DU 9 NOVEMBRE AU 2 8 DÉCEMBRE 187O
ous avons dans un chapitre
précédent rappelé les hésitations
du général d'Aurelle. Après avoir
accepté le 26 octobre Texécation
d'un plan qui devait le mettre en
présence de Tarmée bavaroise le
r"" ou le 2 du mois de novembre,
il avait ajourné sa marche dans la pensée que Tar-
mistice, négocié par M. Thiers avec Versailles, serait
signé très-prochainement. La capitulation de Metz
qu'on apprenait à la même époque était pourtant une
raison de se hâter, afin de pouvoir marcher sur Paris
avant l'arrivée des troupes allemandes qu'elle rendait
disponibles. Le général d'Aurelle ne comprit pas la
gravité des devoirs que lui imposait cette situation;
il ne se décida à commencer son mouvement que sur II. 18 .
les instances réitérées et impératives du ministre de la guerre. Non plus que les généraux Trochu, Ducrot et Bourbaki, il ne pouvait se décider à croire qu'il fût possible de faire la guerre avec des soldats qui n'avaient pas fait Texercice pendant au moins quatre ou cinq ans^ La victoire de Coulmiers prouva qu'il se trompait, mais ne le convainquit pas.
Le 9, il était peut-être déjà bien tard pour marcher utilement au secours de Paris. On ne pouvait guère
I. Rien ne nous a été plus funeste que ces préjugés professionnels des vieux généraux habitués à mesurer la valeur des soldats au nombre d'années qu'ils ont passées dans les casernes. Il est bien certain qu'il est plus commode d'avoir à faire la guerre avec des troupes exercées et aguerries, mais ce n'est pas à dire qu'on ne puisse rien faire avec les autres. L'histoire de la guerre de 1870 est des plus instructives à cet égard. Pendant que Trochu, Ducrot, Bourbaki, d'Aurelle de Paladines, n'avaient que défiance et mépris pour leurs jeunes troupes, les généraux Chanzy, Faidherbe, Jauréguiberry et Jaurès démontraient amplement qu'il n'y a pas de mauvais soldats, quand les généraux veulent se donner la peine de les exciter, de les soutenir, de les encourager. Le général Chanzy a su obtenir de la 2*^ armée de la Loire, non pas seulement l'ardeur et l'élan, mais ce qui est infiniment plus extraordinaire, une solidité, une ténacité qu'on n'aurait jamais attendues d'aussi jeunes soldats. S'il avait eu à son service une armée comme celle de Bazaine, quelle puissance, quelle persistance d'efforts n'aurait-il pas su en tirer? Avec une pareille armée et des lieutenants comme les amiraux Jauréguiberry et Jaurès, il aurait certainement écrasé les Prussiens. Le général Gougeard a donné également un exemple que nos généraux futurs feront bien de méditer. Avec une division composée en partie de gardes nationaux mobilisés, de ces gardes nationaux que dédaignaient si fort les généraux de l'Empire, il a soutenu en rase campagne l'effort des vieilles troupes du prince Frédéric-Charles, et s'est distingué au milieu de cet héroïque 21" corps, dont les commencements avaient été si déplorables et qui, à la fin, a sauvé toute l'armée. Jamais l'axiome militaire : Tel chef, tels soldats^ n'a été mis en plus complète évidence.
