‹ La troisième invasionChapitre 6 sur 38 · NOVEMBRE · texte numérisé non relu

NOVEMBRE

AMBETTA était parti de Paris, en ballon, le 9 octobre. Il emportait avec lui un décret du gouvernement qui lui conférait (( le pouvoir d€ s'occuper de tout ce qui concernait la défense nationale ». Il ne pouvait arriver plus à propos. La délégation était en pleine dissolution. L'amiral Fourichon avait pour la seconde fois donné sa démission de ministre de la guerre, M. Gambetta prit sa succession et se mit aussitôt à Toeuvre.

Les difficultés étaient immenses , mais elles n'étaient pas au-dessus de son courage et de son patriotisme.

Au point de vue politique la situation était loin d'être brillante. Cette longue série de désastres qui

nous frappaient coup sur coup, Fincapacité démontrée de nos hommes de guerre, Timpuissance du triumvirat installé à Tours, avaient eu pour résultat de démoraliser les campagnes et d'irriter les grandes villes. En face de cette désorganisation , tous les ambitieux avaient conçu T espoir de se faire un rôle. Ils spéculaient sur le patriotisme effaré des foules, pour se poser en sauveurs providentiels, qui n'attendaient que leurs acclamations, pour opérer le relèvement de la patrie. Ne se sentant pas défendues, les grandes villes s'étaient mises à travailler à la constitution de ligues régionales, dont l'organisation tumultueuse s'expliquait par les circonstances mêmes. On a pu leur reprocher de diviser la défense, mais en somme cela valait encore mieux que de rester les bras croisés. Il n'était pas possible que le patriotisme surexcité du pays attendît indéfiniment qu'il plût à ceux qui représentaient officiellement la défense nationale de sortir de leur inaction. Il est certain que si cet intérêt suprême avait dû être laissé définitivement aux mains auxquelles il a été confié jusqu'au 10 octobre, la France aurait eu de son côté le devoir de chercher d'autres moyens de se mettre en état de résister à l'ennemi. Les nations, comme les individus, ont le devoir et le droit de veiller à leur propre conservation, et d'en prendre soin elles-mêmes quand ceux auxquels elles ont remis cette fonction s'en montrent incapables.

Quant à l'accusation de séparatisme qu'on a fait peser sur ces ligues, elle paraît tout à fait sans

fondement. La preuve que cette arrière-pensée n'existait pas, au moins dans Tesprit de la foule, c'est que c'est précisément par cette accusation qu'on les a déconsidérées et détruites. Il est certain qu'elles voulaient une certaine liberté d'action dans la sphère qu'elles s'étaient tracée, que, par une conséquence logique, elles aspiraient à se soustraire à la direction absolue du pouvoir central, dont elles jugeaient l'action trop lente et trop peu efficace ; quant à se séparer de la France, nulle part on n'y songeait.

Quand on vit le pouvoir passer aux mains d'un jeune homme, ardent et énergique , dont le patriotisme inspirait confiance à tous, les raisons qui avaient motivé la création des ligues du Midi et de l'Est disparurent d'elles-mêmes. Aussi ne firent-elles aucune difficulté pour se dissoudre. Il serait injuste de les confondre avec certains mouvements dont les meneurs n'étaient pas animés de sentiments aussi patriotiques.

Le 28 septembre s'était produite à Lyon une tentative d'insurrection contre le préfet de la Défense nationale, M. Challemel-Lacour. Les chefs de cette échauffourée, Albert Richard et Gaspard Blanc , qui prétendaient agir au nom de l'Internationale, étaient simplement des agents bonapartistes. Cela a été démontré depuis. Mais à ce moment ils se donnaient pour d'ardents patriotes, qui ne pensaient qu'au salut de la France, compromis par l'inertie de la Délégation de Tours.

C'est ainsi qu'ils parvinrent à tromper une partie

de la population lyonnaise et qu'ils avaient réussi à enrôler avec eux quelques hommes qui devaient leur popularité à leurs luttes contre TEmpire et dont la présence auprès d'eux écartait tout soupçon de connivence avec la dynastie déchue. Une surprise leur livra r Hôtel de Ville, où était installée la Préfecture, et ils purent un moment se croire maîtres de la situation.

