‹ La Troisime béatitudeChapitre 12 sur 91 · Galal, II · texte numérisé non relu

Galal, II

Aussi. Mesdames, la suprême transfiguration de la douleur est la ressemblance, j'allais dire Tidentité avec Notre Seigneur Jésus-Christ. Jésus- Christ, la bonté par essence, la beauté sans tache, la perfection infinie, est l'idéal que nous devons reproduire. Mais qui donc nous donnera la puissance d'imiter Jésus-Christ ? Qui unira à notre faiblesse, à l'infirmité de notre nature, cette grandeur, cette beauté, cette perfection de l'adorable Maitre? Mesdames, c'est toujours la douleur. Elle nous purifie, elle nous jierfectionne, elle retranche, elle fait disparaître ce qu'il y a en nous de terrestre et d'humain pour nous transformer en Jésus-Christ. Le divin Sauveur éprouve les âmes qu'il veut rapprocher de lui et former à sa ressemblance ; il met des amertumes jusque dans leurs œuvres les plus saintes ; il parait s'éloigner et abandonner dans les ténèbres ces coeurs qui se reposaient dans la lumière cl la paix de son amour.

Comment pourrai-jc rendre ma pensée plus claire et plus saisissante?... Voyez ce bloc de marbre informe et lourd. Il ne dit rien à votre pensée, rien à vos souvenirs ; mais l'artiste inspiré est venu, il s'est penché sur ce marbre, il a pris son ciseau et son marteau. Il frappe, il frappe encore ; il veut reproduire dans cette pierre inerte et froide, l'idéal qu'a contemplé son génie. Il s'arrête, il regarde, il n'est pas satisfait. Il travaille, il creuse et il frappe encore. Enfin, il s'arrête. Voyez maintenant : cette poitrine respire, ce front est habité par la pensée, ces lèvres vont s'ouvrir et la postérité la plus lointaine saluera dans ce marbre transfiguré un chefd'œuvre de l'art et du génie de l'homme.

Ainsi Jésus-Christ reproduit dans les âmes l'idéal divin. Il se penche vers elles ; il les frappe avec le marteau de la douleur ; il retranche ce qui est trop naturel et trop humain avec le ciseau inexorable du sacrifice ; il s'arrête pour contempler

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son œuvre, puis il frappe encore, il travaille toujours ; il ajoute aux douleurs passées de nouvelles douleurs. Et un jour l'humanité salue avec admiration dans les Saints les chefs-d'œuvre de la tendresse et de la puissance de Dieu, les âmes resplendissantes de la beauté de Jésus-Christ.

Mais, dans ce travail de transfiguration, ce qui est peut-être plus admirable encore, c'est que la douleur est l'instrument de la sagesse de Dieu et des industries de son amour.

Rappel ei: votre vie passée, écoutez dans le silence de la méditation ce que vous dit l'expérience personnelle de la douleur. Vous reconnaitrez qu'elle est merveilleusement proportionnée aux âmes, à leurs tendances, à leurs défauts, à leurs périls, et qu'elle atteint les cœurs dans leurs fibres les plus sensibles.

Pour élever les âmes, il faut les détacher delà terre et liriser, par conséquent, les liens les plus forts et les plus doux. Pour transfigurer les cœurs,

il faut, nous l'avons dit. écarter et faire disparaître ce qui est trop naturel et trop humain.

Cette âme est ensevelie dans les ténèbres des sens, captivée sous la domination des plaisirs : elle est attachée à la terre par le poids de ses richesses ; Dieu dissipera ses trésors, il mettra Tamertume et le dégoût dans ses joies coupables, il brisera le corps dans la souffrance et l'infirmité.

Cette âme a rêvé les succès de la vanité, peutêtre la gloire : Dieu mettra dans ses succès des épreuves qu'elle ne soupçonnait pas : ils soulèveront des haines implacables ; aux louanges succéderont des outrages sans nom, et comme Salomon arrivé au faite de la puissance et de la gloire, elle dira : « Tout est vanité et affliction d'esprit'. »

Celle-ci est grande, généreuse ; elle habite les

i. Eccli., I, 14.

hautes régions ; elle veut se donner, mais elle veut aussi recevoir ; elle a mis sa félicité dans les affections qui l'entourent et elle leur demande de réjouir et d'illuminer sa vie. Mais l'indifférence la désole, les séparations et l'absence la torturent, la mort a brisé les liens qui lui étaient si doux et éteint ses plus chères espérances. Cette épouse, cette mère, elle voit sa maison vide, son foyer dévasté et désert comme son cœur ; elle est seule dans le silence, la solitude et la nuit. Dieu l'appelle plus haut ; il la veut toute à lui.

