Eccl., XXXIV
lui-même, car c'est la douleur qui lui révèle sa vraie grandeur.
L'homme qui n'a pas souffert est esclave de l'égoïsme, ce résumé et ce principe de toutes les abjections de la nature humaine. Il se cherche et b'aime lui-môme, lui seul, lui toujours. Demandez un sacrifice, parlez de dévouement, il ne vous comprend pas ! Là. pourtant, est la vraie grandeur de l'homme, parce qu'elle est dans le cœur. C'est du cœur que jaillissent les'grandes inspirations, les fortes, les grandes pensées, les actions nobles et héroïques, et je dirai avec Lacordaire: « S'il fallait adorer quelque chose d'humain, j'aimerais mieux adorer la poussière du cœur que la poussière du génie. »
Notre grandeur est dans la vérité possédée, servie avec énergie, défendue contre tous les périls et dans toutes les luttes. L'homme qui n'a pas souffert, que le sacrifice n'a pas élevé et transformé, sacrifiera la vérité en présence de la
moindre épreuve, il ne saura ni la servir, ni la défendre, La grandeur de l'homme, c'est l'auréole de la justice sur son front, c'est la fidélité à tous les droits sacrés. Mais celui qui n'a pas soufïert, qui n'a jamais médité sur les luttes de la justice ici-bas, trahira, en présence du plaisir ou pour les rêves de l'ambition, toutes les causes sacrées. Un jour ou l'autre, il sera la lâche victime de la peur que Donoso Cortès mourant appelait « la pire et perpétuelle complice de tous les crimes. »
Notre grandeur est dans le dévouement. Mais celui qui n'a pas soufïert ne connaît même pas le dévouement. Si je n'ai pas soufïert. que me parlezvous de vérité, de justice, d'immolation ? Je ne vous comprends pas. Vos paroles appartiennent à une langue inconnue qui frappe en vain mon oreille parce que la souffrance, les blessures cruelles n'ont pas ouvert les portes de mon cœur. Mais si j'ai souffert,si j'ai pleuré, ah ! dites-moi qu'un peu d'atïection sincère et ûdèle vaut mieux que tous les succès
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et que toutes les gloires. Dites-moi que jepourrai, au prix de mille épreuves, de mille sacrifices, consoler une âme désolée, lui donner la paix, la force et la joie. Ne me parlez pas des applaudissements Souvent mensongers, des triomphes qui ne disent rien au cœur, des succès qui n'ont qu'un jour, ne me parlez pas de la morale avilissante de l'intérêt. Dites-moi que. soldat obscur delà vérité et delà justice dans les combats de Dieu, je dois aller là, souffrir et mourir ignoré, et, s'il le faut, méconnu, oublié même des âmes que j'aurai consolées et sauvées. Ah! je vous entends par toutes les aspirations de mon âme, par toutes les blessures de mon cœur. Je sais que la souffrance librement acceptée est la suprême grandeur de l'homme, je le sais, je le sens et je le vois ; je tombe à genoux et je bénis Dieu de cette révélation de la douleur. La douleur est la grande révélation de Dieu. Voyez cette femme mondaine : elle ne connaît pas Dieu, elle ne saurait l'aimer. Est-ce que la lumière
pourtant lui a manqué ? La lumière, elle a illuminé son berceau, elle l'a poursuivie dans les grâces insignes de son adolescence, dans les exemples d'une famille chrétienne, dans les enseignements de la sainte Eglise. Dieu lui a parlé dans les beautés sereines des nuits et dans les splendeurs du jour. dans le soleil qui monte à l'horizon ou qui se couche comme un roi dans sa gloire, dans le cèdre de la montagne et dans la fleur des champs. Dieu lui a parlé par les traditions de ses ancêtres, par la piété de sa mère. Il lui a parlé, elle ne le niera pas, par la vanité de ses joies, par le vide de son âme, par les déceptions de sa vie, par les œuvres, les combats et les triomphes de son Eglise, par les parfums divins de la charité catholique. Dieu lui a parlé, et pourtant elle ne le connaît pas. Ah ! ce n'est pas l'intelligence qu'il faut éclairer ici, c'est le cœur qui résiste. Il est captif, aveuglé, séduit. Qui donc en triomphera? La raison et la démonstration ? Depuis longtemps elle les repousse. L'élo-
quence V Mais l'éloquence, la parole la plus émouvante peuvent-elles lutter contre les séductions des joies mondaines, contre l'enivrement des plaisirs et des fêtes, contre ce concert des flatteries qui égarent et ces succès qui donnent le vertige ?
