Is., LUI
CINQUIÈME CONFÉnENCE 139
Pour Marie , Mesdames , quelle nuit que celle qui précéda ce dernier jour ! Elle assiste de loin, par la pensée et dans les angoisses de son cœur, aux épreuves du jardin des Oliviers. Comme la mère de l'adorable Sauveur se fût approchée pour le soutenir dans ses bras ! Avec quelle tendresse elle eût essuyé sur son front les sueurs de l'agonie ! Avec quelle ardeur elle eût pris sa part du calice que la main du Père céleste présentait à son Fils ! Comme elle l'eût mieux que l'Ange fortifié par de douces paroles ! Mais aucune de ces consolations ne lui fut accordée.
Son cœur suit encore l'adorable Maître au milieu des soldats, dans le prétoire ; elle sait les outrages dont il est accablé, elle connaît l'horrible supplice qu'il veut subir. Elle frémit quand elle songe que la chair sacrée de son fils vole en lambeaux sous les coups des bourreaux impitoyables. Puis elle le voit sur la route du Calvaire, pâle,
défiguré, sanglant, entraîné par cette foule ivre de rage. Elle entend les blasphèmes et les malédictions ; son fils chancelle sous la croix qui brise ses membres déjà meurtris, il tombe le visage contre terre, il se relève pour retomber encore, peut-être aux pieds de sa mère.
La présence de Marie fut pour Jésus une de ses plus cruelles douleurs ; mais elle devait prendre une part complète à cette grande immolation, et à son cœur uni au Cœur de Jésus, aucune angoisse ne devait être épargnée.
Elle suit maintenant son fils au milieu des bourreaux; elle marche sur les traces du sang divin répandu le long de la voie douloureuse, et malgré toutes ses tortures inénarrables, elle arrive au sommet du Calvaire.
File est là debout, muette, immobile, tandis que des mains sacrilèges arrachent les vêtements collés sur le corps de Jésus. Les plaies s'ouvrent de nouveau, le sang s'échappe à flots, le supplice
de la flagellation se renouvelle et le Sauveur est étendu sur la croix. Ah ! ce n'est plus seulement la crèche de Bethléem ou le pauvre berceau de Nazareth, c'est le bois infâme du supplice. L'œuvre du crucifiement commence : le marteau frappe et frappe encore, les clous pénètrent dans les mains et dans les pieds à travers les nerfs qui se rompent et les os qui se brisent. La croix s'élève, emportant avec elle le Sauveur suspendu à ses bras ; elle se rapproche du trou qui lui est préparé et dans lequel elle retombe par un bond violent qui disloque les os de la victime.
Marie a tout vu, tout entendu: rien ne lui a échappé. Les Pharisiens jettent au Sauveur mourant une dernière injure : « 0 toi, disent-ils, qui détruis le temple et le rebâtis en trois jours, descends de la croix et nous croirons en toi * » : les bourreaux se partagent ses vêtements. Marie
l.Matth., XXVII, 40.
entend les dernières paroles de Jésus, elle nous accepte pour ses enfants dans la personne du disciple bien-aîmé ; le divin Maître fait entendre le dernier accent de sa mission accomplie, il baisse la tête et il expire. Le voile du temple se déchire, la nature entière s'émeut, le soleil s'obscurcit, les rochers se fendent, les bourreaux fuient en se frappant la poitrine. Marie est toujours debout, dans l'attitude du sacrificateur, sur les sommets suprêmes de la douleur, dans l'océan sans limites de ses angoisses.
Elle reçoit Jésus-Christ dans ses bras, comme autrefois à Bethléem. Mais quel changement et quels souvenirs déchirants pour cette mère désolée ! Elle soutient cette tête pâle et glacée et resplendissante d'une beauté plus divine encore dans les ombres de la mort ; elle baise dans l'amour et l'adoration les mains percées et les pieds sanglants de son fils et de son Dieu.
Cette consolation ne lui est pas accordée
longtemps ; elle dépose le corps inanimé de Jésus dans le tombeau ; elle lui donne un dernier regard, puis la pierre retombe sur l'ouverture du sépulcre. Quelle solitude pour le cœur de Marie après ces derniers adieux et cette séparation déchirante ! Quel retour désolé sur le chemin que Jésus-Christ vient de parcourir et qu'il a marqué de son sang !
Mais je voudrais, Mesdames, vous faire saisir les caractères réservés, incomparables de la douleur de Marie et qui en font une douleur qui dépasse toute douleur humaine.
Il y a dans le cœur de Marie une double source de tortures et d'angoisses : la sainteté et la maternité.
L'ingratitude des hommes, les outrages infligés au Dieu qu'ils aimaient ont désolé le cœur des Saints et leur ont fait subir un cruel martyre. Dans l'élan de leur amour, ils ont offert à Jésus- Christ pour le consoler les ardeurs de leurs
prières, l'abondance de leurs larmes, la perfection de leurs vertus, rhéroisme de leurs mortifications sanglantes. Pour quelques-uns, cette douleur a brisé leur corps et abrégé leur vie.