espérer y parvenir assez tôt pour rompre riiivcstissement avant Tarrivée du prince Frédéric-Charles, mais du moins il était possible d'écraser l'armée du grand-duc de Mecklembourg. Il n'avait pas en tout plus de 45,000 hommes, tandis que nous en avions à Orléans près de 80,000, sans compter 20 ou 25,000 autres qui étaient échelonnés de Dreux au Mans. Plusieurs petits combats s'engagèrent sur différents points entre les détachements français et des fractions de Tarmée allemande disséminée sur un terrain immense. Mais le général refusa obstinément d'agir, malgré Timpatience de ses soldats, tout fiers de leur victoire, malgré les instances du général Chanzy, qui sentait qu'on perdait là un temps précieux. C'était toujours le même prétexte : «. Je ne pouvais, écrit-il, me faire illusion au point de croire à mon armée Taplomb et la solidité de vieilles troupes. )) Raison de plus pour les aguerrir, au lieu de les laisser se morfondre dans les « bourbiers » du camp retranché qu'il établit en avant d'Orléans. L'établissement de ce camp pouvait être utile, en donnant confiance aux troupes auxquelles il offrait un refuge en cas d'échec, mais les y enfermer après une victoire, cela se conçoit plus difficilement. Elles ne pouvaient que s'y démoraliser et y perdre leur ardeur. C'est ce qui arriva en effet. D'ailleurs on aurait pu organiser ce camp pendant qu'elles se. porteraient, comme le demandait M. de Freycinet, audevant des diverses fractions de l'armée allemande, qu'elles pouvaient détruire successivement. Le général
aima mieux attendre tranquillement la jonction du prince Frédéric-Charles et du ducde Mecklembourg.
Cependant le gouvernement de Tours poursuivait activement Torganisation militaire. Une 3* division était ajoutée au lô"" corps; trois corps nouveaux étaient formés et allaient pouvoir entrer en ligne, le 17% sous les ordres du général Durrieu, le iS*" et le 20* commandés par les généraux Billot et Crouzat.
Les occasions perdues ne se retrouvent guère. Par une faveur singulière la fortune représenta au général d'Aurelle celle qu'il venait de manquer. Les Allemands étaient convaincus que nous n'avions pas 60,000 hommes , quand nous en avions plus de i5o,ooo. En conséquence le prince Charles n'avait aucune inquiétude. Il ne croyait pas le 23 novembre qu'il fût nécessaire de concentrer les deux armées allemandes. Le duc de Mecklembourg avait son quartier général au Theil, à moins de 5o kilomètres du Mans et à plus de 60 de Chartres. Les troupes du prince Charles s'étendaient de Toury à Montargis. Les deux armées ennemies étaient donc séparées par un intervalle de plus de 120 kilomètres, quand i5o, 000 Français se trouvaient à côté d'elles, à moins de 40 kilomètres. Celle du prince Charles ne comptait guère plus de 5o,ooo hommes. Un homme de guère résolu et énergique aurait pu profiter de cette faute. Le général d'Aurelle ne crut pas que le moment d'agir fût encore venu. Cette inaction est d'autant plus étrange que lui-même, dans son livre, écrit « qu'il a toujours eu la ferme conviction, partagée
par tous les officiers généraux sous ses ordres et par tous les gens du métier, que cette armée de la Loire, animée d'un ardent patriotisme et d'un courage éprouvé, pouvait, étant réunie, culbuter Tarmée prussienne qu'elle avait toujours battue à forces égales, et arriver au rendez-vous donné dans la foret de Fontainebleau, Les revers furent toujours la conséquence de la dissémination de ses diverses parties » . Si telle était sa conviction, pourquoi a-t-il attendu, pour l'exprimer, que la guerre fût finie ? Pourquoi n'en a-t-il pas fait part au ministère de la guerre ? Son but évidemment est de rejeter la responsabilité de la défaite sur le ministre qui avait eu le tort de se réserver la direction stratégique des 18^ et 20^" corps. Mais ce tort, qui est réel et qui a eu pour résultat la dissémination de nos forces, n'est-il pas en grande partie imputable au général d'Aurelle lui-m.éme, qui a toujours refusé, non-seulement d'agir quand les occasions se présentaient si belles, mais même de soumettre un plan quelconque au gouvernement mali^ré toutes les instances de celui-ci* ?
