o'i 8go
sent! » II est aussi de la Trompette. Encore une fois, rien n'échappe à la Trompette. Gomme Zampa, elle peut dire :
« Il faut céder à mes lois ; Et comment s'en défendre?...
Une ballade introduit Widor. C'est M"^ Fanny Lépine qui la chante. Ceux-ci du moins sont encore en notre vallée de misère. C'est plus gai; et nos éloges n'ont pas des airs d'oraison funèbre.
Zajic, le nom même dénonce un étranger; ce n'est qu'en Bohême que l'on peut s'appeler ainsi. En effet, c'est de Prague que Zajic nous arrive. Il rend hommage à Bach, témoignant ainsi de $on respect pour les maîtres consacrés; après quoi, il accepte le défi que, dans son perpetuum mobile, Paganini semble avoir jeté aux violonistes de tous les temps .
Dans une sérénade, Ch. Lefebvre a voulu le renfort d'une harpe que caresse M"® Celmer.
Joyeuse échéance, la Mi-Carême revient. Non plus que Paris, la Trompette désormais ne saurait se passer de cet annuel accès de folie. Cette fois encore, les animaux vont réjouir les humains. Mais la fête n'est pas que de musique; la poésie accorde son luth, disons plutôt sa guitare. Inspirés de Lemoine, sinon écrits par lui, ces conseils pratiques, manuel du parfait invité, sont remis en entrant à tous les élus du jour.
Nous abrégeons, ces conseils s'espaçant sur des couplets ici du moins surabondants :
. Vraiment! vous demandez cela!
Vous voulez pénétrer à la
Trompette !
Pour une telle ambition, Il faut une éducation
Complète.
Quand enfin vous êtes admis, Ne présentez que des amis
Intimes.
Sachant rouler un œil hagard Lorsqu'on leur fait voir du grand art
Les cimes.
N'amenez pas — écoutez ça!
Votre concierge, ni sa
Famille, Quand même l'on vous apprendrait Que gentiment pianoterait
Sa fille.
En somme c'est bien composé, Le public est sage, posé.
Pratique.
C'est surtout un monde poli Sorti de l'école Poly-
Technique.
Pas de bébés de moins d'un an, Surtout lorsqu'ils sont en
Nourrice, De crainte que — cela s'est vu — L'accompagnement imprévu Surgisse.
Lorsqu'on écoute du Saint-Saëns, Si vous avez un peu de sens
Vulgaire, Ne dansez pas la redowa, N'emonnez pas : Malbroug s'en va
En guerre!
Si l'apparence a des appas, Ici-bas, l'habit ne fait pas
Le moine.
Ayant ainsi dit doctement, Le maître signa simplement
Lemoine.
De BoisdcfTre n'est pas oublié du moins de ses amis. Il accompagne la berceuse que lui chante sur son alto M. Mas. C'est le même soir que débute à la Trompette, l'admirable cantatrice M""' Jeanne Raunay. Maréchal et Godard ont la chance heureuse d'allier leur pensée, dans un arioso de celui-là, dans le Rêvé de celui-ci, à cette voix si délicieusement prenante et pénétrante.
Pierné confie une sérénade au talent d'un double quatuor; et c'est un succès d'immédiate envolée, car cette sérénade est charmante.
96 i88o'i8go
En route, s'est écrié M. René; et il cueillera, dans son chemin, d'autres mélodies non moins agréables.
M™*" Montigny-Remaury compte parmi les meilleurs amis de la Trompette. Désormsiis^ elle sera dite M'"*' de Serres; et à cette occasion, l'ami suprême a voulu lui adresser ses félicitations et ses vœux. Saint-Saëns donne mieux qu'un objet de vitrine, un caprice-valse pour piano, cadeau en toute convenance d'un pianiste à une pianiste, Leiveding cake; il paraît que cela veut dire, dans la langue de Gœthe, gâteau de noce, La Trompette en a la primeur, au moins d'exécution publique ; et c'est Diémer qui présente à l'épousée cette musicale friandise.
Un pianiste de neuf ans et demi, Hofman de Cracovie, conclut brillamment l'année; et Lemoine, nous faisant sa révérence, nous dit : « à l'année prochaine, sifata volunt ». Le français ne lui suffit pas, non plus que la prose, il faut encore qu'il parle latin et en vers.
\^es fata redoutés l'ont bien voulu, 1887 s'achèvera sur un retour heureux de la Trompette, et 1888 confirme ces favorables présages. Dès lors, le quatuor alterne entre MM. Rémy, Parent, Van Waefelghem, Delsart, et MM. Marsik, Brun, Mas, Loys. Au piano, se succèdent MM. Godowsky, Pierné Ch. René, M*'® Steiger.
La collaboration, dans les choses de théâtre, est le plus souvent d'un recours et d'un secours fâcheux et décevant. Ce n'est pas en ce domaine radieux, mais de jalouse hospitalité, que l'union fait la force. La musique surtout, volontiers ombrageuse, ne s'épanouit, en toutes ses grâces et splendeurs, que dans une âme solitaire. Voici cependant que Lemoine accueille, et non sans la confirmation du succès, un quatuor pour instruments à cordes où se sont associés quatre maîtres Russes : Rinsky-Korsakofif, Liadoff, Borodine, Glazounofî.
Oubliée! c'est le titre d'une mélodie que chante, en toute aisance et extrême habileté, M. Mazalbert. Oublié, l'auteur ne l'est pas encore, bien que son nom déjà s'éloigne par de
jSSo-i<S()o 97
là les ténèbres des existences achevées. Samuel Rousseau ne peut plus prétendre qu'à des sympathies attristées. C'est une ombre errant parmi les ombres.
Vers ce temps, le 6 janvier, pianiste et compositeur, âgé de dix-huit ans à peine, un Russe est venu à Paris, Godowski; et Lemoine Taccueille, bien que Lemoine soit le plus souvent en méfiance contre les virtuoses imberbes et les prodiges printaniers. Il estime que les fleurs hâtives n'enfantent que des fruits verts d'agaçante saveur, si même elles ne se flétrissent avant de fructifier. Mozart, Saint-Saëns, donnant toutefois à ces préventions un éclatant démenti, Lemoine veut bien quelquefois admettre la merveille du talent devançant les années. Reconnaissons que sa prudence n'est que trop bien justifiée presque toujours.
Chemin faisant, Lemoine, comme il est de son habitude, cause avec ces chers Tubicoles que parfois il appelle des salpingistes; Tun et l'autre mots également flatteurs signifient même chose, l'un dérivé du latin, l'autre dérivé du grec.
c Ah! pour Tamour du grec souffrez qu'on vous embrasse! »
Et nous voilà obligés d'embrasser Lemoine, du moins de lui serrer la main, ce qui du reste nous est toujours très agréable.
Il prend, comme jamais, souci de nous plaire, de nous amuser, cet intendant que nous pourrions dire de nos menus plaisirs, si les plaisirs étaient menus qu'il s'ingénie à nous prodiguer. Voilà qu'il songe à nous faire danser; il nous en confie, dans Tun de ses messages, le prestigieux dessein. Il songe à nous dire comme la fourmi railleuse :
M Et bien dansez maintenant! »
Toutefois, en la salle de l'Horticulture dont nous composons les parterres, si les fleurs de la jeunesse et des jolis visages abondent et sourient gentiment, il ne semble pas que Terpsichore prendrait aisément ses libres ébats. Tout au plus
98 i88o-i8go
pourrait-on mener une farandole sur les fauteuils cannés. Ce serait de l'acrobatie plutôt que de la chorégraphie. Lemoine, peut-être à son vif regret, ne sera pas maître de danse; et la Mi -Carême prochaine, celles qui longuement suivront — car c'était pour cette échéance que le bal des Tubicoles ou salpingistes fut projeté — resteront toutes musicales.
La vieille musique a volontiers droit de cité à la Trompette^ sous la réserve que les ans ne l'aient pas ridée et qu'elle garde quelques grâces printanières. Voici que les instruments d'un autre âge ressuscitent de la poussière et reviennent avec la musique, leur mère légitime. Cette rénovation est aussi une innovation. A devenir si vieux on redevient jeune, du moins dans les choses qu'a touchées autrefois le doigt immortel — autant que peut être immortel ce qui est de notre mortalité — du génie dispensateur de pensées bien vivantes. Au reste, une conception musicale ne peut être qu'altérée passant, de l'instrument qui lui fut complice et familier, à quelque instrument nouveau, dès lors pas même pressenti. Nul doute qu'un morceau écrit pour le clavecin et dans l'attente de sa sonorité un peu grêle, même aigrelette, n'est plus le même morceau, dès que l'adopte un instrument dit sans doute par antiphrase piano, car il mène un tout autre tapage que le clavecin.
C'est un jeu, pour les doigts d'agilité merveilleuse que sont ceux de Diémer, après avoir éveillé l'âme profonde d'un piano et ses résonnances souveraines, de caresser les claviers fraternels d'un clavecin, d'agiter les becs de plumes légères qui égratignent les cordes et qui font un peu ressembler le meuble sonore ainsi reprenant sa parole gentille, à quelque volière de grillage doré et fin, où converseraient quelques douzaines d'oiseaux babillards brusquement effarouchés. Ainsi Diémer ressuscite, en son unique personne, Hœndel égrenant une chacone — cet homme colossal à l'occasion sait badiner, — Couperin, Rameau, Daquin, l'un sonnant Le carillon de Cythère, l'autre sonnant Le rappel des oiseaux,
iSSo-icS'go 99
le dernier faisant écho, mais tout autrement, nous Tavons dit, que Saint-Saëns, au coucou, monotone confident des bois, le coucou disant toujours même chose, sans doute parce que ce qu'il pense est toujours la même chose.
Ce même soir Delsart échange son violoncelle pour Tancètre du violoncelle, la viola di gamba. Bach, Marcello, Lulli, étant de la même évocation, voila tout un concert comme M"^* de Pompadour aurait pu en improviser un dans ses petits appartements, un soir où le roi Louis XV aurait daigné ne pas s'ennuyer trop royalement à toute musique qui n'était pas du Devin de village.
Certes, Lemoine avait raison de nous prévenir dès le 28 janvier, nous disant : « Je vous engage à ne pas accepter (( d'invitation pour le samedi 11 février; il est probable « que vous regretteriez particulièrement d'avoir manqué la « nôtre ce jour-là. »
Il y aurait eu, en effet, grand dommage. Sans diminuer
d'aucune façon le mérite de Lemoine ni méconnaître ses >
initiatives, il n'est que juste de rappeler que dès 1869, Bourgault-Ducoudray, lévite d'un culte oublié, retrouvait le clavecin et lui redonnait la parole en un concert public. Ce clavecin, une merveille de l'art, était celui-là même où s'étaient promenées les mains presque royales de la princesse de Lamballe. Lavignac succédait à la virtuose lointaine, et qui, ayant à peine achevé de jouer quelque gavotte, entrait dans la danse meurtrière de la Révolution.
On trouverait, aux annales de la Trompette, le palmarès de tous les pianistes contemporains. Planté seul excepté; mais on sait que Planté est un provincial indéracinable. D'une semaine à l'autre, en cet hiver 1888, nous rencontrons le Belge de Greef, le Russe Paderewsky. Jadis, les alberts étaient des gâteaux secs — Oh! oui, secs et plutôt deux fois qu'une ! — que librement on se partageait aux soirées de la Trompette des premiers jours; maintenant d'Albert est un virtuose, très habile conquérant du piano, et que Lemoine se fait un plaisir d'accueillir. Après lui, surgit
100 1 88o-i 8go
Tchaïkowsky, applaudi et comme virtuose et comme créateur. Non sans complaisance justifiée, Lemoine rappelle qu'à Paris du moins, la Trompette devait la première faire bonne réception à Tchaïkowsky.
On est encore sorti avant la fin. Un sextuor de Brahms n'a pas suffi à conjurer la désertion redoutée. Mais cette fois Lemoine s'est fâché comme jamais; et lui-même, impuissant à enrayer la débâcle, a quitté sa place, prescrit aux musiciens exécutants de se lever et de partir, puisque enfin ils ne devaient plus jouer que devant le vide injurieux d'un public tristement clairsemé. « Eh quoi! dit-il, la salle se vide invariablement quand la séance doit s'achever par une grande œuvre classique, tandis qu'elle reste au complet si l'on attend une fugue sur le motif des Pompiers de Nanterre.., \ y ai eu beau fermer, poursuit-il, autant que possible, notre porte, éviter avec jalousie que le public s'occupe de nos soirées, que les journaux en parlent..., je crains bien que la renommée qu'a prise malgré moi la Trompette, n'ait nui déjà à la qualité moyenne des auditeurs... Il n'y a pas de musicomètre, et l'échelle de la musique commence k Au clair de la lune pour se perdre dans les nuages. »
Eh oui ! en dépit qu'il en ait, la Trompette, sans elle-même sonner sa renommée, entre dans la renommée. C'est flatteur et c'est dangereux. C'est ainsi que les organisateurs de concert et de solennités musicales, moins désintéressés que Lemoine, font quelquefois défense expresse, aux artistes engagés par eux, de se produire à la Trompette. Nous faisons des jaloux. C'est ainsi que Grûnfeld, pianiste de haut renom, doit préférer le Châtelet à la salle de l'Horticulture, alors même que sa venue est annoncée et que Lemoine l'a promise.
Voici cependant que Lemoine devient tout à fait évangélique. Il dit en date du 12 mai 1888 : « Laissez venir à moi les petits enfants! » C'est pour le vendredi suivant, 18. On sait qu'à l'ordinaire, cet ogre grondant, mais non pas dévorant, du reste peu épris de chair fraîche pour son souper,
iSSo'iéfgo loi
dirait volontiers, lui aussi : « Laissez les enfants à leur « mère!... » Et surtout à la maison. Mais le i8 mai la soirée, sans être enfantine, sera de compréhension aisément accessible. Dès lors, pas de Brahms redouté des petits, voire même de quelques-uns parmi les grands, pas de 14° quatuor de Beethoven dont quelques-uns s'inquiètent. Weber, Pierné si complaisant à Fenfance, le futur si joli prêcheur d'une croisade innocente entre toutes, Hayot, Garât, sont des compositeurs d'accès facile. M. Diaz de Soria, fameux dans tous les salons de France, poussera la condescendance jusqu'à chanter Pauvre Jacques! romance un peu lointaine et quelque peu fanée. Mais un orchestre inattendu terminera la fête. Au piano, aux violons obligés, vont s'adjoindre une partie de premier mirliton où rivalisent M. Taffanel, M"^^Meyer, M"'* Bernardi, une partie de second mirliton tenue par MM. Mousset et Griset, une partie de troisième mirliton où voisinent MM. Gauthier- Villars et Choisnel. Un autre Gauthier-Villars, Henri, souffle à pleines joues dans une trompette, M. A. Durand jongle avec un triangle; M. Delsart bat du tambour presque aussi bien qu'il joue du violoncelle. Volontiers grave à son ordinaire, Leborne est à la crécelle; et c'est à coup de sifflet que d'Indy, capellmeister inattendu, au reste bon diable et de verve endiablée, conduit le bal, déchaîne, sur une ouverture, ou plutôt muq fermeture, de Méhul, le charivari des adieux.
Les amitiés demeurent volontiers fidèles à Lemoine. Il en a recueilli de nombreuses en la fuite changeante des jours; mais celles-là, les plus rares, aussi les plus douces, qui remontent aux printemps désormais abolis, gardent aussi de cette origine, comme un parfum printanier. Le tu familier les exprime et les accompagne. C'est si gentil de se parler entre hommes, voire entre vieillards déjà commençants, comme on se parlait en jaquette, en pantalon court, On se retrouve jeune, même enfant, rien que dans une rencontre toujours désirée et l'échange d'un joyeux bonjour.
Entre ses plus lointains amis, Lemoine compte Silvain,
I02 1 88o-i 8go
acteur tragique, et qui de feu le théâtre Ballande, s'est dignement haussé à la maison de Molière. Silvain, à sa manière qui est excellente, vient à la soirée de réouverture, souhaiter heureuse année à la Trompette, La Trompette n'est pas coutumière d'accepter quoi que ce soit qui n'est pas de la musique. Elle accueille cependant Victor Hugo et son confident superbe.
L'œil était dans la tombe et regardait Gain.
C'est de la musique aussi que des vers de cette envolée. Mais la Trompette — et son empire lui suffit amplement — dès la semaine suivante, revient à ses premières et ses seules amours.
Au quatuor, siègent Marsick, Brun, Laforge, Loys.
Xavier Leroux est désormais en place brillante parmi les compositeurs contemporains et travaillant pour nous. Le 1 1 janvier 1889, une mélodie, le Nil, que chante M™' Leroux- Ribeyre, lui donne droit d'entrée à la Trompette. A huitaine, Bellenot débute. C'est Auguez qui interprète trois mélodies de lui. Il n'est que juste de signaler au passage ces apparitions successives; et alentour de ces noms désormais grandis ou du moins mieux connus, il nous semble que le rappel est curieux de ces modestes tentatives. Ainsi nous jugeons mieux du chemin parcouru; et comme jamais, nous pouvons apprécier combien l'hospitalité, difficile à obtenir de la Trompette, fut quelquefois providentielle. Au reste, ce ne sont là que des enjolivements du programme. Aux maîtres consacrés revient toujours le privilège suprême de fournir — que l'on nous passe cette expression vulgaire! — le plat du jour. Beethoven ou Schumann, Mendelssohn ou Mozart, quelque autre à peine moins grand, sont toujours de la fête.
Boëllmann n'est plus; mais il fut à la Trompette, qx l'exquis Warmbrodt interprétait ses mélodies.
Voici Ch. de Bériot au piano; et c'est aussi un septuor, avec trompette obligée, qu'il accompagne et qu'il fait applaudir.
i8So-iSgo io3
Lcmoine n'est pas breton pour rien; de sa Bretagne, O terre de granit recouverte de chênes!
comme chante Brizeux, il a hérité rentêtemcnt. Nous avons déjà dit qu'il avait songé à faire danser les Tubicoles des deux se.Ves; et le pl-ébiscite par lui ouvert, avait recueilli 422 oui. Il paraît qu'il en fallait six cents, avec souscription correspondante, pour assurer les frais. Terpsichore n'aura donc pas sa journée, n'ayant pu recruter des partisans assez nombreux.
La danse n'est pas ce que j'aime...
Ainsi fredonne une ariette de Grétry qui trouve de l'écho à la Trompette. Malheureux, ou plutôt heureux Lemoine! cet échec lui devient une sorte de soulagement. A mesurer les choses de près, il avoue qu'il prenait peur. Peut-être entrevoyait-il la nécessité de conduire le cotillon lui-même. « C'est « fini! C'est manqué! s'écrie-t-il; c'est moi qui ai presque « envie de danser! Amen! »
La soirée du 16 mars 1889 i^'^st que de modernes. Seuls y figurent C. Franck, Pugno, M"^ Jaëll, Widor, Pierné. Six pianistes de sexe varié se succèdent au piano, dont une nouvelle venue, M*'® Clara Janizewska.
Voici arrivé le tour de l'un des frères Hillemacher, P.-L dont la femme interprète les mélodies.
Sans être d'humeur aristocratique, loin de là, Lemoine préfère l'art délicat, élevé, savant; et l'on ne saurait dire qu'il soit complaisant aux gazouillements un peu naïfs où s'épanche l'âme populaire. Un dévot du quatuor à cordes ne saurait être un fervent bien curieux de la mélodie populaire. On n'a jamais vu dresser des pupitres dans un pré le jour où l'on fait les foins; et le ménétrier du cabaret est le seul virtuose instrumentiste dont l'homme champêtre, nous ne disons pas l'homme des champs. — Lemoine en ferait un calembour trop facile — se réjouit et s'extasie. Mais un soir de petite débauche démocratique, la Trompette se per-
104 i88o-i 8go
met cette fête villageoise. C'est ainsi que dans La fête du village voisin, un très joli badinage de Boïeldieu, on voit de nobles dames jouer à la paysanne et déserter leur salon pour folâtrer sur Pherbette.
Ainsi Tiersot, bon moissonneur de mélodies rustiques, est donc venu à la Trompette ce jeudi carnavalesque du 28 mars 1889. Il amène avec lui des citadins devenus, pour une heure, rustiques à souhait. Les soli seront repris en chœur, car c'est le propre du populaire d'aimer à répéter toutes choses dans le tapage de toutes les voix, sans doute pour affirmer ainsi que tous ont bien entendu ce qu'un seul tout d'abord a chanté. M'^^^ Duvernoy-Viardot, Montaigu-Montibert, M. Hettich, semblent avoir chaussé des sabots pour l'occasion ; et Tiersot, meneur du branle et champêtre capellmeister, fait égrener les innombrables couplets de La bergère aux champs^ de La complainte de Jean Renaud, du Rossignol messager, tout spécialement cher à sa tendresse, car cela vient du pays Bressan, et la Bresse fut maternelle à Tiersot.
On se quitte enfin sur une marche funèbre que Périlhou a composée sur les motifs principaux de la Mère Angot, nous dit Lemoine. Il devrait dire M"'^ Angot; mais lui-même, en ces jours d'équipée, oublie le respect. M"^^ Angot ne lui en impose plus d'aucune façon.
Les chansons de Miarka ont eu leur célébrité et gardent leurs fidèles. Voici qu'Alex. Georges, assis au piano, les accompagne, tandis que les disent et les chantent M"^^ Desvignes, Claire Dreyfus, M"'^ Anna Gramaccini.
« Vive la Pologne! » s'écriait naguère un avocat intempérant et qui perdait une belle occasion de se taire. « Vive la Pologne ! » s'écrie aussi Lemoine, accueillant Chopin, Paderev^ski, Tchaïkowski, mais il ajoute : « Vive la Russie! «accueillant non moins chaleureusement Rubinstein, Dawidofif. Lemoine, comme Sosie, est l'ami de tout le monde, sous la seule condition que tout le monde ait du talent, beaucoup de talent. Il craint pourtant les trou-
1 88o- 1 8go io5
badoiirs, surtout le style troubadour. Mais troubadour et style troubadour cependant se révèlent, et non sans agrément dans leurs grâces surannées, lorsque M"*^ Gutzwiller roucoule Le troubadour BcarnaiSy s'accompagnant de la harpe comme aurait pu faire la reine Hortense en personne.
Au piano, prend place, ignoré jusqu'alors de la Trompette^ Isaac Albeniz.
Pergolèse est un peu déserté. La Trompette ne veut pas l'oublier; et elle a bien raison. Son fameux Stabat est un peu profane, mais délicieusement chantant. Il semble qu'à travers son àme si tendre, ce soit des pécheresses qui chantent; mais pourquoi des pécheresses ne chanteraient-elles pas? Elles ont toujours de jolies choses sur les lèvres. Les baisers se confondent avec les lamentations ; et c'est d'un régal très agréable. Ainsi, sans avoir à se repentir d'aucun péché, nous le font comprendre M'"^^ Fuchs et Lalo.
En concurrence de M. Eugenio Pirani, M. Domaniewski, pour la première fois, se fait applaudir à Paris; et c'est la Trompette qui l'introduit parmi nous. Introducteur des ambassadeurs, lorsque ces ambassadeurs représentent l'art entre tous aimé, Lemoine peut se parer de ce titre. Voilà qu'il nous quitte en la fin de saison, nous disant à l'année prochaine et nous souhaitant, et en vieux français savoureux et cordial : « santé, liesse et bon déduit ».
iSgo-igoo
Au quatuor, comme devant, alternent, en i8go, MM. Marsick. Brun, Laforge, Loys, et MM. Rémy, Parent, Van Waefeighem, Delsart.
Si Ton joue encore du clavecin, on n'écrit plus guère pour le clavecin. X. Leroux très adroitement, reprend, une fois par hasard, la tradition des Couperins. Il fait applaudir un jt;a5sepied agréablement suranné, très vieux tout en étant tout moderne.
