‹ La troisième invasionChapitre 4 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

'ordre de marche donné le 3 septembre aux deux armées du Prince royal de Prusse et du Prince de Saxe, désignées sous les noms d'armée de la Meuse et de troisième armée, était combiné de manière à faire arriver en même temps toutes les troupes à Test de Paris le i6 septembre. Une fois là, elles devaient l'envelopper Tune par le nord, l'autre par le sud, de manière à se donner la main à l'ouest le i8. C'est ce qui fut fait.

Cependant dès le i5, à dix heures du matin, une dépêche de Joinville signalait l'approche de 10,000 Allemands. Sans autre vérification, le gouverneur fit aussitôt sauter le pont de Joinville et donna au

i3" corps, qui était campé à Touest de Paris, Tordre de se porter rapidement au-devant de T ennemi. A deux heures du matin seulement les troupes étaient concentrées à Vincennes. Quand le jour parut, on apprit que la nouvelle qui avait causé tout ce mouvement était fausse. Il s'agissait de Joinville dans le département de la Marne et non de Joinville-le-Pont. Ce qui restait malheureusement vrai , c'est que le pont de Joinville n'existait plus. Dans cette panique, on n'avait pas pris le temps de réfléchir que Tennemi ne pouvait songer à passer sur un pont dominé par les hauteurs de la rive droite et battu par la redoute de la Faisanderie. Nous verrons plus tard, à propos de la bataille de Champigny, les conséquences de cette inconcevable précipitation.

Le i6 l'ennemi ne parut pas davantage. Le 17 seulement les têtes de colonne commencèrent à se montrer. La division d'Exea, envoyée en reconnaissance à Boissy-Saint-Léger, rencontra les Allemands un peu au delà de Créteil. Les bois voisins étaient occupés par eux. Après un engagement de quelques instants, le général Vinoy ordonna la retraite. Le lendemain 18, l'avant-garde de la 9^ division allemande, arrivée au nord de la Bièvre vers midi et demi, fut accueillie par des coups de fusil partis des bois. C'était un poste de zouaves établi dans la ferme de Dame-Rose. Les zouaves, forcés à la retraite, laissèrent entre les mains des Allemands 60 hommes. Tels furent les deux premiers actes du siège. Ils permettaient de prévoir ce que seraient les autres.

Le général Trochu avait pris soin de déclarer à Tavance que la défense de Paris était « une héroïque folie )) qu'il fallait tenter pour Fhonneur de la France, mais qui ne pouvait se terminer autrement que par un échec. Avant même que les Allemands fussent arrivés autour de la ville, il la considérait comme prise, et il le disait tranquillement à ses collègues du gouvernement pour les encourager, ce M. le général Trochu, a dit M. Picard, menait le deuil du siège dans toutes nos réunions. On ne supposait pas, dans les calculs les plus favorables, que la résistance pût se prolonger au delà d'un mois. » On conçoit quelle devait être Fardeur et l'élan d'hommes pénétrés d'une pareille idée.

Aussi le général était-il bien décidé à ne rien risquer. Dès le lo septembre il avait exposé à ses collègues sa théorie à cet égard ; le 12, il la reprenait pour l'instruction du comité de défense. Il était, selon lui, complètement impossible , avec les troupes dont il disposait, de rien tenter de sérieux, au moins dans les premiers temps. Il était tellement convaincu de cette impossibilité que, si on l'état laissé faire, il eût commencé par livrer les redoutes de Châtilion, de Bagneux et du Moulin-de-Pierre aux Allemands sans même attendre qu'ils essayassent de les prendre. Ces redoutes n'étaient pas achevées, il est vrai, grâce à la négligence du génie militaire, mais il était encore possible de les conserver et de les achever, ce qui eût rendu le bombardement impossible.

Six jours plus tard, le 18 septembre, par un revi-

rement subit, il donnait au général Ducrot le commandement supérieur du i3^ et du 14'' corps et Tautorisait à livrer bataille, pour conserver cette même position que la veille il ne croyait pas tenable, avec ces mêmes troupes qu'il continuait à considérer comme incapables d'un effort sérieux. Et comme si le démenti qu'il s'infligeait à lui-même n'eût pas été suffisamment accentué , sur les observations du général Vinoy, blessé d'être placé en sous-ordre, il consentait le lendemain à lui rendre son commandement, de telle sorte que des deux corps qui devaient primitivement combiner leur attaque contre les Allemands, il ne resta plus au général Ducrot que le 14% celui-là même qui était composé des troupes les moins solides et les moins exercées. Cela n'arrêta ni M. Trochu ni M. Ducrot.