I. Le 2 3 novembre M. de Freycinet écrivait au général d'Aurelle : « Si vous m'apportiez un plan meilleur que le mien, ou même si vous m' apportiez un plan quelconque, je pourrais abandonner le mien et révoquer mes ordres. Mais depuis douze jours que vous êtes à Orléans, vous ne nous avez, malgré nos invitations réitérées, de M. Gambetta et de moi, proposé aucune espèce de plan... Ainsi que M. Gambetta et moi nous l'avons expliqué, Paris a faim et veut être secouru. Il ne dépend donc pas de nous de vous laisser passer l'hiver à Orléans... Il faut sortir de l'immobilité où le salut suprême de la patrie nous condamne à ne pas rester. A mon avis même nous aurions déjà dû sortir. Nous aurions déjà dû nous porter vers ces positions
Il devint bientôt manifeste que le but de Tennemi était de tourner Tarmée de la Loire par l'ouest, pour lui couper la retraite de ce côté. Il espérait en attirer une partie hors de ses positions d'Orléans, de manière à permettre au prince Charles de s'introduire dans son centre, et d'en rejeter les tronçons dans le Midi. Il fallait donc arrêter ce mouvement par une diversion puissante du côté de Pithiviers. Cette direction était d'ailleurs commandée par la nécessité d'ouvrir les voies vers la forêt de Fontainebleau pour le jour où l'armée entière pourrait se mettre en marche sur Paris. En conséquence, le général Crouzat, commandant le 20^ corps, reçut le 22 novembre l'ordre de se porter sur Bellegarde, qui fut occupée le 24. Le même jour deux combats s'engageaient à Ladon à Maizières. Ces affaires, sans importance par ellesmêmes, eurent pourtant une conséquence grave. Dans le portefeuille d'un officier d'état-major français, ramassé sur le champ de bataille, les Allemands trouvèrent les renseignements les plus précis sur la force des 18^ et 20^ corps français dont l'existence était à peine soupçonnée, et apprirent par le même moyen que le 20^ se rendait à Beaune-la-Rolande,
de Pithiviers et de Montargis, qui vous inquiètent aujourd'hui si fort, et troubler par des pointes hardies l'éternel défilé que l'armée de Frédéric-Charles a fait au-dessus de vos têtes. Telle a été la pensée qui a inspiré ma lettre du i3 novembre, celle du 19 novembre, plusieurs dépêches et enfin celle de M. Gambetta du 20 novembre. » Il est vrai que, le 24, le général se décidait à faire part au Gouvernement de son dessein d'attaquer « en toute direction, avec toutes ses forces réunies à Orléans ». Mais à ce moment les mouvements étaient déjà commencés.
OÙ il devait se concentrer. Aussitôt ils se mirent à fortifier Ladon, Maizières, Juranville et Beaune, pour y recevoir Tattaque des Français. On peut croire que sans cette précaution les Allemands auraient été battus dans la journée du 28, car, malgré leurs retranchements, nous les avons repoussés sur tous les points, excepté à Beaune-la-Rolande, qui, étant le nœud stratégique de la situation, avait été fortifiée par eux avec un soin tout particulier. Là, tous nos efforts échouèrent , malgré Ténergie du général Crouzat. Peut-être même aurions-nous réussi cependant sans quelques incidents impossibles à prévoir. Le 18^ corps, qui devait combiner son attaque avec le 20% n'arriva que fort tard sur le champ de bataille, et quelques-uns de ses soldats, trompés par Fobscurité, tirèrent sur des troupes françaises ; enfm le général Martin des Pallières, placé à Chilleurs-aux- Bois avec la première division du i5^ corps, pour couvrir la gauche du général Crouzat, laissa passer la 5^ division prussienne, qu'il aurait pu prendre de flanc, et dont l'arrivée à la fin du jour décida l'issue delà lutte. L'énergie et l'élan du 20' corps, constatés par les rapports allemands, ne purent compenser toutes ces causes d'infériorité. Le général Crouzat dut se retirer en arrière et mettre ses troupes à l'abri, dans une situation moins exposée.
