BOURGAULT-DUCOUDRAY
Avoir demandé, même à des religieuses de Quimper, la faveur d'écouter un concerto de chats amoureux, comment pousser plus loin la conscience du musicographe?
Pauvre ami! Il ne cherche plus ce cri de lui seul peut-être inconnu. Hélas! ce n'est pas la seule déception que ce vaillant, ce héros de l'art, devait emporter avec lui.
Puisse un jour quelque autre, mieux entré dans la confidence intime de la gent féline, noter les lamentations de quelque toit prochain et achever l'œuvre incomplète ! La Trompette a droit à ce régal. Dès lors, une fois de plus, nous rirons peut-être, mais d'un rire attristé. Le deuil de ce grand disparu, Bourgault-Ducoudray, mérite de longs lendemains.
Gela dit, revenons à notre tâche d'historiographe, et feuilletons ces programmes des années igoS, 1906 que l'obligeance de nos frères en tubicolâtrie nous a permis de reconstituer presque complètement.
Le quatuor est de MM. Hayot, André, Denayer, Salmon. Mais le féminisme, du reste tout charmant, triomphe presque exclusivement, en la soirée du 10 février igoS, car M^**' Marguerite Long est au piano, M'^^ Gesbron interprète le mélo-
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diste profond que fut Schumann, et prête sa collaboration précieuse et comme les ailes de sa voix, aux pensées de M. René Lenormand auteur et accompagnateur ; enfin, M^*^ Renié, dans Les elfes de Leconte de Lisle, substitue, aux vers prestigieux du poète, la transcription heureuse d'une virtuose habile entre toutes et qui fait chanter la harpe, par delà les cordes agitées, jusqu'aux abîmes suprêmes comme d'une âme sonore.
Pour la première fois, me semble-t-il, le 3 mars, le nom de Max Bruch prend place en nos programmes; et c'est notre ami Hayot qui le met à l'essor en l'envolée de son violon.
Mozart et Schumann sont singulièrement dissemblables; M^^^ Alba Coëlho les associe, passant de l'un à l'autre, si bien que la Suzanne des Noces de Figaro semble ajouter, à son bouquet si délicieusement mélodique, cette fleur un peu dolente. Fleur de lotus.
G. Alary, dès lors coadjuteur aux destinées de la Trompette, tient large place au concert du lo mars, offrant à l'assistance un quintette de musique de chambre pour les voix où concertent, avec le seul instrument qui ne soit pas de la nature, le piano que tient M. Eddy-Toulmouche, les soprano, contralto, ténor et basse qui sont M"^^ Jane Arger et Mayrand, MM. Jean David et Gébelin.
L'innovation est curieuse, encore qu'elle soit un peu étrange.
César Franck, si novateur qu'il puisse être à l'occasion, ne demande pas, en sa sonate pour piano et violon, un labeur aussi inusité à ses interprètes excellents, M"*® Monteux-Barrière et notre fidèle Hayot.
Au piano, le 17 mars, se succèdent Risler éveillant deux sonates de Beethoven, et Widor, celui-ci confiant, à la voix de M™® Charles Max, sa Petite couleuvre bleue et le Monde meilleur.
Monsieur Pugno, à vous salut! Vous êtes toujours le bien venu et le très bien revenu, lorsque vous revenez, après une absence qui toujours est remarquée et regrettée, aux pénates
familiers de la Trompette. Ce soir, 5 mai, c'est Franck, c'est Schumann, c'est Brahms, c'est Beethoven qui vous passent par les mains: ils sont bien heureux, et pour nous l'occasion est charmante de fêter votre retour. Nous ne tuerons pas le veau gras, la Trompette n'ayant d'appétit que dans la pensée, et de festin que dans l'idéal, mais nous retrouverons pour vous, mon cher Pugno, comme un écho des applaudissements d'autrefois.
