CHAPITRE XV
ES que la capitulation de Metz fut certaine, le 27 octobre, le commandement de Farmée allemande destinée à opérer dans le Nord fut conféré au général de Manteuffel, avec le double objectif d'Amiens et Rouen. Celuici, avant de se mettre en route, envoya des renforts aux troupes qui assiégeaient Verdun et Thionville. La première de ces deux places se rendit le 9 novembre après un siège de six semaines, pendant lesquelles les troupes et la population avaient fait preuve d'une grande énergie. Mais la capitulation de Metz les démoralisa et la reddition se fit au moment où les assiégeants s y attendaient le moins. Le 24 au soir, Thionville capitulait à son tour, et les troupes
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assiégeantes rejoignirent Tarmée du Nord, qui à ce moment se trouvait aux portes d'Amiens.
La campagne était occupée par un assez grand nombre de francs-tireurs et de mobiles qui inquiétaient continuellement les incursions de la cavalerie du comte de Lippe et du prince Albrecht ; la ville de Saint-Quentin avait vigoureusement repoussé le 8 octobre une colonne prussienne, après un combat de quatre heures , dans lequel se distingua le préfet, M. A. de la Forge. Mais il n'y avait alors dans le Nord qu'une très-petite quantité de troupes à peu près organisées. M. Testelin, chargé dans le principe de former une armée du Nord, s'était fait adjoindre, vers le 1 5 octobre, un ofïïcier d'un grand mérite, le colonel Farre, directeur des fortifications à Lille, avec le grade de général de brigade. Le 22 octobre, le général Bourbaki, investi du commandement supérieur du Nord , vint continuer l'organisation commencée, et conserva auprès de lui le général Farre, comme chef d'état-major général de la future armée. Mais c'est à peine si une i'^ division était prête à marcher et si l'on entamait la formation des corps qui devaient composer la n% quand le général Bourbaki fut appelé au commandement de la i'^^ armée de la Loire.
Bourbaki emmena avec lui tout son état-major, ce qui eût mis le général Farre dans un grand embarras, s'il n'avait rencontré dans quelques officiers du génie, évadés de Metz, des auxiliaires dévoués et capables. Grâce à eux on se trouva donc à peu près
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en état d'ai;ir, quand arriva la i"' armée allemande. Une 3" brii^ade fut formée en toute hâte. La 2" briiiade de la 2° division était en formation sous la direction du colonel Rittier. Elle fournit un bataillon de chasseurs et deux autres bataillons à peine organisés, pour garder les passages de la Somme entre Péronne et Corbie. L'armée destinée à défendre le Nord fut concentrée le 24 novembre. Elle se composait alors de trois brigades complètes, sous les ordres du général Lecointe et des colonels Derroja et du Bessol, plus de trois bataillons formés de la brigade Rittier, deux escadrons de dragons, deux escadrons de gendarmes, six batteries d'artillerie (quatre batteries de 4 et deux de 12), une septième qui ne put être prête qu'au dernier moment, et enfin une compagnie du génie avec un petit parc. L'effectif total était de 17,500 hommes qui, réunis aux 8,000 hommes de la garnison d'Amiens, sous les ordres du général Paulze d'Ivoy, formaient un ensemble d'environ 23,000 combattants, placés sous le commandement supérieur du général Farre.
Du 23 au 26 novembre s'engagèrent une série de combats partiels avec des succès divers, qui se terminèrent le 27 par la bataille d'Amiens, à la suite de laquelle, malgré de brillants faits d'armes, l'armée française dut abandonner la ville et se mettre en retraite.
La citadelle , dans laquelle on avait laissé 450 hommes, se rendit le 3o novembre.
A la bataille d'Amiens nos pertes avaient été de 266 tués, 1,117 blessés et un millier disparus.
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Celles de Tennemi, qui avaient eu au moins 35,000 hommes en ligne, étaient plus considérables. (( Rien qu'au village de Villars-Bretonneux, où nous avons laissé 114 morts et 5oo blessés, comptés par Tambulance , les médecins prussiens avouaient 5oo morts et 1,200 blessés \ » Aussi le général Manteuffel ne songea-t-il pas à inquiéter la retraite.