Ah ! vous avez tout oublié, tout repoussé, vous avez méprisé toutes les sollicitations de la tendresse de Jésus-Christ. Il vous humiliera, il vous brisera dans la douleur, pour vous relever dans la miséricorde et dans l'amour.
Un jour, c'était le jour de Dieu, de son amour méconnu, de sa miséricorde obstinée qui vous poursuivait encore, un jour, au lendemain d'un de vos triomphes, que sais-je ? au soir d'une fête, votre pied s'est heurté contre une tombe, votre regard encore ébloui des séductions de vos assemblées brillantes, a vu les angoisses et les affres de l'agonie. Votre oreille a entendu le râle de la mort. Ce berceau qui contenait toutes vos espérances, ce berceau allait devenir un cercueil. Votre cœur
brisé s'est ouvert à la lumière qui vous apparaissait à travers les ombres de la mort, et vous avez poussé vers Dieu le cri tout-puissant et irrésistible de votre cœur. Vous avez compris que Dieu vous frappait parce que vous l'aviez oublié et méconnu, et votre regard alors s'est tourné pour jamais vers le ciel où vous attend votre enfant.
Voyez cet homme : il a longtemps repoussé et maudit le Dieu de son enfance, le Dieu de sa mère. Dans le fond de son âme, parfois des lueurs apparaissent et elles l'importunent, la voix du remords se fait entendre et lui impose silence. Il est entraîné, il est faible ; les accusations contre la vérité, contre la religion, le troublent. Il est incapable de briser le double esclavage du respect humain et de ses passions. Mais un jour le malheur l'a couché et broyé contre terre ; les clartés de la vérité descendent plus rayonnantes sur son front incliné et sur ses cheveux blanchis. Il se sent malheureux, il est seul : le doute est dans son intelligence, le vide
est dans son cœur. Il pense à ceux qu'il a perdus, à ceux qu'il a aimés. Il veut les revoir, dans la paix et dans l'union éternelles ; il prie, il avoue ses fautes, il est inondé de lumière et de joie. Il a eu les révélations de la douleur.
A ! mesdames, cette révélation de la douleur, nous l'admirons bien souvent dans les travaux de notre ministère. Une âme n'a connu que les épreuves légères, passagères, qui laissent à peine un souvenir. Entraînée par les plaisirs, hésitante entre les sollicitations de la grâce et les séductions du monde, elle vient à nous dans ce tribunal où nous consolons et où nous pardonnons au nom de Dieu. Sur cette femme, chrétienne, il est vrai, par les grandes qualités de son cœur, par les aspirations d'une nature élevée, et infidèle pourtant à l'appel de Dieu, nous avons bien peu d'influence. Nous nous efforçons de lui faire connaître la paix qui habite nos sanctuaires et l'immensité de la divine miséricorde,
les joies de se donner toute à Dieu; puis^ quoi qu'il arrive, nous attendons et nous espérons toujours.
Mais la voici ; elle nous revient, ses vêtements brillants ont été remplacés par des vêtements de deuil, le malheur Ta touchée dans ses affections les plus profondes. Elle est seule dans des luttes intimes qu'elle voudrait cacher à tous les regards. Tous ses rêves se sont évanouis, ses dernières illusions s'en vont devant son reo-ard désolé. Elle a souffert, elle a pleuré, elle demande une consolation et une espérance. Ah ! alors, pour peu que nous ayons, non pas la science, non pas l'éloquence, ou quelques ardeurs de l'âme des Saints, pour peu que nous ayons une lueur de foi, et dans le cœur un sentiment de pitié, une étincelle de la charité de Jésus-Christ, pour peu que nous ayons rintelliarence de notre ministère, de notre grande vocation, nous pouvons tout. Cette âme sera à la vertu pour toujours ; le sacrement de Pénitence
18 PREMIÈRE CONFliRENCE
lui est apparu tel qu'il est, une source divine de consolation, de miséricorde, de pardon. Comme saint Paul terrassé, elle dira à Jésus-Christ : « Seigneur, que voulez-vous queje fasse ? ' » Elle fera tout ce que Dieu voudra. Elle a tout vu, tout compris, parce qu'elle a eu lu révélation de la douleur.
Il est encore une autre révélation de Dieu qui est en votre pouvoir et qui convient à toutes les âmes.
Pour tous, même pour les Saints, il est des jours de faiblesse, de défaillance, presque de désespoir. La parole la plus émue s'arrête devant la glace de votre cœur, les efforts les plus généreux ne peuvent, même un seul instant, vous soulever de terre ; la prière n'a plus de joie, les exhortations les plus éloquentes n'ont plus de charme ou plus d'influence ; les familiarités divines de l'Eucharistie ne vous touchent plus. Tout est sombre