Laissez-nous pourtant, enfant prodigue que vous êtes, en prodiguer quelques-uns bien mérités à M''^ Jeanne Leclerc. A l'oublier, je braverais la rancune de Fauré, de Schumann, voire de Saint-Saëns, ses obligés, puisque, dans cette même soirée, elle se met au service de cette trinité toute charmante et très haute : Schumann, Fauré, Saint-Saëns.
Ce sont trois puissants dieux,
comme dit à peu près Athalie, au dire de Racine.
Ch. Levadé est un jeune, un vrai jeune. Il a pris un collaborateur un peu vieux, un poète sans nom, inoublié cependant, de V Anthologie grecque; et VAmour d'Héliodora s'exhale aux lèvres éloquentes de M"^^ Jeanne Raunay, tandis que l'auteur lui-même — certes il ne pouvait espérer une complicité plus heureuse — complète sa pensée sur le piano. Ainsi débute l'année musicale 1906, aux annales de la Trompette; et le cortège prêté au compositeur printanier est de Beethoven, Mozart, Chopin, Schumann, Saint-Saëns. La Trompette fait dignement les choses. Bien qu'elle ne recherche pas la célébrité tapageuse de l'heure présente et qu'elle ne sollicite guère, si trompette qu'elle soit, la trompette de la vulgaire renommée, tel est, pourrait-on dire, le parfum de ses vertus et des nôtres, qu'il s'épand par de là les étroites murailles de la salle qui nous est hospitalière. Au temps où la salle de l'Horticulture était surtout d'horticulture, les roses et les jasmins exhalaient moins longuement leurs petites âmes bien embaumées. J'emprunte à un article
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d'une revue, dite modestement Simple revue, ces lignes datées du i5 avril 1906, mais qui racontent nos concerts des semaines précédentes. Ne convient-il pas que l'historiographe, peut-être trop complaisant et suspect de partialité, laisse, du moins en passant, la parole à quelque autre, du reste fidèle témoin, et d'une incontestable compétence ?
« Les concerts de la Trompette, bien connue du public Parisien, ont repris leurs séances à partir du 5 janvier. Nous y avons applaudi, la première soirée, en dehors du quatuor Parisien (Hayot, André, Denayer, Salmon) qui est de fondation, M"^^ Raunay, dans de très belles romances grecques de Levadé accompagnées par l'auteur et M. Wurmser dans différents morceaux de piano et dans le beau septuor de Saint-Saëns composé spécialement pour la Trompette dont il a été un des fondateurs éminents.
« Au deuxième vendredi, M. Gortot a interprété le carnaval de Schumann avec une fantaisie, une fougue et une virtuosité hors ligne. Nous avons pris plaisir à constater que ses récentes fonctions de chef d'orchestre ne lui avaient en rien enlevé ses rares qualités de virtuose qui, à elles seules, le mettraient au premier rang de nos artistes contemporains. Après le quatuor en ut mineur de Brahms, nous avons, ce soir-là, entendu un concerto de violon du regretté Ernest Chausson. M. Hayot a interprété magistralement la partie solo qui lui a valu les applaudissements chaleureux du public. M"^^ Mellot-Joubert a chanté trois jolies mélodies de M. Alary. Nous avons surtout aimé 0 lumineux matin! com.posé sur des paroles de M""^ Mathieu de Noailles. »
Telle fut, fidèlement transcrite, dès lors l'opinion de M"^^ Heinecker.
Ces pages commençaient seulement d'être écrites, que saluant le nom sympathique de Lenepveu, je saluais le nom d'un vivant, déjà en proie il est vrai aux tortures d'une maladie implacable, du moins encore réjoui de son art et des jeunes maîtres que sa sollicitude d'éducateur, ou mieux de père, ne cessait d'accompagner. Ce nom n'est plus écrit
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aujourd'hui que sur une tombe et dans notre pieux souvenir. En date du 19 janvier 1906, ce nom signait, au programme de la Trompette un arioso extatique où la musique et le beau talent de M"^*^ Auguez de Montaland évoquaient l'héroïque fantôme de Jeanne d'Arc. L'auteur, en sa personne, avait pris place au piano.