Mais en quelques heures, les gardes nationaux de Lyon, ceux de la Croix-Rousse comme les autres , se massèrent au nombre d'une vingtaine de mille sur la place des Terreaux, sur celle de la Comédie et dans les rues adjacentes. Toutes les issues furent fermées. Dans la journée arriva une dépêche de Crémieux nommant le Préfet commissaire extraordinaire de la République et l'investissant de tous les pouvoirs civils et militaires. La lecture de ce décret fut saluée par des acclamations unanimes, et les insurgés, enfermés dans l'Hôtel de Ville, comprirent qu'il ne leur restait plus qu'à chercher les moyens d'en sortir sans être reconnus.

A six heures du soir le Préfet rentrait à l'Hôtel de Ville , infiniment plus puissant qu'il ne l'avait été jusque-là. A son arrivée à Lyon, il avait été accueilli avec défiance par le Comité de salut public, qui s'était constitué dès le matin même du 4 septembre\ Celuici jusqu'alors s'était tenu à l'égard du Préfet dans une

I . A la nouvelle du désastre de Sedan, Lyon avait proclamé la République, dans la matinée même du 4 septembre, avant qu'elle fût déclarée à Paris.

attitude de sourde hostilité, qui rendait la situation très-ditficile et menaçait de dégénérer en conflit violent. L'acclamation spontanée et unanime de la garde nationale iit disparaître ces difficultés.

Quelques jours après, MM. Albert Richard, Gaspard Blanc et Cluseret se retrouvèrent à Marseille, où ils venaient tenter la même aventure, qui leur avait si mal réussi à Lyon. Ils n'y furent guère plus heureux et durent bientôt songer à mettre leurs personnes en sûreté.

Ces agitations, sans être aussi graves qu'on a affecté de le dire depuis, étaient cependant les indices d'une situation dont la prolongation pouvait devenir périlleuse. L'arrivée de M. Gambetta , en rendant confiance à la nation, y mit fin rapidement.

Il est regrettable qu'on n'ait pas profité, pour faire. les élections, de ce moment où les sentiments patriotiques étaient très-exaltés. Elles avaient été annoncées d'abord pour le 2 octobre, puis ajournées au 16. Il est évident que tous les départements n'auraient pas pu y prendre part, mais à cette époque les Prussiens n'occupaient encore sérieusement qu'un petit nombre de départements. Dans les autres, on avait eu le temps, depuis qu'on parlait d'élections, de s'y préparer. La chose aurait pu se faire en quelques jours. .

Évidemment on ne devait pas parler de Constituante, tant que la France n'y pourrait être représentée tout entière ; mais une assemblée nommée le 16 octobre aurait apporté à la défense une force

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immense. On a prétendu le contraire. Nous sommes convaincu que c'est une erreur. Il a fallu toute la série des malheurs qui ont suivi pour jeter la France dans le découragement qui lui a fait désirer la paix à tout prix. A ce moment on ne songeait qu'à combattre. Des élections faites au lendemain du 4 septembre ou même un mois plus tard eussent été ardemment patriotiques. Elles auraient en tout cas soustrait la France à la nécessité de choisir ses représentants à la suite des capitulations de Metz et de Paris, après le désastre de Tarmée de TEst, au moment où toute résistance paraissait devenue impossible, et lorsque pour beaucoup la France semblait n avoir plus qu'à s'abandonner à la fatalité qui l'opprimait.

M. Gambetta repoussait les élections, ou du moins les conditions qu'il jugeait nécessaires pour que les élections fussent possibles marquaient suffisamment qu'il n'avait pas dans les électeurs une entière confiance et qu'il aimait mieux se charger seul de sauver la France. 11 admettait une assemblée « représentant librement et complètement la France et siégeant à Paris )).Mais il exigeait qu'une loi d'Etat interdît formellement au suffrage universel de nommer aucun des hommes qui avaient servi activement la dynastie impériale. Les catégories exclues de l'éligibilité devaient comprendre tous les anciens ministres de Napoléon III, depuis la fondation de l'Empire, les sénateurs, les conseillers d'État et tous ceux qui avaient été candidats officiels depuis i852. 11 oubliait de mentionner

LA DÉFENSE EN PROVINCE. (ij

les préfets et les maires qui s'étaient faits les instruments de ces candidatures.