Celui-ci, débarqué à Paris l'avant-veille, ne connaissait et ne pouvait connaître que très-imparfaitement l'état de la place. Il n'avait aucune idée de la situation morale des troupes, de la valeur des cadres et de la force réelle des effectifs. Peu importe, sans l'avoir vérifié, il croit, comme il l'a écrit, que « les Prussiens en pleine opération ne sont pas concentrés, qu'ils exécutent une marche de flanc des plus imprudentes, que leur avant-garde n'est pas nombreuse et qu'il va les prendre en flagrant délit ».

Il suppose que des soldats, arrivés d'hier au régiment , qu'on ne s'est pas donné la peine d'exercer, qui ne savent même pas obéir au commandement, qui n'ont jamais tiré un coup de fusil, vont du premier

26 LA TROISIÈM.E INVASION.

coup bousculer des troupes aguerries par vingt batailles et commandées par de véritables généraux. Par malheur pour les hypothèses de M. Ducrot, il se trouva que « cette avant-garde peu nombreuse, cet ennemi non concentré » , qu'il croyait enlever d'un coup de main avec ses 25,ooo recrues, se composait de 40,000 Allemands , parmi lesquels figurait le 5'^ corps prussien, celui qui, dit le général Steinmetz, était justement considéré comme le plus solide de toute Tarmée prussienne.

Le résultat fut ce qu'il devait être dans de pareilles conditions. Les troupes françaises furent ramenées violemment en ai^rière et le plateau de Châtillon resta entre les mains des ennemis^

I . C'est à ce combat que se produisit cette panique des zouaves dont on. a fait si grand bruit. Cette débandade — qui n'eut du reste aucune influence sur le sort de la journée, puisque, ces troupes étant en seconde ligne, l'ennemi n'en eut pas même connaissance — s'explique le plus simplement du monde. Ces zouaves avaient été si intelligemment placés derrière une batterie, qu'ils devaient nécessairement recevoir tous les coups destinés aux artilleurs, pour peu que les projectiles dépassassent le but. Il était puéril de compter qu'ils allaient recevoir philosophiquement cette pluie de fer. Quand les obus commencèrent à tomber dans le tas, ils s'empressèrent de quitter la place et la déroute fut générale malgré les efforts des rares officiers qui les commandaient. Ce qui fut bien autrement grave, ce fut la retraite du général Caussade, qui, par une fausse interprétation d'un ordre donné, quitta le champ de bataille et rentra dans Paris avec sa division et celle de la division de Maussion à qui le chef d'état-major avait ordonné, sans consulter le général Ducrot, de quitter Bagneux et Fontenay qu'elle occupait.

Depuis, M. Ducrot a essayé de justifier cette folle équipée de Châtillon — qu'il a fini par reconnaître, un peu tard — en invoquant la supériorité numérique des Allemands et l'inexpérience absolue de ses troupes. Il est vraiment trop facile de lui ré-

CJ

Nos pertes étaient peu considérables. Nous avions 84 tués, 401 blessés, 255 disparus. Celles des Allemands n'ont pas été publiées. M. Ducrot affirme qu'elles ont été supérieures aux nôtres, mais la chose est loin d'être prouvée. Les conséquences morales étaient autrement graves.

