BATAILLE DE COULMIERS
ES débris du i5^ corps, battu d'abord à Arthenay et à Orléans, les 10 et II octobre, s'étaient repliés en Sologne, de Tautre côté de la Loire, et avaient essayé de s'arrêter à la Ferté- Saint-Aubin.
Mais un corps allemand, dont la force était inconnue, s'était attaché à leur poursuite. On tremblait pour les établissements militaires de Bourges et de Nevers, et pour le gouvernement luimême , qui pouvait être enlevé d'un coup de main ; le désarroi était tel que, dans la nuit du 14 au i5, un conseil de guerre, auquel assistaient l'amiral Fourichon et le général Bourbaki , revenu d'Angleterre, décida de rejeter sur Gien et Briare le peu de troupes
go LA TROISIÈME INVASION.
qui couvrait Vierzon. Dans un autre conseil, tenu le lendemain, M. de Freycinet obtint qu'on tenterait une résistance désespérée à Salbris, derrière la Sauldre, position très-bien choisie pour une lutte défensive.
En conséquence, le 14 octobre, les troupes se mirent en marche sur La Motte-Beuvron, et le 17 la i''^ division (général Martin des Pallières) était à Argent, la 2^ (général Martineau des Chesnes) à Pierrefite, et la S"" (général Peytavin) à Salbris.
C'est là que le général d'Aurelle de Paladines , qui venait de remplacer le général de La Motterouge dans le commandement supérieur, les reforma en dix jours. Par un appel énergique à tous les dépôts, le i5^ corps fut porté à 60,000 hommes. On commença en même temps Torganisation du 16% qui, en quelques jours, compta 3 5, 000 hommes sous les ordres du général Pourcet, rappelé d'Afrique. Dans le même temps, la direction d'artillerie mit en ligne deux cents bouches à feu.
Le 16^ corps occupa solidement la forêt de Marchenoir, entre Blois et Vendôme. Sa gauche s'appuyait sur le corps des volontaires de Lipowski , qui fouillait le pays avec une audace et une sagacité remarquables ; la droite était couverte par le colonel Cathelineau, qui occupait le parc de Chambord. Dès lors Tours était à l'abri d'une surprise, et la route du centre de la France était définitivement fermée à l'ennemi.
Une fois la sécurité rétablie de ce côté, il fallut
songer à reprendre roffensive, avant que les approvisionnements de Paris fussent épuisés.
On sait que le gouvernement de la Défense nationale avait négligé de faire un compte exact de la quantité de vivres existant à Paris. Cette négligence laissait la Délégation de Tours dans Tignorance du temps dont elle pouvait disposer pour préparer ses plans. Le général Trochu croyait même que le siège ne pourrait pas se prolonger au delà de soixante jours; tout imposait donc l'obligation de se hâter. Dans ces conditions il ne restait pas même un mois pour travailler efficacement à la délivrance.
Il s'agissait d'élaborer un plan qui pût arriver à sa réalisation avant le terme fatal. La question était grave ; de la solution qu'elle recevrait pouvait dépendre le salut ou la perte de la France. Nous devons donc nous arrêter quelques instants aux conférences de Salbris, qui furent consacrées à l'examen des meilleures mesures à prendre.
Mais auparavant il importe de voir ce que vaut le reproche , qui a été souvent adressé à la Délégation de Tours, d'avoir contrecarré les plans du gouverneur de Paris.
Ce plan, dont le général Ducrot semble réclamer la paternité , consistait à réunir dans quelques ports de la basse Seine, aussi voisins de Paris que possible, des vivres en quantités suffisantes pour nourrir les habitants pendant quinze jours au moins. Une flottille, préparée à cet effet, devait à partir du 1'' décembre se tenir prête à pénétrer dans la ville, au
moment où une sortie d'une partie de Farmée de Paris, attaquant par Touest, forcerait les Allemands à interrompre de ce côté le blocus. M. Cézanne, ingénieur des ponts et chaussées, était chargé de réunir ce convoi.
Il est difficile de comprendre que des hommes ayant une expérience quelconque des réalités aient pu prendre au sérieux ce plan de ravitaillement. Les généraux qui ont eu à l'apprécier, MM. Vinoy, Bourbaki, d'Aurelle de Paladines, etc., l'ont tous unanimement repoussé comme absolument impraticable. Le dernier en a fait une réfutation saisissante. Il a calculé que pour ravitailler Paris pendant un seul jour, il fallait 2,326,000 kilogrammes de denrées diverses, soit, pour quinze jours, 84,890,000 kilogrammes ; la flottille capable d'opérer ce transport n'existait pas et ne pouvait être créée avant plusieurs semaines. Quant à requérir les 3, 600 voitures qui auraient été nécessaires pour un seul jour, c'eût été une opération des plus difficiles. En les supposant prêtes à partir, elles auraient formé un convoi de 3o kilomètres de long. Pour quinze jours, il aurait fallu multiplier par quinze les chiffres précédents : réunir 54,000 voitures qui auraient couvert une longueur de 450 kilomètres. Comment croire qu'un pareil convoi aurait pu entrer assez rapidement dans Paris pour que l'armée allemande n'eût pas eu le temps de le couper?
