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LES CARACTERES DE LA BEATITUDE CELESTE

La béatitude céleste est inégale ; c'est l'enseignement manifeste de nos Livres saints. « Il y a. dit le Sauveur, plusieurs demeures dans la maison de mon Père » (3), et saint Paul : « Autre est la clarté du soleil, autre la clarté de la lune, autre la clarté des étoiles. Une étoile

(1) s. Thomas, Su pplem., q. XCIV, art. L

{2) Tout ce parajjraphe sur les chants du ciel est emprunté au discours que nous avons prononcé pour la bénédiction des orgues de l'éfîlise Saint-Louis des Français à Rome, sur la ;}iU!<ique tl(iit>< l'homme et la nature, la musique dans VEgUse catholiijue et ta musique dans le ciel. (\. Discourset Panégyriciuospar Mgr Turinaz, 2 vol. Librairie Et. Drioton, 12, faubourg Stanislas, Nancy.)

^3) Joann., .\1V, 2.

dillère de clarté avec une autre étoile, et il en sera ainsi dans la résurrection des morts » (1). « Il faut que tous nous paraissions devant le tribunal du Christ, dit encore saint Paul, afin que chacun reçoive ce qui est dû aux bonnes ou aux mauvaises actions qu'il aura faites pen dant qu'il était revêtu de son corps » (2). « Chacun recevra sa propre récompense selon son travail » (3). Le Concile de Florence, résumant sur ce point la tradition catholique, a défini cette doctrine.

Toute cette étude sur la vie éternelle, achèvement et couronnement de la vie chrétienne, sur les récompenses accordées aux élus démontre la même vérité. D'ailleurs, si les récompenses du ciel n'étaient pas inégales et proportionnées aux mérites, la sentence de Dieu, qui est (( le juste Juge » et qui a promis « la couronne de justice )), serait inférieure à la justice humaine ; elle serait opposée aux données essentielles de la raison. Saint Jérôme proposait une autre démonstration dans cet éloquent et énergique langage : « S'il n'y a pas de diversité dans les mérites, s'il n'y a pas de différence entre

(I; ICor., \v, 41.

(2) II Cor., V, 10.

(3) I Cor., III, S.

DES GlîANUES COXSor.ATIONS /.j

les vierges et les femmes mariées, si les œuvres les plus légères des vertus et la constance des martyrs sont d'un mérite égal, tout le travail de la vertu sera inutile, tous seront éloignés des efforts de la perfection. Pourquoi les vierges persévèrent elles ? Pourquoi les veuves se consacrent-elles au travail ? Pourquoi les épouses sontelles fidèles ? Livrons-nous tous au péché, et après avoir fait pénitence, nous serons récompensés comme les apôtres ))(!).

Puisque le degré de la béatitude répond au degré de la vie présente, il répond aux actes les plus difficiles de la vertu, aux sacrifices, à la pauvreté, à riiumiliation. à la douleur généreusement acceptés. 0 gloire des humbles ! ô richesse éternelle des pauvres ! ô haillons étincelants ! ù cœurs brisés et broyés dans la soufïrance et inondés des suprêmes joies ! ô merveilleuse réalisation de cette parole : « Les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers » (2) !

Cette inégalité de la béatitude a pour principe le> degrés ditïérents de la vision de Dieu ; et ceux-ci n'olTrent pas plus de difficultés que les différents degrés de clarté

(1) S. Jérôme, Contra Joriniaimw.

(2) Matth., XIX, 30.

avec lesquels les diverses intelligences saisissent, dans la vie présente, la même vérité qui leur est proposée.

L'inégalité de la gloire et de la félicité n'attriste pas les élus des rangs inférieurs. Tous sont dans la soumission la plus parfaite à l'autorité de Dieu ; tous voient dans la lumière divine les motifs de cette diversité des récompenses ; ils ont une connaissance parfaite de leurs mérites et des mérites des autres Bienheureux. Entin, comme nous l'avons déjà dit, le degré de la vision céleste, et, par conséquent, de la béatitude, dépend du degré de la charité. Or, la charité fait aimer les jugements de Dieu ; elle fait que chacun des élus aime tous les autres et se réjouit de leur bonheur et de leur gloire (1).

Aucun progrès, dans le sens exact de ce mot, n'est possible dans la béatitude éternelle, car, nous venons de le démontrer, elle est proportionnée aux mérites, et les mérites ne sont possibles que dans les épreuves de la vie présente. Les élus sont arrivés à leur terme et à un état qui est pour eux définitif. D'ailleurs, tout progrès dans la béatitude exigerait un changement et un progrès dans la vision qui est le principe de cette béatitude ; or,

(1) s. Thomas, 1 p., qucTst. XII, art. 7.