« La journée du 19 septembre, écrit le général ^'inoy^, fut des plus malheureuses. Elle eut sur l'avenir de la défense une influence fatale. »

En etfet, M. Trochu donna Tordre d'abandonner aussitôt toutes les positions avancées. Les redoutes de Meudon , de Montretout , de Brimborion , de Genneviliers, furent évacuées sans combat; celles de la Capsulerie et de Ville-d'Avray, qui n'avaient jamais été gardées, furent occupées par l'ennemi. Le même jour on détruisit les ponts de Sèvres, de Billancourt, de Saint-Cloud, le pont Bineau dans le parc de Neuilly, et ceux d'Asnières, de Clichy et de Saint-Ouen. Le Mont-Valérien resta seul en dehors

pondre que le premier devoir d'un général, avant de s'engager, est de savoir à quel ennemi il a affaire et ce que valent ses propres soldats. Du reste, sur le dernier point, M. Ducrot n'est pas même d'accord avec ses propres affirmations. IL déclare, à la page 2 3, t. I, de son livre sur la Défense de Paris que ces troupes « étaient, hélas, plus novices encore que ne le supposait le commandant en chef « . Mais il a tellement besoin de faire sa propre apologie, qu'à la page 64 il proclame cependant « la journée excellente « et vante « la solidité vraiment remarquable et tout à fait inattendue des troupes engagées )> . De ces deux assertions absolument contradictoires, quelle est la bonne?

I. Campagne de iSjo-kS'j i. — Siège de Paris. — Opérations du / J« corps et de la 3'^ armée, par le général Vinoy, p. 147. — Paris, Pion, 1872.

de la ligne naturelle de défense formée par la Seine, et il n'y eut plus de communication possible entre les deux rives que par le pont de Neuilly. Toutes les approches de la ville étaient donc abandonnées à Tennemi, et plusieurs des positions évacuées durent être reprises plus tard à grand'peine. Un autre résultat, non moins funeste de cette journée, fut de fournir à la défiance du gouverneur une apparence de justilication et de le confirmer dans sa résolution de ne rien pousser à fond.

On avait craint un moment que les Allemands ne poursuivissent leur succès en s'avançant derrière nos fuyards jusqu'à Tenceinte pour tenter d'y entrer à la faveur du désordre. Il était possible en effet de tourner par une attaque vigoureuse le fort de Montrouge ou de forcer le passage entre les forts de Vanves et d'Issy. Tel est du moins Tavis du général Vinoy et tel paraît avoir été également celui du général Trochu, car il donna ordre de disposer aussitôt la division Blanchard dans les 18 bastions de l'enceinte qui s^étendent de la Seine à la Bièvre. Cependant les Allemands ne firent aucune tentative dans ce sens. Ils s'empressèrent de se fortifier à Chàtillon, mais ils mirent plus d'hésitation à s'établir aux Hautes- Bruyères et au Moulin -Saquet , qui cependant dominent à bonne portée les forts de Bicêtre, de Montrouge et d'Ivry. Ils n'occupaient même Villejuif que pendant le jour, et l'évacuaient chaque soir. Le gouverneur, voulant mettre à profit cette circonstance, envoya les divisions Maud'huy et Blanchard,

3o LA TROISIEME INVASION.

du t3' corps, reprendre ces trois positions le 23 septembre, et leur donna ordre de s'y fortifier. La possession des Hautes-Bruyères et du Moulin-Saquet avait pour nous une réelle importance, et si nous avions su nous maintenir à Châtillon, les choses auraient pu changer de face de ce côté de Paris, le plus vulnérable de toute Tenceinte.

Le général Vinoy raconte, à la date du 19 septembre, un fait qui caractérise bien nettement Tétrange situation dans laquelle se trouvaient les différentes armes qui devaient concourir à la défense de Paris.

Le général commandant le i3^ corps « s'était aperçu que les batteries de 12 de son artillerie de réserve ne pouvaient être mises en position, dans le cas où Tennemi tenterait sur Paris une attaque de vive force, par la raison que les parapets n'étaient pas disposés pour recevoir ces pièces. Ils étaient seulement armés de pièces de flanc, mais n'avaient pas une seule embrasure sur les faces. 11 donna donc aussitôt l'ordre de faire percer six embrasures au bastion 75 et prescrivit au général commandant l'artillerie du i3' corps de s'occuper de ce travail. »

Cet ordre éveilla la susceptibilité du général de Bentzman , chargé du service de l'artillerie territoriale, qui réclama aussitôt l'indépendance absolue du service de l'artillerie vis-à-vis de celui des troupes. Le gouverneur adressa au général Vinoy une lettre par laquelle il donnait complètement raison au général de Bentzman : « L'idée que vous avez eue, écrivait-il, de renforcer par votre artillerie attelée les

PREMIÈRES OPÉRATIONS DU SIÈGE. 3i

points faibles de notre enceinte ou de nos dehors était assurément juste et je n'ai pu que l'approuver; mais je pensais que vous vous borneriez à prescrire le placement des pièces en utilisant la préparation existante, sans percer d'embrasure et sans modifier la forme du rempart.