Mais ce plan eût-il été aussi bien imaginé qu'il était chimérique, on ne pourrait pas encore reprocher
ARMÉE DE LA LOIRE. gS
au gouvernement de Tours d'en avoir empêché Texécution, par la raison que, à Tépoque des conférences de Salbris, il était encore parfaitement ignoré de tout le monde.
Le général Le Flô, ministre de la guerre, n'en a pas dit un mot au général de La Motterouge, lorsque, à la veille de Tinvestissement , il Fenvoie diriger les opérations autour d'Orléans.
Quand M. Gambetta a quitté Paris le 8 octobre, le général Trochu ne lui a pas davantage révélé ce plan mystérieux.
Plusieurs jours après, il est vrai, M. Ranc arrive avec quelques indications sommaires recueillies dans une conversation. Mais c'est seulement le 29 octobre, lorsque les opérations sur Orléans sont en voie d'exécution, que M. Cézanne apporte à Tours une exposition écrite de ce chimérique projet.
Fallait-il donc arrêter les mouvements commencés, modifier tous les plans arrêtés, renoncer à toute initiative pour obéir docilement aux fantaisies d'un homme qui ne savait pas ce qui se passait dans le pays, qui ignorait toutes les circonstances de la lutte et qui n'avait pas même l'air de se douter du péril auquel il exposait l'armée de la Loire en lui demandant tout d'abord de faire de wSalbris à Rouen une longue et dangereuse marche de flanc en présence de l'ennemi ?
Le général Trochu s'est plaint amèrement que l'obstination de M. Gambetta l'ait forcé à modifier tous ses calculs, à transporter sa base d'opérations
de Touest à l'est de Paris. Il ne songe pas que les modifications qu'il prétendait imposer à F armée de la Loire, manœuvrant en face des Allemands et pouvant toujours être attaquée par eux, étaient infiniment plus difficiles à exécuter que toutes celles qu'il pouvait avoir à faire derrière les murs de Paris.
En thèse générale , dans une situation qui exige le concours de deux actions, Tun des deux agents doit toujours se subordonner à Tautre, et cette subordination s'impose logiquement à celui des deux à qui elle demande le moins de sacrifices. D'ailleurs, dans le cas particulier que nous considérons, M. Trochu aurait dû comprendre que sa situation d'assiégé lui interdisait doublement la prétention de commander les mouvements des armées hors de Paris, d'abord parce qu'il ne pouvait pas savoir avec une précision suffisante ce qui se faisait hors des murs de la capitale, et ensuite parce que tous les plans qu'il pouvait imaginer, fussent-ils aussi bien conçus qu'ils l'étaient mal, étaient exposés à être à chaque instant bouleversés par des événements imprévus , tandis que la Délégation de Tours , en prenant cette initiative, pouvait au contraire être à peu près sûre que la situation de Paris ne serait pas subitement modifiée de manière à exiger du jour au lendemain des combinaisons nouvelles.
Ces récriminations de M. Trochu partent du même préjugé qui avait fait rester dans Paris assiégé le gouvernement central et jusqu'au ministère des affaires étrangères, et qui y avait fait enfermer toutes
les troupes alors disponibles , faute immense , qui a eu les plus déplorables résultats, et dont la gravité n'est pas encore suffisamment comprise.
Aux conférences de Salbris deux plans se trouvèrent en présence.
L'un consistait à s'avancer vers Test de la France, pour couper les communications de Tennemi, et de là à tendre la main à Bazaine. On pouvait espérer, par une attaque combinée, de forcer le prince Frédéric-Charles à lever le siège de Metz et de Técraser sous le choc des deux armées. De là elles seraient revenues sur Paris, où Ton aurait recommencé la même opération.
La question était de savoir si Bazaine tiendrait assez longtemps pour permettre à Tarmée de la Loire d'arriver jusqu'à lui. Dans le cas où il ne le pourrait ou ne le voudrait pas , — et de ce côté on était déjà peu rassuré, — cette tentative pouvait avoir des conséquences analogues à celle de la marche de Mac-Mahon sur Sedan.