Mais Marie est la reine des Saints, la créature qui a été la plus unie à Notre Seigneur Jésus- Christ et qui l'a le plus aimé, qui a le mieux compris sa bonté infinie pour les hommes, et les perfidies de leur ingratitude. Et de plus, elle est mère, et quelle mère ! Réunissez par la pensée les plus exquises délicatesses de la tendresse virginale, tout ce qu'il peut y avoir de plus profond et de plus élevé dans une âme, chef-d'œuvre de la puissance divine, toutes les ardeurs de l'amour de la mère la plus parfaite pour un fils dont la beauté ravit les élus dans le ciel, vous n'aurez encore rien compris à l'amour maternel de Marie.
Dieu mesure la douleur à notre faiblesse; il la verse goutte à goutte dans notre cœur comme
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dans un vase fragile. Au milieu de nos plus cruelles épreuves, nous avons des intervalles de calme et d'espérance. Ici, c'est une douleur sans interruption, sans trêve, un torrent qui ne s'arrête jamais. Il n'y a, dans cette vie, ni un jour serein, ni une heure de paix. Ah ! je dis mal : les douleurs, les craintes, les angoisses déchirent le cœur de Marie, toutes à la fois, toujours et partout.
Dieu, Mesdames, nous épargne la prévision de nos malheurs. Cette prévision fut donnée à Marie, avec une certitude absolue, a l'heure même où elle accepta la maternité divine. Dès lors, une fois encore, elle a tout prévu, tout souffert, tout à la fois, chaque jour et à chaque instant.
Vous avez lu, sans doute, le récit des derniers jours de Louis XVII, vous avez suivi, dans la beauté si simple et si émouvante de ce récit, les tortures infligées à cet enfant, les raffinements de la cruauté acharnée sur cette douce et innocente victime.
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Vous êtes-vous demandé quelle aurait été la douleur de Marie-Antoinette si elle avait assisté à ce martyre, si elle avait entendu les injures de l'ignoble geôlier, si elle avait vu son enfant trembler sous une main brutale, si elle l'avait vu malade, affaibli, défiguré, éperdu de terreur au milieu des ténèbres ou ne voyant autour de lui que des visages terribles, n'entendant que des menaces ou des cris de mort ? Ah ! sans doute, la reine se fût levée dans sa majesté et la mère eut poussé un de ces cris qui font reculer les bourreaux. Vous êtes-vous demandé ce qu'eut été cette douleur si ces désolantes visions avaient apparu à Marie-Antoinette depuis le jour où elle mit le pied sur la terre de France pour ceindre la couronne de Saint-Louis et si elles l'avaient poursuivie sans cesse au milieu des fêtes de Versailles ?
Cependant, il en fut ainsi de Marie. Ce qui fait la joie de toutes les mères devint pour elle
une torture. Quand Jésus tournait vers elle ses bras, elle les voyait étendus et fixés sur la croix ; quand la tête de Jésus reposait sur sa poitrine, elle la contemplait couronnée d'épines : quand ses pieds essayaient leurs premiers pas, il lui semblait qu'ils marchaient déjà au supplice du Calvaire, et sur le visasre de son fils et de son Dieu elle vovait la pâleur de l'agonie et de la mort.
La douleur de Marie fut enfin sans espérances et sans illusions. Ah ! Tespérance, l'illusion, quand on aime beaucoup, on les garde longtemps. Quelques-unes d'entre vous ont passé de longs jours et des nuits d'insomnie près de leur enfant qui allait mourir. C'est en vain que la maladie suivait sa marche fatale, que visiblement la vie s'éteignait jieu à peu, qu'autour de vous tout espoir était perdu, que l'impuissance de trouver pour vous une parole de consolation était une révélation terrible, vous ne vouliez pas croire à la mort de votre enfant, vous espériez toujours, vous
demandiez encore une dernière espérance au dernier battement de son cœur. Quand enfin la réalité déchirante s'est imposée à vous, quelle a été l'immensité de votre douleur !
Que serait-ce si vous n'aviez pu prodiguer vos soins à votre enfanttorturé par la maladie, expirant sous vos regards, et si des mains brutales et sans pitié vous avaient éloignée de lui, si vous l'aviez vu mourir sans consolations et sans secours ! Ah ! nous l'oublions trop, il en fut ainsi de Marie ; elle n'a pu secourir son fils, elle n'a pu ni faire un mouvement, ni prononcer une parole ; elle était muette, immobile : « Stabat Mater dolorosa ». Nous l'oublions trop, elle a subi, non seulement aux jours de la Passion, mais pendant trente-trois ans, cette douleur que nulle douleur n'égalera jamais.
Mais il est temps, Mesdames, de vous faire entendre des paroles do joie et de contempler
Marie dans les consolations et les récompenses accordées à ses douleurs.
Marie a été consolée et récompensée par une triple et admirable puissance, et d'abord par une puissance d'intercession. L'Eglise appelle cette puissance une « Toute -puissance suppliante, umnipotentia supplex ». parce que la prière de Marie a une efficacité sans limites. Elle obtient tous les trésors de la^grâce, elle les répand sans cesse sur tous ceux qui l'invoquent ; Dieu ne peut opposer le moindre refus à ses supplications. Elle conserve dans la gloire du ciel Tautorité qu'elle avait dans les épreuves de la terre. Jésus-Ghrist vainqueur et triomphant est toujours son fils, et s'il fait, selon sa promesse. « la volonté de ceux qui le craignent * », s'il entend toujours la prière des Anges et des Saints, que n'accordera-t-il point à la prière de sa mère ? Aussi jamais l'accent