(( En agissant autrement vous avez blessé sans le vouloir, et troublé dans ses responsabilités spéciales le général qui commande Tartillerie dans cette partie de Tenceinte...

« Je vous demande instamment de ménager avec soin des susceptibilités qui sont respectables, parce qu'elles ont pour origine des sentiments de dévouement à la chose publique, supérieures aux susceptibilités d'armes spéciales, auxquelles d'ailleurs le règlement donnerait raison dans le cas présent. »

Le général Vinoy fait suivre cet extrait des réflexions suivantes qui nous semblent parfaitement justes :

(( Il résulta de ces dispositions que, pendant toute la suite du siège, les services de Tartillerie et du génie furent complètement distincts du commandement des troupes, et la confusion à laquelle cette mesure donna souvent lieu eut parfois de graves inconvénients. Ainsi l'on put voir des batteries iixes établies sans que le chef des troupes placées à leur • côté eût été averti, demeurer sur place, puis ouvrir leur feu sans qu'aucune garde préservatrice les appuyât, risquant ainsi de se faire enlever à la première démonstration de l'ennemi. Mais les conflits

de cette nature ont surtout ce désavantage que, les jours d'action, Tentente entre les diverses armes n'existant plus, chacune ne songe qu'à son rôle spécial sans se préoccuper de celui des autres, et que bien souvent, par suite de ce défaut d'entente, les résultats obtenus sont inférieurs à ce qu'ils eussent été dans les conditions d'un ensemble préalablement concerté et établi. L'artillerie doit faire feu pour venir en aide à l'action de l'infanterie, mais elle peut parfois aussi la gêner ; elle doit recevoir de l'infanterie la protection qu^elle est impuissante à s'assurer par elle-même. D'après les dispositions nouvellement adoptées, les deux armes ne pouvaient plus se donner ce mutuel et indispensable appui.

{( Cette question est, comme on peut le voir, des plus importantes et des plus graves. Les craintes d'un conflit survenant au milieu de circonstances difficiles sont tellement à redouter, qu'il est urgent de remédier, en ce qui concerne le rapport des diverses armes, aux vices d'organisation existant dans nos règlements militaires. Contrairement à la décision du gouverneur de Paris, à laquelle il se soumit sans objections, le commandant en chef du i3^ corps pense qu'aucune action sérieuse n'est possible sans la subordination complète des services de l'artillerie et du génie au commandement, et il exprime le désir qu'elle soit établie d'une manière définitive dans nos règlements • • militaires. »

Qu'on étende en même temps cette subordination à l'intendance militaire, et l'on pourra peut-être

PAiiis-sun

espérer de ne plus voir se reproduire ces désordres et ce manque d'entente, qui se traduisent par des soutirances inutiles pour le soldat et des désastres pour la patrie.

Un nouveau conflit menaça de s'élever quelques jours après. Le général Vinoy ayant fait couper les arbres de Tile de Billancourt, le service du génie territorial se plaignit vivement de cet empiétement sur ses attributions.

Le général Vinoy, ayant appris que du côté de Choisy-le-Roi le service des avant-postes ennemis était fait en partie par des troupes qui paraissaient inférieures aux autres , conçut le projet de mettre à profit cette circonstance pour couper le pont de Choisy qui rendait aux Allemands de grands services. Son plan était de surprendre rapidement leurs postes avec quelques bataillons. Le gouverneur Tavait approuvé ; le 28 septembre, à une heure de Taprèsmidi, il était décidé que l'opération se ferait le lendemain. Mais quelques instants plus tard, le général Trochu changeait d'avis et prescrivait un ajournement de vingt-quatre heures. « Il lui fallait ce temps, disait-il, pour prévenir tout le monde. »

En même temps il modifiait complètement le

plan primitif. Au Ueu des trois ou quatre bataillons

que voulait lancer sur Choisy le commandant du

i3' corps, il résolut d'engager 40,000 hommes. Il ne

s'agissait plus d'une affaire d'avant-poste rapidement

enlevée, mais d'une bataille. Puis il se rendit avec

une nombreuse escorte aux forts de Bicêtre et d'Ivry II. 3

et y donna publiquement des ordres pour appuyer la sortie du 3o.