Par décret du 18 novembre, le général Faidherbe, commandant la division de Constantine, avait été appelé à remplacer le général Bourbaki dans le commandement du 22^ corps ; on y ajoutait le commandement de la 3^ division militaire. 11 prit possession de ses nouvelles fonctions le 3 décembre.
Le 22^ corps comprenait alors 3 divisions :
/ ••« Division : Général L e c o i n t e .
r' brigade, colonel Derroja.
2^ brigade, lieutenant-colonel Pittié.
2^ Division : Général Paulze d'Ivoy.
I'' brigade, colonel du Bessol.
2^ brigade, lieutenant-colonel de Gislain.
I. Campagne de l'armée du Nord en iSyo-iSy i, par le général de division L. Faidherbe, p. 3o. Le général raconte que les ennemis furent très-étonnés de voir par les livrets trouvés sur les morts qu'ils n'étaient au service que depuis quelques semaines ; ils croyaient avoir eu affaire à de vieux soldats.
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J*'' Division : Amiral M ou lac.
!'■• brigade, capitaine de vaisseau Payen. 2® brigade, capitaine de frégate de Lagrange.
Aux 7 batteries qui avaient combattu à Amiens s'en ajoutèrent quatre autres, de sorte que chaque division fut pourvue de 3 batteries, et qu'il y eut en outre deux batteries de réserve ; on organisa de plus un parc de réserve.
A ce moment Rouen venait de tomber entre les mains des Allemands. Jusqu'à cette époque ils n'avaient eu dans la Normandie que des forces trèspeu considérables, opérant par groupes isolés, et par là même exposés à une foule de dangers de la part des francs-tireurs. Le général Briand, qui commandait les troupes françaises de Normandie, — une douzaine de mille hommes en tout, — gênait beaucoup les mouvementsde l'ennemi, qui tenait à pou voir réquisitionner librement cette riche contrée. Aussi le général Manteuffel s'était-il mis en marche dès le lendemain de la bataille d'Amiens. Il arrivait devant Rouen le 4, sans avoir rencontré aucune résistance sérieuse de la part des troupes chargées de défendre les approches. La ville même ne résista pas davantage. Une heure après avoir renouvelé au conseil municipal la promesse' de la défendre, le général Briand, changeant tout à coup d'avis, avait battu en
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retraite à cinq heures du matin. Le général de Gœben entra à Rouen dans la journée du 5. Tout cela était si inattendu et s'était fait si rapidement que le même jour, à 7 heures du soir, le général de Manteuffel envoyait ses instructions pour la bataille qu'il croyait avoir à livrer le lendemain.
Une fois maîtres de Rouen, les Allemands songèrent à s'emparer du Havre, qui était peu en état de se défendre. Cette perspective inquiétait le général Faidherbe, qui s'empressa, dès le 8 décembre, de recommencer ses opérations dans le Nord, pour forcer l'armée à quitter la Normandie. Il avait alors 3o,ooo combattants et 6o pièces de canon. Le fort de Ham, attaqué le 9 par le général Lecointe, se rendit dans la nuit du 9 au 10. De là, après avoir reconnu que la Fère ne pourrait être enlevée par un coup de main, le général Faidherbe marcha sur Amiens et se prépara à livrer bataille dans la vallée de THallue. Les troupes furent cantonnées dans les villages et dans la ville de Corbie, où s'établit le quartier général. Un premier combat s'engagea le 20 décembre à Querrieux, où les ennemis furent repoussés. Le 23, les Allemands attaquèrent sur toute la ligne, sans plus de succès, et nos troupes couchèrent sur le champ de bataille, par un froid de 7 ou 8 degrés, sans bois pour faire du feu et avec du pain gelé pour tout aliment. Cependant, le lendemain matin, elles étaient prêtes à recommencer la lutte. Mais les Allemands, malgré l'arrivée du prince Albert de Saxe avec des renforts, n'essayèrent pas de l'engager; et le général Faidherbe,
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ne voulant pas imposer à ses troupes un seconde nuit de bivouac, les ramena à leurs cantonnements, à deux heures de Taprès-midi, sans être inquiété par les ennemis. Nos pertes étaient de 141 tués, 905 blessés, quelques centaines de prisonniers et un millier de disparus. Celles de Tennemi étaient plus considérables que les nôtres.