La semaine suivante c'est M. Auguste Pierrct, le pianiste du jour, qui interprète Chopin et Chabrier. Deux noms, encore peu familiers dans la maison, celui de M. Hugo Wolf, celui d'un lauréat de Rome, M. Max d'Olonne, se recommandent en des lieder inspirés de Heine, en des mélodies que M"^ Marcella Pregi détaille en toute grâce et charme profond.
Le nom de Kunc, accompagné du prénom de Pierre, est le nom d'un compositeur; accompagné du prénom de Jeanne, c'est le nom d'une chanteuse singulièrement habile. L'un complète l'autre. « Chayite\ tout à votre loisir! » gazouille une des mélodies ainsi interprétées; et ce loisir s'affirme infiniment agréable.
M. Déodat de Séverac abandonne, aux doigts alertes de M"'' Blanche Selva, le soin de courir gaiement A cheval dans la prairie. C'est mieux qu'un exercice d'équitation; le musicien fait galoper en toute aisance les notes qui lui sont expressives et obéissantes.
Une désertion nous est annoncée que déplore Alary. Qui le croirait? notre quatuor fidèle nous est infidèle, au moins pour quelques semaines. Il vient de passer les Pyrénées; il fait campagne au pays du Cid et de Cervantez. Il y a tout lieu d'espérer que ces Messieurs y réussiront mieux que ne devait y réussir Napoléon. Eux aussi sont coutumiers de vaincre; mais leurs victoires ne font que des heureux. Toutefois, chez nous cette absence laisse un vide, et pour le combler il ne faut rien moins qu'une chanteuse. M'"' Charlotte Melno, une harpiste fameuse. M"" Pierné, un flûtiste, M. Gaubert, trois pianistes, MM. Jules Mouquet, Alejandro Rilio — voilà un nom qui sonne Castillan à merveille! — M"'*' Estrabat-Eyt-
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min, un violoniste, M. Willaume, un violoncelliste, M. Feuillard. Quelle phalange bien combattante! Les compositeurs sont aussi venus de tous les coins de l'horizon. Th. Dubois, Emile Bernard, Mouquet, confident du dieu Pan et inspirateur de Gaubert, c'est la France. C'est encore un peu la France, mais à demi Italienne que Lulli. Liszt, alors même qu'il fait marcher saint François de Paule sur les mers de Sicile, c'est la Hongrie. Albenitz, de complicité avec Aleyandro Rilio, c'est l'Espagne. Enfin, l'Autriche, l'Allemagne, voire l'Angleterre du moins patrie d'adoption, viennent à nous avec Haydn, Brahms et Haendel.
Il n'est donc pas d'hommes indispensables puisque le quatuor ne répondant que Tacet à notre appel, nous sommes encore si bien pourvus et récompensés.
Le vendredi 16 février, plus de cordes que celles qui résonnent mystérieuses et invisibles au coffre du piano, que celles que caressent ou égratignent gentiment les doigts promenés sur la panse d'une guitare, ha Société moderne des instruments à vent, pour une heure du moins, est toute à nous. Flûte, hautbois, clarinette, cor, basson, ils sont cinq; et leur pianiste, fidèle suivant, est Wagner, Eugène, pas Richard, ce dernier, puissant, colossal et redoutable, ayant, depuis longtemps, confié son ombre, non pas à la barque dolente de Caron, mais à la nacelle harmonieuse du cygne meneur de Lohengrin et d'une radieuse immortalité.
Si nous avons envoyé, un peu malgré nous, en pacifique ambassade, notre cher quatuor jusqu'aux Espagnes lointaines, à leur tour il semble qu'elles ne veuillent pas rester en arrière avec nous d'attentions obligeantes et de jolis cadeaux. C'est un échange; et l'Ibérie vient à nous, en la guitare gentiment ronflante de M. Miguel Llobet, aux heureux badinages bien dansants qu'égrène la muse inspiratrice de MM. Albéniz, Tarrega, Sor.