Le secret avait été si mal gardé que Paris tout entier connaissait l'opération projetée. Les Prussiens avertis s'empressèrent de se mettre en mesure de résister à Tattaque par des concentrations de troupes. Dans ces conditions, il eût mieux valu renoncer, au moins pour quelques jours, à une action qui ne pouvait plus être une surprise pour Tennemi ; c'est ce que le commandant du i3^ corps s'efforça de faire comprendre au gouverneur. Mais celui-ci refusa de rien changer à ses dispositions , et le vendredi, 3o septembre, l'attaque commença au point du jour, après avoir été, suivant l'usage ^ précédée d'une violente canonnade des forts, comme si l'on avait voulu marquer aux ennemis les points menacés.

Il semble résulter du récit du général Vinoy que les instructions données à chaque chef de corps n'avaient pas été suffisamment précises, car, dès le commencement, une vive fusillade engagée vers la droite força le général en chef à se porter aux Hautes- Bruyères pour en découvrir la cause. C'était la brigade du général Guilhem qui se précipitait sur le village de Chevilly, dont elle s'empara rapidement.

Mais cette brigade ne pouvait ainsi rester isolée en pointe sans être exposée à se faire écraser. Il fallait donc aussitôt s'emparer de THay qui prenait Chevilly de flanc et de revers. La brigade Dumoulin fut lancée sur THay, mais elle se heurta à un mur crénelé et bien défendu dont elle ne put déloger

rennemi. Quelques canons en auraient eu raison, mais elle n'avait pas d'artillerie. Il était dit que dans cette malheureuse guerre, on recommencerait toujours les mêmes fautes. A Villiers, à Cœuilly, à Buzenval, nous retrouverons également nos soldats occupés à tirailler contre des murs.

Le décousu de cette première attaque n'était pas de bon augure pour le succès de la journée. Cependant sur notre droite et au centre notre situation était meilleure. A 8 heures. du matin, les têtes de colonnes françaises pénétraient dans Choisy-le-Roi. Mais la position dominante de Thiais, qui était occupé par les Prussiens, ne nous permettait pas d'avancer suffisamment dans Choisy. Il fallait s'emparer de Thiais. Le 11^ de marche l'avait attaqué avec beaucoup de vigueur. Le 4"" bataillon du 75^ s'était jeté sur une batterie fortifiée et avait pris deux pièces avec le mur crénelé qu'elles protégeaient. Mais un troisième mur, également crénelé, avait permis à l'ennemi de faire un retour offensif qui força nos soldats à se replier. Ramenés au combat, ils avaient une seconde fois repris la batterie, mais cette fois encore ils n'avaient pu se maintenir. Des renforts arrivaient de tous côtés à l'ennemi, et il ne nous restait en réserve que la brigade Daudel, que le gouvernement avait formellement défendu d'engager. Il peut sembler étrange que les Français, appuyés à une place comme Paris, et ayant par conséquent l'avantage de la position centrale, n'aient pas trouvé le moyen d'opposer des troupes fraîches aux Allemands , tandis que ceux-

ci, nécessairement éparpillés le long d'une ligne immense, arrivaient à faire affluer les renforts en temps utile sur un point donné. La chose en effet est assez singulière, et nous ne nous chargeons pas de l'expliquer. Nous ne pouvons que la constater tristement.

Le résultat de cette inexplicable infériorité fut que la brigade Guilhem étant écrasée d'obus dans Chevilly, pendant que la brigade Dumoulin se faisait décimer en détail devant un mur crénelé, et l'attaque sur Choisy-le-Roi se trouvant tenue en échec par notre impuissance à déloger les Prussiens de Thiais, il fallut songer, comme toujours, à se replier en bon ordre devant le nombre croissant des régiments ennemis qui accouraient au canon.

C'est ce qui fut fait à 9 heures du matin.