Après s'être reposée quelques jours dans des cantonnements bien choisis sur la rive droite de la Scarpe entre Arras et Douai, Tarmée française se remit en campagne le i" janvier. Elle s'avança par quatre routes parallèles sur Péronne, que Tennemi bombardait. C'est dans cette marche que furent livrés le même jour, 2 janvier, les combats d'Achiet-le- Grand et de Béhagnies. A Achiet-le-Grand, une colonne de 2,000 Allemands avec trois canons fut délogée et poursuivie jusqu'aux environs de Bapaume, mais, à Béhagnies, le retard du général Robin nous força de renoncer à enlever le village. Heureusement la victoire de Bapaume, le 3 janvier, compensa largement cet échec. Les Allemands, cependant, ont essayé de nier leur défaite, parce que le lendemain, au moment où le général Gœben ordonnait la retraite, le général Faidherbe, apprenant que le bombardement de Péronne avait cessé depuis le 3i décembre, ramena son armée dans ses cantonnements, à quelques kilomètres en arrière. Le général ne croyait pas prudent d'imposer des fatigues trop prolongées à de si jeunes troupes, surtout par un froid aussi rigoureux. Il tenait à ménager leurs forces, et si cette pru-
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dence a nui à Téclat de ses victoires, peut-être lui doit-il d'avoir évité des désastres.
Au moment où Tarmée allait se remettre en mouvement, elle apprit la capitulation de Péronne^ Les ennemis, pensant que le général Faidherbe songeait à forcer le passage de la Somme sous Amiens, avaient fortifié tous les points accessibles. Attaquer dans ces conditions paraissait impossible; mais il ne Tétait pas moins de rester dans Finaction. On savait que Paris allait tenter un grand effort, et il importait de ne pas permettre aux Allemands d'envoyer des renforts à l'armée d'investissement. En conséquence le général Faidherbe résolut de se dérober à l'armée qui était devant lui par quelques marches forcées vers l'est et le sud-est, de manière à arriver rapidement au sud de Saint-Quentin, et à menacer la ligne de la Fère, Chauny, Noyon et Compiègne. Il était sûr d'avoir bientôt affaire à des forces considérables, mais, comme il le dit lui-même, le moment de se dévouer était venu, et il pouvait espérer d'avoir le temps, lorsqu'il se verrait menacé par des troupes supérieures, de se rabattre vers le Nord, en les attirant à lui, et d'aller
I . Les places de Montmédy, de Mézières et de Rocroy avaient capitulé le 1 3 décembre 1 870, le i ^"^ et le 5 janvier 1 87 1 , sans avoir plus sérieusement résisté que Péronne. La loi militaire sur la défense des places fortes a été presque partout mise en oubli dans cette guerre. Ce fait déplorable s'explique en partie par l'habitude qu'avaient les Prussiens de tirer sur les maisons bien plus que sur les fortifications. Mais, comme le fait remarquer le général Faidherbe, ils auraient bien vite renoncé à ce procédé sauvage s'il leur avait moins bien réussi.
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les attendre sous la protection des places fortes de Cambrai, Bouchain, Douai et même Valenciennes où il pourrait leur tenir tête, quel que fût leur nombre, si elles osaient Fattaquer.