Diémer a écrit Le Sentier, pour M"^^ Leroux-Ribeyre ; et la cantatrice suit, semble-t-il, ce sentier avec un plaisir qu'elle répand tout autour d'elle.
Voilà qu'un soir, pour suppléer Delsart défaillant, M. Griset s'arme du violoncelle, un ami qui lui est, du reste, familier et docile.
Le diabolique Trille du diable, une des œuvres un peu rares qui nous transmettent le nom de Tartini, de ce même Tartini un largo pour violoncelle, trouvent, dans le quatuor de secours solide, leur digne interprète.
Lemoine affirme, et nous devons l'en croire, que Bach et Haendel, deux colosses de la musique, gardent encore en réserve des choses qui nous sont ignorées. Le concerto en \ sol majeur de l'un, le douzième concerto en si mineur de
Tautre, exigent trois violons, trois altos, trois violoncelles, une contrebasse, respectable phalange. Lemoine nous amène tout cela; et la révélation est saisissante. MM. Alarg, de Bailly, Chabert, Désortiaux, Gibier, Griset, Guidé, Leroux, sont venus renforcer le quatuor.
io8 1 8go-i goo
Le même soir où M"^^ Jane Godchaux-Holmann tiem le piano, quatre soprani et un contralto, M"^^ Rouvenat, Carré de Malberg, Leclère, M^^^^ Lagnier et Maugis, interprètent Ricercari da tavolino de Scarlatti.
Païen dans son Noël païen ! Oh ! oui païen! Massenet l'est bien, et Ton sait dans l'attirance de quelles délices! M^^^ Rômer l'affirme à merveille.
Forqueray, de Caixe d'Hervellois, Marin Marais, Paësiello, voilà des revenants. Mais il ne faut pas avoir peur des revenants, surtout lorsqu'ils nous rapportent d'outre-tombe de si jolies inspirations. M^^^ Menusier nous rappelle — nous étions en droit de l'avoir oublié — qu'en i8o3 on jouait une Proserpine de Paësiello. Elle revient des enfers; et l'air qu'elle nous égrène, est tout à fait charmant. Chabrier dès lors était bien vivant et sans doute en espérance de conquérir une place éminente parmi les maîtres les plus aimés. Il n'est plus; son œuvre est de celles dont Horace dolent nous dit : « pendent interrupta ». Voilà qu'un sextuor pour voix de femmes, emprunté au Roi malgré lui, dernier ouvrage qui fut représenté à l'Opéra-Comique avant son meurtrier incendie, nous rappelle Chabrier et sa triste fortune.
M™^ Klimentoff-Mouromtzeff, un nom à traverser la Vistule, est première cantatrice aux théâtres impériaux de Saint- Pétersbourg et de Moscou. Elle a chanté devant le tsar; elle chante à la Trompette, ce n'est pas déchoir. Ce sont des airs populaires de la Petite Russie qu'elle nous apporte ; mais Rubinstein a passé par là, et ces fleurs de la steppe ne nous arrivent qu'un peu acclimatées de par l'intervention d'un jardinier reconnaissable et savant.
M. de Saint-Quentin était applaudi à la Trompette le i8 avril 1890, M. Lauv^ers ayant accompagné Ma belle amie est morte. Si M. de Saint-Quentin, encore bien disant, l'oublie, l'historien des Tubicoles ne veut pas l'oublier.
Un soir de janvier 1891, Chant de noces, Le Bateau rose^ titres galants et de joli présage, émeuvent la voix charmante de M"^^ Gramaccini-Soubre. Hue est tout à la fois le compo-
I 8go- 1 goo 109
Mtcui et raccompagnateur; et voilà un nom nouveau qui vient s'ajouter à tant d'autres révélés. Bien avant de forcer les portes de l'Opéra, Hue avait franchi le seuil déjà singulièrement honorable de la Trompette,
Au piano, viennent s'asseoir successivement MM. Delafosse, Fritz Bliimer, Louis Coënen. Le monde entier a fourni des virtuoses à Lemoine.
M""^ Marcella Pregi interprétant M"^*^ de Grandval, voilà du féminisme aussitôt accepté et qui ne saurait susciter un contradicteur.
En cet hiver 1891 , le Carnaval des animaux est seul à fêter la Mi-Carême. Cependant, Marsick, relevant le défi comme Paganini aimait à en jeter à tous les violonistes de son temps et de tous les temps, exécute à lui tout seul un duetto de Léonard, « spécimen de la virtuosité acrobatique, dit Lemoine, la joie de nos pères, mais vieux jeu ».
Pierné qui volontiers détaille de petites choses devenues en sa création ou son adoption, des choses exquises, emprunte, à l'œuvre de César Cui, en ses Miniatures , une mazurka, une berceuse et les jeux folâtres àcs Marionnettes espagnoles. Espagnoles sont donc les marionnettes; leur père est Moscovite, l'exécutant Français. Quelle alliance cosmopolite, du reste infiniment agréable!
Le 3 avril, M. Griset reparaît, mais escorté cette fois de toute une gracieuse escouade de dames choristes; et c'est Chabrier, présent de sa personne au piano, qui leur fait chanter son Ode à la musique. A la Trompette, on entend les musiciens, ce qui le plus souvent est admirable, mais aussi on les voit, ce qui sans doute est curieux. N'est-ce pas un désir assez justifié et qui nous est commun à tous, de connaître, en sa forme passagère et périssable, tel homme qui sera peut-être l'immortel de nombreux lendemains? Chabrier est à la veille de disparaître en sa personne; il n'est donc que temps de l'apercevoir avant qu'il soit désormais inaperçu.
Rcyer n'étant que musicien de théâtre, ne pouvait guère être accueilli à la Trompette; Madeleine au désert, que chante
1 10 1 8go- 1 goo
M'^® Balbo, fait cependant, pour une fois, place dans nos programmes, à ce nom populaire et très aimé, au moins dans l'héroïque tapage du grand opéra.
Une matinée à la Trompette, voilà le dessert qui doit achever tous les jolis festins de l'année. Lemoine, de connivence toute gracieuse avec M™^ Lemoine, accepte, réclame même pour cette fois la présence de l'extrême jeunesse. Fillettes et garçons seront les très bien venus. On leur prépare une fête qui ne leur sera pas d'une hauteur malaisément accessible. Leurs printanières admirations trouveront, chemin faisant, comme des fleurettes toujours à la portée de leurs petites mains. Ce sera très joli. Lemoine estime qu'à l'enfance même, il faut prodiguer de l'excellent et jamais de niaiseries; il faut encore, pense-t-il, que les joies viennent s'offrir comme d'ellesmêmes à ses invités en culotte courte, en petites robes toutes innocentes. Grieg, Mozart, Diémer, Ambroise Thomas, Saint- Saëns, tous se sont fait délicats comme jamais et souriants à miracle, pour plaire à ces âmes nouvellement écloses. Enfin un revenant aimé est revenu, de loin dans les jours écoulés, de loin dans les pays parcourus, pour faire sa partie en ce concert aimable entre tous. Stiehle, de Mulhouse, qui, par de là vingt ans dans le passé, jouait déjà aux concerts de la Trompette, jouera une fois encore. Echappé à son Alsace dolente, il trouvera du moins, dans notre Paris volontiers oublieux — un peu trop quelquefois — les joies d'une jeunesse reconquise et d'un printemps retrouvé. Ce n'est pas tout, la poésie où rivalisent pour cette fois Victor Hugo et Haraucourt, de par le verbe de M™^ Dudlay, sonne magnifiquement. Aux enfants grands ou petits, en ce jour radieux, Lemoine n'a rien à refuser, Stella c^est Victor Hugo; La citadelle c'est Haraucourt; et Haraucourt soutient ce terrible voisinage.
Encore une fois nous quittant, Lemoine nous souhaite liesse, joie et santé. Il ne manque jamais à nous tirer sa révérence d'adieu annuelle sur quelque compliment d'exquise bonne grâce.
I s go- 1 go o 1 1 1
Et voici que s'ouvre l'année 1892.
M"^" Fuchs et ses deux tilles, Elisabeth et Noémie, composent une trinité bien disante. Toutes les trois deviennent Les fées que Vidal évoque dans sa pensée.
La semaine suivante, Mazalbertfait sa rentrée dans \q Chant d\vnour emprunté à la Wal kyrie de Wagner.
Quelle délicieuse chose est Le paradis et la péri de Schumann! M''° Menusier le laisse du moins deviner dans Tair qu'elle interprète. Une perle peut être le commencement d'un joyau.
Le piano passe aux mains de M'^*'' Rose Depacker et Thérèse Duroziez, de M. George Magrath.
En plusieurs soirées nous rencontrons et saluons Ch. Lefebvre confiant, pour exécuter son cantabile, une viole d'amour à M. Van Waefelghem, ou faisant chanter de gracieuses mélodies à M"^" Gramaccini-Soubre, à M'^^ Marcella Pregi.
Lemoine s'intéresse à nos oreilles, aussi à nos yeux, surtout quand nous sommes affligés des pauvres yeux d'un myope. Il a trouvé un lorgnon et quelle providence! il prend soin de nous dire qu'il le tient à notre disposition.
Voici cependant qui est mieux que deux morceaux de verre fragiles et périssables; Saint-Saëns a écrit un chant saphique pour piano et violoncelle. La strophe saphique est une invention grecque, — les Grecs ont tout inventé dans les choses de la pensée, ou du moins tout entrevu; — Horace toutefois devait très habilement, l'habillant de mots latins, introduire la strophe saphique à Rome. Après Sapho, après Horace, Saint-Saëns accepte cette forme et ce rythme; et c'est à la Trompette qu'il veut en donner la primeur savoureuse. Dès lors, Louis Breitner est au piano, donnant la réplique au violoncelle de Delsart.
Delibes et Massenet sont d'hier et d'aujourd'hui. Ils voisinent aux lèvres de M"" d'Esparsac en la soirée du 18 mars. Ce même soir, J. Dcpret accompagne ses deux mélodies : Les larmes^ Chanson.
Mi-Carême de 1892; c'est à Pierné d'en régler la surprise
112 1 8go- 1 goo
et d'en faire les frais. Expédions en tout respect, ce qui n'est que juste, le vénéré Beethoven, étalant un septuor où le cor, c'est M. Brémond — la clarinette, c'est M. Turban, — le basson, c'est M. Espeignet, renforcent le quatuor traditionnel; secouons-nous déjà la rate épanouie aux aboiements des chiens dans la nuit, fantaisie bouffonne d'un poète berrichon, Rollinat, à l'occasion quelque peu musicien ; recevons volontiers La neige du même auteur, l'un et l'autre aboyés, ou plutôt très habilement chantés, par M'^^ Montégut-Montibert. Nous voici maintenant, au seuil de la seconde partie, une pantomime que, pour nous, vont mimer M"^'' Bataglini, faisant un colporteur, M"^^ Peppa Invernizzi et Lota Invernizzi, toutes les trois de l'Opéra. A la Trompette, on ne se refuse rien.
Rome n'est plus dans Rome ; elle est toute où je suis.
Lemoine pourrait dire quelque chose d'équivalent, ou à peu près. En pleine république, il nous fait des régals de roi.
Le collier de saphirs, tel est le titre; et le poète, évocateur premier, est Catulle Mendès, encore un disparu, mais non pas un oublié.
Il ne fut jamais d'homme moins gai que Catulle Mendès. Ce Français n'aurait jamais, dans sa malice absente, créé le vaudeville. On sait de quel mépris, bien au contraire, il le poursuivait. Il n'était que l'opérette pour déchaîner plus violemment encore ses mépris et son exécration. Aussi la pantomime du Collier de saphirs n'est-elle rien moins qu'une joyeuse pantomime. A travers l'élégante et fine musique de Pierné, les gestes sont surtout de lamentation, de haine farouche, de sombre désespoir. Jamais le silence n'a tant gémi.
C'est l'histoire d'une coquette, Gillette, que naïvement recherche et adore le pauvre Gilles. Il est rebuté de la belle façon, alors même que, les mains sanglantes, il ose offrir à son inhumaine, un collier de pierreries que l'assassinat d'un colporteur vient de lui livrer. Effroyable salaire du crime, le présent obtient à peine un dédaigneux regard, aussitôt
1 Sgo- 1 goo 1 1 3
détourné de cet amant qui décidément est malhabile, sinon dans Fart d'aimer, du moins dans Fart de plaire.
Dès lors, pleurant sur lui-même, à lui-même, à lui seul, toute sa parenté et tous ses amis, le pauvre Gilles n'a donc plus qu'ù mourir. Ainsi que le jeune homme d'une chanson fameuse, et dont le suicide attriste la forêt de Saint-Germain, Gilles se résout à se pendre. Il fait comme il le dit, ou du moins comme il le mime. Il se pend. Et voilà qui manque de gaieté, même en musique. Toutefois, la corde d'un pendu, surtout d'un pendu par amour, étant, chacun le sait, un merveilleux fétiche, il reste, aux habitués de la Trompette, la ressource de se partager, idéalement, ladite corde, avant de rentrer au logis.
Toutefois les auteurs, aussi sans doute Lemoine, qui n'est pas à l'ordinaire d'humeur macabre, à cette patibulaire historiette ont voulu un épilogue moins navrant. La Providence veillait sur Gilles. Il a tué un colporteur, il s'est tué luimême; il a donc tous les titres, du moins dans la théologie de Catulle Mcndès, à la clémence divine. Les anges lui disent, ou du moins lui miment : « Tu as tué pour conquérir un bai- « ser. Tu n'es pas coupable. » Et Gilles tout droit entre dans l'éternelle béatitude. Peut-être que saint Pierre en laisse tomber son trousseau de clefs. « Enfin, nous dit le texte, les « amoureux s'épousent dans le paradis. » Le texte ne nous dit pas si les époux seront heureux. Épouser une coquette, même dans le paradis, cela pourrait bien être un enfer, du moins un rude purgatoire.
Aux dernières lignes de ce programme copieux, Lemoine donne rendez-vous à ses fidèles pour le vendredi i^"" avril, a sans poisson, ajoute-t-il ». Ce « sans poisson » est regrettable sans doute; un poisson d'Avril que pécherait pour nous le joyeux pêcheur qu'est notre cher Lemoine, serait certainement d'une agréable surprise.
En cette soirée du i" avril, un nom Scandinave apparaît, Christian Suiding, dans un quintette où Fritz Blumer tient la partie de piano. Au reste, le piano se réserve place prépon-
114 1 8go-i goo
dérante en ce concert; car Philipp, interprétant une suite de Saint-Saëns, fait suite à Blumer. Toutefois, le chant n'est pas oublié; et Th. Dubois, bientôt directeur du Conservatoire, membre de l'Institut, jusqu'alors une seule fois rencontré, confie à M"' Jeanne Lyon, le soin de faire applaudir Désir d'Avril, ce dont du reste elle s'acquitte à merveille.
Compositeur et pianiste, Sig. Stojowski, obtient le meilleur accueil.
Prenant congé de nous aux jours derniers du printemps, un poète qui se dit : « pour les départements de Seine et Gambie » nous décoche cet adieu embelli des rimes des plus fastueuses :
Prenez la peine de me lire, C'est ennuyeux, je le sais bien :
Mais, ayant décroché ma lyre Tout exprès, je n'en faisais rien, Il se peut que vous trouviez drôle De me voir, flatteur d'Apollon, Gratter ses cordes dans un rôle Qui, tout au moins, n'est pas trop long.
1893 voit l'entrée à la Trompette ào^ l'un de ses meilleurs et des mieux dévoués serviteurs. Hayot est désormais de la maison. On sait quelle place il devait y conquérir, et dans quel crédit, quelle sympathie unanimement environnante, nous le voyons s'y maintenir. Il tient tout d'abord la place de second violon. Marsick, Laforge, Loëb complètent le quatuor.
Les noms qui, dès lors, se pressent sur le programme, compositeurs ou exécutants, sont brillants comme jamais, toutefois le plus souvent de familiarité coutumière. On se retrouve amis lointains, on se félicite, on se réjouit de la rencontre nouvelle; mais on conçoit que nous renoncions à énumérer ces retours et ces reprises de relations heureuses. Clara Schumann, digne compagne du si vibrant et si profond Schumann, écho d'une pensée qu'elle comprenait à merveille et qu'elle avait suivie jusqu'au seuil d'un funèbre si-
I 8 go- 1 go o 1 1 5
lence, Clara Schumann signe Amour pour amour que chante M. Diaz de Soria, déjà nommé.
Le 9 mars ramène la joyeuse Mi-Caréme. La première partie seule est à peu près sérieuse. On y joue du quinton, c'est M. Rémy, — le quinton est le soprano à cordes dans la famille des violes — de la viole d'amour, de la viole de gambe; et c'est une sarabande, puis un menuet, que Marais, contemporain du grand roi, fait sautiller, se prélasser, sur ces instruments quelque peu oubliés. Cette Mi-Carême commence ainsi que pourrait commencer un bal encadré aux splendeurs de Versailles, aux élégances de Marly.
Dans une lettre, disons plutôt une épître, assez récente, secunda ad Tubicolas, notre joyeux apôtre nous disait : « Dans ma jeunesse j'ai entendu chez Rossini la tarentelle pur sang — je crois même, s'il m'en souvient bien — que le jeune Diémer y tenait le piano — et j'ai eu l'idée de vous la faire entendre. »
Difficulté assez grave, la tarentelle pur sang- est un chœur à quatre parties; et les choristes, à la Trompette, ne sont que des hôtes de passage, ou d'occasion exceptionnelle. Mais à la Trompette, si l'on aime la musique, on la sait un peu. Du reste, la musique de Rossini est si bien chantante, qu'elle chante à peu près toute seule. Il suffit relativement d'ouvrir le cahier et de tourner les pages. C'est aussitôt comme un vol de gentils oiseaux qui monte dans l'azur et réjouit l'espace.
Lemoine, à sa manière, est un oiseleur. D'aucuns et d'aucunes se sont laissé volontiers prendre en ses filets. Voici la liste abrégée — comme dit Leporello — des conquêtes, innocentes et honnêtes cette fois, dont Lemoine, le don Juan des familles, se peut, pour une heure du moins, allègrement enorgueillir :
« M»' Boca, M°^« et W^' Brichard, M. Bellenot, M. et M™' Boëlmann, M. et M™° Gaspari, M""" Capet, M"** et Mlles puchs. M™'' Gramaccini-Soubre, M. Guiot, M. Griset, M. Letocart, M. Lavallée, MM. Georges et Gabriel Lambert, M. et M"" Lazzari, M"« Laurent, M™« Lesueur, M™' Mon-
ii6 1 8 go- 1 goo
taigu-Montibert, M"'" Matrot, M"' Petit-Demange, M. Saraz, M™' et M"' Watto, M"^ Texte, M"^' Cottenet, MM. Romazotti et X. Leroux.
Les instruments sont renforcés d'un harmonium et d'une cloche en ut. a La seule chose qui me manque encore, dé- « clare tristement Lemoine, c'est celui qui en jouera; c'est (( un instrument si difficile ! »
Le sonneur est cependant trouvé. La postérité ingrate n'a pas gardé son nom.
Jamais tarentelle ne fut menée d'une bande plus brillante , ni plus joyeusement emportée.
Après la gaieté charmante, la folie va renchérir. Boëlmann a composé une i^apsodie carnavalesque , pot pourri de délicate extravagance, où Meyerbeer coudoie Verdi, où Mendelssohn bataille avec Gounod, Lecoq avec Offenbach, où le Prophète continue le rouet d'Omphale, où les cloches de Corneville rythment la valse du beau Danube bleu, où V Artésien ne fait vis-à-vis, comme dans un quadrille échevelé, « au brav' général ».
Le brap' général ! revenant de la revue ! que cela est loin ! Ce mort n'a pas même laissé une ombre derrière lui; et bientôt il faudra un commentaire d'archéologue pour apprendre, aux générations nouvelles, ce que fut le brav' général. Et le cheval noir, qu'est-il devenu? demandez à l'équarrisseur! Scènes humoristiques, pour violon obligé et le quatuor, de Léonard, après le magistral Carnaval des animaux, amusent encore follement aux ébats des poules, aux badinages d'une chatte et des souris en déroute, à la rencontre, de réussite parfaite, de Pane et Tânier. Vhomme méchant et frappant, l'âne geignant et trottant, composent une scène tout à fait drolatique. Enfin, éclate la Sérénade du lapin belliqueux. Et ce lapin mérite d'échapper à la disgrâce suprême de la casserole. Bravo, le lapin! Ce n'est pas lui qui a commencé; mais c'est lui qui a fini dans une tempête de rires à émouvoir tout le voisinage.
En cette même rue de Grenelle et dans le même hôtel, là
I 8go- I goo 117
Trompette voisine avec quelques sociétés fameuses. La société botanique de France à son siège là et ses herbiers, fourrage attristé dont la science seule fait sa pâture et ses délices, bouquets tlétris que n'éveillera plus le gai printemps. Là aussi, réside la Société protectrice des animaux, société peu savante, à moins que Ton estime la bonté une science. Eh bien, cette société, dispensatrice de récompenses aux humains qui gardent quelque humanité, ne pourrait-elle du moins accorder un diplôme d'honneur à ces musicolàtres empressés de se faire les collaborateurs de l'âne qui chante si bien, comme on nous le disait naguère au Jardin des racines grecques, voire du lapin aussi qui partout n'ouvre la bouche que pour manger?
Hélas! les jours de fête ont parfois de sombres lendemains. En ce même mois de mars, à quelques jours d'intervalle, la Mi-Carême fait rage, et la mère très vénérée de Lemoine arrive au terme de sa longue existence. Le fils lui-même l'annonce à ses hôtes, tous ses fidèles amis :
Mes amis. Mesdames, Messieurs,
« Je vous fais part de la perte irréparable que je viens « d'éprouver; ma mère bien-aimée s'est éteinte hier, — « 27 mars 1893, — dans la soirée, à l'âge de quatre-vingt- « cinq ans... »
En ces conditions douloureuses, Lemoine se voit contraint d'appeler à lui un remplaçant et comme un coadjuteur; Alary fera la suppléance. Désireux toutefois de maintenir à la Trompette son caractère de salon d'accès un peu difficile et d'étroite intimité, Lemoine a prescrit, et Alary le comprend ainsi, que M. et M"" Alary feraient en personne les honneurs de la maison.
Alary, au reste, n'est pas un inconnu chez les Tubicoles. Son nom, ses œuvres, car c'est un compositeur actif et militant, ont pris place dans les programmes. Ainsi se consomme une petite révolution de palais. La Trompette, toujours elle-
ii8 I SgO'i goo
même en soi et dans l'idéal par elle poursuivi et servi, change du moins en quelque sorte, de visage. Ce n'est pas sans quelque tristesse que nous ne verrons plus, près de la porte, le masque aimé et armé de lunettes attentives que nous avions coutume de trouver. Les yeux de chair, les yeux de verre, étaient bien quelquefois durement interrogateurs, même soupçonneux. Mais aussitôt que l'ami était reconnu, la main s'empressait à se tendre. Si quelque intrus repassait piteusement la porte sans l'avoir franchie de plus d'une enjambée, la place était libéralement, joyeusement offerte aux fidèles, aux initiés; et l'accueil même était une joie très douce avant les joies très hautes déjà promises et tout à l'heure prodiguées.
Désormais, nous saluerons au passage, pour nous le voir rendre en toute courtoisie, M. et M™^ Alary.
Le samedi 25 mars, M^^*" Petitdemange, que M. Falcke accompagne, encadre C. Franck évoquant L'ange et V enfant, Franck digne émule des plus grands, de ces trois revenants fameux, Scarlatti, Campra, Haendel. Quel magnifique assemblage! « Il garde ses ouailles », un air emprunté au Messie, œuvre colossale, apparaît comme une fleurette délicieusement parfumée qu'une fantaisie souriante a suspendue en la grandiose architecture qui l'environne et la surplombe.