Il est certain qu'il eût été déplorable et profondément honteux pour la France que, au milieu même des désastres d'une guerre allumée par la politique impériale, elle eût été choisir pour la représenter les artisans de cette même politique. Mais ce danger n'était pas alors à craindre. La preuve en est qu'au 8 février, les élections n'envoyèrent à la Chambre qu'un très-petit nombre de bonapartistes. Il est d'ailleurs assez étrange que M. Gambetta n'ait pas compris qu'il y avait une singulière contradiction à demander que la France fût ce représentée librement » par des élections que le gouvernement commencerait par réglementer. C'était au fond la même théorie que celle des candidatures officielles de l'Empire.

Quand même les élections n'auraient pu se faire que dans les deux tiers de la France , il fallait les faire. Il y avait là une question de principe que des républicains n'avaient pas le droit de négliger. En admettant, ce qui n'est pas démontré, que ces élections dussent donner lieu à quelques agitations locales, cet inconvénient aurait trouvé une ample compensation dans la sécurité qu'eût assurée pour la suite la présence des élus du suffrage universel. Enfin l'insurrection de 1871 n'aurait pas eu de raison de se produire et la France n'eût pas langui cinq années dans la constante incertitude du lendemain.

L'ajournement des élections a donc été une faute, et une faute d'autant plus regrettable qu'elle dérive

d'une conception politique peu conciliable avec les principes professés par M. Gambetta, et que, à une fausse appréciation des circonstances, s'ajoutent trèsprobablement des préoccupations personnelles qui, pour avoir un côté généreux et élevé, n'en aboutirent pas moins à la substitution d'un individu au peuple tout entier. Du moment qu'il était rigoureusement possible de consulter le pays, le gouvernement, se disant républicain, n'avait pas le droit de ne pas le faire, et, quelque fondée que puisse être la confiance d'un homme en lui-même, nous ne saurions admettre le sentiment d'orgueil qui le porte à croire qu'il fera seul les affaires de la nation mieux que la nation elle-même. Une pareille présomption ne peut être absoute que par le succès; M. Gambetta, qui a fait pour réussir, nous 4e reconnaissons, à peu près tout ce qui était possible à un homme, n'a pourtant pas réussi. Nous sommes donc en droit de croire qull s'est trompé, et que sll état voulu prendre conseil de la nation, les choses eussent pris une autre face.

M. Gambetta, à peine arrivé à Tours, se mit aussitôt à l'œuvre . En attendant que le résultat de ses efforts se fasse sentir, nous allons poursuivre le récit des opérations qu'il trouvait engagées.

Dans l'Est, après le combat de la Bo'urgonce, le général Cambriels, au lieu de profiter de la situation critique où se trouvait le corps allemand du général Degenfeld, dont les communications étaient entièrement coupées, avait mis une hâte regrettable à replier

ses troupes sur Besançon. Les ennemis en profitèrent naturellement pour accentuer leur mouvement en avant.

Dans cette marche, nous devons signaler, à la date du 9 octobre, Ténergique défense de Rambervillers, dont les habitants soutinrent deux combats contre les Allemands. Ceux-ci, pour se venger, après avoir pris la ville d'assaut, la pillèrent et fusillèrent vingt-six des habitants les plus compromis par leur courageuse résistance. Le surlendemain le village de Laval fut incendié pour un crime du même genre.

Le 22, les Badois avec le général Werder étaient arrivés sur TOgnon, où ils se heurtèrent aux troupes du général Cambriels. Un combat très-vif s'engagea, où l'avantage resta encore aux Allemands, avantage du reste parfaitement stérile, le général Werder ne pouvant pas songer à s'emparer de Besançon par un coup de main. Or il n'avait pas mission de l'assiéger. Il dut donc, sans pousser plus loin, laisser les troupes françaises rentrer dans la forteresse qui lui barrait le chemin.

Là se termina le rôle peu brillant de la i*"' armée de l'Est. Le général Cambriels, toujours souffrant de la blessure qu'il avait reçue à la tête pendant la bataille de Sedan, demanda à être relevé définitivement du commandement. On lui donna pour successeur le général Michel, mais quelques jours plus tard ces mêmes troupes furent, sous le nom du 20'' corps et sous le commandement du général Crouzat, réunies à l'armée de la Loire.