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il u'v a pas de progrès dans la vision, parce que la lumière déjà gloire est accordée dès le premier instant à chacun des élus dans la mesure où il a mérité d'être récom])ensé éternellement. Enfin le progrès suppose nécessairement l'imperfection et comme une succession d'imperfections pour arriver à une imi)erfection moins grande, et la vie éternelle est, dès le principe, pour chacun des élus, le règne de la perfection.

Mais, dira-t on, la vie sans progrès et, par conséquent, sans mouvement, est une vie triste, terne, immobile et comme ensevelie dans l'impuissance. Quelle erreur ! Le mouvement peut exister sans le progrès. Le mouvement, c'est l'action, et au ciel toutes les facultés des âmes sont dans une action incessante et perpétuelle : toujours voii". toujours aimer, toujours jouir. Ou plutôt il n'y a qu'un acte, acte complet, souverain, qui absorbe toutes les puissances de l'âme. La vie du ciel est une vie semblable à celle de Dieu, une vie divine. En Dieu la vie est pleine, complète, intarissable ; elle n'a pas d'actes successifs et elle est un seul acte simple, parfait, éternel, infini.

D'ailleurs, pourquoi chercher, quand tous les désirs sont satisfaits ? Comment aller à un bien plus élevé quand on possède le bien qui renferme tous les biens ? Pourquoi réclamer des dons nouveaux quand la mesure

surabondante des récompenses déborde des âmes qui eu sont remplies ?

Ici-bas, c'est la vie indigente, inquiète, affamée ; Icà-haut, c'est la vie dans sa plénitude et dans ses horizons infinis; ici-bas, l'âme, comme le cerf altéré, s'élance vers la fontaine oîi elle étauche sa soif ; là-haut, elle se plongera dons l'océan des eaux vives qui jaillissent du cœur même de Dieu. Ici-bas, même pour les plus grands Saints, l'extase est passagère et imparfaite ; là-haut, c'est pour tous le ravissement qui absorbe l'âme tout entière et pour jamais. Ici bas, les dons les plus magnifiques ne peuvent remplir tout l'abîme du cœur de l'homme; là-haut, c'est une effusion toujours renouvelée de l'infini dans un bonheur qui se rajeunit éternellement.

Dans le ciel, de la lumière sortie du sein de Dieu naît la vision ; de la vision naît l'amour, et l'amour, par ses ardeurs et ses élans, ramène les âmes au sein de Dieu. Ainsi régnent, dans la patrie éternelle, un flux et un reflux qui ne cessent jamais, ou plutôt un cercle radieux de lumière et de vision, d'amour et de joie, sort de Dieu et revient éternellement à Lui seul.

Un des caractères de la béatitude céleste est la sécurité complète.

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« J'entendis du ciel, dit saint Jean, une voix qui me disait : Ecris : heureux ceux ([ui meurent dans le Seigneur. Désormais, dit l'Esprit, ils se reposeront de leurs travaux, car leurs œuvres les suivront, et Dieu essuiera toutes leurs larmes, et il n'y aura plus ni mort, ni deuil, ni cris, ni douleur, parce que le premier état est tini » (1).

La paix dont jouissent les élus est la paix complète qu'Isaie annonçait ainsi au nom de Dieu : <( Mon peuple sera assis dans la beauté de la paix, et il habitera le tabernacle de la confiance dans un repos complet ))(2).

La béatitude qui n'exclurait pas toute crainte de perdre ce bien suprême, qui en est la source, ne serait plus la béatitude . et la crainte deviendrait un supplice proportionné aux dons et aux joies dont jouissent les élus.

La sécurité vient encore aux élus de l'impossibilité où ils sont de commettre le péché. Cette impossibilité est liée essentiellement à leur béatitude. Dieu, eu etïet, est le bien inlini ; il est contemplé par les élus directement

(1) Apoc, XIV, 13; XXI, 4.

(2)Is., XXXII, 18.

et en lui-même dans la plus vive lumière. La perfection de Dieu renferme à un degré infiniment supérieur tous les biens créés. Comment ces biens, finis et imparfaits, que les élus ne connaissent que d'une façon obscure et incomplète, pourraient-ils les entraîner à abandonner le bien suprême et à se révolter contre lui ? D'ailleurs, le bien infini attire et captive avec une force infinie les âmes des élus, de telle sorte qu'ils ne peuvent résister à la puissance et à l'impétuosité de l'amour qui les saisit (1).