On sait que Mozart, hélas 1 deux fois l'hôte de la France et du reste joyeusement et brillamment accueilli, ne s'exprime à notre égard, dans ses lettres, qu'en des termes injurieux, hai-
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neux et méprisants. Pauvre France! si charmante pourtant en cette floraison dernière qu'une révolution prochaine allait si cruellement flétrir, elle n'eut pas l'heur de plaire au petit Mozart. Il voulut bien cependant, une fois par hasard, faire épouser à sa muse délicieuse, des paroles échappées de cette France méconnue, détestée; et M"" Jeanne Leclerc, bien Française, sans rancune — elle a raison — nous dit en toute perfection cette ariette tout à la fois de France et de Mozart.
Quant aux musiciens exécutants dont le souffle est la parole, c'est Brahms, Saint-Saëns et Beethoven qu'ils interprètent; et P. de Vailly l'inspirant, une aubade nous est donnée de flûte, de hautbois et de clarinette.
Le quatuor est revenu; et la Trompette se retrouve en son personnel coutumier. Ce n'est pas à la Trompette que se vérifie ce vieux dicton : « Il n'est pas de si bonne compagnie « qui ne se quitte. » On est un peu routinier chez nous. On aime les nouveautés dans les choses, dans les gens, les surprises, mais on a des retours attendris et complaisants aux joies traditionnelles, aux visages accoutumés. Beethoven, Haydn, consacrent la rentrée de nos quatre virtuoses passagèrement vagabonds. Le pianiste est, dès lors, M. Maurice Dumesnil passant de Wagner à Chopin et de Liszt à Mozart; le chant est de M. George Maugière et de M™*' Durand- Texte, passant de Méhul à Saint-Saëns et de Franck à Strauss, pas encore le Strauss de l'heure présente, meurtrier farouche de saint Jean-Baptiste et de Salomé. Il fut un Strauss, déjà lointain, d'humeur plus pacifique; et d'aucuns — j'en connais — hésitent peut-être à suivre le jeune maître en ses lubricités dramatiques et ses férocités harmoniques, celles-ci encore plus cruelles que celle-là.
M. René Lenormand se fait large part au programme du 2 mars; et M. Gustave Borde aidant, il nous dit Le pauvre mineur , Le conscrit, quelques autres mélodies encore, applaudies dans le voisinage redoutable, mais flatteur, de Schumann, de Schubert, de Haendel interprétés par M"'' Boyer
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de Lafory. Désormais, M"^ Geneviève Dehelly ajoute son nom à la liste glorieuse des pianistes, hôtes aimés que n'oublie pas la Trompette,
Voici, la semaine suivante, que le quatuor vocal de MM. Nansen et Van Reders, de M"'^' Mayrand et Deville, s'efforce à nous faire adopter, dans une composition d'Alary, la musique de chambre pour les voix seules. Au reste, en cette soirée, pas une parole n'est prononcée, sinon peut-être dans l'assistance, que ce mutisme grammatical étonne et déconcerte quelque peu. Le piano chante aux mains de M. Victor Staub, inspiré de Liszt et de Chopin, ce qui est très lointain, de Moret et Debussy, ce qui est tout nouveau. Le verbe humain fait donc silence. Avouons qu'un discret bavardage entre amis voisins peut bien être dès lors à demi excusable. Si la parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée, ce déguisement nous est cher. Si la bouche est le mensonge, elle est aussi le sourire.
Les pianistes se suivent, mais ne se ressemblent pas, du moins de nom et d'origine. Cette fois, le nom est de terminaison italienne, et M. Ernesto Consolo nous est acquis, le même soir où M'^^ Ceza Bauer, en la version allemande, nous dit quelques mélodies de Jensen, de Brahms, de Schubert.
