer sur la rive droite de la Marne pour servir de réserve. Cette armée qu'on n'avait pas jugée digne d'entrer en ligne, on l'appelait au dernier moment, on lui réservait la mission de briser les obstacles dont n'auraient pu triompher les meilleurs régiments ! Il est vrai qu'on ne la fit pas plus combattre que le premier jour. Le 2. vers 6 heures du matin, la bataille recommença, mais cette fois c'est l'ennemi qui attaque. Nos soldats, surpris, fatigués, engourdis par le froid, lâchent pied presque partout. Ramenés au combat par leurs officiers, ils parviennent cependant à reprendre
26o LA TROISIÈME INVASION.
les positions perdues. Entre deux et trois heures de Taprès-midi, Champigny, Le Four-à-Chaux, Bry, sont en notre pouvoir. En face de Villiers, les Wurtembergeois ont eu vain essayé de déloger la brigade Courty. A ce moment la lutte s'arrête et Tartillerie continue seule à tirer.
Nous étions encore une fois victorieux, de la même manière que Tavant-veille, ayant repoussé toutes les attaques des Allemands ; mais nous n'en étions pas plus avancés, puisque le passage nous restait fermé, et que nous n'avions même pas essayé d'attaquer Villiers et Cœuilly. Le général Trochu avait beau dire au général Ducrot : « C'est un succès complet. )) Il lui manquait, pour être complet, de nous ouvrir le passage, ce qui était le but même de l'entreprise. Nous avions réussi comme à Frœschwil- 1er, à Borny, à Saint-Privat, à démontrer que nos soldats pouvaient lutter contre les soldats allemands, et qu'il ne leur manquait que des généraux capables de diriger et d^utiliser leurs efforts, mais il faut avouer que c'était là un succès dont le gouverneur moins que personne avait le droit d'être fier.
Nous avions perdu dans ces deux journées 8,000 hommes tués, blessés ou disparus. Les pertes de l'ennemi, qui avait combattu la plupart du temps derrière des retranchements et dans des positions fortifiées, s'élevaient à 5, 000 hommes.
Le même jour, après la bataille, le général Vinoy, voyant qu'on ne percerait pas de ce côté, proposa au gouverneur de porter rapidement par les voies les
plus courtes toute Tarmée sur Versailles, en enlevant les positions de Fouest, nécessairement dégarnies, avant que les Allemands, qui auraient à franchir une distance cinq ou six fois plus considérable, eussent eu le temps de revenir les défendre * . Le général de Beaufort, qui venait de faire une reconnaissance sur les hauteurs situées à Touest du Mont-Valérien, y avait trouvé très-peu d'ennemis. L'entreprise était hardie. Le général Trochu la rejeta sans même la discuter. On a dit qu'à ce moment il était trop tard pour risquer cette tentative, que des troupes qui venaient de perdre 8,000 hommes n'étaient pas en état de faire un pareil effort. C'est possible, mais ce ne sont pas là les raisons qui ont pu décider l'opinion du
I . Voici le plan du général Vinoy, d'après sa déposition devant la Commission d'enquête : « Il vous faut sept heures au plus pour aller au Mont-Valérien, et demain matin vous pouvez attaquer Versailles, vous n'y trouverez pas i,5oo hommes. J'ai vu passer toutes les troupes de l'ennemi; pour retourner à Versailles, il lui faut quarante heures au minimum, et même quarante-huit ou cinquante, puisqu'il ne peut passer que par Villeneuve-Saint-Georges. Demain vous serez à Versailles. Pendant ce temps je ferai disposer tous les mobiles qui me restent et j'opérerai une démonstration contre Châtillon. Cette démonstration ne sera pas sérieuse, mais arrivés à Versailles vous repartirez. On peut y laisser une brigade, un régiment même et descendre la route de Versailles à Choisy-le-Roy. On prendrait ainsi Châtillon à revers; je me montrerai d'un côté pendant qu'on arrivera de l'autre, nous jetterons les Prussiens dans la Seine ; la ligne sera coupée et nous aurons le chemin de fer... Étant à Vichy, j'ai rencontré un chef d'escadron d'artillerie qui était et qui est encore au Mont-Valérien. Il me dit que, pendant la bataille de Champigny, le général Noël lui donna l'ordre de faire une reconnaissance avec 600 hommes, et qu'il ne rencontra aucun ennemi : « Si le général ne m'avait te pas fait revenir, disait-il, j'aurais été à Versailles. » Il avait été jusqu'à la Celle-Saint-Cloud. »
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