Hayot, nous l'avons dit, de la maison, écrit, non sans habileté, pour l'instrument qui lui est familier. Lui-même interprète et révèle, car c'est une primeur inédite, une méditation pour violon, aussi un boléro, cela en date du 7 avril.
Volontiers bon serviteur de la tradition classique et des maîtres demeurés dépositaires des saines doctrines et des exemples puissamment conducteurs, Lemoine peut être un curieux de sensations nouvelles, le gourmet friand d'inédites voluptés. Cette idée en soi un peu bizarre, non point certes banale, lui a traversé l'esprit : pourquoi la voix humaine ne deviendrait-elle pas elle-même un instrument, et de saveur toute particulière, traitée toutefois en instrument et acceptant un rôle, non plus prépondérant, dans la fraternité con-
i8go-igoo 119
certante de quelques instruments? Dès lors, plus de paroles à prononcer. C'est la revanche suprême contre cette poésie jalouse et qui si volontiers usurpe un empire sans partage. La difliculté pourra être grande, sinon insoluble, de trouver un chanteur, ou une chanteuse, d'humeur modeste, consentant à vocaliser, à dire comme une leçon de solfège, à n'être rien de plus qu'un violon ou un alto.
Nous Tavons déjà vu maintes fois, Lemoine est têtu. Il expose sa pensée à quelques musiciens de métier, qui le plus souvent s'étonnent, ou se récusent. Lemoine insiste, et voilà qu'Alary réalise ce projet. La séance du 6 mai, terminant Tannée musicale iSgS, inaugure cette forme nouvelle. Deux morceaux en quintette réunissent, dans l'expression du même idéal et comme la conquête d'un monde nouveau, violon, violoncelle, flûte, voix de soprano. La flûte, c'est Bertfam ; le soprano obligeant et d'une impeccable sûreté de lecture, est M™^ Gramaccini-Soubre.
Cette tentative curieuse méritait d'être signalée. Il faut reconnaître que les imitations ne se comptent pas par légion.
A la rentrée, le 5 janvier 1894, les Tubicoles peuvent voir César Cui en personne. Il a quitté, pour se produire à la Trompette , sa Russie lointaine. Prière tendre, L'étoile que chante M™® Fuchs, nous le montre poursuivant le joli oiseau de la mélodie; un quatuor à cordes, exécuté pour la première fois en France, atteste des ambitions qui ne visent à rien moins que la rivalité avec les maîtres les plus grands.
Alary, d'Indy, Tschaïkowski, Schumann, Chausson, Chabrier, se pressent au concert suivant; et Liszt que merveilleusement emporte Diémer, comme s'il avait lui-même hérité des doigts de Liszt, est le doyen des créateurs ce soirlà rassemblés.
Les adieux que nous adresse, par l'intermédiaire charmant qui s'appelait Bizet, L'hôtesse Arabe, laisse espérer, à ces jolis adieux, le démenti du retour et du revoir. Toutefois, aux lèvres de M"* Roger, ce n'est rien d'inattendu. Mais Lemoine s'est obstiné en son rêve des voix traitées symphoniquement;
120 I SgO'i goo
et Alary lui devient, dans cette tâche redoutable, un complice docile et adroit. Après le quintette de l'an passé, voici un sextuor où le piano tenu par M. Duvernoy, s'associe à deux soprani, M"^^^ Duvernoy-Viardot et Gramaccini-Soubre, à un contralto, M^^^ Ador, à un ténor, M. Cornubert, à une basse, M. Jules Griset. Cela est écrit dans le style de la musique de chambre. Reconnaissons que l'auditoire se déconcerte un peu à ces voix concertantes et qui ont perdu la parole tout en gardant la voix. Au reste, il faut bien reconnaître que les chanteurs, surtout les chanteuses, en prennent si souvent à leur aise, et dans le malaise du parolier. — quel mot aifreux! — avec les paroles à dire, amalgamant les voyelles et désossant les diphtongues, que la nouveauté ne paraît pas si nouvelle de supprimer absolument les paroles.
En sa note qui est aussi comme une préface à cet art inusité, Lemoine se plaint de ses occupations débordantes. Il va jusqu'à nous dire : « Dans mon avarice du temps, j'en « arriverai peut-être à ne plus barrer les T ; c'est à l'étude. » Retenons cet aveu et cette menace. Lemoine n'a pas été impunément un révolutionnaire de vingt ans, ennemi des tyrans et de la tyrannie; ce diable d'homme nous prépare quelque diablerie. Méfions-nous !
Au piano, passe M""® George Hainl, naguère M"^ Marie Poitevin.
Sans doute, c'est l'affaire d'un mathématicien de résoudre des problèmes; dans cette science, bon disciple d'Archimède, Lemoine excelle comme personne. Et cependant ce problème est difticultueux entre tous, organiser, imaginer, chaque nouvelle année, une nouvelle Mi-Carême, bouffonne et musicale tout à la fois. La musique si souple, si complaisante à tant d'égards, répugne à coiffer le bonnet de la folie, plus encore qu'un roi à coiffer le bonnet rouge. Le crayon du dessinateur indéfiniment peut torturer les contours, s'esclaffer de rire à travers les caricatures les plus injurieuses; ce sera inépuisable et d'exhilarante fantaisie. La parole, l'écriture, peuvent, sans se lasser, jeter, sur tous les chemins et dans
1 8go- 1 goo 121
les jambes des plus fameux, les cailloux piquants de la parodie et de la moquerie. La musique fait des manières pour abdiquer les bonnes manières. Et pourtant Lemoine veut sa Mi- Carème; et là encore, il ne faut pas de trop abondantes redites, bien quïi la Mi-Carème, nous Tavons dit, le bis so'it toléré.
Ainsi, par une sombre journée de Février 1898, Lemoine se sentait choir dans une grande perplexité. L'implacable calendrier marquait, précipitait cette échéance fatidique : jeudi I mars, Mi-Garéme. Que faire hélas?
Kh bien, Lemoine trouvera, ou plutôt le sort bienfaisant trouvera pour lui. « Eurêka! » comme se serait écrié Archimède. Hàtons-nous de dire que de pareilles aventures et de si merveilleux concours n'arrivent qu'à ceux-là qui les ont patiemment mérités! Lemoine lui-même se plaît à narrer rincident; et Ton dirait un conte fantastique de quelque Hotlmann retrouvé.
« C'est un mystère insondable, dit-il... Un monsieur assez « jeune ayant l'allure d'un petit employé fort correct, se « présente chez moi, un rouleau de papier à la main. « Je « suis chargé, dit le survenant, par une personne qui veut « rester inconnue, de vous remettre cette lettre et ce rouleau « de musique; mais à la condition expresse que vous me « donniez votre parole de me rendre immédiatement l'un et « l'autre après en avoir pris connaissance, j'attendrai ; sinon, « j'ai la mission de me retirer sans vous rien laisser... »
« Poussé par la curiosité, et pensant d'ailleurs que la « lettre n'était pas chargée — malheureusement, — je fis la « promesse désirée. J'ouvris donc la lettre à peu près ainsi « conçue :
« La musique ci-jointe est com posée par moi — anonyme — « c'est une fantaisie burlesque qui a pour thème la Marseil- « iaise. Je crois qu'elle amuserait vos invités à la soirée de « la Mi-Carême. Examinez-la; et si la chose vous convient, « dites-le à mon envoyé. Vous recevrez demain les parties « pour l'exécution. Notez que je sais que vous êtes très répu- « blicain, que je le suis également, qu'il ne s'agit par consé-
122 1 8go-i goo
« quent nullement d'une dérision politique, mais d'une « charge musicale. »
Et en effet, après examen immédiat, Lemoine s'émerveille. Il trouve cela très drôle, très spirituellement amusant, et de plus, écrit de main de maître. Donc, les variations déconcertantes sur un thème connu pour quatuor à cordes ouvriront la partie mi-carêmesque de la Mi-Carême prochaine.
L'expression est vulgaire mais acceptable un jour de carnaval, la Marseillaise — que Rouget de Lisle se voile la face! — est donc mise à toutes les sauces. La voici filandreuse et sentimentale comme il convient dans un salon discret et timoré. Elle épouse des harmonies qui voudraient bien divorcer, c'est dans le goût de la jeune école. Elle devient de noble tenue, de lecture solennelle, on se croirait au Conservatoire le 14 juillet, fête nationale. Elle badine gentiment. Auber rit à la clef; nous sommes à l'opéra-comique ami de Fra Diapoloet de la Dame blanche. L'Armée du salut prêche, on pourrait dire aboie, miaule l'Évangile et fait coiffer à ses pénitentes des chapeaux qui sont déjà d'une cruelle pénitence; elle aussi piaille la Marseillaise^ et c'est à épouvanter les trompettes de Jéricho.
Enfin, le Moulin rouge veut former ses bataillons, et un sang impur, comme il en coule sur les boulevards extérieurs, abreuve ses sillons.
Voilà un numéro de surprise stupéfiante. Le numéro suivant est un retour dans le passé. Au lendemain des trois glorieuses, les fameuses journées de juillet i83o, Paer, l'aimable confident du Maître de chapelle, piqué, lui aussi, comme d'une mouche démocratique, écrivait la Polytechnique, sur des paroles de Liadières, naguère élève de la même école. C'est un pendant à la Parisienne éclose sous le même soleil, décidément assez capiteux. Hélas! c'est un peu démodé comme les manches à gigot et les pantalons à souspied. Pauvre Paer! il croyait faire trembler, le voilà qui fait rire; et son hymne, hélas! ne reparaît que pour dignement figurer dans le cortège de la Mi-Carême.
I SgO' I go o 1 2 3
Cette Mi-Caréme du moins est brillante comme pas une autre. On connaît Hayot, on Taime; mais qui donc aurait suppose que ce violoniste pouvait être à son gré un pianiste vinuose? Successivement, ce serait déjà bien beau; mais simultanément, c'est du prodige. Voilà cependant Hayot en même temps caressant les cordes et battant les touches. Il est un, il est deux; il concerte avec lui-même, Duo pou?^ piano et violon, joue par l'auteiu^ tout seul. Cela est promis. Liszt et Paganini ensemble! Celui-là armé d'un archet, celui-ci tutoyant Tivoire! Il n'y ^ qu'à la Trompette que l'on voit, que Ton entend de semblables saturnales. C'est à dérider rOlympe et l'ennui immortel des dieux.
Ce n'est pas encore tout; une surprise est annoncée où Lemoine prévient qu'il se révélera, entre autres choses, poète et compositeur.
Turban est dans l'assistance et parmi les exécutants. Tout à rheure très sérieusement il interprétait Schumann dans un adagio et Contes de fées. Cela vaut mieux encore que des applaudissements. Turban va devenir le sujet, le héros d'une cantate. En avant toute la lyre! Tutti, à grand fracas, les chœurs! Car, pour cette fois encore, le ban, l'arrière-ban, des choristes ont tous été convoqués.
Marsick — c'est le jour de tous les avatars — est passé ténor. Il est debout près du piano, il va chanter, et le chœur reprendre le dernier vers, les dernières notes, car c'est en vers, c'est en strophes, pour un peu nous dirions que c'est du Pindare. On se croirait aux jeux Pythiques ou Isthmiques, si l'on n'était pas à la Trompette :
La clarinette Est un bel instrument.
Sa gamme est nette, Le son en est charmant.
repris en chœur
Le son en est charmant; Lq plus grand maître, C'est ce monsieur galant.
124 1 8go- 1 goo
Il est à naître L'aveugle le valant.
A la trompette
S'il vient on est content.
L'on fait risette Toujours en l'écoutant.
Et nos mains prêtes Pour applaudir Turban, Disent vous êtes Digne de notre ban.
Et le ban est de la salle entière, sise au rez de chaussée, par bonheur. Au premier étage, le ban aurait pu faire crouler le plancher. Au moins un jour par an, on est toujours jeune à la Trompette, Turban non prévenu est là, ne sachant quelle contenance tenir, brimé un peu, acclamé beaucoup, rougissant de plaisir. Hélas! Turban n'est plus là, ni ailleurs.
Oh ! disgrâce I et sans autre exemple dans une longue histoire de cinquante ans! La soirée du i6 mars est sans quatuor! MM. Laforge et Loeb n'ont pu résister aux beaux yeux de Thaïs, aux incantations de Massenet. Thaïs, en toutes ses grâces troublantes, à la même heure va se prélasser sur la scène de l'Opéra; Thaïs, en la beauté triomphale de Sanderson, c'est irrésistible en effet. Que Massenet, le magicien suprême, soit donc béni là-bas, maudit ici; et que soient excusés les deux déserteurs en rupture de leur pupitre familier! Au reste, Hayot tenant l'alto, Holman tenant le violoncelle, feront un peu moins regretter les absents; nous avons vu que pour Hayot ce n'est qu'un jeu de se multiplier.
Ce même soir, M. Vianna da Motta, que de noms étrangers! est au piano; et la Trompette, nullement rancunière, acclame, de ce même Massenet qui la dépouille, un air d'Hérodiade chanté par M™^ Rebrey.
Une note datée du 24 mars 1894 doit être signalée, du moins résumée. Lemoine avoue les sollicitations dont il est l'objet, dont il serait la victime, s'il ne s'obstinait à n'entr' ouvrir que difficilement la porte aux compositions nouvelles.
iSgO'igoo i25
L'embarras des richesses ne laisse pas de Tembarrasser. Cependant, Lemoine afîirme Fintérét qu'il professe pour la musique militante et nouvelle, autant qu'il enveloppe, d'une tendresse profonde, les œuvres de consécration lointaine. u J'ai, dit-il, la volonté d'aider de toute ma force au dévelopu pement de notre belle Ecole moderne (au moins dans tout « ce que ma vie musicale passée me permet de comprendre « et d'admirer); cette parenthèse ne renferme pas une indi- « cation de critique, mais un aveu. Je ne puis suivre, au <i même pas qu'eux, ceux qui sont tout à fait en avant dans « le mouvement qui entraîne la musique à notre époque; « et j'écoute telle ou telle œuvre de la nouvelle école en « y reconnaissant un mérite sérieux, une tendance nouvelle a et originale, une science incontestable, mais je ne puis « l'admirer. »
Les observations suivantes, en leur généralité même, veulent être aussi tout spécialement méditées :
« C'est une infériorité de la musique vis-à-vis des arts « plastiques, par exemple, de n'avoir pas un idéal indépen- « dant du temps; et si les chefs-d'œuvre de la sculpture « grecque sont d'une éternelle beauté, il n'y a pas de génie « musical dont les productions ne vieillissent assez rapide- « ment. Aussi, chacun se fait peu à peu un idéal suivant « son éducation, puis cet idéal se fixe; et il devient très « difficile alors de juger des tentatives des nouveaux composi- « teurs qui sortent pour aller en avant, du domaine où Ton « a renfermé la beauté. J'en suis là comme bien d'autres. »
La confidence est curieuse venant d'un homme d'alerte curiosité, de libre esthétique comme pas un autre. Décidément, il y a des choses qui lui sont inaccessibles. Il s'en excuse, il s'en accuse; c'est d'un scrupule honorable, mais un peu excessif. Ce que notre ami n'accepte pas, est-il donc si acceptable? Il y a bien des folies, des nervosités maladives dans ce qui s'élabore. Ne parlons pas de progrès — c'est affaire à la science pure, à ses applications, de se recommander de ce mot prestigieux, le progrès — il ne semble pas
126 1 8go- 1 goo
possible que Ton progresse sur Beethoven, non plus que sur Michel-Ange, non plus que sur Phidias et le Parthénon; parlons seulement d'évolution nécessaire, du changement inévitable et désirable ; il ne faudrait pas voir un changement acceptable dans la déliquescence. La maladie, la mort, sont aussi des changements sur la santé et la vie; la peine est grande cependant de s'y résigner.
Lemoine exagère peut-être, mais légèrement, lorsque rapprochant les œuvres des arts plastiques et les créations de la musique, il constate, il déplore, dans celles-ci, une sorte de faiblesse native qui les voue assez rapidement à l'étonnement ennuyé des générations nouvelles, à la méconnaissance des fils reniant les admirations de leurs pères. Sans remonter par delà des siècles trop lointains, il est parfaitement exact qu'une tragédie de Corneille n'a pas sensiblement vieilli, qu'une comédie de Molière, sans même que l'assistance soit d'une culture bien raffinée, vit encore d'une vie intense et délicieusement contagieuse, tandis que même prévenus, férus d'archéologie autant que de passion musicale, nous ne supporterions pas, dans son intégralité, tout un opéra de Lulli. Ce qui faisait les délices de Louis XIV, nous ferait bâiller, alors même que le talent, même le génie de Lulli nous semblerait encore évident. A cet égard, Lemoine a donc, et contre l'art qui lui est si cher, cruellement raison. Et pourtant, en dehors des œuvres de théâtre toujours complexes, en dehors des compositions instrumentales, car les instruments modifient d'âge en âge leurs formes et leur sonorité, n'est-il pas des pensées chantantes qui peuvent demeurer le patrimoine presque impérissable de l'humanité? Ce qui est seulement sorti des lèvres humaines, pouvait aussi directement émaner de l'âme humaine. Dès lors, tant qu'il sera des humains, cet hymne, ce chant, cette chanson même, pourront émouvoir des oreilles, des âmes humaines. En nous, sommeillent des échos qui se réveillent à ces cris, à ces larmes, à ces joies, qui furent de tous les temps. L'arsenal de l'orchestre peut être bouleversé, la voix de nos lèvres reste la même, et c'est
i8()0-igoo 127
cela que nous pourrons toujours écouter, comprendre, aimer. Cest ainsi que les dieux de beauté où s'extasiait la Grèce, ont péri, et que les hymnes qui les célébraient, nous sont encore familiers. Telle phrase noble et sainte honorait Apollon, elle proclame Jésus et sa foi. Accoutumée à chercher, adorer TEternel, elle n'a pas oublié les chemins du ciel, non plus que les chemins de nos cœurs. Et peut-être les derniers marbres, épaves des jours entre tous radieux, seront-ils anéantis, qu'aux lèvres d'une vieille femme, à travers le sourire d'un enfant, se transmettront encore les notes chantantes, les subtiles mélodies, que des hommes très lointains, à jamais ignorés, ont soupiré en des temples abolis, peut-être même aux colonnades mystérieuses des forêts fatidiques, les premiers des temples où nos misères, nos espérances, nos rêves, ont demandé un dieu et cherché l'infini.
Mais revenons à Lemoine plus prochain. En la séance du 3o mars, la Trompette fait ses adieux à Gounod décédé seulement de l'année précédente. M"^® Conneau interprète la mélodie dernière échappée à la plume bientôt défaillante du maître. Tout l'univers obéit à V amour, tel en est le titre. Gounod écrivait, sur une phrase très tendre, ces tendres paroles, la veille de mourir; et presque à la même heure, il achevait un Requiem. Gounod restait donc délicieusement semblable à lui-même. Une mélodie amoureuse, un hymne de piété chrétienne, telle est l'alternance de ce génie captivant. Il lui fallait toujours aimer quelque chose ou quelqu'un. Mais à aimer si bien on se fait aimer; et ce fut en tous lieux, aux sentiers fleuris de la terre, à travers les immensités où le rê\e chemine d'étoile en étoile, toujours la destinée exquise de Gounod.
Les concerts du 20 et du 28 avril sont tout de musique contemporaine, quelquefois inédite; et Lemoine a donné un coup de Trompette, le plus retentissant, pour assurer assistance nombreuse à Godard, Ch. Lefebvre, Pugno, Bourgault- Ducoudray, Reynaldo Hahn, Montégut, Rose Depeckcr, Alp. Duvernoy, Th. Dubois qui offre le délicieux bouquet
128 1 8go- 1 goo
de ses Myrtilles, Pfeiifer, Alary, Emile Bernard, Philippe, Pauline Viardot, Massenet, Parent, Gouvy. Quelle assemblée ! Ne pourrait-on dire de la Trompette ce que l'aubergiste du Pré aux clercs dit de son hôtellerie :
Les rendez-vous de noble compagnie Se donnent tous en ce charmant séjour.
Entre temps, Lemoine n'oublie pas sa glorieuse Ecole. C'est le centenaire de la fondation. Il nous en informe et ne doute pas un instant que nous ayons une joie délirante à courir célébrer cette apothéose à la Sorbonne, même à danser en l'honneur de Monge et de sa fidèle lignée.
Il ne devait pas tenir à Lemoine que l'année iSgB n'ait consommé une révolution, affolant les typographes, faisant jeter au rebut les vieilles grammaires longuement feuilletées. Lemoine entreprend de réformer l'orthographe. Il la veut simplifier, ce qui est une grande complication. Déjà naguère, à quelque plainte qui lui échappait, nous avions pu pressentir cette rancune et prévoir cette déclaration de guerre.
Lemoine commence par prêcher d'exemple ; et dès le seuil de cette année 1895, le programme devient \e programe; la Trompette elle-même perd un t. Toute lettre est proscrite qui n'est pas d'une immédiate utilité ; et nous voyons, par le raccourcissement même d'un mot qui semblait sacré et intangible, que Lemoine, implacable justicier, fera son sacrifice d'Abraham, en sacrifiant non pas son fils, mais sa fille, et lui coupant, sinon le cou, du moins résolument une lettre.
Le manifeste suit presque immédiatement l'exemple donné. Le titre qu'il étale, l'adresse qui nous vise tous, sont déjà comme d'une épître qu'un apôtre, oracle souverain, adresserait à ses fidèles. « Tertia ad tubicolas^ la troisième aux « Tubicoles. » Saint Paul s'exprimerait ainsi de haut, si jamais le caprice lui prenait de connaître la Trompette,
Lemoine — et il a bien raison — parle d'abord de sa santé : « ele ne paraît pas hélas! simplement égarée, mais à peu « près perdue... » Il y a quinze ans de cela! Quel martyre
iSgo-iijoo i2(j
que la vie de cet homme entre tous vaillant et résistant!
Puis il en vient à parler de cette entreprise où Voriografe remplace Torthographe. Il se réclame du réformateur Malvezin, directeur de la Société Jîlologiqite Française. Il assure que cette nouveauté ne rencontre que des sympathies auprès d'écrivains qui s'appellent Lockroy, Pelletan, Sarcey, Vacquerie; que Tlnstitut lui-même, citadelle conservatrice, a ses transfuges en Ravaisson, Boutmy, de Bornier. Voilà qui ne laisse pas d'étonner un peu. Ce dernier nom surtout est d'une grande surprise. Les poètes aiment les mots en eux-mêmes; Théophile Gautier faisait, dit-on, ses délices de la lecture d'un dictionnaire français. Pour eux, les mots n'ont pas seulement un sens, une sonorité; ils ont aussi un aspect, une physionomie. Ces lettres alignées caressent les yeux avant d'enchanter les oreilles et de pénétrer les esprits.
Achevant sa missive et sa proclamation, Lemoine reconnaît que l'on s'étonnera sans doute de cette initiative déconcertante dans une vie volontiers concertante et de concert. Mais, dit-il : « Il n'est pas défendu au peintre de jouer de la « flûte, aune danseuse de faire de la tapisserie. Si chacun se « renfermait exclusivement dans ce qui semble le regarder, la « Trompeté — désormais, il n'y aura plus de trompette du « moins à la Trompette — ne serait pas née, et j'espère que, « devant vous, cete dernière raison sera mon excuse. »
Dans un livre qui n'est qu'une histoire fidèle et aimante, pourquoi donc n'écrivons-nous pas ainsi qu'obstinément le maître du logis se plaît à écrire? N'est-ce pas le trahir quelque peu, du moins méconnaître le mot d'ordre donné et maintenu? La réponse sera brève, presque naïve. Mon cher Lemoine, dirai-je, j'ai mis cinquante ans et plus, à ne pas savoir encore complètement cette orthographe et vieille et coutumière. Par cela même qu'elle m'a coûté quelque peine, je vous avouerai que j'y tiens. On adore les choses et les gens en proportion même du mal qu'ils nous ont fait. C'est absurde, mais c'est humain. Enfin, rappelons-nous ce que Voltaire, chargé d'ans et de gloire, répondait à je ne sais
i3o 1 8 go- 1 goo
plus quel philosophe audacieux novateur, lui aussi enragé de simplifier les choses et de les ramener aux lois premières de la nature. « Les enfants marchent à quatre pattes, disait « le philosophe au patriarche de la philosophie, et c'est très « gentil et c'est très commode. Revenons à leur exemple! <( Faisons comme eux! » Voltaire cependant s'excusait et sur son âge et sur ses vieilles habitudes pour ne pas simplifier ainsi la vie et ses allures coutumières.