Schelestadt fut pris le 24, par le général Schmeling, après quatorze jours de siège; le 10 novembre, ce fut le tour de Neuf-Brisach. A Orléans, la situation n'était pas meilleure. Après les combats malheureux de Cercottes et d'Artenay, les 10 et 11 octobre, les Allemands étaient entrés dans Orléans, mais ils ne pouvaient songer à pousser plus avant. L'armée d'investissement, autour de Paris, n'était pas encore assez nombreuse pour envoyer à cette distance des détachements. Loin de là, la 22^ division d'infanterie et la 4^ de cavalerie furent rappelés d'Orléans à Tarmée de blocus. Elles prirent les directions de Châteaudun, de Chartres et de Dreux, avec ordre de nettoyer le pays des bandes de francs-tireurs qui l'occupaient alors. Pour faire un exemple elles brûlèrent les deux villages de Varèze et de Civry, où quelques uhlans avaient été tués.

A Châteaudun les Prussiens trouvèrent les francstireurs de Paris, sous les ordres de Lipowski, qui s'étaient déjà distingués à Ablis. Ceux-ci étaient au nombre de 700. Ils avaient avec eux 1 1 5 francstireurs de Nantes, 5ode Cannes et environ 450 gardes nationaux de la ville. Ces i,3oo hommes résolurent d'empêcher les Prussiens de passer et barricadèrent les rues. Le général de Wittich arrivait avec 1 5,000 hommes. Il s'attendait d'autant moins à une résistance sérieuse, qu'il était maître de la gare, qui est la clef de la situation. Il vit bientôt qu'il se trompait. Il lui fallut successivement engager toutes ses troupes et mettre en batterie tous ses canons. Pen-

dant sept heures cette héroïque poignée d'hommes, bien secondée par les habitants, tint en échec toute Tarmée allemande. A huit heures du soir, les francstireurs, refoulés par les masses grossissantes des ennemis, se jetèrent sur eux à la baïonnette et les forcèrent à reculer; puis ils s'échappèrent par la seule route qui leur restât ouverte, celle de Nogent-le- Rotrou, sans que le général de Wittich osât les poursuivre.

Mais pour se venger, il fit piller et brûler la ville qui venait de donner un exemple dangereux. Deux cent trente-cinq maisons furent détruites. Au bout de douze heures, après que des femmes, des enfants, des vieillards eurent péri dans les flammes^ le général allemand permit d'arrêter Tincendie, mais à condition que Châteaudun lui payerait 200,000 francs. Puis il s'éloigna le 19.

Si toutes les villes menacées par les Allemands avaient suivi l'exemple de Châteaudun, au lieu de se livrer à la première réquisition de trois ou quatre uhlans, les ennemis y auraient regardé à deux fois avant de s'étendre sur trente-cinq départements et d'y vivre aux dépens des habitants. Sans parler de la question d'honneur, il eût été bon que, dans notre propre pays, les armées françaises eussent pu trouver pour subsister autre chose que ce que les colonnes prussiennes voulaient bien y laisser.

L'exemple de Châteaudun portait un double enseignement : aux gens de cœur il montrait qu'une ville, même ouverte, peut se défendre quand elle

veut; aux autres elle apprenait à quel danger on s'exposait en résistant aux Prussiens. La municipalité de Chartres ne comprit que le second de ces enseignements. Malgré les instances de la garnison, composée de fusiliers-marins et de gardes mobiles, elle livra la ville par une convention avec les ennemis. Dreux fut occupé à son tour le 25 octobre, après avoir essayé de résister.

Quelques autres villes, heureusement, avaient mieux compris leur devoir. Épernon, le 6 octobre, Saint-Quentin, quelquesjours plus tard, avaientdignement soutenu Thonneur national.

Un décret du Gouvernement déclara que la ville de Châteaudun avait bien mérité de la patrie, et ordonna qu'une somme de 100,000 francs serait répartie entre les victimes de cette héroïque défense. Une souscription^ ouverte pour le même objet, réunit en peu de temps une somme considérable.

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