Au programme delà Mi-Carême, après quelques morceaux de sérieuse tenue, la muse burlesque nous mène à la fête de Neuillf, nous fait danser la polka du 14 juillet; et cette note est d'une saveur toute particulière : « M. Roelens est un « pianiste très distingué, malheureusement il a contracté, « dans ces derniers temps, l'habitude de jouer du piano avec « ses pieds, ce qui implique une tenue peu usitée dans le (( monde. Cependant, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, « M. Roelens vous donnera un échantillon de ce sport plein « d'avenir. Il pourra nous donner aussi une idée d'un bal « dans lequel il se trouvait dernièrement et où s'était égarée « une poule probablement mélomane. »
Risler est mieux pour nous qu'un artiste excellent, c'est un ami. En sa bonne grâce et sa virtuosité parfaite, sa pas-
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sion pieuse des maîtres, il est bien Thomme de la Trompette. Le voilà parmi nous; et Beethoven va lui tenir au cœur aussi bien qu'aux doigts. Au reste, ce concert est presque entièrement du maître suprême, de cette pensée féconde et profonde d'où s'est épanchée Tâme humaine tout entière. C'est du Beethoven que chante M"'' Sonia Herma; et Wagner, volontiers envahissant, réduit cette fois à ses Schmergen, n'apparaît qu'à la suite de son ancien.
M"'-'' Gerville-Réache, Andrée Gellée, celle-là chantant et déplorant la perte d'Eurydice, celle-ci assise au piano et sous la protection de Beethoven, sont la joie du concert daté du 6 avril.
Je parlais tout à l'heure d'un quatuor vocal qui chante mais ne parle pas; un autre quatuor vocal, lui aussi, est moins ombrageux. Il accepte tout de ce qui est le verbe des lèvres humaines. De son protagoniste et de son fondateur il est dit le quatuor Battaille; et M""^" Astruc-Soria, Olivier, MM. Drouville et Battaille s'y trouvent étroitement associés. Battaille, ce nom fut d'un chanteur fameux. Le Peters, ou . plutôt le tsar Pierre de L'étoile de Nord, est demeuré inoubliable à ceux-là qui désormais cheminent un peu lourdement aux sentiers d'une seconde cinquantaine. C'était de l'histoire, du drame, autant que du chant; et l'homme formidable qui menait son empire à coups de knout aussi bien qu'à grands coups de hache, ne devait jamais aussi puissamment renaître qu'en cette évocation superbe. Le fils du grand Battaille est moins héroïque; mais c'est un musicien excellent; et le quatuor paré de son nom, interprétant, après quelques autres morceaux plus pacifiques, des Chants de rUkraine, semblait jaloux de rappeler cette création du Battaille, premier du nom, à ceux-là du moins, désormais peu nombreux, qui le revoient encore dans un lointain souvenir.
Trois pianistes, ce même soir, se succèdent au tabouret, aussi glorieux chez nous et aussi convoité qu'un tabouret pouvait l'être à Versailles : MM. Gabriel Croulez, Alphonse Duvernoy, Hérard celui-ci seulement accompagnateur. Que
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voulez- vous que nous fassions contre trois? que d'applaudir et nous réjouir en des satisfactions changeantes, mais non pas inégales.