Lemoine, mon vieil ami, laissez-moi donc être aussi timide que Voltaire; j'écrirai donc la Trompette, vieux style, tout en aimant comme jamais la Trompeté, nouveau style.
Au quatuor se maintiennent alternativement MM. Marsick, Hayot, Laforge et Loëb; MM. Rémy, Parent, Van Waefelghem, Delsart qu'Abbiate supplée à l'occasion.
Dans La lyre et la harpe, Victor Hugo qui n'aimait ni ne comprenait la musique, trouve auprès de Saint-Saëns un musicien qui le comprend. Et M. Griset, menant sa phalange de choristes, conduit cette oeuvre éloquente, variée, où s'opposent l'idéal païen, le rêve chrétien, Epicure et Jésus, chaque strophe exhalant une pensée contradictoire, presque ennemie, jusqu'au moment où l'alternance devient plus étroite, conciliante même, comme si les voix de la terre et les murmures du ciel s'extasiaient, s'exaltaient à se rencontrer dans l'espace, se pénétrer au magique enchantement d'une félicité plus grande et d'une joie délicieusement apaisée. Dès lors, les soli empruntaient les voix bien disantes de MM. Baudoin-Bugnet et Damad, de M"^^^ Duvernoy-Viardot et Th. Roger. Le quatuor renforcé entraînait avec lui la contrebasse de Charpentier, le piano de Bellenot, l'orgue de Bœllmann, le harpe de M"^^ Hesse-Bloch.
De passage à Paris, le virtuose Fischof se fait applaudir à la Trompette; et dans la même soirée du i8 janvier, M^^^ Ingeborg-Magnus fait, en toute merveilleuse habileté, chanter son violon, alentour de sa sœur, M*^^ Gerda Magnus, ouvrant comme la porte d'une volière, au joli essaim de quelques mélodies suédoises.
iScjo-jgoo i3i
Par grande exception, cette soirée du 18 est surtout de chant. Menés par leur chef suprême, M. Ch. Bordes, les chanteurs de Saint-Gervais sont venus. Ils vont prendre la parole et longuement la garder. Après Bourgault-Ducoudray qui faisait cela il y a trente ans et plus, ils rendent une popularité un peu désapprise aux maîtres Italiens ou Flamands, aussi approximativement Français, dont le xvi^ siècle s'était glorifié et bercé. Voici Palestrina dans un fragment de la fameuse messe dite du pape Marcel et que ledit pape Marcel, paraît-il, n'entendit jamais; la science a des révélations cruelles. Vittoria, un Espagnol, car l'Espagne en musique n'est pas que le pays des guitares et des castagnettes, exprime, avec une âpreté superbe, ce sanglot : « O vos omnes (( qui transitis per viaiJî. »
Puis ce sont de délicieuses chansons Françaises de Roland de Lassus qui n'était pas Français, étant né à Mons et mort à Munich. Clément Jannequin, un peu mieux des nôtres, et ses bons interprètes nous rendent les exquises fantaisies où la cour galante de François P^ semble se refléter. Quel gazouillement ingénieux et subtil que le chœur dit du chant des oiseaux!
Puis viennent des chansons plus lointaines, sans parenté connue, et que Ton fredonnait peut-être alentour des vaillants soudards acharnés à bouter dehors l'Anglais exécré, car elles sont contemporaines d'une guerre qui devait durer cent ans.
Ruez, faulcons î Ruez, bombardes!
Serpentines et gros canons !
L'artillerie entre en scène, arme de vilain; elle brisera l'épée et la lance, armes de gentilhomme. Toutefois, si l'on chante encore dans Le chalet :
Le militaire n'est pas riche ; Chacun sait ça.
dès le xv'^ siècle, on chantait en France :
Ils sont bien pelez ceux qui font la guerre. lis sont bien pelez et d'argent vuidez.
i32 1 8go- 1 goo
C'est la même pensée; mais ce n'est pas la même musique.
Rabaud vient d'avoir le prix de Rome au concours dernier; Lemoine, chorège de complaisance nouvelle, accepte et fait applaudir, du jeune maître, un psaume en quatre parties où dialoguent le choeur, M^'^ Roger et M""^ Duvernoy- Viardot.
Voici que Lemoine se pique d'archéologie, du moins en musique. Quelques marbres épars, creusés de lettres mystérieuses mais que déchiffre une patiente érudition, ont révélé, dans le magnifique effondrement des ruines de Delphes, le monument le plus ancien, de date précise et bien établie, qui soit aux annales chantantes de l'humanité. C'est un hymne à la gloire d'Apollon, vieux de trois siècles à peu près avant l'ère chrétienne. Singulier retour des choses, piquante ironie aux jeux de la fortune, cet hymne célèbre la déroute des Gaulois que la majesté vengeresse d'Apollon, du moins au témoignage des conteurs grecs, Gœcia mendax, disaient les lourds Romains, avait rejetés loin de Delphes et de ses sanctuaires un instant profanés. Et voilà que des fils de Gaulois, ou à peu près, pieusement recueillent ces chants, consécration sans doute un peu trop complaisante — en réalité, les Gaulois pillards paraissent bien n'être partis que repus — d'une défaite gauloise.
Flûte, M. Hennebains, clarinettes, MM. Salingues et Mayer, harpe, M. Franck, éveillent approximativement les échos du Parnasse; et M™^ Jeanne Remâche qui, hélas! ne sait pas le grec, sans cela nous aurions voulu l'embrasser, chante ainsi, sur des paroles françaises, Apollon radieux et vainqueur.
Chanson lapone. — L'interprète est M"' Mary Adorvisor — nous dit M""^ de Grandval. Faire chanter des Lapons! Cela est plus extraordinaire encore que faire chanter Delphes et sa Pythie retrouvée.
Avec Provenzale, Marazzali, Monteverde, nous ne remontons qu'à trois siècles à peine en arrière. C'est d'hier à peu près. A Venise, à Rome, à Naples, ces maîtres devaient
I SgO' 1 goo i33
organiser Topera, création charmante de Tltalie, que Lulli nous apporta et devait élever jusqu'à la perfection, telle du moins qu'elle pouvait être dès lors conçue et réalisée.
En cette excursion dans le passé, Lemoine avoue que son guide, son initiateur, a été M. R. Rolland. Ainsi la Trompette, en cette soirée curieuse du 25 mars, déroule quelques feuillets aux partitions de la Vita humana, d'il schiavo dt sua mog'lie, de F Incoronationc di Poppca. M"" Gréhange, M. Baudoin-Bugnet prêtent leurs voix jeunes à ces vieilles choses, qui sont aussi de très remarquables choses. L'intérêt n'est pas que d'histoire. Une vie expressive frémit encore . en cette musique qui fut, dans les temps modernes, la première dont se soit accompagné au théâtre l'éternel conflit des passions humaines.
L'ami Carême qui va, en cette échéance du 21 mars, déconcerter le concert de la Mi-Carême, est l'ami Louis Saraz. Il amalgame un prélude javanais à une polka qui forme marche funèbre. L'orchestre d'inénarrable charivari, aux instruments connus, ajoute harmonica, gong, ornitofone, robinétofone, xylofone, bigofone, caille, deux coucous, jeu d'assiettes et de bouteilles, jeu de casseroles, veau chromatique soprano, moulin à café, violino tremolendo. Nous en passons, non pas des meilleurs.
Au reste, Lemoine nous prévient que l'inventeur du violino trerholendo n'est rien moins que notre ami Hayot. Ce perfectionnement auquel Paganini lui-même ne devait jamais songer, sera étendu à tous les instruments à corde, « la potence seule exceptée », ajoute toutefois Lemoine.
Boùrgault-Ducoudray est revenu de Grèce, mais non pas les mains ni les oreilles vides. Deux chansons populaires recueillies par lui trouvent, dans M""* Watto, une interprète habile. C'est encore là un rappel de choses très vieilles, plus vieilles peut-être même que La prose de l'âne promise pour la séance du 19 avril. Celle-ci remonte, au dire des archéologues, jusqu'à saint Louis; et c'est déjà d'une respectable ancienneté. Dès lors, on était très pieux; mais par cela même
i34 1 8gO' I goo
que cette piété ne connaissait guère un impie, elle se faisait accueillante à des badinages, des familiarités qui ne tarderont pas à ne plus être acceptables. C'est ainsi — et un archevêque de Sens a réglé le protocole — que le jour de la Circoncision, un âne monté d'une jeune fille richement parée et qui tient un enfant dans ses bras, se présente au seuil de l'église. Le clergé tout entier s'empresse à l'accueillir et le fait placer dans le chœur à droite de l'autel. L'office commence; et supposant que l'âne intimidé — son humeur est plutôt modeste — n'osera pas faire sa partie lui-même, on a suppléé à ce silence par l'intervention de choristes bénévoles. Ce sont eux qui chantent, mais c'est lui qui est supposé parlant. Au reste, l'âne est régalé de bon grain. Le texte latin — quel latin ! — l'affirme :
Amen, dicas, asine !
Jam satur ex gramine !
De cette énumération de noms très lointains, ou bien au souvenir de ces excursions amusantes en des régions peu explorées au domaine de la musique, il ne faudrait pas conclure que la Trompette n'est plus ce qu'elle fut toujours. Sans doute, la Trompette évolue. La mort seule est immobile — et encore! — La Trompette bien vivante ne saurait s'immobiliser. Toutefois, son idéal suprême demeure intangible. Jamais elle ne sonne l'extinction des feux. Il semble plutôt que son appel allume un phare vigilant. La clarté en est fidèle, lorsque vient l'heure des soirées bien chantantes; mais cette clarté se faisant toujours plus rayonnante, explore sans cesse des horizons plus nombreux, et c'est à la rencontre de rivages encore mal explorés, qu'elle semble entraîner les heureux voyageurs qui lui sont obéissants. La boussole marque obstinément Beethoven, Mozart, Bach, tel autre refuge de sécurité suprême. Sans jamais .s'affoler, elle consent à dévier parfois et marquer discrètement des directions nouvelles. C'est ainsi que de-ci de-là nous pouvons observer la fréquence mieux établie de Bramhs
iSgo-igoo i35
dans les programmes. 11 eut ses rebelles; mais Lemoine, bon recruteur, amène à ce Bramhs des croyants chaque jour plus nombreux. Un musicien d'autorité très haute, naguère encore, comparait la musique de Bramhs à un temple protestant, correct, nu, honnête, froid, ennuyeux avec componction. Les Tubicoles n'en veulent plus juger ainsi. Ils vont en Bramhs comme M""' de Sévigné nous dit que Ton allait en Bourdaloue. Les quatuors, les quintettes de celui-là sont admirés comme Tétaient les sermons de celui-ci.
Disparaissant de la vie militante, Lalo laissait inachevé un opéra, la Jacquerie, sujet farouche. Goquard l'a complété; et le fastueux théâtre de Monte-Carlo, qui porte mieux que la fortune de César, accueillait naguère cette œuvre posthume et multiple. M^^*" Loventy et la puissante, magnifiquement expressive, M""" Jehin Deschamps, en la soirée dernière de Tannée 1895, donnent le régal d'un duo. Ainsi les Tubicoles sont initiés même aux choses de l'opéra. En cette soirée, décidément assez moderne, Bellenot confie au très habile archet d'Hayot, le soin d'une charmante rêverie et d'un scherzetto.
Dès lors, pleinement satisfait, Lemoine une fois encore prend congé de ses fidèles. Mais quelques jours auparavant il était en grande colère, non moins que le père Duchesne b... ! Songez donc! des amis trop prévoyants et trop bien hospitaliers à leurs amis, avaient marqué des places! Parapluies et pardessus formaient barricades. Une altercation éclate, d'abord andaniino, puis sf or :{ando ; et les places réservées sont conquises de haute lutte. Inde irael De là, des colères et des récriminations. Mais Lemoine fronce le sourcil comme Jupiter irrité. Pas de places retenues à la Trompette! Égalité suprême ! Liberté I Vipa la liberla .'comme Ton chante dans Don Giovanni! Fraternité aussi sans doute. Et en effet, on ne trouvera jamais de république où Ton n'ait aussi bien fraternisé qu'à la Trompette. Il est vrai que cette république voisine avec l'Olympe et que les muses seules y font la loi.
i36 1 8go- 1 goo
Sans oublier de nous souhaiter la bonne année, Lemoine, au début de 1896, s'exprime ainsi : «Mon ami Marsick est en « Amérique, où on le couvre de laurier — c'est une méta- « phore — et de dollars — c'est plus objectif. Pendant son « absence, M. Hayot le remplacera et M. Touche remplacera (( M. Hayot. »
C'est une promotion, c'est aussi une apparition nouvelle qu'il convient l'une et l'autre de signaler.
Saint-Saëns a donné l'exemple, suivi avec zèle, au reste avec plus ou moins de bonheur; maint compositeur se hâte à composer quelque morceau destiné tout particulièrement à la Trompette. Voici, dédiées à Lemoine, des variations pour piano et trompette que signe Anselme Vinée, un nouveau venu. C'est Diémer, c'est Teste qui se donnent la réplique.
La Trompette est un salon, c'est bien entendu; et Lemoine n'acceptera jamais que cela soit oublié. Mais ceci est de la vie mondaine, de salon à salon on peut voisiner. C'est ainsi que le salon de M. Griset, en la soirée du 11 janvier 1896, se transporte tout entier au salon de M. et de M""® Lemoine. Saint-Saëns vient avec eux, le Saint-Saëns de La Nuit per^ sane, délicieux poème où le songe .d'opium épand d'énervantes et morbides voluptés, où la fuite haletante des amoureux traverse l'infini des solitudes meurtrières. Pour cette fois, le quatuor est doublé, renforcé aussi d'une contrebasse, M. de Bailly, d'un piano, M""^ Oswald Girard, d'un orgue, M. Bellenot, d'une batterie sonnante et frappante, MM. Choisnel et Vincent Derasse. La récitante est ]y[iie Marthe Mauras. Les solistes sont M^'° Thérèse Roger, MM. Baudoin-Bugnet, Goullet, Georges Lambert.
La primeur du Liederkreis de Schumann, voilà ce que Lemoine annonce, non sans fierté, pour la soirée du 21 février 1896. Ce cycle de mélodies, coupé de neuf étapes, n'a pas encore été en France transporté ni édité. Exquise chanteuse, M"^ Marcella Pregi détaille, ou pour mieux dire égrène, ce joli collier sonore, tout de perles dolentes, nous
I SgO' r goo iSy
pourrions dire de larmes qui, une à une, s'épanchent et délicieusement nous tombent sur le cœur.
Certes, c'est une bien jolie chose Le carnaval du même Schumann que, dans une séance suivante, M. Fritz Schousboe, d'une main délicate et légère, déroule sur le piano. Combien cependant nous arrive plus éloquent, plus profond, le génie du maître lorsqu'il souffre et qu'il se lamente ! C'est que la muse de la tristesse est la mieux inspiratrice qui soit au monde. Le rire ne vient que des lèvres, le sanglot vient de plus loin; et c'est plus loin aussi qu'il porte et retentit.
Lemoine une fois encore a été sur le point de se fâcher. Complaisamment, il a, en quelques mots, annoncé un concert, étranger à sa direction, mais qui lui semble recommandable; le quatuor tchèque en sera l'attrait principal. Et voilà que sortant et passant devant l'amphitryon, chez qui Ton ne dîne pas, mais chez qui l'on fait de la bonne musique, d'aucuns ont mis la main à la poche, demandé des billets et risqué ce mot fâcheux : « Combien? » Lemoine, placeur de billets, pourquoi pas de strapontins et de petits bancs, comme il fut, un soir, supposé qu'il pouvait être — nous avons conté cette aventure — quel scandale! « Moi, « dit-il, sous quelque raison que ce soit, me mettre à placer « des billets ; cela ne va pas à mon genre de beauté. »
Voici que reviennent, en la main de leur inspirateur et de leur chef Bordes, les chanteurs dits de Saint-Gervais. Ils amènent avec eux Palestrina, Vittoria, Roland de Lassus, Cl. Jannequin, celui-ci décrivant, acclamant, comme dans une héroïque fanfare, La bataille de Marignan; enfin les très modernes Alary, Bordes lui-même.
On a redemandé Le rouet de Paladilhe; et si Lemoine se
refuse au bis immédiat, il le permet d'une soirée à l'autre.
C'est ainsi que cette délicieuse inspiration, en la bouche de
M'"* Remacle, reparaît le 12 mars 1896. C'est le jour de la
Mi-Caréme; mais la seconde partie seule du programme est
de carnavalesque folie. On se lasse de rire plus vite encore
que de pleurer. C'est prudence et bon goût à Lemoine de
i38 1 8 go-i goo
couper en deux la Mi-Carême, et de nous laisser seulement son quart de carême, non pas tout à fait une mi-carême.
Quel ténor de goût délicat, de finesse exquise, était naguère Warmbrodtl Le voilà gazouillant des vers lointains de Jean Froissart, un peu naïf en sa tendresse, et de Clément Marot, beaucoup moins naïf mais tout à fait charmant. A ces rimes gentilles, Boellmann a voulu enguirlander sa musique. Notes et paroles font un heureux ménage.
Le même 28 mars, la fête est surtout d'une évocation des anciens jours; et les échos peuvent s'éveiller dans le passé comme sous des caresses un peu désapprises. La Société des instruments anciens émigré à la Trompette, Diémer joue du clavecin; Van Waefelghem de la viole d'amour — quel joli nom, déjà de promesses affriolantes ! — Delsart enfourche la viole de gambe, ancêtre du violoncelle; enfin, Grillet, sans avoir une marmotte en vie dans sa manche, joue de la vielle, mieux sans doute que jamais petit Savoyard n'en joua, descendant de ses montagnes maternelles. Couperin, Ariosti, de Caix d'Hervelois, Daquin, même Rameau et le grand Bach, reprennent la parole, comme dans le patois délicieusement suranné qui leur était familier.
Lemoine, de longue expérience, se méfie le plus souvent des prodiges naissants. Les fruits trop verts ne font pas ses délices; cela lui agace les dents et les oreilles. Voici pourtant qu'il accueille et présente M^^® Jeanne Blancard, une fillette de onze ans, et qui, à la stupéfaction de tous, avec une aisance extraordinaire, improvise, sur quelque thème qui lui soit donné, des variations abondantes et dans le style que l'on préfère. Ce n'est pas qu'un tour de force, c'est aussi un jeu d'adresse et qui révèle une organisation musicale tout exceptionnelle.
Deux fois quatre font huit. Hayot, Touche, Laforge, Loeb, et Rémy, Tracol, Van Waefelghem, Delsart, fraternellement, s'associent; et l'ottetto de Joh. Ivendsen peut être dès lors dignement interprété et applaudi. Ainsi s'affirme une fois encore la belle solidarité qui réjouit, grandit les artistes
I Sgo- 1 goo i39
hôtes de la Trompette. Là seulement, on laisse les petites vanités, les jalousies étroites au vestiaire; mieux encore, on les oublie; et Ton sent en quel idéal très noble, quelle sphère très haute, sont emportés tous ceux-là qui viennent, écoutent ou se font écouter. Je ne dirai pas qu'à la Trompette on est en famille, car bien des familles sont désunies, et depuis Caïn et Abel, nous sommes informés de ce que vaut l'amour fraternel; mais à la Trompette une àme est tiottante, doucement impérieuse, dont toutes les âmes sont pénétrées. La hiérarchie des talents existe, mais elle se fait discrète; et dans ce régiment ami, le dernier soldat peut se croire colonel. On se sent les coudes; on se sent les cœurs.
En la soirée du 27 avril, Numa Auguez chantant, oppose curieusement Schumann et Wagner. L'un et l'autre inspirés de Heine, ont donné une interprétation, un commentaire musical, des Deux Grenadiers. A mon sentiment personnel, Schumann pleinement l'emporte. Par cela même qu'il en dit moins long, Schumann dit plus fortement et mieux. On sait du reste que la concision n'est pas la qualité maîtresse de Wagner.
Frédéric Leutz écrit une sonate pour trompette. Mon Dieu! que notre chère Trompette a donc enfanté de trompettes! Si toutes ces trompettes doivent sonner à notre jugement dernier, nous ne saurons pas à laquelle entendre.
Naguère, nous étions, avec Grieg, aux rivages derniers des pays Scandinaves; Bourgault-Ducoudray, au vol de quelques mélodies langoureuses, nous entraînait, par delà Smyrne, en la voluptueuse lonie. Voilà que M. Pilet, autorisé de Lemoine, nous fait aborder aux îles Féroé et jusqu'en Islande. De là-bas, il n'a pas rapporté du hareng ou de la morue, il rapporte des chants populaires. C'est M'"' Éléonore Blanc qui nous présente ce bouquet sonore, telle une prétresse du farouche Odin essayant, en toute grâce, un sourire attristé.
La séance qui clôt l'année 1896, comme il advient le plus souvent à l'heure où l'ami Lemoine nous tire sa révérence, est presque tout entière de compositeurs nouveaux et vivants.
140 1 8 go-i goo
Paladilhe, Th, Dubois, Maréchal, Cécile Chaminade sont déjà des amis de la veille ou de Tavant-veille. Mais Chevillard, du moins à la Trompette^ est un nouveau venu. Il fait ses débuts avec une sonate pour piano et violon, et lui-même interprète et conduit son œuvre, en l'heureuse complicité de Rémy. Dans l'art très difficile, — car il est à lui seul toute sa force — de la musique de chambre, Chevillard a fait preuve maintes fois d'un véritable talent. Il n'est que juste de l'attester en passant.
Georges Hue, avec deux morceaux de chant, aidé de ]y[me Pauline Smith, débute au même programme.
Mais voilà Marsick revenu d'Amérique. Lemoine exulte de joie. Une soirée extraordinaire sera donc organisée pour fêter le retour de l'enfant prodigue. On ne tuera pas le veau gras — ne tuons personne ! — mais on s'écrasera aux fauteuils de l'Horticulture. D'avance, Lemoine s'en désole et s'en réjouit. Les exécutants qui se succèdent au piano, sont Saint-Saëns et M"' Rose Depecker. Marsick interprète Saint-Saëns, Beethoven. Là-bas, il n'a pas fait que se faire écouter, follement applaudir; il a écouté aussi quelque voix mystérieuse et qui tout bas lui parlait dans la pensée. De Michigan, il rapporte une chanson italienne; c'est plus flatteur pour l'Italie que pour Michigan. Le violon docile la chante à merveille.
Quelle soirée I On est venu du nouveau monde et du vieux monde. Marsick arrive donc d'Amérique; M"® Mira-Heller chantait naguère à Vienne. Saint-Saëns arrive toujours, lui aussi, de quelque rive lointaine. Le seul pays qu'il ne puisse rencontrer, est celui-là où il serait tout à fait inconnu.