Ah ! vous avez désiré les joies de l'esprit, les nobles satisfactions du cœur, du travail et de l'étude, et Dieu a enfermé votre vie dans le cercle étroit des devoirs les plus vulgaires. Il a mis autour de vous des âmes qui ne partagent ni vos pensées, ni vos aspirations. Vous auriez accepté plus volontiers de grandes épreuves et vous vous seriez relevée sous le coup de foudre du malheur. Mais non, la souffrance est venue à vous dans

l'intimité de votre cœur, pénétrant toute votre vie, vous broyant dans l'obscurité par un martyre de tous les jours et de tous les instants.

Mais une fois encore, dans ce martyre, si vous êtes résignées et vaillantes^ quelle source intarissable de grâces, quel trésor de mérites, quelles merveilleuses transfigurations !

Révélations, puissance, transfigurations, ce n'est point tout encore ; nous touchons à de plus hauts et de plus consolants mystères.

Toutes les vérités que nous avons méditées jusqu'à présent le démontrent, la douleur a ses félicités. Elle est une révélation, et la révélation donne à l'homme la félicité de l'intelligence qui a soif de vérité et de lumière. Comment, en effet, le bonheur ne viendrait-il pas de cette révélation de la grandeur de l'homme, de la bonté de Dieu, de

la divinité de l'Evangile, de cette espérance toujours grandissante du repos et de la récompense de la patrie ?

La souffrance nous donne le bonheur en nous préservant des chutes qui désolent nos consciences, des fautes qui les déshonorent, en bannissant le remord par la puissance de l'expiation. Elle purifie, elle rachète, elle sauve les âmes qui nous sont chères. Enfin le bonheur est incontestablement dans les grandes et merveilleuses transfigurations que je viens de décrire.

Mais il y a mieux que tout cela, et sans doute en ce moment votre pensée et votre cœur devancent ma parole. Oui, il y a un bonheur dans la souffrance et il n'en est pas une seule d'entre vous qui n'ait désiré ce bonheur, que dis-je, qui n'ait souffert et pleuré avec joie. Ah ! quand vous avez voulu disputer une âme à l'erreur et au mal. une vie à la maladie et ù la mort, n'avez -vous pas veillé, prié, pleuré et souffert avec joie ? N'avez-

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VOUS pas mis dans ce dévouement votre intelligence, votre cœur, vos espérances, et cette immolation ne vous a-t-elle pas apporté le bonheur ? Que dis-je ! plus vous avez souffert, plus vous avez été heureuses, et un jour peut-être vous avez demandé qu'on vous laissât vous donner dans la souffrance, dans l'immolation comme on ne demande pas les joies les plus enivrantes de cette terre.

Puis quand, à force de courage, de dévouement, vous avez arraché cette âme à lenfer, cette vie à la maladie et à la mort, quand épuisées, brisées, vous avez obtenu la victoire, qui pourra exprimer votre bonheur ? Alors vous êtes allées jusqu'à regretter de n'avoir point assez souffert, de ne vous être point données sans réserve, et pourtant le souvenir de ces sacrifices si généreusement acceptés sera jusqu'à votre dernière heure, votre plus doux et votre plus précieux souvenir.

Que serait-ce si vous souffriez ainsi, non seu-

lement sous l'impulsion généreuse de votre nature, mais avec Jésus-Christ et pour Jésus-Christ, si sa pensée, si son amour soutenait, sanctifiait, divinisait toutes les épreuves de votre vie, toutes les inspirations de votre dévouement ? Oui, il y a dans la douleur la félicité de l'amour de Jésus- Christ.