Nous étions repoussés et nous avions perdu, en tués, blessés et disparus, 1,988 hommes. Mais, dit le général Vinoy, la journée n'en avait pas été moins bonne pour nous, car notre retraite s'était opérée avec un calme et un sang-froid qui excitèrent l'admiration du général Trochu, venu vers 10 heures, après la bataille, pour jouir, du haut du fort de Bicêtre, de ce glorieux spectacle. Le surlendemain, il adressa par le Journal officiel ses félicitations au i3^ corps pour la fermeté dont il avait fait preuve.

Mais si l'on n'avait pas réussi à couper le pont de Choisy-le-Roy , on avait remporté un succès d'un autre genre, dont le général Vinoy semble très-fier .- (( De ce jour, dit-il, Tennemi comprit que la grande

place avait dans ses murs et autour d'elle des troupes avec lesquelles il lui faudrait compter. Dès lors il poussa avec une fiévreuse activité tous ses travaux d'iuvestisseinent, et, sans rien changer aux emplacements de ses lignes , il les améliora sans cesse et se tint toujours désormais sur ses gardes. »

Dans rintervalle qui sépara le combat de Chevilly de celui de Bagneux , c'est-à-dire du 3o septembre au i3 octobre, se place le commencement des travaux de contre-approche que le général du génie Tripier avait eu Tidée d'exécuter sur la rive gauche de la Seine, à Timitation de ceux que les Russes avaient établis à Sébastopol. Ils furent commencés le 7 octobre en face de THay et poussés en avant de Montrouge et jusqu'à Issy. C'était un réseau de tranchées dont le développement avait 25 kilomètres au moins, 'et qui fut d'une grande utilité pour la protection de nos positions. Ces travaux entraînèrent l'occupation de Cachan et d'un autre point situé en avant de Bourg-la-Reine, sur la route d'Orléans, qu'on appelle la maison Plichon. Ces deux positions furent emportées sans beaucoup de difficultés et nous restèrent définitivement.

Trois jours plus tard, dans la nuit du 12 au i3 octobre, à minuit, le général Vinoy reçut l'ordre d'entreprendre une grande reconnaissance sur le plateau de Chàtillon. A 9 heures, le fort de Montrouge ouvrit le feu sur Bagneux, et les troupes françaises, précédées de ses obus, s'élancèrent sur le village dont elles s'emparèrent. C'est là que tomba

le commandant de Dampierre, à la tête des mobiles de TAube. Du côté de Chàtillon nos progrès étaient arrêtés par une série de murs crénelés, et dans le village même, il fallut cheminer à la sape et avancer maison par maison. Pendant ce temps, des troupes ennemies accouraient en grand nombre par la Croix de Berny, avec une artillerie formidable. Cependant la nôtre lui répondit avec succès, nos soldats étaient pleins d'entrain et d'élan; en somme, il eût peut-être été possible de conserver Bagneux, que sa proximité de Montrouge rendait assez important pour nous. Telle était du moins Topinion du général Vinoy; il se mit aussitôt à y faire exécuter des travaux de défense qui eussent pu servir de base d'opérations pour le cas où Ton eût voulu recommencer le lendemain l'attaque sur Chàtillon , avec des forces plus considérables.

Mais le général Trochu était d'un autre avis, et il ordonna au commandant du i3^ corps de reprendre ses positions antérieures. Il semblait que, victorieuses ou vaincues, nos troupes fussent condamnées à des combats inutiles , suivis de retraites perpétuelles. Cette obstination déplorable à ne jamais pousser à fond ne pouvait avoir d'autre résultat que de décourager les troupes, qui ne comprenaient plus rien à ce système de défense, décousu et intermittent. On commençait déjà dans le i3° corps à accuser le gouverneur de vouloir réserver les grands coups à son ami le général Ducrot, afin de lui créer des titres au commandement suprême de l'armée de Paris.

Le 21 octobre, nouvelle action; c'est le général Ducrot qui ^'ient chercher sa revanche de sa malheureuse atiaire de Chàtillon. L^ordre du jour portait : « Toutes les dispositions seront prises pour que Tattaque commence à une heure... Dés midi une grande flamme rouge et blanche sera arborée sur la terrasse de chacune des casernes du Mont-Valérien \ »

6,000 hommes doivent être engagés en première ligne , soutenus par une réserve presque également nombreuse, et par 94 canons , sans compter ceux du Mont-Valérien et de Tenceinte. Le i3^ corps devait simplement dessiner un mouvement à droite jusqu'à Issy et à gauche jusqu'à Ivry sans dépasser la route stratégique.