Il ne fait pas que cheminer. Saint-Saëns emporte partout Saint-Saëns avec lui. Voyant ceci, voyant cela — il sait tout voir — cependant il s'écoute penser. J'admire, je l'avoue, cette multiple ubiquité. Naguère, paYaît-il, il voyageait en Egypte, et il en rapporte un concerto, le cinquième dans rénumération de ses œuvres. Moi aussi, j'ai voyagé longuement en Egypte; mais, dès lors, penser à quelque autre
1 8 go-i goo 141
chose que TÉgypte m'était impossible. Le sphinx me tenait si bien en ses gritïes de pierre, que rien de moi, dans ce sublime esclavage, ne pouvait lui être distant ou infidèle. Je ne voyais que sa face camuse et Tabîme de ses yeux béants. Je vivais comme dans la terreur des granits et des monstres mystérieux. Sur moi, pesait un monde qui semble ne compter les pas dans le désert, non plus que les siècles dans réternité.
Saint-Saëns est plus alerte. Cet homme s'appartient d'abord à lui-même. Il a donc, au fil de l'eau, descendant le Nil sacré, écrit son concerto. Il a voulu en faire la consécration glorieuse de son cinquantenaire de vie publique et de beaux labeurs, du moins dans la tâche première de pianiste virtuose.
Cinquante ans de piano, en effet, c'est admirable. A cinquante ans en arrière, en la salle Pleyel, le petit prodige — celui-ci a tenu toutes les promesses — s'asseyait, ou plutôt se hissait au piano. Il étonnait, mieux encore il charmait. Il avait douze ans. En cette même salle Pleyel — que de souvenirs l'honorent! — le voilà revenu, moins jeune au compte fâcheux des années, mais jeune comme jamais en sa belle vaillance et l'épanouissement de ses hautes pensées. Il a voulu revenir là même où il devait se révéler. Ajoutons que la recette de cette soirée du retour devait être intégralement abandonnée à V Association des artistes musiciens. Les vieux rois faisaient ainsi largesse le jour où l'onction sainte les avait consacrés.
Après la salle Pleyel, après le Conservatoire, la Trompette accueille le concerto. A Diémer, il est dédié; et Diémer l'interprète en ami reconnaissant, comme en virtuose qui sait tout comprendre.
Tout à l'heure, je m'extasiais de cette merveille d'un voyageur s'écoutant lui-même au concert environnant des choses, et de quelles choses! l'Egypte des Pharaons ! L'Egypte n'est pas cependant absente de cette œuvre éclose sur ses rives si lointaines. Quelques réminiscences de chants populaires,
142 1 8gO'i goo
surprises là-bas comme dans la brise dont se rident les ondes fauves du Nil, datent ces pages et précisent le paysage originel. Tel le berceau où vagissait Moïse, le concerto a navigué sur le fleuve sacré;
Voilà sur quelle œuvre s'ouvre Tannée concertante de
M. Bailly fait chanter harmonieusement le bois de son alto; et ce n'est qu'un jeu pour lui de chanter lui-même, barytonnant avec adresse et prêtant sa voix à Mendelssohn ou bien à Massenet.
Ceci maintenant est souvenir de jeunesse et peut servir comme de préface à l'une des œuvres les plus considérables que l'hospitalité de la Trompette se soit honorée d'accueillir. La scène se passe à Montfort-Lamaury, en un logis de plaisante villégiature. Quelques exquises jeunes filles sont là. Un maître vient de Paris les initier à l'art de la musique. Après la leçon collective joyeusement plutôt que bien sérieusement écoutée, le maître aimé, respecté, plutôt que bien compris et goûté, souvent se met au piano, quelques minutes restant libres avant le départ de son train. Il nous a dit sa collaboration active avec la femme d'un professeur attaché au lycée de Versailles. Cette dame, coutumière des labeurs littéraires, cadence et rime pour lui quelques passages des évangiles. L'œuvre sera d'importance; et le maître volontiers en essaie quelques fragments, hélas ! d'une voix qui n'est nullement printanière, devant l'essaim printanier, du reste vaguement attentif, de ses élèves. Il joue, il chante; et bientôt les fillettes s'efforcent à dissimuler un bâillement incoercible derrière l'épanouissement d'un sourire résigné et complaisant. C'est un témoin fidèle qui raconte ces choses. Les paroles d'origine évangélique étaient de M'^^ Colomb ; le maître, plus ou moins écouté, avait nom César Franck; et l'œuvre prématurément révélée n'était rien moins que Les béatitudes. On sait quelle haute faveur leur était réservée; et la surprise n'est pas grande que la Trompette ait voulu connaître, au moins en quelques-unes de ses parties, le monument qui
I 8go- 1 goo 143
faisait somnoler de bien jolis yeux, avant d'éveiller d'enthousiastes admirations.
De par son âge et ses préférences, M'"'' Conneau se reporte volontiers vers les maîtres gentiment inspirés qui firent les délices de sa jeunesse. Naguère, Rossini, le plus souvent silencieux, rompait cependant ce silence pour écrire à l'intention de M'"»^ Conneau — jolie femme et cantatrice de talent, dès lors elle était doublement irrésistible — tout un petit poème de gaîté aimable : La regata veneiiana. Ainsi un soir qui n'était pas de Venise, les Tubicoles parisiens eurent l'illusion charmante de se voir savourant des glaces chez F^lorian, ou flânant sur la piazzetta. Pour un peu, ils auraient demandé leur gondole, non plus leur voiture, au sortir de ce rêve et de cette griserie charmante.
// ne pleut plus, bergh^e, Le furet du bois joli, voilà des titres souriants et que M. Pierre de Bréville confie à la voix, souriante elle aussi, de M"^^ Jeanne Remacle.
Naguère, Guiraud laissait un opéra inachevé de Frédégonde. Complaisamment Saint-Saëns accepte la tâche ingrate de le terminer. Il semble bien que le duo de puissante expression, interprété à la Trompette par M. Bailly et l'excellente diseuse M"^*^ Georges Marty, soit de l'unique Saint-Saëns. Saint-Saëns peut imiter, égaler tout le monde au domaine de la musique ; mais il reste difficilement imitable.
Maurer fut un maître en la virtuosité du violon. Voici que dans un concerto il en déchaîne quatre à la fois; et les exécutants, tirant comme un feu d'artifice de notes, forment partie carrée. Ce sont M'^^^ Ingeborg Magnus et Juliette Laval, MM. Thibaud et Malkine. Quel joli délire de chanterelles bien éveillées!
Au piano, de séance en séance, se succèdent M'"^ Henri Jossie, MM. Pierre Adour, René Chansarel, M"'' Madeleine Ten Hâve.
Le i3 mars 1897, presque la moitié du programme est de Théodore Dubois, nous menant, à travers les touches
144 1 8go-i goo
d'ivoire qu'émeut la main de M"^ Rose Depecker, d'une Source enchantée au Concerto capricioso.
Ohé! Ohé! Hourrah! ce que le latiniste doublé d'un fervent du calembour, traduit vel mus! ou rat! Cette explication est à l'adresse de ceux ou de celles des Tubicoles qui ne sont pas bacheliers. Voici revenue la Mi-Carême!
Cette fois, Lemoine a voulu renchérir. Toutes les blanchisseuses et laveuses des bateaux Parisiens devraient députer vers lui leurs reines, aussi la reine des reines, et le proclamer roi de la fête. Ainsi, en multiples exemplaires, Lemoine pourrait embrasser un front royal certes digne de porter la couronne dominatrice des humains, ayant déjà le diadème exquis de ses vingt ans.
Lemoine a souci de nos yeux autant que de nos oreilles. Il permet les lorgnettes; il nous en louera même, si nous insistons. Enfin, il demande, il souhaite que l'on se fasse une tête. Les enfants seront admis, désirés; et pour les mieux réjouir, les Tubicoles pourront se âéguiser en nourrices sèches ou non. L'appel est entendu, obéi. Il me souvient, pour cause, d'un humble fez transformant si bien son porteur d'occasion que la concierge étonnée, inquiète, sortait à la poursuite de cet intrus sur le trottoir et demandait, à toutes les commères du voisinage, si elles n'avaient pas vu passer un Turc. Donc, le parterre de la Ti^ompette apparaît émaillé de chignons bizarres, de bonnets étranges, de perruques historiques. Et c'est assurément plus joli qu'une assemblée d'œufs d'autruche en l'attente d'être couvés.
Lemoine lui-même a donné l'exemple. Il est assis au seuil de son salon. Derrière ses lunettes, il est aveugle; cela se voit et s'entend; car il est armé d'une clarinette, il lance des couacs dont s'épouvanterait et aboierait son caniche fidèle, si le caniche, prévoyance heureuse, n'était pas empaillé. Aussi se tient-il en toute convenance et la sébille aux dents.
Dès le premier numéro, bien que ce soir Mozart ait la parole avec un quintette pour clarinette et quatuor à cordes, le concert pourrait être à destination des pauvres aveugles,
I Sgo-i goo 145
car les exécutants MM. Gense, Dantot, Bottembourg, Blasy, Barder sont professeurs à l'Institut des jeunes aveugles.
Après ces choses grix^ts^ Les trois petits chats blancs, si finement caressants de Pierné, La ballade des cochons roses, La rillancle des petits canards de Chabrier, commencent de sourire, avant que n'éclate le rire incompressible et délirant. Boellmann a écrit une râpe sot d'un quart naval, ce qui peut se traduire ainsi : « gratte tête deur et demi maritimesqiie... — chef-d'œupre oiisque se superposent les thèmes les plus populaires du grand art et du café-concert ».
Les frères Cottin, délicieusement concertants, jouent de la guitare et de la mandoline. C'est gai sans être burlesque.
Voici reparu, chef-d'œuvre suprême du genre, Le carnaval des animaux; mais cette fois les animaux sont présents, du moins dans leur tête naturelle et ressemblante. Pierné, passé kangourou, tout en jouant du piano, saute comme un authentique marsupiau en rupture de jardin des plantes. Taffanel a fait quelques difficultés pour figurer encore, et la flûte aux lèvres, en ce débarquement de l'arche de Noé. Lemoine Ta décidé, disant, écrivant, en des notes faites par exception pour être lues : « Soit bon, soit mauvais, mon cher « ami, nous serofis toujours sûrs d'avoir en vous un rossignol, » Et Tavis à l'auditeur ajoute : « C'est déjà excessivement spiri- « tuel, n'est-ce pas? mais vous en goûterez bien mieux la « saveur après avoir assisté à la soirée. »
Un railleur peut être raillé; et le trait burlesque décoché revient parfois en plein visage, à celui-là même qui se faisait une joie bouffonne de le lancer.
Lemoine a quitté sa place, déserté même son caniche de tout repos. Comme il lui agrée quelquefois, la fantaisie le prend de haranguer l'assistance. Mais Lemoine a compté sans Lemoine. Il se croyait un; ils sont deux. Sosies inattendus et de stupéfiante rencontre. Voici que le premier Lemoine, celui du rez-de-chaussée, va monter sur l'estrade. Mais il s'arrête, il s'étonne, il va reculer peut-être. La place est prise, et c'est lui-même qui l'occupe, et qui se dit à lui-même
146 1 8 go-i goo
«Arrière, l'ami! Lemoine c'est moi! La Trompette, c'est « moi! » Le spectre a surgi tout à coup, le double, comme auraient dit les vieux Egyptiens toujours empressés à se doubler ou se dédoubler pour mieux échapper à la mort. Deux Lemoinesi qui donc aurait jamais prévu ceci? Il semblait bien qu'il n'y eut qu'un Lemoine au monde. Si un moine, au dire d'un ancien proverbe, ne fait pas l'abbaye, un Lemoine fait seul notre orgueil et notre joie. Comment nous y reconnaître? Le premier, celui de tout à l'heure, se tait, et ce silence le condamne. L'autre, peut être un effronté usurpateur, tient l'avance; car il trône, au milieu des artistes railleurs. C'est bien la tête à laquelle nous sommes accoutumés. Que dis-je? C'est la voix grondante, de dogue vigilant, que nous connaissons si bien. Elle nous parle, nous jette un (( Messieurs, Mesdames ! » où le cœur d'une mère lui-même ne pourrait se tromper.
Cruelle angoisse ! Énigme redoutable ! L'assistance est divisée. Tout à coup les deux têtes se rejoignent : elles s'embrassent; deux têtes dans le même bonnet, du moins dans la même accolade! Quelle jolie farce de carnaval! Et quel plaisir plus grand que de voir, comme un dieu de la légende, Lemoine s'enfanter lui-même, se révéler en multiples exemplaires, se faire pendant, et bras dessus bras dessous à lui-même, traverser toute l'assistance dans une tempête de rires et de fous applaudissements !
Il faut toujours que les choses humaines, les plus illustres, les plus humbles, atteignent une cime qu'elles ne sauraient dépasser. Chemin faisant, nous retrouverons encore la traditionnelle Mi-Carême où la grave Trompette , désertant l'Olympe et le chœur des muses pour la fête de Neuilly, prend des airs et joue des airs de mirliton. Jamais cependant nous ne devons retrouver ce vent de gaieté et de belle humeur qui ce soir-là, secouait les têtes apprêtées ou non, et nous emportait tous dans la griserie drolatique d'une même folie.
Il est des choses que l'on ne peut pas refaire, car l'heure qui les a vues s'épanouir, réunissait la complicité mysté-
1 8 go- 1 go 0 147
rieuse de tout. Rien de plus capricieux que le rire; il éclôt comme il lui convient. Certes, à roccasion, et bien franchement, nous rirons encore à la Trompette; et d'autres viendront après nous qui voudront et qui sauront rire. Mais ce ne sont plus les mêmes qui riront. Nos rangs s'éclaircissent autour de nous, les vieux Tubicoles. La gaieté serait-elle de tous les âges, et le rire, comme dit Rabelais, serait-il le propre de Thomme; un âge vient où Ton hésite à rire, car le rire fait plus profonds les sillons creusés sur nos visages défraîchis. Enfin, c'est peut-être d'un censeur morose, il ne me semble pas que les jeunes soient désormais aussi joyeux que nous Tétions nous-mêmes, lorsque nous étions les jeunes. Puisse me démentir un prochain lendemain; et que la Trompette soit louée de vouloir, de maintenir, cette heure débridée, si gentiment de joie bien Française et toute juvénile, au cours de ces heures de nobles félicités, d'enthousiasmes radieux et de superbes enseignements! Le rire est bon, le rire est sain; les poètes lointains nous montrent un jour rOlympe entier secoué d'un fou rire ; et sans le rire, les immortels se seraient lassés de leur immortalité.
Le 2 avril, M™^ Roger-Miclos est au piano. Elle devait, elle aussi, à la Trompette, le tribut de son admirable talent. Très agréable à voir, délicieuse à écouter, elle a tout pour elle.
Omne tulit punctum qui miscitit utile dulci.
Demandez à Lemoine la traduction d'un compliment que le poète latin aurait pu adresser à M"" Roger-Miclos!
La flûte est un instrument très ancien, puisque Pan en jouait bien et que Marsyas en jouait mal; aussi, que l'on nous pardonne cette expression vulgaire, devait-il y laisser sa peau. Gaubert, lui aussi, joue de la flûte, et en toute perfection. Il interprète Saint-Saëns, Bach, Godard, Lalo; et voilà qui fait merveille.
Maréchal, collaborateur de Mistral, a composé un opéra sur le très beau poème de Calendal, frère cadet, mais d'une digne fraternité, de l'exquise Mireille; et de cet ouvrage
14S 1 8 go-i goo
la Trompette ^oxxxe pleinement un air que chante M^^^ Loventz. D'Indy se plaît sur la montagne; il en a fait tout un poème que fait courir sur le piano M^^' Marthe Dron. Dans la même soirée du i5 avril, M. Tourmemire affirme, dans une suite sérieuse pour alto et piano, son talent de compositeur.
Marty — hélas! encore un disparu, un regretté — le 24 avril, amène avec lui toute la classe de chœurs qu'il préside au Conservatoire; et Franck, Delibes, d'Indy, Chabrier, Saint-Saëns, enfin Gounod, évoquant les naïades — les divinités païennes ne devaient jamais cesser de lui sourire — passent successivement en ces bouches souriantes et bien disantes. La moitié du concert est de la voix humaine. Que dirait — nous ne voulons pas le nommer — ce Tubicole intransigeant qui brutalement donnait son congé à la Trompette^ le jour même où le chant pénétrait dans l'austère maison, nous entendons le chant des lèvres humaines, l'archet seul ayant, paraît-il, le droit de chanter? Par bonheur pour lui, ce fâcheux ne peut plus entendre; il est mort. Tacet, lui aussi.
Voici que M''^ Mathieu d'Ancy, très charmante chanteuse, interprète Schumann; et M^'^ Suzanne Lacombe, aussi M^^« Duchemin, Gluck.
On attendait au piano Slivinski; il n'est pas venu. Mais M"® Rose Depecker, aux prises avec Mozart, Beethoven, Liszt, Schumann, ne le laisse pas regretter.
1898 vient de s'ouvrir. Les plus vaillants, les plus vaillantes, accourent. Il semble que la Trompette dÂt son armée, mais aussi sa garde fidèle et qui donne toujours. Voilà M'"® Fuchs chantant des mélodies de Vidal. Elle chante, mais auparavant elle a réalisé le travail délicat de substituer, dans une œuvre de Bach, aux paroles allemandes, des paroles françaises. On sait combien ce divorce et ce remariage sont malaisés. Ce n'est pas trop d'une oreille de musicien, d'une pensée de poète, d'une dextérité d'écrivain, pour y réussir; et M™® Fuchs y réussit.
L'inlassable Diémer est au piano.
1 8go- 1 goo 149
Dès lors, Xavier Leroux est un jeune; aujourd'hui encore, au sortir de tant de brillantes campagnes, il est jeune mieux que jamais. Son opéra à'Evangclïnc a été représenté à Bruxelles. M"* Amélie Loventz en mterprète un air qui fait souhaiter de connaître Toeuvre tout entière.
Th. Dubois a collaboré avec Virgile et comme lui, d'une inspiration charmante, il poursuit Galatée fuyant vers les saules et désirant être vue pour être, elle aussi, bientôt tendrement poursuivie.
Lemoine n'est pas un timide. Il fait accueil aux nouveaux instruments de M. le Gennes, un novateur, ingénieur de sa profession coutumière, luthier aussi de par quelques études curieuses et longues; et sous l'inspiration de Ghapuis, M. Carembat joue du violon, M. Alard de la grande viole, M. Gurt du violoncelin, M. Papin du violoncelle.
Voici que M. Engel, lecteur d'incomparable sûreté — je Fai vu chanter à livre ouvert et en public, et sans aucune étude préalable, les cinq actes de La reine de Chypre — interprète trois rondels où les vers de de Banville épousent la musique de Gh. Kœchlin.
Inexpiable récidive, on a causé à la Trompette comme si la Trompette était une loge d'habitués de l'Opéra. Quel sacrilège et quelle injure! Une lettre de plainte est adressée à Lemoine. Il prend feu, il éclate; et voici ce qu'il raconte, rappelant, dans sa fidèle rancune, une soirée de 1884.
« M™® Marie Sasse — rien moins que la Sélika de VAfricaitie — avait fait inviter le directeur d'un grand journal — je supprime son nom, paîx aux morts! — Ge Monsieur ne cesse de causer avec ses voisines. On ne jouait encore que du Beethoven. » Lemoine, après quelques chuts dédaignés, va directement à l'importun et lui dit bien en face : « Vous « seriez parfaitement aimable de ne pas causer pendant que « les artistes jouent. » Jamais je ne vis, ajoute-t-il, figure plus surprise, mais il se tut enfin pendant tout le reste de la soirée. Le lendemain, paraissait dans son journal un entrefilet ainsi conçu : « Nous avons applaudi hier M™' Marie
i5o 1 8 go- 1 goo
<( Sasse. Elle a admirablement interprété la plainte d'Ariane « de M. Coquard, dans une réunion qui se tient rue de « Grenelle. Bonne musique, public un peu vieux. »
Lemoine ayant fait taire un directeur de journal, estime avec raison qu'il n'est pas de bavardage importun qu'il ne puisse réprimer. Silence! on reçoit au vestiaire les langues intempérantes comme les pardessus importuns. . Bruneau fait une apparition à la Trompettt, non pas dans sa personne, mais dans une sarabande que chante M™^ Jeanne Remacle.
Voici toute une assemblée de violoncelles enveloppés de jambes masculines ou blottis en des jupes féminines. Delsart traîne avec lui ce cortège; et c'est Widor et Popper qui l'inspirent.
De-ci, de-là, nous retrouvons Massenet; et ces rencontres font toujours désirer quelque prochain retour. M"^^ Dettelbach mélodieusement gazouille des mélodies d'un charme subtil et pénétrant. Cela se respire autant que cela s'écoute.
A l'occasion, Lemoine est poète. Toutes les muses habitent, ou du moins fréquentent, derrière ce front olympien. Cette fois, Lemoine a voulu, comme un Théodore de Banville, jongler avec des rimes rares; et le trompettiste Teste semble cadencer lui-même, sur le cuivre sonore, sa gloire et son talent :
Il souffle comme il faut Le trompettiste Teste; Ses sons sont sans défaut Il a la langue leste. . . .
Lorsqu'il sonne son sol, Le trompettiste Teste Peut se pousser du col Avec son large geste.
Le prochain samedi Le trompettiste Teste Chaudement applaudi N'aura point une veste.
iSgo-igoo i5i
A ce rendez-vous du samedi suivant, le trompettiste Teste, je l'atteste, programme à la main, devait manquer; mais Teste certainement proteste qu'il n'y a pas de sa faute.
On ferait toute une bibliothèque, et certes glorieuse, des morceaux composés ou adaptés à la destination de la Trompette et qui portent, au fronton de la première page, une dédicace à Lemoine. Ainsi Pierné a voulu faire, abritant, sous ce patronage, sapasto?'ale variée où dialoguent la ftûte de M. Hennebans, le hautbois de M. Longy, la clarinette de M. Turban, le cor de M. Reine, les bassons de MM. Letellier et Ch. Bourdeau, la trompette de M. Franquin; le Père Éternel n'ayant pas voulu sans doute, du moins pour ce soir-là, se priver de sa trompette suprême, celle qui doit ouvrir les assises du jugement dernier.
C'est encore un^ fois l'échéance de la Mi-Carême. M. Siegfried Ochs a fait passer, à travers le style et la manière de quelques musiciens entre tous connus et consacrés, le thème d'une vulgaire chanson; et Pierné détaille, avec une adresse singulière, sur le piano, cette fantaisie déconcertante.
La mandoline, la guitare, ne sont des instruments qu'à demi sérieux; aussi sont-ils très bien venus, alors que la consigne est de rire, ou du moins de sourire à fleur de lèvres. La parodie même dès lors est acceptée. Elle ose s'en prendre à Gluck, faisant de J^ai perdu mon Eurydice, un monologue de burlesque lamentation. Enfin, Hayot, d'inénarrable bouffonnerie, imite l'orgue sur son violon, à faire croire que tous les jeux d'un Cavalié-Coll se sont infiltrés sous les cordes. Offenbach y passe après Gluck; et le violon suffit à miauler le duo fameux des Deux aveugles de désopilante mémoire.
Salut à M"^" Jeanne Raunay! Il y a toujours quelque indiscrétion à saluer, dans le passé, une femme parée de toutes les grâces du talent et de toutes les séductions de la personne. La chronologie manque de galanterie. Mais il est des printemps et des épanouissements qui se prolongent. Accompagnée de M. Henri Falcke, le samedi 26 mars 18 98
i52 1 8 go-i goo
M""' Jeanne Raunay chantait l'admirable mélodie La cloche^ de Saint-Saëns, et bien qu'il n'y ait ni roi ni reine de suprématie isolée à la Trompette, on peut dire que cette entrée en scène parmi nous de M™^ Jeanne Raunay est comme un avènement et qui ne sera pas oublié.
Le même soir, M""' Tassu-Spencer caresse une fantaisie de Saint-Saëns pour la harpe.
Levadé est un nom qui grandira. Lemoine en a le pressentiment; et Levadé, Au bras de Vaimé, chante l'amour, ce qui est de son âge, mais non pas si joyeusement de tous les âges; et c'est M"" Suzanne Allusson qui lui prête son talent.