On se décida donc à aller sur Paris, en passant par Orléans , qu'il s'agissait de reprendre aux Allemands. La possession de cette ville était très-importante pour les opérations ultérieures. Tout le monde était d'accord sur ce point. Mais on l'était moins sur l'opportunité de l'entreprise. A la première conférence de Salbris , — à laquelle assistaient M. de Freycinet, MM. Sourdeaux et de Serres, attachés au cabinet, les généraux d'Aurelle, Martin des Pallières , Pourcet, Borel, chef d'état-major général, et
Qô LA TROISIÈME INVASION.
un capitaine d'état-major, aide de camp du général Pourcet, le général d'Aurelle de Paladines commença par objecter que les troupes étaient bien jeunes pour tenter une attaque en rase campagne, et il insista pour qu'on attendît Fennemi dans de bonnes positions comme celles où Ton était à Salbris même.
M. de Freycinet répondit que Paris ne pouvait pas attendre indéfiniment, que plus on attendrait, plus les Allemands se fortifieraient dans Orléans; que si la défensive donnait l'avantage de la position, de Tautre la marche en avant convenait mieux au caractère du soldat français. Les généraux Borel, des Pallières et Pourcet se rangèrent à Topinion de M. de Freycinet. Une seconde conférence eut lieu le 26 pour régler les détails de Texécution, sous la présidence du ministre de la guerre, et l'accord se fit sur tout les points, grâce surtout à un programme minutieusement préparé qu'avait apporté le général Borel.
Le plan de M. de Freycinet était évidemment de marcher au secours de Paris ; pour lui les opérations autour d'Orléans n'étaient qu'une entrée en matière, il le dit très-clairement dans son livre. Le général d'Aurelle n'a rien vu au delà du mouvement qui était actuellement en discussion; il affirme nettement qu'aux conférences de Salbris « on ne discuta pas la possibilité de marcher sur Paris ».
On a longuement disserté sur ces deux récits contradictoires. La vérité paraît facile à dégager. Il est bien probable que, en effet, dans les deux conférences
ORLEANS-KST
de Salbris, la question de la marche sur Paris n'a pas été agitée directement. 11 n'y avait utilité à l'arrêter dans ses détails qu'après la prise d'Orléans; mais elle apparaissait, dans Tesprit de M. de Freycinet et du ministre, comme la conséquence presque forcée d'un succès à Orléans. 11 ressort de la déposition du général Borel devant la Commission d'enquête et de quelques observations du général des Pallières, dans son livre : Orléans, que tous deux ont compris Topération à faire dans le même sens que M. de Freycinet. Il est à croire que cette conséquence a paru si naturellement contenue dans le fait même, qu'on a négligé de l'indiquer assez explicitement pour attirer spécialement sur ce point Tattention du général d'Aurelle.
Quoi qu'il en soit, pour masquer le mouvement sur Orléans, on fit interdire la circulation des voyageurs sur la section de Tours au Mans, comme si Ton voulait porter toutes les troupes à la défense de cette ville, que venaient d'attaquer quelques bandes ennemies. Pendant que les Allemands nous croiraient prêts à partir pour l'Ouest, l'armée devait filer rapidement du côté d'Orléans le 29 au matin. Elle pouvait atteindre la ville le 3i au soir, au plus tard le i^' novembre.
On entrait enfin dans la période vraiment active.
Le gouvernement de Paris appelait vivement l'armée
de secours : « Paris débloqué, écrivait M. Jules
Favre, le 23, la guerre est finie; il faut donc marcher
sur Paris, qui doit être l'objectif. » Deux jours II. 7
qS la troisième invasion.
plus tard il écrivait encore : « Nous pouvons agir efficacement dans quinze jours. Il faut que vous agissiez à ce moment : 120,000 hommes de vos meilleures troupes au point convenu. »
(( Au dernier moment, le 28 au soir, écrit M. de Freycinet% nous apprîmes que l'expédition n'avait pas lieu. Une dépêche du général d'Aurelle (10 heures 20 du soir) faisait connaître que le temps était mauvais, les chemins difficiles, Téquipement d'une partie de la garde mobile défectueux, et qu'il n'était pas prudent, dans ces conditions, de tenter une action vigoureuse. Nous avons su depuis que la nouvelle de la capitulation de Metz, que le gouvernement de Tours ignorait encore, s'était répandue dans l'armée le jour même, à la suite du passage de M. Thiers. L'illustre homme d'Etat se rendait, comme on sait, de Tours à Paris, pour y rendre compte de sa mission diplomatique auprès des souverains de l'Europe. Aussitôt après que M. Thiers eut quitté nos lignes, le brave général Tripart, qui commandait les avant-postes, vint au quartier général, à neuf heures du soir, et y apporta la fatale nouvelle. Nous n'avons plus douté dès lors que ce n'ait été là une des principales causes, sinon la principale cause de l'arrêt de l'expédition. Quoi qu'il en soit, l'ajournement, au point de vue de la suite des opérations, était des plus regrettables, car il faisait perdre l'avance considérable qu'on possédait en ce moment sur le prince