Le but immédiat de l'action n'était pas atteint, mais l'ennemi, voyant que les Français se décidaient à sortir de leur immobilité , renoncèrent à pousser plus loin dans l'ouest et à menacer la gauche de
28o LA TROISIÈME INVASION.
Tarmée. Le grand-duc de Mecklembourg, qui marchait dans la direction de Chartres à Saint-Calais et à Vendôme, revint sur ses pas.
La sortie annoncée de Paris ne pouvait tarder. Le 3o novembre la Délégation de Tours recevait une dépêche datée du 24 et fixant la sortie au 29. Ducrot devait se diriger vers Gien. Il fallait donc se hâter. On était déjà en retard d'un jour, et Tarmée de Paris était peut-être à cette heure sur la route de Fontainebleau.
Le !"■ décembre, quatre corps, les i5% 16% 18' et 20% ensemble 160,000 hommes, se mirent en marche sur Pithiviers. Les débuts furent heureux. Le général Chanzy, à la tête du 16^ corps, battit les Allemands au combat de Villepion. A Taile droite, du côté de Beaune-la-Rolande, le 18^ corps refoula les ennemis, qui reculèrent sur Pithiviers. Le lendemain une bataille aussi décousue que possible s'engagea à Loigny, contre toute Farmée du grand-duc de Mecklembourg. Ce fut moins une bataille qu'une série d'engagements sans liaison ni unité de plan. Le résultat fut de livrer à l'ennemi la ligne de Loigny, Lumeau, Poupry, qui lui permettait de tenir nos forces coupées en deux. Cependant il était encore très-possible de lutter. L'ennemi s'attendait à être attaqué le lendemain. Le général en chef ordonna la retraite.
Pendant ce temps, le prince Charles changeait subitement ses dispositions. Par une manœuvre hardie et rapide, il dégarnit entièrement la ligne de Beaune-la-Rolande à Pithiviers, négligeant ainsi nos
18" et 20'^ corps, pour rejeter toutes ses forces sur le centre de Tarmée de la Loire. De son côté, le duc de Mecklembourg, avec le corps bavarois, la 17^ et la 22'* division et la 4^ division de cavalerie, effectuait un mouvement convergent sur Orléans par la triple direction de Baigneaux et Lumeau à Artenay, de Loigny à Sougy et de Terminiers à Rouvray- Sainte-Croix. Ainsi cette partie de Tarmée visait à s'introduire comme un coin, de manière à rejeter définitivement les 16^ et 17^ corps sur la gauche. Il aurait fallu ramener aussitôt les 18° et 20' corps sur la gauche pour les opposer aux forces du prince Charles. Ce mouvement ne fut pas ordonné, soit que le général d'Aurelle ne Tait pas jugé possible, soit qu'il n'en ait pas apprécié Timportance. Il en résulta que, ne pouvant défendre la position d'Artenay, il donna aux 16^ et 17' corps Tordre de battre en retraite sur Saint-Peravy et ramena le i5^ corps sur Chevilly. Par ces dispositions, il produisait lui-même la disjonction que Tennemi cherchait à déterminer par le mouvement du duc de Mecklembourg et livrait la position d' Artenay , alors si importante. Le 1 5^ corps pouvait donc se trouver seul exposé aux coups de toute Tarmée allemande, composée de iio à 120,000 hommes.