]y[me Durand-Texte est la première à nous prodiguer, au seuil de 1907, les étrennes d'une voix qui nous souhaite une nouvelle et heureuse année. Debussy, Duparc, Delibes toujours regretté et trop vite descendu dans le mutisme de la tombe, sont les clients qu'elle défend à merveille. Mais, sans diminuer le mérite de l'artiste ainsi saluée, il convient de rappeler une réapparition et comme une résurrection dont s'est émue toute l'assistance. On ne voyait plus guère Lemoine. Le voici, non pas tel qu'il fut autrefois dans son pauvre corps moins dolent et torturé, mais vaillant autant que jamais et montrant à son tour, pour faire écho à l'éloquence héroïque de Bossuet, que « malgré les infirmités, une âme guerrière « est maîtresse du corps qu'elle anime ». Il se hisse aux degrés de l'estrade; il apparaît, il parle; et le silence est mieux épandu, mieux obéi, qu'aux jours où le très aimé quatuor est le mieux écouté. Ce n'est pas en ces moments de joie discrète, de reconnaissance attendrie, que nul aurait à murmurer chut! en dévisageant un voisin de bavardage intempérant. Transcrivons, écoutons au moins quelques passages, non pas de cette oraison funèbre, mais plutôt de ce dithyrambe. Cicéron plaidait pro doino sua; et dès lors il fut, paraît-il, luimême prend soin de nous le dire — très éloquent ; — Lemoine plaide pour sa chère Trompette, sa fille, c'est mieux encore, et nous pouvons croire que Cicéron est dépassé : «... Si je « suivais les principes de l'art oratoire, je vous dirais que je « ne m'attendais pas à la réception moralement triomphale c( que vous m'avez faite ce soir, que je suis i3 ému — même « 14 ou i5 au moins — mais je ne les suivrai pas, parce que, « quoique l'on dise dans la Genèse que Dieu a fait l'homme « du limon de la terre, c'est-à-dire de boue, il y a exception « malheureusement pour moi qui ne puis me tenir idem — « je veux dire debout, et je suis même obligé de vous parler « assis...
<( Pousse par les fidèles Tubicoles, par les artistes amis et ft par Tadmirable quatuor que vous retrouvez ici, j'ai repris « courage, et j'ai la volonté de refaire, selon notre désir, la « vieille Trompette dans ses traditions et dans son esprit d'il « y a quelques années. La volonté n'aurait pas suffi, parce tt que l'état de ma santé rend impossible l'activité qui la « féconde; mais j'ai eu la chance de trouver le camarade tt Saraz, docteur en traditions artistico-polytechnico-salpinu gistes, et quoique ce titre convienne plutôt à des sociétés « régulièrement organisées qu'à la libre et amicale réunion « dite de la Trompette, je vous le présente comme notre « secrétaire général, c'est-à-dire qu'il me donne soif, puisque « je dis de lui : « altère ego... »
« Je termine mon chant de triomphe en disant : Vive la « Trompette! Vivent vous! Vive moi! et de tout cœur encore « merci ! Miousic ! ! »
Ainsi, à l'avenir, sous la signature de Louis Saraz, la musique en effet sera, comme jamais, bien servie à la Trompette.
Ce nom de Saraz est une innovation. Il en est une autre qu'il ne faut pas oublier. Nous avons fidèlement suivi notre meneur très aimé, notre berger, en ses bercails variés et changeants, soit que nos visites allassent l'y chercher, soit que nos fidèles sollicitudes l'aient imaginé de-ci, de-là, en son foyer hospitalier. C'est ainsi qu'il nous a conduits de la rue Littré à l'avenue du Maine, de la place Péreire au boulevard de Vaugirard; mais voilà qu'il se dépayse et qu'il nous dépayse. Ce citadin, ce Parisien d'adoption, à son corps défendant mais aussi l'exigeant, devient un rural presque inamovible. Montereau a vu périr Jean sans Peur; et son épée rouillée, du reste plusieurs fois renouvelée, se balance encore à la voûte de l'église. Montereau a vu Napoléon gagner une bataille, et jeter ses derniers boulets à la face de l'invasion. Montereau accueille Lemoine; c'est beaucoup plus innocent, mais presque aussi tapageur, avec cette différence toute à notre avantage, que la Trompette chante
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mieux que ne crie un prince assassiné, et sonne plus gaiement qu'un clairon de la Vieille Garde. Ainsi, aux portes de Montereau, face à la rivière d'Yonne, nymphe indolente, Lemoine trouve ses pénates de tout repos, autant du moins que peut se reposer cette pensée alerte et si bien frémissante. Chalet Kerahu ; et nom nous est familier, et d'aucuns d'entre nous ont voulu saluer, en ce gîte suprême, le sage qui nous est cher, mais qui est aussi le martyr. Ce nom de Kerahu ne laisse pas d'étonner. Ker c'est bien un mot breton et qui veut dire maison; les Kers ne se comptent pas en Bretagne. Mais pourquoi ahu? Cela n'est ni breton, ni français, ni grec, ni latin, ni javanais; ce n'est pas même de l'espéranto. Voici l'explication de l'énigme. Il faut être un peu mûr pour en être l'Œdipe clairvoyant.