O prodige! Le quatuor aimé a reçu congé; et les pupitres de l'estrade se sont abondamment multipliés. « Surprise! » s'écrie Lemoine. Tout un orchestre est venu que Bourgeois de rOpéra-Comique dirige. Il faut rendre à César ce qui appartient à César, et cette fois c'est la première place dans nos souvenirs; ce César, qui est aussi Franck, a composé, sur cette merveille de virtuosité au jeu des rythmes et des mots que Victor Hugo appelle les Djinns, une musique pittoresque où le piano, c'est Ludovic Breitner, défie en quelque sorte l'orchestre et l'emporte à sa suite. L'œuvre est importante. Une grande fantaisie où les noms de Schubert et de Liszt sont associés, un concerto de Schutt encadrent Franck et sa belle victoire.
M. Lucien Berton est un chanteur admirable; et M. Gustave Doret, lui confiant quelques chansons qu'il dit couleur du temps — un temps de joli soleil — permet à la Trompette de le constater. *
Voici que sont venus ensemble — ils se retrouveront — la vaillante, puissante, souverainement belle, M"^^ Héglon, et son accompagnateur docile, Xavier Leroux, deux célébrités déjà consacrées. « J'ai pardonné! » dit-elle; et c'est Schumann qui l'inspire ; et la voix profonde de l'alto bien vibrant exhale comme le mystère d'une âme endolorie; et ce pardon superbe est comme mouillé de larmes et de sang.
Lemoine sait bien que tout nous intéresse qui l'intéresse
I s go- 1 g 00 1 5 3
lui-même de près ou de loin. Un deuil de famille vient de Tatteindre; son beau-frère est mort. Le voilà, nous dit-il contraint de se faire invisible; M'"*^ Lemoine délègue le soin d'accueillir les Tubicoles à M'"'^ Alary, qui tout aimablement s'acquitte du mandat et remplit la suppléance. En voilà pour quelques semaines.
La saison musicale touche à son terme. Saint-Saëns revient de ses villégiatures hivernales. AU righl! s'écrie Lemoine. Le français, le latin ne lui suffisent plus, il parle anglais et semble attester Shakespeare de sa joie extasiée. Il y aura donc séance supplémentaire, le mercredi i8 mai; et Lemoine, mieux que jamais, pourrait chanter :
Je recevrai la cour et la noblesse; Oui, tout cela chez moi se fait servir.
Ou du moins tout cela vient le servir. Il faut ajouter à la cour, à la noblesse, la gloire et le talent, même quelque chose de plus. Qu'on en juge! Voici les vedettes annoncées. Ce programme est un éblouissement.
Au piano, M'"*^ la princesse Bibesco, MM. Saint-Saëns, Diémer, au clavecin Diémer. Le violon et le violoncelle se nomment Remy et Delsart; et M"^^ la comtesse de Maupeou chantera.
Saint-Saëns, qui aura toujours de la jeunesse au bout des doigts, a rajeuni, les transcrivant pour le piano, des pièces de luth par lui recueillies en Espagne et vieilles de trois ou quatre cents ans.
La promenade en mer est encore inédite; c'est une barcarolle. Le joli souvenir de voyage que voilà! C'est la splendeur vide de la Nuit persane que chante M'"'^ de Maupeou; et ce vide est tout frémissant de mystère, d'attirance vertigineuse, d'étrange beauté.
Les ailes, nous dit Diémer; et ses mains en effet jouent, ou plutôt se jouent, délicieusement ailées.
Après cela, Lemoine peut se reposer et confiant nous dire : « A l'année prochaine ! »
i54 1 8go- 1 goo
L'année 1899 ouvre avec Diémer, Mania Séguel, M. Auguste Pierret, trinité de pianistes, et la fidèle M"^^ Henriette Fuchs, le quatuor restant de MM. Massick, Hayot, Bailly, Loeb.
Quelques morceaux, échappés à la verve de maîtres déjà lointains, chantent en quelque sorte dans toutes les mémoires. Sans doute qu'ils sont curieux ou charmants; et nous aurions mauvaise grâce à les vouloir diminuer en quoique ce soit et bouder notre plaisir. Reconnaissons toutefois que dans ces admirations, si justifiées qu'elles soient, il y a un peu de caprice et comme le hasard d'une fortune heureuse; tel le Trille du diable que^ dit-on, le diable lui-même, certes un bon diable, aurait inspiré et dicté à Tartini et que Marsick égrène en une verve diabolique dont « l'enfer se réjouit » ainsi que le chante Bertram dans Robert le Diable, tel ce quintette de la Truite si fameux, du reste si plaisant entre toutes les œuvres exquises où monte la gloire de Schubert.
Nous avons déjà dit le caprice germé dans la pensée de Lemoine et qu'Alary du moins a complaisamment adopté, d'imposer à la voix humaine de chanter sans paroles dans un ensemble instrumental, dès lors également fraternel. Lemoine avoue que le virtuose vocal doit être d'une impeccable sûreté. Il faut donc reconnaître cette abnégation et ce mérite professionnel à M"^ Jane Goupil, faisant ainsi sa partie dans un quintette d'Alary, pendant qu'autour d'elle, au quatuor à cordes est venue se joindre la flûte que si bien fait gazouiller Ph. Gaubert.
Nous entrons dans une période où la maladie, hélas! retient souvent, loin des séances annoncées, Lemoine et M"^^ Lemoine. Alary est à la fois un coadjuteur dans l'administration de toutes choses, et Fun des artistes producteurs dont le nom tout moderne est inscrit le plus souvent dans les programmes. Et lui et M"^^ Alary sont là fidèlement sur le seuil. La Trompette ne serait plus la Trompette, si les élus de la maison ne trouvaient pas en entrant, une
iSgo-igoo i55
main ouverte, un sourire qui leur souhaitent la bienvenue.
Le vieux LuUi garde encore des grâces que plus de deux siècles passés n'ont pas encore toutes flétries. Que cela est simple : « Le héros que j'attends, ne reviendra-t-il pas ! » et que M''*-* Adèle Génicoud soupire bien cette soupirante mélodie!
« Pas de quatuor aujourd'hui pour raison de surabondance u occasionnelle de richesse. » Voilà — quelle révolution! — ce qui nous est annoncé en grandes lettres. Ceci, toute révérence gardée, nous rappelle ces affiches fastueuses où quelque directeur de troupe vagabonde, passant au théâtre de quelque sous-préfecture, déclare pompeusement : « Vu son u importance, cet ouvrage sera représenté seul. » Quel est donc, à la Trompette^ Touvrage, non pas unique, mais dominant, qui va si glorieusement encombrer le programme? La sonate pour piano que Beethoven devait dédier à Tarchiduc Rodolphe. Elle est atrocement difficile, avoue Lemoine, elle dure au moins quarante minutes. « Sonate, que me veuxtu? » s'écrie un dicton lointain et quelque peu impertinent. Lemoine toutefois, et il a bien raison, estime cette œuvre une œuvre entre toutes remarquable. Sa difficulté, sa longueur n ayant pas découragé M. Vianna da Motta, le régal pour lesTubicoles se double d'une surprise et, pour beaucoup sans doute, d'une révélation.
Alentour du monument, des fleurettes se sont épanouies, délicates, légères, exquises. Fauré en est le bon semeur. Poème d'un jour, aux lèvres de M"''^ Dettelbach, quelles délices! C'est comme un souffle amoureux qui passe. Cela caresse, cela grise un peu; et l'on en reste longuement troublé, ou plutôt parfumé jusqu'au fond du cœur.
Un nom nouveau, ou presque nouveau, s'inscrit aux fastes de la Trompette. G. Enesco signe une sonate pour piano et violon où dialoguent M. Vianna da Motta et M. Rémy.
Si je ne signale au passage que des noms ou des œuvres d'un éclat encore secondaire, négligeant des noms fameux et des œuvres retentissantes, cette négligence est prémé-
i56 1 8go-i goo
ditée, cet oubli est voulu. Dans un salon — et ne l'oublions jamais la Trompette tient salon — on ne recommence pas, à chaque jour de réception, les mêmes présentations aux mêmes habitués de la maison. L'élu inattendu a seul droit à cette courtoisie particulière. A ceux, les patriarches suprêmes, qui sont là bien installés dans leur fauteuil, disons mieux leur trône de gloire, pour employer un langage paradisiaque, à ceux qui vivant dans ce monde, planent aussi dans l'autre monde, on se contente d'adresser une révérence silencieuse. Un salon, la Trompette, oui sans doute! Eh bien sur les murs de ce salon, nous sommes certains d'apercevoir les effigies — tableaux parlants, c'est le cas de le dire — des grands ancêtres; nous prenons place au-dessous d'eux. Quelques vivants, eux aussi de consécration suprême, d'abord et surtout Saint-Saëns, sont les familiers du logis ; avec eux, on échange des sourires, des poignées de mains. On écoute, on applaudit; mais il n'est nul besoin, il serait interminable de dire que l'on a rencontré Saint-Saëns, ou Mendelssohn, ou Mozart, ou Beethoven.
Hue monte et se multiplie : « J'ai pleuré en rêve, » dit-il, et c'est M"^ Mary Ador qui prête ses yeux et sa voix à ces belles larmes. Richard Strauss rêve, lui aussi, mais au crépuscule; et le crépuscule volontiers revêt la pourpre sanglante et menaçante. Strauss, ce nom fut autrefois, pour ne pas sortir du domaine de la musique, d'un joyeux amuseur; et quelques vieilles jambes essaient peut-être de s'agiter rien qu'à ce souvenir badin, à la rumeur au loin fuyante des quadrilles échevelés. Strauss, second du nom, beaucoup moins innocent, est pour nous conseiller et nous dire bien d'autres crimes. Son crépuscule rêveur est déjà une aurore. Non sans inquiétude, nous en saluons le premier lever. Cela nous est chanté en allemand. Ce n'est qu'un jeu pour M. Disraeli d'enguirlander, au réseau de sa voix chaude et pénétrante, des paroles françaises, allemandes ou italiennes. C'est ainsi, dans la caresse délicieuse de la langue où soupirait Pétrarque, où gémissait le Dante, qu'il nous dit cette
iSgO'igoo iSy
merveille suprême de Beethoven : u Inquesta tomba oscut^ay). Jamais Tàme humaine n'exhahi, de ses suprêmes profondeurs, rien qui dépasse Témotion sublime qu'épand cette page bien courte, toute une immensité; et voilà ce que ne feront jamais oublier les plus redoutables révolutions qui peuvent bouleverser Tempirede la musique.
En la même soirée, au piano se succèdent M'"° Henri Jossie, M. Eugène d'Albert; et M. Lubet dit cette amère et si grande désolation où Bach, suivant de saint Matthieu, et s'égalant à toutes les grandeurs des récits évangéliques, dévoile la honte, les remords de Pierre reniant son maître et trahissant son Dieu.
Nous voulons du nouveau, n'en fut-il plus au monde !
s'écriait Voltaire un peu inquiet. Et Lemoine trouve du nouveau; au reste, pour le trouver, nul besoin que la Trompette s'épuise à sonner le ralliement. On vient à elle, et de loin. M™® de Kraïndt descend à peine du train. C'est à la Trompette qu'elle va égrener ses premières notes et que nos pianos français feront connaissance avec ses doigts alertes.
M. Arenski que Lemoine, incorrigible remueur de syllabes changeantes, s'amuse à écrire L'art en ski, a composé un trio que les applaudissements de l'Allemagne recommandent. Nous en avons la primeur au pays de France; et ce sont MM. Falcke, Rémy, Delsart, qui nous le présentent.
Grieg se tait désormais; il menait un bien joli tapage au milieu de nous, lorsqu'il nous faisait en imagination danser le Menuet et qu'il nous emportait en une Marche nuptiale au pays de Norwège. Qui croirait que, sous des frimas quasi éternels, pouvait s'épanouir cette fleur d'aimable gaieté?
Il fut une Dame de pique ^ opéra d'Halévy, aussi une carte malheureuse et qui ce jour-là du moins ne devait pas gagner la partie; il est une autre Dame de pique de Tschaïkowski dont M''® Louise Planés, accompagnée de Wormser, chante un air. Cette fois, la carte est bonne et la revanche est assurée.
i58 1 8go- 1 goo
D'Albert interprète du Chopin, mais aussi du d'Albert; encore un passant qui ne fait que passer, mais que l'on n'oublie pas.
Quelle merveille de grâce , d'esprit, de légèreté, que l'air du rossignol emprunté au Pensieroso du colossal Haendel! Ce sourire, ce badinage de Titan voltige comme un papillon à la rencontre des perles que sème la rosée du matin. Taffanel semble avoir emprisonné un rossignol dans sa flûte; M"^® Duvernoy-Viardot le défie, l'enlace, le répète. On doute laquelle de ces deux voix est l'écho le plus fidèle de l'autre. Les bocages amoureux n'ont jamais si bien chanté.
Et voilà le prélude savoureux de la Mi-Carême en l'an de grâce 1899.
A trompeur trompeuse et demie est un proverbe-comédie en vers de M^**' Claire Crussard où l'auteur, devenue Colombine, raille et moque, comme il convient, l'inévitable Pierrot dont M. Paul Boncour a pris la naïveté perverse et la farine.
]y[me Duvernoy-Viardot consent à interpréter Loïsa Puget; c'est beaucoup de complaisance chez celle-là, c'est beaucoup d'honneur pour celle-ci. Est-ce bien d'honneur qu'il convient de parler? Lemoine n'est pas ennemi de la farce; et ce jour carnavalesque est pour la conseiller. Loïsa Puget va donc renaître de ses cendres; hélas! elle ne fut jamais un phénix, et c'est affaire au seul phénix de se glorifier en de telles résurrections. Pauvre Loïsa Puget! c'est à la moquerie qu'elle va être jetée. « Ce genre de musique, nous dit « Lemoine, charmait nos mères ou nos grand'mères (suivant « l'âge de l'auditeur); c'est pour nous tout ce qu'il y a de (( choisi comme dessus de pendule. » Et sans doute que Le charme de la voix n'est que d'un charme bien naïf, tranchons le mot! un peu niais, même en passant par la voix d'une descendante des Garcias. Observons cependant à notre ami Lemoine que Loïsa Puget, même de son temps et dans la ferveur suprême où se complaisait la mode des romances sentimentales, n'était pas, autant que cela, l'universelle admiration de nos mères ou de nos grand'mères.
iSgo-igoo ibij
Je vois encore, moi qui écris ces pages, j'entends ma mère se mettant au piano et fredonnant, mais sans d'aucune sorte s'extasier, Le5 c/oc7;t'5iY// niouastère, réputé le chef-d'œuvre de Loïsa Puget. Si l'énorme succès du drame de La grâce de Dt'ju et Les cinq sous pour monter notre ménage devaient susciter passagèrement une sorte de popularité autour de Loïsa Puget, elle ne fut jamais tenue, chez les suivants de la musique à peu près sérieuse, que pour un compositeur à peu près négligeable.
Pourquoi tant nous railler de ces choses défraîchies? Un dessus de pendule est une œuvre d'art. Soyons lui indulgents et pitoyables! Peut-être encore que la pendule marque une heure qui fut heureuse. Songeons que les fleurs fanées furent des fleurs, que des gens, que des mains amoureuses se réjouissaient à les cueillir, à les caresser. Sachons gré aux moindres choses, alors surtout qu'elles sont bien innocentes, d'avoir semé un peu de gaieté en nos chemins, ou, ce qui est plus joli encore, d'avoir fait jaillir, en toute douceur, de quelques beaux yeux, de très belles et de très douces larmes!
Au reste, en ces moqueries dédaigneuses, il peut survenir des surprises singulières. Un soir de Mi-Carême, un revenant malgré lui devait être ainsi exécuté. Il semblait condamné à mort. C'était Membrée, et le crime reproché était de Page, écujer, capitaine, une scène d'évocation chevaleresque, naguère adoptée par Roger, popularisée plus tard par l'excellent chanteur Fugère. Cela devait être moqué; et cela fut écouté, suivi, approuvé, presque applaudi. Membrée obtenait sa grâce, a3^ant lui-même plaidé pour Membrée.
Ces choses-là étaient sans doute d'écriture facile, un peu banale; et je ne prétends point que les grâces n'en soient pas un peu ridées. Méfions-nous cependant! Telle musique compliquée et trop savante où quelques-uns se délectent, ne serat-elle pas pour vieillir plus vite encore? Telle merveilleuse machine, une autre machine plus merveilleuse étant découverte, n'est plus qu'un assemblage de roues inutiles, de cordages confus, de rouille et de poussière où nul ne comprend
i6o 1 8gO' I goo
plus rien, alors qu'une pauvre petite statuette gentiment sculptée, un jouet d'enfant, un rien où la main a mis un peu d'âme humaine, de sourire attendri, est encore gentil, presque aimé et digne du moins de notre filiale gratitude.
Que M. Griset reste seul en sa personne, il fera soupirer le violoncelle, et Fauré, Saint-Saëns, lui devront d'être admirablement compris et traduits; que M. Griset se multiplie et se fasse légion, du moins cohorte bien entraînée, les fidèles de son intimité l'accompagnant et lui obéissant, dès lors, il initiera l'assistance de la Tro7npette à VAve Maria d'Alphonse Duvernoy. M. Griset porte en lui ou autour de lui toutes les ressources et comme l'arsenal complet de la musique.
Notons un remplacement bien choisi. En l'absence de Delsart voyageant au loin, M. Feuillard accepte et remplit sa tâche passagèrement désertée. Ce même soir, le pianiste Cesare Geloso s'attaque victorieusement à Grieg, Chopin, Wieniawski, Liszt, suivant, dans son aventure légendaire, telle que Liszt si bien la raconte. Saint François de Paule marchant sur les flots.
A travers les programmes, il en est que Lemoine nous dit programmes modificatifs, quelque incident fâcheux ayant, au dernier moment, bouleversé les prévisions et dissipé les espérances. C'est ainsi que M^^^ Jane Bathori devait un soir sauver Lemoine de sa détresse et de ses embarras, Berlioz aidant, aussi Mozart, secours toujours précieux. M"^^ de Grandval est heureuse de faire entendre, aux fidèles de la Trompette, un fragment de son opéra de Ma^eppa qui n'a pu chevaucher de Bordeaux jusqu'à Paris; enfin, M. Reynaldo Hahn, avec ce qu'il dit si bien L'heure exquise, nous permet en effet de passer un moment tout à fait exquis. M"^ Bathori, interprétant ces choses si diverses, remédie à toute déception. Nous ne croyons pas que jamais les Tubicolesse soient éloignés mécontents et déçus. Le régal varie, mais c'est toujours un régal.
Le 7 avril, Chevillard, Harold Bauer sont aux pianos, car
j 8go- 1 goo 1 6 1
les pianos sont doux; ce n'est pas trop pour interpréter des Variations où Saint-Saëns collabore avec Beethoven. Joseph Salmon qui va devenir un fidèle servant de la Trompette^ prête à Brahms la voix expressive et pleine de son violoncelle.
On est hospitalier à la Trompette comme on pouvait l'être, au dire de Boïeldieu et de sa Dame blanche, chez les montagnards Écossais. Ainsi, pour un soir, le quatuor français cède sa place, ses pupitres, ses coutumiers applaudissements à MM. Cramer, André Spoor, Hofmeister, Messel, venus d'Amsterdam. Après vous. Messieurs les Hollandais! Et les Hollandais, sans doute soucieux de ne pas rester en arrière dans cette rencontre de confraternité artistique et de souriante amabilité, s'empressent à interpréter un compositeur français peu connu, méritant, et que nous voyons vivre laborieusement aujourd'hui comme dans une vie d'outre-tombe. A la Trompette, à ses hôtes de passage, Chausson doit un essai de réparation et de renouveau. Quelle tristesse que ces retours, seraient-ils équitables, que ces voix enfin écoutées, alors que celui qui parlait ou chantait, ne doit plus ni parler ni chanter, danse macabre ou plutôt macabre concert, où la mort railleuse tient son crincrin et donne le ton!
Si la Trompette enserre les gens dans sa spirale de bronze et ne les lâche plus, alors qu'ils lui sont de bons serviteurs, ceux-là ne renoncent jamais sans peine à son adoption qui l'ont un instant espérée. Des grippes importunes, on s'empresse à guérir; après les voyages les plus lointains et les mieux acclamés, on se hâte à revenir. Que de pensées, que de cœurs vibrants, fredonnent, avec ou sans la musique de Méhul :
La Trompette en chantant nous ouvre la barrière I
Et Ton accourt. C'est ainsi que M. Boldelli, plusieurs fois annoncé et attendu, ayant contre son gré manqué à sa parole, se fait une gloire de paraître enfin. Il achève la sai-
i62 1 8go-i goo
son, et non sans honneur. La noble, souple, langue italienne est musicale mieux que jamais en glissant de ses lèvres; et Cimarosa, Pergolèse, à l'évocation de leur fraternel interprète, gazouillent ainsi qu'il convient dans une nuit de mai. « Ecco il povero Tracollo! » dit Pergolèse; et nous proclamons le pauvre Tracollo le plus heureux des hommes, du moins en musique.
igoo-igio
Bonne année, santé, joie, soûlas, allégresse!
Lemoine, au seuil d'une nouvelle année, cette fois 1900, ne manque jamais de nous saluer de ses félicitations et bons souhaits. De joie saine il sera toujours bien fourni; de santé hélas! il n'en va pas de même. Lemoine pourrait en demander pour lui; stoïcien héroïque, il s'obstine à l'espérer pour nous. Comme ses maîtres en philosophie, en vérité je crois qu'il s'écrierait : « Douleur, tu n'es qu'un mot! », si la douleur ne criait, ou ne faisait pas crier encore plus haut que nos vaines négations et nos défis superbes.
Nos étrennes sont comme jamais somptueuses et charmantes. Au piano vient s'asseoir Diémer; et M''^ Mathieu d'Ancy chantera. Th. Dubois est là en sa personne et dans quelques mélodies : Voie lactée. Mignonne, Le vitrail, inspirations discrètes, fines et d'un goût parfait.
Cependant, un changement est survenu qui étonne, afflige même un peu. Le programe est redevenu le programme avec deux m; et cette réapparition d'une lettre naguère réputée inutile et impitoyablement supprimée, accuse, non pas certes une inspiration nouvelle — Lemoine est et demeure l'inspirateur suprême — mais une main nouvelle qui rédige, écrit et transmet le mot d'ordre du lendemain. Alary, maintes fois déjà signalé, dédoublé en sa personne et celle de M"'' Alary, devient une sorte de fondé de pouvoirs. C'est lui que nous voyons désormais, si derrière lui, au-dessus de
164 I goo-i g 1 0
lui, nous sentons, même à travers le voile de l'absence, en sa présence presque réelle, l'inévitable et vigilant Lemoine. Alary, dès lors, et ce proconsulat s'étend sur un espace de six ans à peu près, assume la responsabilité très lourde et redoutable de la direction et de la composition des programmes.
Observons ceci que la sollicitude n'est pas seulement d'une exécution aussi remarquable que jamais, le concours des virtuoses les mieux consacrés étant toujours poursuivi et souvent obtenu, mais que cette sollicitude environne les créateurs nouveaux. Maintes fois, nous verrons des noms presque inconnus s'encadrer en des noms fameux. Combien de jeunes renommées ont commencé dans le joli tapage de nos applaudissements!
Un vide, hélas! s'est fait dans le quatuor. Delsart n'est plus. Salmon lui succède au reste absolument digne de la tâche aussitôt reprise. MM. Hayot, Touche et Bailly fraternisent avec lui.
Il y a régulièrement alternance d'une semaine à l'autre. Aux quatre fidèles que nous signalons, succèdent MM. Geloso, Tracol, Monteux, Schnéklud.
M™^ Auguez-Montaland interprète Gluck ainsi qu'il le mérite; et chantant Uai-je bien entendu? elle se ferait dire « j'entends à merveille et j'approuve », si Gluck pouvait encore nous faire arriver ses applaudissements d'outretombe.