Dans ces conditions, la défaite était certaine; elle ne se fit pas attendre. Le général en chef ne crut pas même possible de se maintenir dans ce formidable camp retranché, qu'il avait organisé avec tant de soin. Les trois semaines qu'il y avait passées après
Coulmiers se trouvaient doublement perdues. On encloua les pièces de marine qui devaient le défendre. L'abandon du camp et de la ville d'Orléans fut décidé le 4 décembre, à cinq heures du soir, et fut, d'après une convention faite avec les Allemands, effectué à onze heures et demie. Les Allemands y entrèrent aussitôt et y trouvèrent encore beaucoup d'hommes qui n'avaient pas eu le temps d'en sortira Ainsi échouaient presque au même moment les deux plus grands efforts qui aient été faits pendant cette triste guerre. A Paris, le général Ducrot était rejeté derrière les remparts; à Orléans, Tannée de la Loire, Tespoir de la France, était définitivement coupée en deux tronçons. Ce qu'il y a de plus désolant, c'est que, dans les deux cas, nous ne pouvons en accuser que nous-mêmes. A Champigny, il est probable que nous aurions percé si nous avions su prendre nos mesures pour surprendre l'ennemi et n'être pas arrêtés pendant vingt-quatre heures par une crue de quelques centimètres. A Orléans, nous avons eu deux fois l'occasion d'attaquer les deux armées ennemies séparément , avec des forces trèssupérieures, et il s'est trouvé à la fin que c'est notre armée qui, en se disséminant, s'est fait écraser par le nombre.
I. On a parlé de 16,000 hommes qui furent pris ainsi. M. de Freycinet pense que ce chiffre est exagéré. L'aide de camp du général des Pallières, capitaine Pendezec, envoyé au général de Treskow pour fixer l'heure de l'entrée des Allemands, dit que celui-ci, après la convention faite, avança sa montre. « Après avoir d'abord nié, écrit l'officier français, le général avoua qu'il avait pris en effet l'heure de l'armée prussienne. »
Aussitôt après révacuatioii d'Orléans le commandement fut enlevé au général d'Aurelle de Paladlnes, qui évidemment n'était pas en état de conduire à la fois deux cent mille hommes. Le commandement en chef fut supprimé, et Ton institua trois commandements distincts : les iG** et i^" corps, sous les ordres du général Chanzy 5 les iS'^ et 20^ corps sous les ordres du général Bourbaki et le i5^ sous ceux du général des Pallières. Les chefs immédiats des quatre premiers corps étaient les généraux Jauréguiberry, de Colomb, Billot et Crouzat.
Au bout de quelques jours, le i5' corps fut adjoint à Tarmée du général Bourbaki, et le 21" corps, commandé par le général Jaurès, fut réuni à celle de Chanzy. Il n'y eut plus dès lors que deux groupes, la i'^ armée, formée des i5% 18^ et 20^ corps, et la seconde, comprenant les 16% 17^ et 2\^ corps. Quand les fuyards eurent rejoint et que les vides furent comblés, ces deux armées comptèrent, la première, cent mille hommes, la seconde, cent vingt mille.
La retraite des trois corps qui devaient composer la r^ armée ne fut pas inquiétée. Pendant que le duc de Mecklembourg marchait à la poursuite de Chanzy, le prince Charles méditait un mouvement sur Bourges, qui aurait pu avoir pour l'armée de Bourbaki des conséquences désastreuses. Mais au lieu de se mettre en marche immédiatement, il perdit quelques jours à Orléans, ce qui permit à Bourbaki de commencer la réorganisation de son armée et donna à Chanzy le temps de prouver au duc de Mecklembourg
qu'il ne se laisserait pas entamer par lui. Il s'était établi sur les positions en avant de Josnes, appuyant sa gauche à la foret de Marchenoir et sa droite à la Loire, à la hauteur de Beaugency. Là, quatre jours de suite, les 7, 8, 9 et 10 décembre, il repoussa victorieusement les attaques de Tennemi. Cette attitude d'une armée qu'on croyait démoralisée jeta l'inquiétude parmi les Allemands. Le correspondant anglais qui suivait le quartier prussien et qui nous était peu favorable, ne cachait pas son étonnement : « Des troupes de nouvelle formation , écrivait-il , qui peuvent accomplir cela contre des vétérans, ont tout droit d'espérer que la chance tourne en leur faveur. Les Allemands de leur côté commencent à être stupéfaits de cette ténacité extraordinaire. Ils ont été si longtemps accoutumés à des succès étonnants, que c'est une expérience nouvelle pour eux d'être tenus en échec quatre jours consécutifs par cette armée de la Loire si méprisée, et d'être obligés d'appeler des renforts. » Ce même correspondant raconte que le 9 un officier allemand lui disait « qu'il avait perdu en sept jours 90 des 160 hommes de sa compagnie, et que dans son opinion l'armée de la Loire s'était mieux battue qu'aucune des armées qu'il avait encore vues, mieux même que l'armée de Bazaine devant Metz ^ ».
