Amos. VI
• tj DEUXIÈME CONFÉRENCE
lui paraissait impossible. Elle mettait dans sa vie les raffinements de la sensualité. Mais la douleur est venue. Son enfant est malade ; il souffre, peut-être il va mourir. Alors, cette femme, cette mère s'oublie complètement elle-même ; la voilà toujours debout, toujours attentive, toujours dévouée ; elle n'a point de repos. Ne lui dites pas qu'elle épuise ses forces, qu'elle compromet sa santé : elle ne vous entend pas. Elle n'a d'autres consolations que ces fatigues incessantes, ces soins du jour et de la nuit. La prière jaillit de son cœur brisé. Elle irait, s'il le fallait, se prosterner dans les sanctuaires ; elle accepterait avec bonheur tous les sacrifices, elle donnerait sa vie avec joie. La douleur l'a transfigurée dans la force, dans la générosité et le dévouement. Si elle est fidèle à cette transfiguration, elle répondra partout et toujours à l'appel de Dieu et elle aura cette même force, cette admirable puissance dans l'accomplissement de tous ses devoirs.
La douleur transfigure l'âme dans la beauté et la gloire des vertus chrétiennes. Elle nous donne presque toujours l'humilité.
Cette femme ({ui prétend être chrétienne est la victime de la vanité et de l'orgueil ; son but suprême est d'obtenir les succès mondains, les louanges et les applaudissements : le moindre échec l'irrite : la moindre humiliation la jette dans la tristesse, presque dans le désespoir. Et pourtant une de nos luttes les plus difficiles et les plus nécessaires doit être dirigée contre l'orgueil qui nous éloigne de Dieu, qui nous arrête dans les voies de la perfection, qui se glisse à travers nos oeuvres, même les meilleures, pour les souiller, comme le serpent se glisse sous les fleurs. Hélas ! l'orgueil apparaît partout ; il relève la tête sous les humiliations les plus héroïques comme le reptile sous le pied qui l'écrase. Mais comment triompher de l'orgueil et acquérir l'humilité ? Mesdames, quand nous avons souffert, nous devenons
humbles ; nous comprenons que nous ne sommes rien devant Dieu. Quand les louanges nous font défaut, quand les défaites de la vanité se multiplient, quand l'amitié nous trahit et que l'ingratitude nous déchire, nous désirons ardemment l'approbation et l'amitié de Dieu. Une grande souffrance a brisé notre cœur, nous pleurons sur les tombes de ceux que nous avons aimés, nous les cherchons en vain dans nos demeures vides, dans notre vie plus vide encore et à jamais désolée. Ah! alors que nous importent les succès mondains, les louanges des hommes, l'éclat de la gloire ? Que nous importent les malédictions ou les bénédictions ? Tout cela n'est rien pour notre cœur. Nous voulons aller par l'humilité, la prière, la résignation, vers ceux que nous avons perdus.
La douleur vous donne la bonté, la tendresse du cœur sans lesquelles il n'y a pas de charité. Quand tout vous réussit, quand le bonheur
rayonne sur votre vie tout entière, vous devenez exigeantes, égoïstes et dures, sans pitié pour ceux qui souffrent. La plus légère épreuve vous déconcerte et excite votre indignation ; alors, la légèreté d'un enfant, un oubli de la part d'un serviteur, une observation pourtant pleine d'indulgence, la moindre résistance à un ordre donné, une parole blessante échappée à l'imprudence ou à la malveillance, c'en est assez pour bouleverser votre âme, pour soulever des tempêtes qui ne seront point facilement apaisées. Mais si vous avez été élevées à l'école de l'épreuve, si le malheur vous a fait connaître votre faiblesse et votre misère, si vous avez souffert et pleuré avec résignation, ces petites épreuves vous apparaîtront comme des grains de sable sur votre chemin, vous serez indulgentes et bonnes et vous pardonnerez toujours .
Et il en est ainsi de toutes les grandes vertus thrétienneb.
50 DEUXIÈME CONFÉHENCE
C'est pourquoi Dieu n'appelle jamais une âme à des vertus supérieures et à de grandes œuvres sans la préparer par la douleur. La croix a toujours été le signe divin des hautes et saintes missions ; rien d'utile, de noble, de beau ne se fait sur cette terre, sinon par la puissance et dans la fécondité du sacrifice. Quand une femme du monde se dépouille de ses richesses, quand elle s'éloigne de vos réunions et de vos fêtes pour entendre les gémissements des infortunés et les râles des mourants, quand elle a des remèdes pour toutes les plaies, des ressources pour tous les égarements, quand elle trouve des paroles de consolation et d'espérance pour toutes les souffrances et pour toutes les abjections, croyezle bien, la douleur a passé sur cette âme, elle l'a élevée, transfigurée pour cette héroïque mission.
La douleur nous transfigure dans l'abondance des dons divins. Notre âme abandonnée à elle-
même, est une pauvre demeure triste et dépouillée. Mais si la grâce de Dieu vient en nous, cette demeure se transforme en un sanctuaire admirable, resplendissant, temple vivant où Dieu luimême vient habiter. Or la douleur nous conduit au repentir, au pardon et à l'amitié de Dieu ; elle l'attire en nous quand il s'en est éloigné et elle augmente sans cesse les trésors qu'il nous accorde. Nous l'oublions trop, il n'est pas une de nos actions et surtout pas une de nos souffrances qui ne puisse nous obtenir des grâces nouvelles et multiplier, avec nos mérites, la vie divine dans nos âmes. Nos mérites répondent aux difficultés et aux angoisses de nos combats et dans ces ascensions et cette transfiguration surnaturelles, nous pouvons redire la parole de saint Paul : «Ce n'cat plus moi (jui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi '. »