I . Le bon sens le plus élémentaire faisait une loi de ne pas avertir l'ennemi des opérations projetées. Pendant le siège de Paris cette règle a été constamment violée, malgré les réclamations réitérées de la presse. Ainsi le 1 2 octobre le gouvernement annonçait officiellement que « le i 3 octobre les portes seraient fermées ». Il y a là un entêtement dans l'imprudence qui se conçoit à peine. On lit dans le journal semi-officiel du major Blum ce passage instructif : « Les Parisiens expliquaient par l'espionnage ce fait que, dans toutes les tentatives de sortie, on trouva toujours les troupes allemandes préparées à recevoir le choc. Notre exposé démontre au contraire que la vigilance des avant-postes allemands et le rapprochement des divers renseignements qu'ils fournissaient suffisaient amplement pour éviter toute surprise, d'autant plus que l'assiégé mettait fort peu d'adresse à dissimuler ses projets. Qu'on nous permette à ce sujet de citer un détail fort curieux : longtemps avant le commencement de chaque opération offensive, on hissait sur le Mont-Valérien un pavillon — signal dont le sens était bien connu de tous nos avant-postes. Naturellement ceux-ci prenaient aussitôt leurs dispositions pour être prêts au combat. »

Pendant la première partie de la bataille nos soldats refoulent rapidement les Allemands. La colonne du général Berthaut s'empare du parc de la Malmaison, et s'avance jusqu'auprès de la Jonchère. Les zouaves se battent avec un acharnement et une vigueur qui rachètent amplement la défaillance de quelques-uns des leurs à Chàtillon , mais comme toujours la situation changea rapidement de face. Deux compagnies de zouaves, lancées au hasard et sans but déterminé sur la route de Bougival qui était obstruée par des abatis d'arbres, s'étaient jetées dans le parc de la Malmaison, et en étaient ressorties en face des Prussiens, se croyant soutenues, comme il avait été convenu, par les mobiles de Seine-et-Marne. Mais leur mouvement n'avait pas été suivi, et bientôt fusillées par un ennemi dix fois supérieur en nombre , elles ne tardèrent pas à se trouver dans la position la plus critique. Quand on les dégagea, une heure après, il n'en restait plus que des débris.

L'artillerie , qui s'était postée à la hauteur de la Malmaison, se trouva également assaillie et débordée par l'ennemi. N'étant pas suffisamment soutenue par l'infanterie, elle vit en quelques instants ses servants et ses attelages décimés par le feu des Prussiens et dut se retirer au galop en abandonnant deux pièces.

(( Et tout cela , ajoute l'officier auquel nous empruntons ces détails, se passait non-seulement à la portée du canon du Mont-Valérien , mais encore sous le feu de dix batteries de campagne, qui avaient

à peu près réduit rartilleric ennemie au silence^ ! » Il était dit que nous serions toujours battus et toujours par les mêmes fautes. M. Trochu avait dit : (( 6,000 hommes seront engagés en première ligne, 5,000 en réserve » ; il n'y avait rien à y changer. Que les Allemands jettent sur nous i5 ou 20,000 hommes d'un coup, peu importe, on ne modifiera rien au plan indiqué! Si les réserves préparées ne suffisent pas, les troupes reculeront et rentreront comme elles pourront. Il semblerait plus simple et plus rationnel de leur envoyer des renforts, qui, grâce à Tavantage de la position, pouvaient facilement gagner Tennemi de vitesse. Non, le 13" corps a reçu Tordre d'assister, Tarme au pied, aux opérations du 14% mais à aucun prix il ne devra intervenir d'une manière active". L'ordre est formel. De telle sorte que, grâce à cette obstination à se maintenir dans les termes d'un plan mal conçu, toutes nos entreprises aboutissent fatalement, forcément à des échecs plus ou moins sanglants.