I . Ce même écrivain, dont la partialité pour les Allemands se manifeste en toutes circonstances, donne cependant sur leur inhumanité à l'égard des blessés français des détails navrants. Il trouve à Beaugency une maison remplie de la caveau grenier de blessés abandonnés sans soins et sans aliments, sans médicaments et sans médecins, pendant que, à côté, des cavaliers prus-
On peut juger par là ce qu'elle eût pu faire à Orléans si elle avait été alors sous les ordres d'un général aussi résolu que Chanzy.
A la suite de cette série de combats glorieux, Chanzy se décida cependant à la retraite. Il avait pour cela deux motifs très-sérieux : Tinaction de Bourbaki à Bourges et la marche du 9* corps allemand sur Blois.
Il avait, à plusieurs reprises, insisté auprès du Gouvernement pour qu'il donnât Tordre à Bourbaki de marcher sur Vierzon, de pousser le gros de ses troupes par Romorantin sur Blois et de prendre position entre la Loire et le Cher, de manière à intercepter les communications de Tennemi entre Orléans
siens « gais et bien nourris font cuire leur repas y>, et il ajoute : « Le système des Prussiens, qui est admirable pour l'enlèvement de leurs propres blessés du champ de bataille, fait banqueroute complète dès qu'il s'agit des blessés de l'ennemi tombés entre leurs mains. Ils n'essaient pas de s'en occuper. On les laisse emporter par des chars de la contrée, s' il y en a ; leurs blessures doivent être pansées par des chirurgiens français, s il y en a, et ils doivent être nourris par la commune dans laquelle ils se trouvent, s'ily reste de lanourriture. Or, comme toute la farine, tous les chevaux et les chariots sont réquisitionnés pour l'armée allemande, il est généralement impossible de faire quoi que ce soit pour ces malheureux. Je vois que même à Lagny, une station de chemin de fer près de Paris, par laquelle parviennent journellement des centaines de tonnes de saucisses et de biscuits, rien n'a été fait pour nourrir les prisonniers français, qui ont dû à l'ambulance anglaise les aliments qui les ont empêchés de mourir de faim. Assurément l'intention des donateurs de cette noble œuvre n'a pas été d'exempter aucun des belligérants de la dépense qui leur est imposée pour l'entretien des pi"isonniers tombés entre leurs mains. »
Qu'on rapproche ce récit de la lettre que nous avons citée d'un ofhcier bavarois pris à Coulmiers et que l'on juge!
et son armée engagée sur Tours, en coupant cette dernière de sa hase d'opérations. Dans ces conditions, il se chargeait de tenir sur la rive droite de la Loire. Le prince Charles se fût, en effet, trouvé fort embarrassé si, au moment où il marchait contre Chanzy à Touest, Tarmée de Bourbaki eût repris la lutte sur son flanc gauche. Mais Bourbaki, comme Trochu, comme tous les généraux de TEmpire^ n'avait aucune confiance dans ses troupes. Au moment même où Chanzy démontrait victorieusement qu'il suffisait de la résolution d'un général pour tenir en échec l'armée allemande, le commandant en chef de la i''^ armée déclarait qu'il n'avait sous ses ordres « qu'un troupeau d'hommes démoralisés » et incapables d'un effort sérieux. On se demande avec terreur ce qu'il serait advenu si l'indomptable énergie du commandant de la deuxième armée n'avait forcé le prince Charles à abandonner son mouvement sur Bourges. Les rapports de la Commission d'enquête, pour justifier cette attitude de la i''^ armée, prétendent que le i5^ corps, qui en faisait partie, avait en réalité supporté tout l'effort de l'ennemi devant Orléans, tandis que ceux qui composaient l'armée de Chanzy avaient relativement peu souffert. Ceci est une supposition qui, en effet, semblerait pouvoir résulter de la ma-
I. Bourbaki à Tours avait dit à Gambetta que c'était folie de s'imaginer que de si jeunes troupes pussent réussir là où avaient échoué de vieux soldats. L'amiral Fourichon avait dit également que dans les conditions présentes « la France ne pouvait faire qu'un simulacre de défense w. Cette manière de voir, en paralysant les efforts, a été pour beaucoup dans nos désastres.