Périlhou a pris la liberté de mettre en musique quelques vers de Leconte de Lisle. Ce n'est pas pour intéresser, c'est plutôt pour exaspérer le poète volontiers contempteur de la musique, mais c'est pour nous charmer, alors surtout que M"^ Jane Bathory prête sa voix à NelL Un autre soir, c'est M. René Lenormand, peu familier encore aux Tubicoles, qui accompagne M"^ Gaëtane Vicq, alors qu'elle interprète La chanson des pêcheurs de nuit où le bon poète Le Braz, breton et bretonnant au moins de cœur, a mis comme une senteur de genêts fleuris, haleine flottante et qui semble nous
I goo- 1 g I o i65
arriver dos landes lointaines, ainsi délicieusement parfumées.
Les chanteurs de Saint-Gervais sont revenus, chantant, au sortir de Brahms, des choses très anciennes, cette Plainte des damnes, admirable sanglot où Carissimi a fait sonore et gémissante comme une vision du Dante, chantant aussi des choses toutes nouvelles. Verlaine et Alary sont des contemporains; et La chanson bien douce n'est éclose, sous leur fraternelle inspiration, que de la veille. Glazounow a écrit pour Talto; et c'est affaire à notre ami Monteux, de nous le présenter. Max Bruch a écrit pour le violon; et c'est pour lui une heureuse fortune que notre fidèle Hayot le caresse de sa chanterelle impeccable.
Les enfants de Lutèce, sous la direction de Gémont, réunissent un faisceau d'amateurs bien entraînés. Les voilà qui emportent, en Tcssor de leurs voix vaillantes, et Rameau, et Saint-Saëns, et Bourgault-Ducoudray, celui-ci fidèle écho de quelques vieilles mélodies bretonnes.
Nous avons salué au passage un des frères Hillemacher, celui-là qui vient de disparaître. Dans les œuvres d'art, la collaboration est plutôt révélatrice de faiblesses, dénonciatrice d'insuffisances, que créatrice de monuments durables et glorieux. Seule la muse du théâtre, et encore en des temps tout modernes, entraîne quelquefois vers la consécration de l'avenir, des œuvres diverses en leur origine et pourtant de haute valeur. Encore, ajouterons-nous, le mystère de ces multiples enfantements n'est-il très souvent qu'une illusion. L'un fait la pièce, l'autre fait les courses, dur labeur; les deux associés signent; et le public naïf croit que l'enfant a deux pères, ce qui est contre les lois premières de la nature.
C'est surtout aux sphères aériennes de la musique, qu'il" semble difficile à deux pensées de s'envoler dans une étroite union et d'un essor fraternel. Un exemple tout récent était des deux frères Hillemacher travaillant de concert, non sans honneur. Un autre exemple, celui-ci d'avant-hier, mais que déjà nous avons signalé, est ce quatuor, dit de Belaïeff, du
î66 I goo-i g I o
nom de l'homme, généreux et passionné de musique, qui s'honore de cette dédicace, l'exemple de ce quatuor associant le quadruple labeur de Kimsky-Korsakow, de Liadow, de Borodine, de Glazounow.
M. Baldelli gazouille l'italien comme un rossignol d'outremont; et le Rossini de La Cenerentola, applaudirait au jeu subtil de ces souples et légères vocalises.
N'est-ce pas que ces mots paraissent assez mal s'associer : Rêverie pour contrebasse? Le grand rêveur que fut Schumann, devait cependant faire rêver jusqu'à la contrebasse; et M. Nanny aidant, le monstrueux colosse soupire en effet, comme si une âme sonore se révélait derrière la panse frémissante. Au reste, nous sommes dans un jour d'amoureuse joie; car M. Gasadesus éveille les langoureuses douceurs de la viole d'amour; etM"^'' Georges Marty, lectrice de science très sûre, détaille et L'enchantement et Les chers souvenirs de Georges Hue. Quelle place prépondérante l'amour usurpe volontiers dans les choses de la musique! Ce n'est point par hasard que dans les signes conventionnels et d'emploi constant, le soupir revienne si souvent, ne serait-il qu'un demi-soupir. La musique c'est surtout du bruit qui aime.
La Mi-Carême est, cette fois encore, de la fameuse Gabriella di Vergf déjà nommée; et MM. Bailly, Lubet et M™^ Duvernoy joyeusement font assaut d'énormes et désopilantes bouffonneries.
M"^ Hatto est au service de Haendel pour dire, en un fragment de Judas Macchabée : « Alors nos filles danseront « au rythme des cymbales », au service de Pierné, pour égrener ces perles légères et fines : Les petites Ophélies , Les petits elfes, petites choses qui sont d'un grand talent.
On a si bien ri à la Mi-Carême dernière qu'une dentelle noire appartenant à très haute, très grande, très noble dame Gabriella di Vergy, dite aussi M™® Duvernoy, a disparu subrepticement. « Prière à la personne distraite qui a « commis le larcin, de renvoyer ladite dentelle chez moi,
I goo- 1 g 1 o 167
(1 déclare et trompette Alar}^, où il ne lui sera délivré auu cil ne récompense. »
Le quatuor cette fois se partage entre Mozart et Chevillard, celui-ci soumettant à la Trompette, du reste heureusement satisfaite, une œuvre toute nouvelle.
Aujourd'hui, Claude Debussy est connu; il traîne à sa suite un cortège d'admirateurs et de complaisants. Mais en 1900, son talent subtil ne s'épanouissait encore que dans l'incertitude des espérances premières. M'"" Marie Mockel le présente à la Tro77ipette, et Lajlûte de Pan, La chevelure, en l'espace de quelques instants, forcent l'attention et commandent le souvenir. La Trojnpette a des pressentiments de tout. Que l'on se rappelle cette plaisanterie énorme des Deux aveugles, gloire naissante d'Offenbach : l'un des aveugles virtuoses s'escrime sur le trombone; et le trombone récalcitrant, gonfle les joues de son tubicole, sans qu'il lui échappe un son, ni même un soupir. Désespéré, vainement essoufflé, le tubicole rejette loin de lui le trombone aphone; et voilà que, tout seul, le trombone exhale la note longtemps espérée. Trombone et trompette sont de même famille; mais notre très chère trompette, plus attentive, obéit au moindre souffle qui passe; elle devine, elle accueille tout ce qui est d'une pensée ingénieuse ou d'un idéal nouveau. Il est bien rare qu'elle soit abusée ou devancée.
Au piano, voici M"* Moutier-Barrière; et M"*' Cécile — un nom prédestiné — O'Rorke impose aux applaudissements Les strophes saphiques de Brahms.
Quatre et quatre font huit, sans être un mathématicien comme Pascal ou Lemoine, nous acceptons cette vérité. Il faut donc être huit pour interpréter un octuor. Mendelssohn^ Svendsen, ont écrit, et ce dernier nous l'a déjà dit, des octuors. Les deux quatuors de la Trompette se sont donc réunis, alentour de deux octuors dignes de cette adoption, et c'est dans ce beau tapage que l'année concertante de 1900 s'achève en toute magnificence. « Prorsus ad splendidiora! » comme s'écrie Lemoine.
i68 I go O'i g I o
Voilà déjà sept ans, long espace au cours des choses humaines, car cela remonte à 1898, que Lemoine, sans abdiquer — il n'abdiquera jamais — s'est assuré la collaboration constante, l'alliance étroite d'Alary. Les épreuves de santé exigeaient le dédoublement aux fatigues, aux responsabilités d'une entreprise honorable entre toutes, mais singulièrement pesante.
Comme le murmure redouté, annonciateur de la calomnie,
dont parlent si bien Basile et Rossini, et qui va d'abord
glissant contre terre, subtil, insaisissable, bientôt retentis- «
sant, le bruit a couru, nous dit Lemoine, « que j'abandonne la Trompette,., Le bruit en court, soit! rattrapons-le en mettant les choses au point. Je tiens trop à ma fille pour l'abandonner jamais, tant qu'il me sera possible de mettre un pied devant l'autre, tant mal que je fasse cet exercice maintenant, hélas!... Ce qu'il y a de nouveau aujourd'hui, c'est que ce serait folie, vu mon état déplorable de santé, encore aggravé, de continuer à prendre la responsabilité de l'organisation des programmes et des choses qui en dépendent... Je passe donc la signature officielle à Alary; et les invitations sont faites, comme vous le voyez, au nom de M. et M"^' Alary d'abord, de M. et M"'' Lemoine ensuite. En intervertissant l'ordre des facteurs, vous savez que le produit, c'est-à-dire le résultat artistique, ne change pas.
« Vous avez tous trop travaillé le manuel de la civilité adulte et honnête pour manquer d'ailleurs de me dire, la première fois que nous causerons, que le meilleur organisateur de la Trompette est celui qui blanchit en vieillissant et que, comme je remplis parfaitement cette condition, nos soirées vont perdre de leur lustre. Je vous répondrai sur le même ton que vous êtes trop aimables. Heureusement que ce n'est pas plus vrai en l'espèce que pour le chocolat; et j'ai le bonheur d'être sûr aujourd'hui que la Trompette n'aura jamais été mieux fourbie — je veux dire plus brillante — qu'en 1900... »
A ce manifeste de Lemoine, Alary ajoute le sien; et si
I goo- 1 g i o 169
rorthographc diffère, la pensée directrice est lamême. Alary, confirmant les dires si hautement formulés, s'exprime ainsi : u Lemoine n'est nullement disposé à abandonner sa fille, « ce dont je le félicite et me félicite vivement... »
Puis, vient cette profession de foi qui pourrait être Tarticle premier du code fondamental de la Trompette :
w Par goût, par vocation, je peux dire, j'ai profondément étudié la musique de chambre; et je ne crois pas qu'il existe dans aucun art une forme plus pure qu'elle, plus entièrement dépouillée de tout ce qui n'est pas l'art luimême... »
Nous sommes donc avisés, et l'expérience l'a hautement prouvé, que la Trompette restera fidèle à son idéal premier. Elle ne saurait se méconnaître sans déchoir; et déchoir est un vilain mot qu'elle se refusera toujours à comprendre.
En Tannée 1901, Diémer devait le premier ouvrir le clavier du piano. Un voyage l'éloigné de Paris; M™® Salmon Ten Hâve le supplée; et ni Scarlatti, ni Chopin, n'oseraient s'en étonner ou s'en plaindre. A la soirée suivante, c'est M"' Boutet de Monvel qui fait applaudir un nom cher et glorieux en toutes choses qui sont du talent et de l'art.
Mais voici Diémer revenu; pianiste virtuose, il interprète Brahms; compositeur, il accompagne et fait applaudir des vers de Coppée, des vers de Millevoye, Le menuet, La fau-pette, qu'il a faits siens, leur faisant épouser ses très heureuses inspirations.
Victor Hugo ne comprenait de musique terrestre ou céleste que celle qu'il déchaînait lui-même; et pourtant sa poésie opulente devait impérieusement attirer les musiciens. Après Verdi, avant Hirschmann, son Hernani a captivé Lenepveu; et M"'" Auguez-Montaland lance au vol de son verbe expressif et puissant. Le nocturne tragique où se termine, dans la terreur et la tendresse, le drame entre tous fameux.
La Société de musique de chambre pour instruments à vent fait visite à la Trompette; et voilà aux pupitres désertés,
lyo I goo-i g I o
un instant du moins, de MM. Hayot, Touche, Bailly, Salmon, que viennent s'asseoir MM. Gaubert, Million, Bas, Bleuzet, Mimart, Lefebvre, Pénable, Vuillermoz, Letellier, Bourdeau. Emile Bernard a composé pour eux un Divertissement où conversent le cuivre du cor, Targent des flûtes, le bois des bassons et des clarinettes.
M. Lucien Wormser paraît au piano, succédant à M^^® Jeanne Blancard et à M. Georges de Lausnay.
Fernand Cortez découvrit et conquit le Mexique, et Spontini découvrit et conquit Fernand Cortez; c'est ce que nous rappelle, dans un rêve d'Amagili, M™° Pauline Smith.
Passons à autre chose !
Il était trois petits enfants
Qui s'en allaient glaner aux champs.
C'est le refrain d'une bien vieille complainte tout à l'honneur de saint Nicolas que rajeunit gentiment M. Paul Daraux, alors que les Chants de France chantent aux lèvres de ce même M. Daraux, de M'"'" Planés, Matthieu d'Ancy et Marie Lasne.
Fauré est un ciseleur autant qu'un musicien. Il excelle à composer des joyaux subtils et charmants. Alors surtout que M^'^ Hatto l'adopte et l'interprète, il semble que ces mélodies, le Secret, Arpège, Soir, se font d'elles-mêmes délicieusement caressantes. Ce sont comme des anneaux de fiançailles que l'on voudrait porter au doigt, en même temps que l'on se plaît à les enchâsser au fond de son cœur.
En la Mi-Carême de ce mois de mars 1 901, on a chanté des mélodies grecques, M"^ de Saint-André leur prêtant sa voix. M. Oumiroff a dit des chansons tchèques. Les demoiselles Artot de Padilla, aussi charmantes et mieux vivantes que ne saurait être maintenant une Marie de Padilla, favorite fameuse dont l'Alcazar de Séville garde la piscine purificatrice de son corps sinon de son âme, les deux modernes Padilla lancent joyeusement des airs Espagnols et Basques. Voilà bien des badinages et venus de tous les
I goo-1 g 10 171
horizons. La fantaisie, voire rimpertincnce du reste sont du jour et de la consigne. Alary a parodié Weber, l'invitant à une valse de corps de garde; et le grand Beethoven luimôme, en toute irrévérence, est emporté dans un quadrille où se reconnaissent, disons plutôt ne se reconnaissent plus, ses derniers quatuors.
M. Tranquin est trompette de son état et de son beau talent; le voilà qui trompette à la Trojnpette; et dans le morceau de concours qu'Alary a composé pour les trompettistes de Tavenir. Que de trompettes! C'est triomphal. On pourrait se croire à de grandes manœuvres de cavalerie, si ces trompettes n'étaient pas pour faire dresser mieux que les oreilles des chevaux tubicoles à quatre pattes, pour ravir les oreilles des Tubicoles qui n'en ont que deux.
Oh! Oh! voilà un revenant et qui revient de loin, à travers les jours écoulés, aussi les rivages parcourus. Conon de Béthune fut un croisé, ou du moins il fit une Chanson de croisade, ce qui sans doute était moins aventureux; et M"*^ Lucile Delcourt nous la dit, s'accompagnant du luth. On se revoit en rêve dans une tourelle, guettant au loin le panache du chevalier disparu et regretté.
Paul Vidal est un musicien délicat et fin. Il a écrit, de complicité avec le bon poète Bouchor, un Mystère de la Nativité. C'est d'une naïveté savante, très habile en même temps que très charmante. Au reste, cette soirée du 19 avril est presque toute de Vidal; et la chanteuse. M"*' Roulleau, et les instrumentistes, le quatuor à cordes, le clarinettiste Mimert, le flûtiste Gaubert, ne s'inspirent que de lui.
Ces instruments ont une saveur lointaine, aussi la harpe dont si bien joue et se joue M"'^ Henriette Renié. Elle se fait volontiers son compositeur; et son nom doublement recommande ainsi, dans l'inspiration première, dans la virtuosité prodiguée, un concerto en ut mineur^ réduit toutefois pour la Trompette à la seule alliance de la harpe et du piano.
Stradivarius lui-même, sans crainte et en toute joie, au-
172 I goo-i g I o
rait confié quelqu'un de ses chefs-d'œuvre à notre ami Hayot. La Trompette^ pour un soir, a son stradivarius; et ce bois qui est aussi une âme, illustré naguère sous l'archet de Kreutzer, sera illustré une fois de plus sous l'archet d'Hayot. Ainsi en a décidé son heureux possesseur, M. Doyen. C'est aussi glorieux, et moins dangereux, moins inquiétant, que si l'on nous faisait dîner dans du vieux Sèvres.
Au seuil de l'année finissante, la muse de la musique, Euterpe, veut faire à la Trompette ses adieux qui sont du reste tout souriants et prometteurs d'un heureux retour. Euterpe cette fois est une personne en beaucoup de personnes. M. Duteil d'Ozanne en est la tête, la pensée directrice, et de cette tête a jailli tout un essaim de choristes dignes d'interpréter Bach et Haendel, deux cimes. Ne dit-on pas que le Parnasse, lui aussi a deux sommets? Moi qui naguère en consommais l'escalade, je puis assurer qu'il n'en a qu'un seul; mais Haendel et Bach, l'un dans sa Fête d'Alexandre, l'autre dans sa cantate Reste avec nous, paraissent égaler leur toute voisine sommité. Il n'est que les aigles pour monter plus haut, mais les aigles ne chantent pas.
Lemoine et Alary, inspirés de la même pensée, veulent que la Trompette soit, entre tous les siens, autant qu'il est possible, de profonde et sincère confraternité. Si l'on ne se connaît pas absolument, on se reconnaît du moins aux visages retrouvés. D'aucuns même ont leur place préférée; et la coutume est agréable de se sentir ainsi environné de vagues sympathies, de curiosités fidèles. L'échange d'un sourire est déjà un salut, quelquefois une intention d'amitié commençante. Aussi l'usage est-il vraiment touchant et d'une exquise délicatesse, d'adresser à quiconque des Tubicoles que la redoutable et inévitable visiteuse vient d'affliger et de vêtir de noir, ces mots qu'il nous plaît transcrire :
« Nous n'avons pas oublié le deuil qui vous a frappé, mais la Trompette est assez sérieuse, assez sévère même, pour qu'elle ne soit pas considérée comme une distraction mondaine; aussi est-elle admise comme de deuil et vous avez dû
I goo- 1 g I o 173
vous en apercevoir. C'est pour cela que nous vous avons envoyé notre invitation ordinaire, s'il vous plaît d'y venir chercher un peu de repos. »
Il est en etVet des joies si hautes qu'elles peuvent embrasser toutes les tristesses, les comprendre et par cela même pieusement les apaiser.
Souriant aussi aux rêves d'avenir, et comme au lever de toute nouvelle aurore, la Tî^ompette veut que le Tubicole célibataire, renonçant à son célibat, puisse amener de droit son conjoint. Ce petit voyage de noce n'est-il pas charmant autant qu'un autre et plus prochain? Mozart vaut bien Florence; Beethoven vaut bien Rome. La grandeur suprême est d'une immense fraternité.
Le quatuor qui ouvre l'an de grâce 1902, est de MM. Hayot, Touche, Denayer remplaçant Bailly, Salmon.
Diémer est au piano, et près de lui, accompagnée par lui, inspirée par lui, M"^^ Molé-Truffier, comédienne excellente, chanteuse très habile, dit deux mélodies où le pianiste fameux confirme son talent de compositeur.
Erlanger, l'auteur prochain à'' Aphrodite, s'accompagne lui-même, accompagnant quelques extraits de ses poèmes Russes que détaille M"^ Gerville-Réache.
^|me Wanda Landowska, aidée du violon de Geloso, interprète Bach; puis c'est M™^ Remacle qui chante un Menuet et Le printemps de Charles Koechlin.
Berlioz étant surtout, en son orageux et puissant génie, un remueur de masses, un évocateur de sonorités orchestrales, on ne saurait s'étonner qu'il soit non pas ignoré, mais un peu négligé de la Trompette. C'est le Delacroix de la musique; il lui faut la turbulence magnifique de nombreux instruments, j'allais dire d'une palette éblouissante. Voici cependant, en la bouche deM"^ Mathieu d'Ancy et aux lèvres de M"^ Melno, l'exquis Béatrice et Bénédict, Dès lors, Berlioz s'est contenté de deux voix fraternelles; et dans son œuvre romanesque, pittoresque, quelquefois titanesque, rien n'est plus joli que cette page discrète et si gentiment apaisée.
174 ' I goo-i g I o
Arthur de Greef a vu, d'abord et de loin dans Paris, ses deux cimes hautement hospitalières à qui est digne de les gravir, deux cimes plus réelles, moins légendaires, je l'ai dit, que celles du Parnasse, le Conservatoire et la Trompette, Il vient à la Trompette où M. Lazare Lévy lui cède son tour et sa place; et M. Arthur de Greef est poursuivi d'applaudissements qui le condamneraient au bis, si le bis n'était jalousement interdit parmi nous.
M. Brunel est le lauréat dernier au concours musical qu'une année sur deux se fait honneur d'ouvrir la ville de Paris. Nous aurons à confirmer ou reviser — il n'y aura pas revision — la sentence prononcée. La vision du Dante, au moins en quelques fragments, va nous promener de l'enfer au paradis. Observons en passant que, dans l'œuvre du musicien comme dans celle du poète, l'enfer l'emporte singulièrement en intérêt sur le paradis. Décidément, pauvres humains, lamentables pécheurs, nous ne sommes pas faits pour être des anges; la damnation nous est plus facile et nous convient mieux.
M. Brunel est venu escorté de M"^® Raunay, de MM. Rousselière, David, Darasse. M'"^ Raunay est tour à tour Francesca et une sirène, ce qui n'est pas pour nous étonner. Ce soir, elle ajoutera encore à nos péchés impénitents, nous faisant répandre les larmes les plus criminelles du monde.
Cette soirée est presque une représentation, aussi une double présentation, car M. Félix Weingartner est venu. Pianiste éminent, il est connu à ce titre, aussi comme chef d'orchestre. Le quatuor se charge de nous dire qu'il manie en toute habileté, les cordes fraternelles; et M""" Raunay, que jamais on ne saurait contredire, nous dit à son tour que M. Weingartner trouve. Parmi les étoiles y celle qui peut le mieux nous plaire et le consacrer.
Sans doute, c'est le droit de Grieg de parler, même de chanter en norvégien; et c'est ce qu'il ose faire du moins par l'intermédiaire de M"° Lola de Padilla. Enfin, les oiseaux parlent un bien autre langage ; et les oiseaux ne laissent pas
igoo-igio " 176
de nous charmer. Que les choses soient bien dites, cela importe plus encore que ce qu'elles disent.
Lemoine se propose d'assister à la Mi-Caréme et pour cette occasion, il songeait, nous dit-il, à revêtir :
« Une robe légère
D'une entière blancheur »
Paroles de Planard, musique d'Hérold.
Il n'ira pas jusque-là, quelque scrupule pudique l'ayant arrêté sur le seuil de cette pittoresque transformation. Du moins, a-t-il voulu inviter ou condamner quelques potentats à figurer au programme, hitermède princier, dit-il; et de Frédéric le Grand, le roi flûtiste, qu'interprète le roi des flûtistes, Gaubert, nous remontons à Louis XIII se pavanant dans une pavane de sa façon, puis à l'empereur un peu douteux Kouang-su exécutant, sous la direction d'un mandarin prodigieusement boutonné, une Prière au grand dragon, Lemoine nous assure qu'elle nous arrive directement de la rue du Dragon; nous ne saurions donc douter de sa chinoise authenticité.
Aux portes des enfers , s'écrie Alceste, ou plutôt M"® Jeanne Hatto entraînée à la suite de Gluck; et ce séjour infernal nous paraît singulièrement désirable.
M. Luquin supplée M. Hayot absent; et ce même soir, La jeune religieuse, une des mieux soupirantes mélodies que Schubert ait soupirées, se lamente aux lèvres et au cœur de M'^* Ina Christon.
L'éclectisme est la loi de la Trompette, M. Baldelli resté fidèle à Cimarosa, justifie cette fidélité. Cette musique est toute extérieure; elle flotte, telle une gaze légère et de couleurs joyeuses, mais le charme est grand, la caresse plaisante d'en être enveloppé.
Deux demoiselles Maria Avani, Lucie Léon, paraissent et ferment brillamment l'année 1902.