Lorsque dans vos souffrances, vous avez rencontré une âme sympathique qui a compris votre âme et a pénétré jusqu'aux replis les plus intimes de votre cœur, quand vous avez été consolées par les témoignages d'une sincère affection ou d'une ardente reconnaissance, est-ce que vous n'avez pas été heureuses ? Ah ! je ne dis point assez, est-ce que vous n'avez pas quelquefois désiré souffrir pour être ainsi consolées et pour être aimées davantage ? Que sera-ce, Mesdames, de l'amour et de la reconnaissance de Jésus-Christ lui-même ? Il se donnera à vous dans les clartés de sa parole, dans les ardeurs de son amour, dans

la réalité de sa chair vivante immolée pour vous, dans les familiarités du Cénacle et dans les splendeurs du Thabor.

Mais il est une douleur qui résume toutes les douleurs humaines, une douleur, châtiment terrible de l'humanité tombée et qui lui arrache des accents de désespoir, une douleur qui rassemble en elle les tortures du corps, les angoisses et les déchirements de l'âme. Vous l'avez nommée, c'est la mort. La mort ! comme elle est cruelle, inexorable ! Elle détruit en quelques instants la beauté, la santé, la vie. A son approche, ce visage a pâli, cette tête s'est affaissée, ce regard éteint vous cherche et ne vous reconnaît plus, ce front s'est glacé, ces mains se sont refroidies sous vos étreintes, le cœur déjà ne bat plus : vous parlez et vous n'êtes plus entendues ; l'âme est retournée vers Dieu et vous n'avez sous vos regards qu'un cadavre livide, défiguré. Ce cadavre va être déposé dans un cercueil que la froide terre

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recouvrira bientôt. Ah ! la mort, vous l'avez vue, qui est-ce qui ne l'a pas vue ?

Et pourtant, Mesdames, dans cette douleur suprême, dans cette séparation déchirante, dans cette destruction, dans cet anéantissement, il y a une félicité. « Si la mort est le chef-d'œuvre de la justice de Dieu, a dit Lacordaire, elle ne l'est pas moins de son amour. »

La mort est la grande révélation des destinées de l'àme captive ici-bas dans une prison de boue, une révélation des affections saintes qui subsistent, qui s'élèvent par delà le temps et le tombeau, une révélation de Dieu qui nous attend et qu'elle nous fera apparaître, non plus dans le miroir imparfait des créatures, à travers les ombres de la foi, mais dans le face à face des éternelles visions. Elle est une révélation de la divinité de l'Evangile. Sur le bord de la tombe, en présence de cette inanité de la richesse, de la gloire, de la vie présente, les ténèbres de l'incrédulité se dissipent

comme à l'aurore d'un jour qui n'aura pas de déclin. Elle est la grande révélation de la vraie patrie où nous retrouvons pour jamais tous ceux que nous avons perdus.

La mort est une admirable puissance de préservation. « Dans toutes vos œuvres, dit l'Esprit- Saint, souvenez-vous de vos fins dernières et vous ne pécherez pas ^ ». Terrible châtiment du péché, quand elle est acceptée avec résignation et avec amour, elle peut expier tous les égarements et racheter une vie entière. Elle est la dernière ressource des causes qui paraissent perdues, la puissance rédemptrice des âmes et des nations ; merveilleux instrument de la miséricorde et de la justice, elle a sauvé le monde au Calvaire.

La mort vraiment chrétienne est la complète transfiguration de l'âme qui, libre enfin des entraves du corps, ira de clartés en clartés et

i. Eccli., VII, 40.

d'ardeurs en ardeurs dans les ravissements de l'amour divin. Le corps lui-même un jour sera transfiguré ; à la voix de Dieu, la poussière informe qui n'a plus de nom se ranimera et se transformera en un corps glorieux, impassible, immortel.

La mort a enfin sa félicité parcequ'elle est le suprême témoignage de l'amour. J'en appelle encore à vous, Mesdames ; une fois au moins dans votre vie vous avez dit : Mon Dieu, donnez-moi cette vie, donnez-moi cette âme pour vous les donner à vous-même, et prenez mes joies, prenez ma vie, car la mort, à ce prix, est la suprême félicité.

Mais sur ces hauteurs où nous sommes parvenus, je rencontre pour soutenir ma pensée qui se déconcerte et ma parole qui hésite dans l'impuissance, l'enseignement et l'exemple de l'adorable Maître. Jésus-Christ a dit : « Il n'y a pas de plus grand témoignage d'amour que de donner sa vie pour ceux que l'on aime^ » La Pâque de son

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