En sa jeunesse, Lemoine ne craignait pas certaines fréquentations un peu compromettantes. Les camarades entre eux faisaient commerce d'amitié, de parties, de rencontres joyeuses; mais quelques-uns, nous l'avons dit, auraient volontiers donné à l'empire un sujet de fugue, ou plutôt de fuite. Cependant, à se retrouver, à se reconnaître, à s'appeler, on avait pris coutume de jeter au passage, ce cri : « ahu! ahu! » Cela ne voulait rien dire que « Je suis là. Bonjour! Cela va bien! Merci!! » Et les ahus couraient quelquefois, tout le long du boulevard Saint-Michel, dit Boul-Mich! par abréviation. A quelque table de café, on criait : « ahu! ^^ Au fond d'une brasserie et derrière les bocs mousseux, on répétait ahu! A Bullier, de folâtre mémoire, lorsqu'un instant cessait le fracas des pistons furieux, que les vagues du quadrille s'apaisaient en l'océan des chapeaux titubants et des chignons follement balancés, ahu! ahu! cela courait encore, et se perdait sous les lilas de la folle closerie.
La police ombrageuse en était venue à croire que ahu! était un cri de ralliement, que peut-être un jour quelque émeute vengeresse éclaterait aux cris de ahu! ahu! C'était faire au ahu! beaucoup trop d'honneur. Aucun ahu ne fut jamais aussi redoutable que cela. Mais c'est ainsi au souvenir
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de sa jeunesse, des mines menaçantes que les sergents de ville — on désignait alors de ce nom nos gardiens de la paix — affectaient lorsqu'un ahii importun leur était jeté au passage, c'est ainsi que Lemoine a voulu, dans son hospitalier Kerahu, retrouver sa Bretagne inoubliée et son cher quartier latin, celui qui badinait, conspirait, mais surtout riait et chantait, il y a cinquante ans de cela.
Trémisot est un nouveau venu parmi les compositeurs agréés. M"^° Rèja-Bauer le fait connaître des Tubicoles, chantant de sa voix : Soir de printemps, alors que chante aussi et non moins plaisamment, sur son violoncelle, notre ami Salmon.
C'est encore à la soirée suivante, Salmon qui recueille la plus jolie gerbe d'applaudissements, dans une sonate de Valentini.
Cela devient contagieux; Lemoine n'enseigne pas que la bonne musique, il fait des élèves dans un art moins haut perché; et voilà que Saraz fait, lui aussi, des calembours. Quelques assistants s'étant plaints des courants d'air et... « du « calfeutrage défectueux au vitrage supérieur, l'administra- « tion de la Société d'Horticulture, nous dit Saraz, prendra « incessamment des mesures — rassurez-vous, ce ne sera « pas au quatuor — pour assurer la fermeture hermétique. « — Espérons que bientôt, sa température sera uniforme, « et que le bien-être sera général — pas de division. »
Schubert est cependant pour tenir chaud, du moins au cœur, alors surtout que M""^ Maurice Gallet dit quelques pièces du Voyage d'hiver, un voyage de saison ; mais avec Schubert le voyage est toujours ensoleillé et charmant.
« Il faut que la Trompette reste le dernier salon oii Ton « ne cause pas... pendant l'exécution des morceaux. » C'est une déclaration de Saraz, faisant écho à des lamentations lointaines. Saraz est bien le double de Lemoine.