nœuvre de Tarmée allemande, comme nous Tavons expliqué plus haut ; mais en réalité, dans les journées des I'' et 2 décembre, le 16^ corps avait perdu beaucoup plus de monde que le i5% et d'ailleurs les 19^ et 20*" corps n'avaient pas été sérieusement engagés depuis le 28 novembre, à Beaune-la-Rolande. La vérité, c'est que la T" armée était composée des mêmes éléments que la 2^ Toute la différence était dans la valeur des chefs qui les commandaient.
Le 9, ne voulant pas que la nécessité de le protéger entravât les opérations militaires, le Gouvernement se transporta de Tours à Bordeaux.
A la fin, Bourbaki se décida pourtant à faire un mouvement. Le 12, il occupa Vierzon sans combat; mais ses hésitations le reprirent bientôt. Le 16, il battit en retraite ; et cependant, à ce moment, il n'avait devant Inique des forces insignifiantes. Toute l'armée du prince Charles était à la poursuite de Chanzy.
En effet, dès le 8, le prince Charles avait dirigé le 9^ corps sur Blois, avec ordre de passer la Loire et de tourner la forêt de Marchenoir, à laquelle était appuyée l'aile gauche de Chanzy. Pour empêcher cette surprise, il avait été décidé que le parc de Chambord serait défendu. Mais, par une négligence inexplicable, les entrées n'en furent pas gardées ; les ennemis l'envahirent brusquement le 9, et nos troupes s'enfuirent en désordre. Cependant le général Barry put rallier quelques fuyards et fit sauter une arche du pont de Blois, et les Allemands durent remonter la Loire jusqu'à Meung pour trouver un passage.
Cependant Chanzy comprit quel danger il y aurait à garder plus longtemps sa position. Il se décida le 1 1 à se transporter à Vendôme, derrière le Loir. Le 14 et le i5, la lutte s'engagea de nouveau, sans résultats appréciables. Cependant le prince Charles appelait à lui toutes les forces dont il pouvait disposer et dégarnissait tout le pays, dans la pensée que la défaite de Chanzy mettrait fin à la guerre. Le 9^ corps, reprenant son mouvement , était redescendu sur Blois, d'où il cherchait à tourner Taile droite de Tarmée française, par les routes de Vendôme et de Montoire. Le succès de cette manœuvre aurait pu enlever au général Chanzy la route du Mans, sans qu'il lui restât d'autre ressource que de remonter vers Mondoubleau , au risque de se voir ensuite entouré à Fouest de Paris. En conséquence, il se décida à marcher directement sur le Mans par Saint-Calais. La retraite commença le 16 et se fit sans beaucoup de difficulté. Les troupes allemandes étaient aussi fatiguées que les nôtres, et en fort mauvais état, malgré tout ce qui a été dit des merveilles de l'administration prussienne. L'attitude du général Chanzy faisait comprendre qu'il ne se laisserait pas attaquer impunément, et le général allemand sentait le besoin de refaire ses troupes avant de reprendre la lutte. Le capitaine de Golz, dans son Histoire de la 2^ armée allemande sur la Loire, dit : « De toute ferme, de tout buisson partaient des coups de feu qui obligeaient nos patrouilles de cavalerie à de constantes poursuites, sans qu'on découvrît rien. Le service de sûreté