La béatitude céleste, pour qu'elle soit complète, doit être éternelle.

« Je leur donnerai, dit le Sauveur, la vie éternelle, et ils ne périront pas de toute l'éternité, et personne ne les ravira de ma main » (2). « Les justes vivront éternellement et leur récompense est auprès de Dieu » (3).

La béatitude céleste est appelée dans les saintes Écritures (( une couronne de gloire qui ne se flétrira

(1) Becanus, T/ieo!. scJwI. 2 p., tract. 1, cap. 1, quaest. 9. — S. Thomas, 1 p., qiuest. LXII, art. 8 et alibi. — Lessius, de summo linno, lil). II, cap. 2.1.

(2) Joann., .\, 28.

(3) Sap., V, 1G.

jiimais » (1), (( une couronne incorruptible» (2), « un iiéritage éternel » (3), « une i^loire éternelle » (4), « un royaume éternel » (o). Pour le cœur de l'homme qui d'un bond dépasse tous les siècles et épuisetousies temps, le bonlieur ({u'il peut perdre- et qu'il perdra un jour n'est pas le bonheur.

Dira-t-on que les élus ignorent que le bonheur doit linir ? Mais, dans cette hypothèse, il faudrait admettre ([ue Dieu les trompe par les récompenses mêmes qu'il leur accorde, et en faisant de cette erreur une des conditions essentielles de leur béatitude. Mais cette béatitude qui repose sur l'erreur n'est plus le souverain bien. Dieu lui-même n'est plus le souverain bien, et ainsi tout s'écroule avec les propriétés essentielles et la notion même de Dieu.

Dira-t-on que les élus ne songent pas à ce terme de leur bonheur ? Mais ce serait prétendre que dans la lumière de Dieu, dans les révélations et les ardeurs de

(1) I Petr., V, t.

(2) I Cor., I.X, 23.

(3) Hebr., I.X. l.ï.

(4) I Pelr., V, 10.

(5i II Petr., I, 11.

son amour, les élus sont descendus au-dessous des derniers hommes auxquels une pareille préoccupation ne pourrait échapper dans les ombres et les défaillances de la vie présente.

Ne craignons pas que cette vision de Dieu, toujours la même, fatigue les intelligences et que l'amour de Dieu, toujours le même, soit une épreuve pour les cœurs. « Rien, dit à ce sujet le Docteur angélique, rien n'est fastidieux de ce que l'on contemple avec une admiration toujours égale ; car où l'admiration subsiste, là aussi subsiste le désir.

«Or, il est impossible que la divine substance n'excite pas éternellement l'admiration de l'esprit qui la contemple ; car s'il peut la voir, jamais il ne pourra la comprendre » (1).

L'apôtre saint Paul priait pour les fidèles d'Ephèse, (( afin que le Dieu de Notre Seigneur Jésus-Christ, le Père de la gloire, leur donnât l'Esprit de sagesse et de révélation pour le connaître ; qu'il éclairât les yeux de leur cœur pour leur faire comprendre quelle est l'espérance à huiuelle il nous a appelés, et quelles sont les richesses

(1) CoiUra (jcntrs, lib. Il F, c;ip. 02 : lib. IX, cap. 4.

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et la gloire de l'héritage qu'il prépare aux Saints » (1). Oui, cette espérance doit remplir nos cœurs ; elle est la vraie force, elle est la seule consolation dans les combats et les douleurs de cette terre. Nous devons penser au ciel, travailler pour le ciel, mériter le ciel. Que nos âmes soient enflammées du désir de la vie bienheureuse et que nous puissions répéter ces paroles du Roi prophète : « Je me suis réjoui de ce qui m'a été dit : nous irons dans la maison du Seigneur » (2) ! « Mon âme soupire et elle est en défaillance par l'ardeur qui l'entraîne vers les parvis du Seigneur » (3).

Mais tout ce que nous avons dit, tout ce que peut balbutier la parole humaine, tout ce que peut nous révéler ici-bas la parole divine n'est qu'un tableau décoloré et impuissant delà béatitude éternelle. Non. « l'œil de l'homme n'a pas vu, son oreille n'a pas entendu, son cœur ne saurait comprendre ce que Dieu réserve à ceux (jui l'aiment » (4).

(1) Ephes., I, 17, 18.

(2| Ps. CXXI, 1.

(3) Ps. LXXXIII, 3.

(4i I Cor., II, '.).

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