Toutefois, une communication importante est annoncée; et je ne saurais, en historiographe fidèle, absolument l'igno-
176 I goo-i g 1 0
rer. L'heure est venue de la reddition des comptes, aussi de leur établissement dans un prochain avenir; cette heure ressemble comme deux minutes jumelles de la même heure, à ce que notre ami Lemoine appellerait le quart d'heure de Rabelais. Sans doute, ce sont là des choses capitales; et le message est en droit d'affirmer son importance. C'est d'un égoïsme féroce, nous avouerons en toute cynique franchise, que pour nous le résultat seul importe. Que les organisateurs aient connu des moments d'embarras, même d'angoisses profondes, c'est affaire à eux; l'autre monde se doit de les en récompenser; je veux croire qu'il n'y saurait manquer. Demeurons obstinément en ce monde plus prochain. Je n'ai pas à faire ici œuvre de financier, encore moins à me donner pour un rapporteur du budget.
La Trompette vit; elle vivra; elle n'est pas à la veille de perdre haleine. Et viva! Pour s'être écrié, après souper : « A demain les affaires sérieuses ! » un affreux tyran d'Athènes perdit, nous est-il raconté, Athènes et les affaires de l'État. Exclamons-nous joyeusement, nous autres, au sortir de nos fêtes si charmantes : « A l'an prochain les affaires! Il n'y a de sérieux que nos plaisirs! » Et plus heureux que le tyran dépossédé, nous ne perdrons ni Lemoine, ni Athènes, ni notre chère Tronipette! « Et viva! » Tout sera au mieux... pour nous.
Naguère, huit exécutants de haut mérite, inégaux seulement dans l'échelle des notes qu'égrène leur archet, se partageaient, se succédant d'une semaine à l'autre, la gloire de composer le quatuor de tout repos, fondement premier de nos concerts. A compter de ce jour, 9 janvier 1908, pour quelque temps du moins, le quatuor est unique, de nos quatre amis : MM. Hayot, Touche, Denayer, Salmon.
Après Risler, familier de la maison, le pianiste qui ouvre cette nouvelle année, est Alfred Cortot; ex Les scènes d'enfants de Schumann lui sont une occasion de plein succès. Quel joli poème que cette gerbe de pièces courtes, mais pleines et si fines ! « Laissez venir à moi les petits enfants ! » semble
I goo- 1 g I o 177
avoir dit Schumann à son tour; mais cette fois, les enfants ainsi accueillis sont la chair et le cœur même de celui qui les appelle en ses bras et les berce dans sa pensée. Avant l'engloutissement de sa belle intelligence, Schumann fut aimé, il fut heureux. Sa tendresse autour de lui s'était faite abondamment et délicieusement féconde. La musique nous le dit; et le témoignage en est charmant.
M. R. Lenormand est au piano accompagnant et sa pensée et la voix de M"° Gaétane Vicq. Dès lors, Tes y eux tristes exhalent de plaisantes lumières.
Une fois encore, les chanteurs de Saint-Gervais qui maintenant ne sont plus de Saint-Gervais, suivant leur chef inspirateur premier. Bordes qui n'est plus ni de Saint-Gervais ni de ce monde, sont de la fête qui nous est donnée. C'est intégralement que, cette fois, ils nous racontent Le reniement de saint Pierre, drame poignant, où Antoine Charpentier, vieux maintenant de deux siècles et plus, a mis tant de profondeur et d'angoisse. Il semble, à l'explosion de quelques accents, que la plaie apparaisse à nu, du crime commis et de Thorreur qu'il traîne aussitôt après soi.
Le mois suivant, la Scholacantorum a député, vers /a Trompette, son quatuor vocal : M"° de la Rouvière, M™^ de la Mare, MM. Jean David, Albert Gébelin. Ils interprètent, eux seuls, un Dialogue per le Pascua de Schutz; puis s'associant au quatuor à cordes, les voici au service de Beethoven dans Un chant élégiaque.
Maintes fois, la Trofnpette accepte et reçoit des renforts qui étendent son activité et reculent les frontières de ses conquêtes. C'est ainsi que la Société des instruments à vent permet aux Tubicoles de connaître un ottetto de Jouvy, un divertissement, où chante la clarinette, où danse le hautbois, œuvre de V. d'Indy.
M. Salmon est au violoncelle. M"" Salmon est au piano, Boelhmann les associe, les confond, et les remercierait, s'il pouvait encore remercier.
Brahms doit sans doute beaucoup à son talent, mais com-
178 I goo-i g I o
bien aussi il doit à la Trompette. Le 6 mars 1903, il occupe lui seul la moitié du programme, que le quatuor renforcé d'une clarinette soit à son service, que M™^ Maria Gay chante Cœur fidèle ou Les strophes saphiques.
De Haendel à Mozart, ce qui est bien différent. M"* Madeleine de Noce passe en toute aisance ! « La donna e mobile, » Gardons-nous de nous en plaindre. Rodelinda et Pamina, pour se parer de grâces dissemblables, n'en sont pas moins exquises. Bénie soit la Trompette qui nous permet d'être polygames avec délices! Le même soir, M. Cœdès-Mongin entraîne la flûte de M. Gaubert dans une folle tarentelle. Les cigales, en la griserie d'un beau soleil, sont moins alertes et moins agréables à entendre chanter.
Gaiement comme jamais, l'ami Carême nous a conviés à la Mi-Carême. On s'est tout spécialement délecté aux « thème « et variations exécutés sur le violon par un amateur déjà d'une « certaine force, le plus brillant élève de M. Hayouski, pro- « fesseur à l'Institut national des sourds-muets d'Honolulu ».
Ce n'est qu'un jeu pour Saint-Saëns de trouver en luimême tout ce qui peut traduire et servir son active et abondante pensée. Il met doublement La libellule à l'essor, dans les vers dont il la salue, dans les notes aériennes et comme transparentes dont il l'enveloppe et la poursuit. C'est M^^^ Korsoff qui semble tenir sur ses lèvres le réseau qui prendra, pour nous l'offrir, l'errante bestiole; c'est elle encore qui nous initie, en quelques fragments, à cette Parjsatis, du même créateur, naguère régnante en l'immensité Babylonienne des arènes de Béziers, royale hôtellerie où M. Castelbon de Beauxhostes appelle le chœur des Muses chantantes et dansantes, enfin Phœbus-Apollon lui-même. Et certes ce dieu s'empressait naguère à venir avec tous ses attributs, la lyre en main, ce qui est admirable, aussi le front ceint de rayons flamboyants. Oui, certes, il fait chaud à Béziers. Là-bas, j'ai vu les fronts des Trompettistes pleurer à inonder les pavillons des trompettes. A notre Trompette, toutes choses sont d'humeur plus douce, le ciel et les gens.
igoo-igio 179
Risler va interpréter Liszt; c'est la rencontre de deux grands talents; et cela s'additionne pour faire du génie. Puis Henri Busser se met au piano, se complétant lui-même, M^**^ Leclerc revient des Vêpres^ ce qui est très édifiant, et nous offre aussi ses Eventails, ce qui est tout à fait aimable.
Il y avait longtemps que nous n'avions vu Pugno; mais, comme dit une vieille romance échappée de Tune de ces comédies à ariettes dont rallblaient nos grands-pères :
« Et l'on revient toujours A ses premiers amours ».
Pugno, étant des premiers amours de la Trompette, devait lui revenir. Il revient doublement, car il s'exécute lui-même, ajoutant le charme de ses doigts caressants au charme de sa pensée chantante, lorsqu'il nous fait applaudir une Sérénade à la lune et Le conte nocturne, tout cela d'une lumière discrète, agréable comme jamais.
Pour une fois, chez nous du moins. M'*' Lydia Eustis se limite à Beethoven et Weber, avec Adélaïde, avec Préciosa, C'est une bigamie illustre entre toutes.
Une plaisanterie de la Mi-Carême dernière a été de faire exécuter presque à mort, massacrer consciencieusement, et comme sous les archets maladroits d'un quatuor de province où le percepteur et le receveur d'enregistrement font leur partie, le quatuor dit de l'^wrore que glorifie le nom d'Haydn.
On a ri follement de cette caricature déconcertante. Et pourtant, d'aucuns ont estimé que ce pauvre et si charmant Haydn, ainsi livré aux bêtes, fût-ce dans un jour de folie carnavalesque, méritait peut-être une réparation. Après la charge impertinente, redressons donc le buste souriant et très aimé! Cela est fait; nos quatre bons serviteurs de l'art nous rendent le véritable Haydn; et sans doute que dans l'autre monde, le si brave homme que fut Haydn, oublie la moquerie passagère pour ne plus se rappeler que nos applaudissements expiatoires et charmés.
Georges Marty n'est plus. Quelle tristesse de relire, entre
i8o I goo-i g 1 0
les mélodies interprétées par sa femme si sympathique, ce titre trop vrai aujourd'hui : « Fleurs fanées ! »
Brahms, Beethoven, Massenet, Arthur Coquard, voilà sur quelle assemblée s'achève l'an de grâce 1903. Coquard est venu en personne, conduisant avec M""^ Adiny, tout un cycle de ses mélodies, Joies et douleurs. Massenet que sa renommée de compositeur, maître de la scène, semble isoler au rayonnant domaine du théâtre, a cependant écrit pour Diémer un concerto où le piano dominant est escorté d'un second piano. C'est ainsi que M. Victor Staub se lance comme à la poursuite et dans le sillage de Diémer.
Certes, à énumérer tant de richesses qui nous ont, au cours d'une seule saison, été prodiguées et dont, non sans un légitime orgueil, Alary étale l'énumération : seize pianistes, seize chanteurs ou chanteuses, trente compositeurs vivants, on aurait pu croire que d'autres richesses, moins glorieuses sans doute, mais nécessaires, sonnantes dans la poche, sinon résonnantes dans l'espace et l'infini des temps, auraient dû, elles aussi, abonder et multiplier. L'an de grâce, ai-je dit tout à l'heure, menace d'être l'an de disgrâce. Je n'ai pas à répéter ma formelle intention de me tenir à l'écart de toute question financière et de laisser dans l'ombre, autant que possible, tout détail administratif. Et pourtant les Tubicoles eux-mêmes, par des appels, des lettres pressantes, ayant connu quelques-unes des difficultés rencontrées, et même ce murmure s'étant répandu que la Trompette pouvait rentrer dans son étui et disparaître, « horresco referens, j'ai horreur de le rapporter », comme dit Virgile et comme Lemoine le répéterait, il faut bien que brièvement j'avoue une crise passagère, d'autant plus qu'elle est passée.
Ici, l'ignorance voulue serait de l'ingratitude. La Trompette a des amis dévoués et généreux, osons dire des sauveurs. Elle le mérite; mais mériter les choses ce n'est pas toujours, dans ce monde, une raison pour les obtenir. Ainsi, une main nous est tendue sur le bord d'un très mauvais pas. Là encore, nous revoyons la vieille école de la Montagne Sainte-
1 goO'i g 1 0 i8i
Geneviève qui apparaît vigilante et fidèle. Lemoine est le père de la Trompette, mais elle devait trouver une marraine maternelle. Je n'en dirai pas plus. Ceux-là comprendront qui savent tout; les autres se diront, confiants, qu'une providence très haute veille sur la Trompette et que nous pouvons en promettre et transmettre à nos enfants la tendresse et la vénération.
1904 maintient, aux mêmes pupitres, les quatre virtuoses longuement inséparables, MM. Hayot, Touche, Denayer, Salmon. Celui-ci toutefois fait chanter lui seul sous son archet Lalo, Jacquard, Davidoff; et ce même soir, M"° Jeanne Leclerc nous convie, avec C. Frank, au Mariage des roses^ le plus joli mariage et la noce la plus séduisante que l'on puisse imaginer. A huitaine, c'est le grand opéra même qui, dans la gracieuse personne de M^^® Louise Grandjean, vient à nous, feuilletant, en quelque sorte, pour nous, au vol de sa jolie voix, le poème Amour trahi, où les vers de Tiercelin épousent la musique de Le Borne.
On sait que la gloire et la popularité de Bach ne devaient être que d'une floraison posthume. De son vivant, ce colosse n'apparaissait guère au delà, au-dessus des temples modestes et peu retentissants, où sa piété naïve trouvait des joies sereines et très douces, avant que son génie ne fît explosion jusqu'en l'immensité d'horizons plus lointains. Bach fut longuement comme inédit en ce monde; et voilà que c'est encore de l'inédit, du moins dans notre Paris, que l'on nous présente sous ce nom prestigieux et magnifique. La cantate de r Epiphanie, la cantate de la Nativité, sont une révélation pour nous; et M"^*" René Guillou est comme la messagère de cette bonne nouvelle.
La statue devait être pour Rcyer la première rencontre avec la gloire. Il me souvient d'avoir entendu, dans mon enfance, cet opéra, là-bas, bien loin, dans le recul des jours et du quartier, car c'était au théâtre dit primitivement historique, puis lyrique, maison déjà bien méritante, que les embellissements de Paris ont jetée au tombereau. Aussi le
i82 I goo-i g I o
retour est charmant vers un passé joyeux, que M"° Gaétane Vicq me permet, lorsqu'elle soupire gentiment Pair de Margyane à la fontaine. C'est purement de la musique de théâtre; jamais Reyer ne devait en connaître une autre — mais c'est de la musique d'agréable inspiration. La statue mérite de se hausser au piédestal d'un fidèle souvenir.
M. Malats est un nouveau venu au piano en permanence sur notre estrade; et M. Malats en descend salué de chaleureux applaudissements, que nous adressons à Schubert, Scarlatti, Chopin, mais aussi, à leur digne interprète.
J'aime le son du cor le soir au fond des bois,
murmure Alfred de Vigny; et sans doute je ne contredirai pas à cette extase de doux rêveur. Mais le vendredi 4 mars, le cor, du moins pour nous, ne résonne pas qu'au fond des bois; il s'est fait plus prochain; il soupire aux lèvres de M. Vuillermoz; et M. Gaston Garraud lui confiant un lied, nous donne, à nous autres savants et raffinés Tubicoles, l'occasion de dire :
Que nous aimons le cor en un soir de Trompette !
La Mi-Carême de 1904 commence sérieusement, puisque W^"" Henriette Renié est à la harpe, que M""^ Estrabat- Eytmin est au piano, que M. Gaubert brandit sa flûte, et que M"® Hélène Sirbain se dispose à chanter. Celle-ci toutefois va déserter Schumann et Schubert, pour de moins hautes compagnies.
« Rien ne veut pousser dans ce jardin », disait désolé au roi Henri un jardinier royal ; et le roi Henri répondait narquois : « Sème des Gascons, cela pousse partout ». Aux parterres de la Trompette où cependant poussent bien des choses, des Gascons vont aussi pousser, ou du moins des chansons gasconnes; et c'est en gascon que M"® Sirbain nous dit la bello Mariou et les filhos de Bilonoleo. Une petite pointe d'ail perce à travers les notes joyeuses; et c'est d'une
igoo'igio i83
piquante saveur. On se croirait à Agcn qu'il faut prononcer Agenn.
BagamaVo est un compositeur peu connu — quelle injustice! — Mais notre ami Hayot doit le connaître, bien que ledit Bagamaïo appartienne au conservatoire de Troja en Nigritie. Il y professe simultanément le piano et le violon.
u Vous vous étonnerez peut-être de ce cumul, nous dit une note obligeante; il s'explique pourtant si Ton songe que le Conservatoire de Troja est de fondation récente et que le recouvrement plutôt difficile des impôts dans ce vaste empire oblige Sa Majesté Saharienne à quelques économies; d'ailleurs, l'art n'y perd rien, car le maître éminent que vous entendrez ce soir, est arrivé à jouer simultanément des deux instruments avec une égale perfection, ce qui, au premier abord, ne paraît pas facile, même au pays des singes. »
Redevenus sérieux dès la semaine suivante, nous écoutons La suite Persane de M. André Caplet, avec un sextuor de Thuille que les instrumentistes à vent, se substituant par extraordinaire à notre fidèle quatuor, nous fait connaître et apprécier.
Les cordes toutefois ne sont point impitoyablement bannies de notre présence; elles se féminisent et se réduisent seulement, puisque notre violoniste est en corset et s'appelle M"^ Carmen Forte, et que notre violoncelliste est en jupon et s'appelle M"*^ Reboul.
Les mélodies de Schumann nous seront chantées en allemand ; mais la langue de Schiller étant plus familière à M"^^ Mysz-Gmeiner qu'à la moyenne des Tubicoles, on nous a traduit et l'on nous remet, dans notre langage maternel, ces paroles mal accessibles à notre ignorance.
Rameau est la joie de la soirée du 3i mars, car MM. Hayot et Salmon, aidés de M'"^ Wanda Landovi^ska assise au piano, — quelle trinité charmante! — jouent Le tambourin s'ils ne jouent pas du tambourin, et les rondeaux sont délicieux qu'ils nous détaillent sous la caresse de leurs doigts alertes.
184 I goo-i g 1 0
L'année 1904 devait s'achever sur une missive de Lemoine. Le profit est grand, le plaisir plus vif encore, d'écouter notre grand prieur; et sa prose étant sa parole même, son esprit, on la lit, mais aussi on l'entend. La voix seule y manque, et encore en retrouvons-nous sans peine un écho discret, mais fidèle, au fond de nos cœurs amis. Les variations déconcer^ tantes qui si adroitement développent, démarquent et parodient l'héroïque Marseillaise, obtenant toujours un délirant succès, dès qu'elles reparaissent en nos coutumières saturnales de la Mi-Carême, d'aucuns ont demandé l'auteur, de même qu'après la chute du rideau, non pas de la pièce, le public ravi demande à connaître le nom de son charmeur ou de son amuseur d'un jour. Lemoine nous a déjà dit par quelle voie mystérieuse le manuscrit des Variations déconcertantes lui est parvenu. L'auteur a voulu garder l'anonymat et le mutisme. C'est donc un inconnu qui n'a pas dit son nom et qu'on n'a pas revu. Les Tubicoles peu naïfs, — c'est là leur moindre défaut, — ne veulent pas croire à cette discrétion. Ils soupçonnent la bonne foi du salpingiste suprême; ils vont jusqu'à l'accuser de complicité dans cet heureux crime, felix culpa. Aussi l'un d'entre eux demande-t-il que l'auteur masqué soit prié de composer -quelque autre morceau dans ce même esprit de désopilante folie. Lemoine répond; et d'abord il proteste de sa bonne foi et de sa parfaite ignorance.
J'ignore ainsi que vous ce que veut cette femme.
Jean le prophète dit cela, dévisageant sa mère prosternée devant lui; mais Jean est un effronté menteur, cela peut arriver même à un prophète, tandis que Lemoine, si prophétique et superbe que soit son langage à l'occasion, dit toute la vérité et rien que la vérité. Il ajoute enfin, en son épître, ces considérations singulièrement justes : « Rien n'est rare comme de pouvoir faire de la musique humoristique, drôle et spirituelle, tout en restant de la musique digne de ce nom; aussi y a-t-il cent fois plus de chefs-d'œuvre éclatants
I goo-i g I o i85
que de plaisanteries musicales réussies; et les soirées de la Mi-Caréme, à la Trompette, sont tellement difficiles à organiser que nous n'y arrivons qu'en reprenant, dans le répertoire déjà épuisé par nous, certaines œuvres que l'on n'entend que peu ou point ailleurs qu'à la Trompette, et qui sont des bijoux musicaux sertis d'esprit. Tel Le carnaval des animaux de Saint-Saëns... »
Nous l'avons déjà observé, rien n'est plus difficile et plus rare que d'écrire de la musique de fantaisie burlesque, de joie délirante, et qui cependant reste de la musique. Lemoine le sait et le proclame; et voici confirmant cette vérité un peu décourageante, un fait récent, en quelque sorte encore inachevé, et qui intéresse l'histoire de notre chère Trompette, dans le passé, qui nous réjouira, je l'espère, aussi dans un prochain avenir.
Un des Tubicoles les plus fidèles et les mieux informés, Robert du Costal est aussi poète. Son habileté est extrême à jongler avec les rimes amusantes, sans toutefois déconcerter la raison, ou bien inquiéter le bon sens vulgaire. Une pièce de vers. Le chat, témoigne de cette virtuosité. Ne serait-ce pas là une strophe nouvelle qui volontiers ferait suite au délicieux poème du carnaval zoologique qui nous est familier? Saint-Saëns, ayant oublié ou négligé le chat, ce commensal fidèle de nos foyers domestiques ne serait-il pas en droit de jeter un miaulement de protestation? D'aucuns l'ont pensé; et c'est ainsi que Le chat du bon Tubicole du Costal sollicitait et obtenait un beau jour la collaboration de la musique. Le compositeur s'offre de lui-même; c'est Bourgault-Ducoudray tout récemment disparu, et non pas certes sans laisser derrière lui comme une traînée de lumière. Naguère encore, il travaillait et réservait, à quelqu'une de nos fêtes carnavalesques, cette surprise nouvelle : le chat en musique. On ne dira jamais assez quelle fut la conscience scrupuleuse de Bourgault-Ducoudray en tous ses labeurs si variés. Voilà donc qu'il se fait chat, autant qu'il est possible à un humain de se classer parmi les félins. Bien que
i86 I goo- 1 g I o
les hommes soient aisément des tigres, ils sont malaisément des chats. Donc, le Breton de cœur que fut toujours Bourgault-Ducoudray, est à l'œuvre. Toutefois, en la vie d'un chat ou d'une chatte, l'amour est un épisode fatal, du reste singulièrement bruyant. Et voilà qu'au seuil même de cette Cythère miaulante, le chantre s'est arrêté. Il a des scrupules, non de pudeur, mais d'exactitude et de véracité. Qu'on lise cette lettre, ici transcrite. Elle intéresse indirectement notre chère Trompette, puisque l'œuvre entreprise nous est destinée: et directement elle émane d'un homme bien méritant de la muse que nous servons. Un peu de lui court et badine dans ces pages. On y trouve un Bourgault-Ducoudray rieur et joyeux qui certes ne diminue pas l'autre, mais qui étonne quelque peu.
« Monsieur et cher collaborateur,
« Ne croyez point que je dorme et que le non-achèvement du poème musical « le Chat » ait pour cause la négligence.
« Voilà plus d'un an que tous les morceaux sont écrits excepté les Amours.
« Je considère ce morceau comme le plus important. Ce doit être à mes yeux le clou. Or, j'entends parler par tous du cri de la chatte amoureuse simulant parfaitement le cri douloureux d'un enfant au berceau. Ce cri, je ne l'ai jamais entendu. L'autre été, j'ai couché dans tous les hôtels de Bretagne et rôdé la nuit dans tous les carrefours... Rien! Rien! Rien!... Je viens de recommencer. J'ai passé cinq jours dans une clinique tenue par des Sœurs à Quimper. Là, les chats, disait-on, font rage, et je devais certainement entendre le cri désiré.
« Je déloge de la clinique pour aller dans un hôtel de dixième ordre, muni d'une cour intérieure entourée de toits immenses et de greniers à foin. Je brave ma répugnance à loger dans un quasi-bouge, espérant être récompensé par une audition du cri de la chatte amoureuse. Rien!
I goo- 1 g I o 187
« Je viens me jeter à vos pieds et vous supplier de m'aider dans cette fatale conjoncture. Suis-je donc envoûté? Quelque sort m'a-t-il doué de la fâcheuse faculté de rendre les chattes muettes? J'en nourris deux qui n'ont jamais daigner crier.
cv Enfin, aidez-moi! Je n'ai pas l'habitude de travailler de chic, surtout quand il s'agit de morceau à faire. Il faut que j'entende ce cri afin de savoir jusqu'où je puis aller dans le comique. Faites-moi entendre la note vraie, et je m'engage à terminer le morceau qui manque dans la semaine qui suivra. Je suis aussi désireux que vous de répondre à l'appel si sympathique du fondateur de la Tf^ompette pour lequel je conserve un souvenir très sympathique et très fidèle.
« Votre dévoué collaborateur,