C'est ce qui était arrivé le i3 à Bagneux; c'est ce

1. Les Zouaves à Paris, pendant le siège (Souvenirs d'un zouave), par A. Ballue, 1871.

2. Voici quelques lignes de la lettre de M. Trochu au général Vinoy à propos de la reconnaissance du 2 i octobre : « Je désire que les troupes du 1 3 corps fassent un mouvement partant d'Arcueil comme centre et s'étendant à gauche jusqu'à Ivry et jusqu'à Issy à droite. Elles devront se tenir en deçà de la route stratégique... Il ne se fera dans le i3* corps aucun mouvement d'artillerie attelée, l'infanterie seule se mettra en route vers onze heures, et devra rentrer dans ses bivouacs lorsque le feu du général Ducrot sera éteint, c'est-à-dire vers la tombée de la nuit. »

qui arriva de nouveau le 21 à la Malmaison : « La sortie du général Ducrot, écrit le général Vinoy dans son livre sur le Siège de Paris^ ne réussit que dans une partie de son mouvement offensif, car elle avait sans doute pour but Versailles, qui ne put être atteint. Elle eut pour résultat de faire voir aux Prussiens la faiblesse qu'avait de ce côté leur ligne d'investissement et elle les décida à entreprendre les travaux considérables qui ont fait de ce point Tune des positions les plus fortifiées et les plus considérables occupées par eux. Il est à regretter que des dispositions n'aient pas été prises pour profiter immédiatement du commencement de succès obtenu par le général Ducrot. Les conséquences d'une opération mieux combinée et menée plus à fond eussent peutêtre été considérables. »

Il est certain qu'à Versailles il y eut un moment d'inquiétude. On y prit des précautions défensives, comme si l'on s'attendait à voir les Français déboucher par les grandes avenues. Le roi, le prince royal, M. de Moltke, tout le monde était en mouvement; Guillaume, le soir, écrivait à la reine Augusta : (( Tout Versailles avait été mis en émoi. » Enfin le lendemain le commandant prussien de Versailles, de Voigts-Retz, publiait l'avis suivant : « Dès que le signal d'alarme est donné aux troupes allemandes, les habitants de la ville sont tenus à rester ou à rentrer chez eux. Les troupes ont reçu l'ordre de faire usage de leurs armes à feu contre quiconque désobéira à cet ordre. »

Cette inquiétude ne dura pas longtemps. En tout cas elle dut bien étonner le gouverneur de Paris auquel le général Vinoy prête gratuitement F intention de pousser jusqu à Versailles. Le rapporteur de la commission d'enquête, M. Chaper, explique trèsnettement que (( Tatfaire qu'on a appelée le combat de la iMalmaison avait pour but de repousser Tennemi, qui gagnait peu à peu du terrain, qui avait occupé successivement la Malmaison, Bois-Préau et les maisons de Rueil et s'approchait du Mont- Valérien, en se tenant à couvert de ses feux... On n'avait pas pu songer à faire autre chose qu'une reconnaissance. »

11 est très-probable en effet que le général Trochu n'avait pas songé à autre chose. Mais ce n'était pas le moins du monde une raison pour ne pas prendre les précautions nécessaires au succès de cette opération et surtout pour ne pas se mettre en mesure d'en tirer tout le profit possible , si elle réussissait. En somme il y a un fait bien constaté, c'est que toutes ces opérations, que nos généraux avaient eu tout le temps de combiner et d'étudier à loisir et où il semblait que tous les avantages nous fussent assurés, ont toujours tourné contre nous et n'ont eu d'autre résultat que de confirmer nos ennemis dans l'opinion qu'ils avaient de leur supériorité militaire. Naturellement elles produisaient et devaient produire l'etîet contraire sur nos troupes. Était-ce ainsi que M. Trochu prétendait les aguerrir et leur donner confiance? Ne pouvaient-elles vraiment aspirer à

une autre gloire qu'à celle de « se replier en bon ordre »?

Quant au général Ducrot, qui s'était tenu pendant la bataille au moulin des Gibets, les zouaves ne lui pardonnèrent pas d'avoir, par incurie et négligence, laissé massacrer bon nombre des leurs.

Le lendemain le Journal officiel célébrait, comme toujours, ce brillant engagement.

Page 1