Le i6 il partit d'Albert dans la direction de Combles avec 40,000 hommes, et le lendemain marcha sur ^^ermand. Il y fut attaqué le 18 et reconnut que la concentration des forces prussiennes était déjà trop complète pour qu'il fût possible de tenter une marche vers les places fortes du Nord. La rapidité inattendue de cette concentration tient à ce que, en apprenant la reprise de Saint-Quentin par le colonel Isnard , le i5 janvier, le général Gœben s'était imaginé qu'il y avait de ce côté des forces françaises considérables, et il avait commencé son mouvement vers l'Est, avant même que Faidherbe se fût mis en marche dans cette direction. L'armée française se trouva donc dans la nécessité d'accepter la bataille autour de Saint-Quentin, malgré la supériorité des forces ennemies, à l'heure même où, à Paris, s'engageait la bataille de Buzanval. La lutte dura depuis le matin jusqu'au soir, avec un acharnement remarquable et des succès divers. Mais « à la nuit, du côté de l'ouest comme du côté du sud, nos troupes, épuisées par un journée entière de combat succédant à trois journées de marches forcées et d'escarmouches, par un temps et des chemins épouvantables, se trouvèrent rejetés sur Saint-Quentin, par un ennemi dont le nombre augmentait à chaque instant par les renforts qu'il recevait de Rouen,
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d'Amiens, de Péronne, de Ham, de Laon, de la Fère
et enfin de Beauvais et de Paris* ».
A six heures Tannée française se mit en retraite
sans être inquiétée sur Cambrai, Douai, Valenciennes, Arras et Lille. Les pertes des deux armées étaient à peu près égales, 3,ooo hommes environ de chaque côté. Un grand nombre de prisonniers resta entre les mains de Tennemi, plus de 6,000, dit le général Faidherbe, la plupart mobiles et mobilisés, qu'il ramassa sur les routes le 20 et le 21, mais la moitié se sauva et rejoignit les corps au bout de quelques jours. « Le 20 au matin, écrit le major Schell, nos clairons ayant sonné dans la ville Fappel français, dit la générale, les débris de troupes encore cachés dans les maisons accoururent en partie à ce signal, de sorte que le nombre de nos prisonniers s'accrut encore d'un millier d'hommes environ ^ »
Nous avons dit quQ Tarmée française ne fut pas poursuivie. Le major Schell en donne les raisons : (( Quant à entreprendre la poursuite dès la nuit qui suivit le combat, écrit-il, on ne put y songer à cause
1 . Campagne de Vannée du Nord, par le général Faidherbe, p. 6^.
2. Cette manière de faire des prisonniers est, à ce qu'il paraît, familière aux Allemands. Nous avons raconté dans la première partie de cette histoire, d'après le général de Pape, de la garde prussienne, que, pendant la bataille de Sedan, un clairon français fait prisonnier « fut forcé d'exécuter les sonneries qui dans l'armée française sont usitées pour ordonner de cesser le feu et de se rassembler. A ce signal, les soldats français accouraient de toutes parts comme les abeilles qui volent vers leur ruche w. On les prenait et on les emmenait avec les autres.
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du manque absolu de réserve intacte et de répiiiscmcnt complet des troupes. Les forces de l'armée avaient été épuisées aussi bien par les marches fatigantes exécutées les jours précédents sur des routes en partie impraticables, que par le combat livré le jour même sur un terrain profondément détrempé. »
Cette immobilité de Tarmée allemande était d'autant plus significative que, avant la bataille, le général Gœben avait insisté sur la nécessité de la poursuite : ce L'expérience a appris en effet, disait-il, que, contre des troupes si faiblement organisées, c'est moins par le combat lui-même que par le profit qu'on en sait tirer, que Ton obtient les plus greinds résultats. » L'observation était juste. La retraite est en effet le côté faible des troupes aussi incomplètement organisées que l'étaient les nôtres. Mais il faut avouer qu'elles se battaient assez bien, puisque elles réussissaient, comme dans le cas présent, à annuler la supériorité que donnait aux Allemands la force de leur organisation.
Quelques jours plus tard, le 25 janvier, la place de Longwy capitulait, ainsi que tant d'autres, sans avoir épuisé ses moyens de résistance.
Gardes nationaux à la tranchée (décembre 1870.)