Il fut, dans les chansons badines de Béranger, une M""^ Grégoire d'humeur facile et de folâtre souvenir. La Trompette est en droit de l'ignorer, rien ne ressemblant
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moins à de la musique que les chansons de Déranger. Mais voici que vient à nous M^^^ Emma Grégoire ; et celle-ci amène avec elle Carissimi, Giordani, maîtres lointains, présents seulement dans leurs œuvres, leur mémoire, et René Chansarel, présent dans sa personne et dans quelques très heureuses mélodies. M^^^ Grégoire est remerciée, plus discrètement que ne fut M""^ Grégoire.
L'ami Carême est de retour. Pianiste éminent, Maurice Dumesnil, chanteuses expertes M"^^ Rose Heilbronner et Hélène Sirbain, déjà nommées, lui font cortège. Dans ce jour badin, M. Louis Aubert n'a pas craint de venir et de faire roucouler, au voisinage redoutable d'une mélodie de Schubert, deux mélodies de son invention. Puis, la Garonne l'ayant voulu lanturlu, c'est une fois encore en patois que nous sont chantées des chansons de Gascogne. Au reste, comme nous en prévient obligeamment Saraz, « si le cos- (( tume et la tête de rechange, ou le faux nez ne sont pas « obligatoires, il n'en est pas de même de la gaieté. »
« Nous sommes ici pour nous amuser, s'écrie un pacha de « comédie, paroles de Scribe ; et le premier qui ne s'amuse pas, « je lui fais couper la tête, la vraie. » Et dès lors, se déchaîne une folle gaieté au palais du pacha. L'Orient tout entier s'esclafe de rire. A la Trompette, on ne risque de perdre la tête que d'admiration et de joie facile. Nul besoin qu'un cimeterre menaçant et vengeur se suspende au-dessus de nous.
Alp. Duvernoy vient de mourir. Les gaietés humaines ne sont guère que d'un jour; et le lendemain trop souvent à bientôt fait de les éteindre. La Trompette, saluant le disparu qui lui fut un bon serviteur, suspend, à ses lèvres de bronze, comme un petit rameau de cyprès; puis elle reprend sa tâche. Elle se doit de ne jamais la déserter. Cette fois, au harpiste M. Jules Franck, au flûtiste M. Hennebains, à la chanteuse exquise M™^ Mellot-Joubert, Brémont est venu se joindre, Brémont qui réalise, mieux que personne, ce rêve de folle difficulté, d'associer la parole parlée à l'instrument chan-
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tant. Brémont a dans Tesprit, dans rorcille, sur la lèvi'c, des subtilités merveilleusement adroites. Qu'il détaille une strophe, elle-même d'une harmonie parfaite, à travers les soupirs alanguis du violoncelle, ou le murmure du piano gazouillant, qu'il se joue aux adaptations musicales où Thomé excelle, à moins que ce ne soit Bellenot, il est tout à la fois poète et musicien; il déclame et il chante. Toutes choses s'associent, s'harmonisent, de par son adoption habile. Il est un et il est multiple; il est le presque inimitable Brémont.
Entre Londres qu'il déserte et Berlin qui le réclame, le pianiste viennois Gottfried Galston a voulu s'attarder quelques jours à Paris; mais, musicalement parlant, Paris c'est beaucoup la Trompette ; et le virtuose fameux n'en a jamais douté. C'est de Chopin exclusivement qu'il se fait le porteparoles; et le héraut est digne de la gloire qu'il annonce et proclame.
Ce même soir, Saint-Saëns chante aux lèvres de M'"^ Dettelbach, l'amenant au Clair de lune et lui faisant dire : « Aimons-nous! » ce qui nous les fait, mieux que jamais, aimer tous les deux.
La semaine suivante, au clavier se succèdent Théodor Szanto qui nous arrive de Hongrie, c'est un compatriote de Liszt, mais c'est du Szanto qu'il joue avec une verve singulière, et Fauré, acceptant la tâche de faire, dans son délicat et fin quintette en ré mineur, la partie de piano.
Il fut une Odette qui charmait un roi d'assez pauvre cervelle; nous avons, nous autres, les Tubicoles, meilleure tête que Charles VI; mais nous aussi, nous avons notre Odette royale, et qui se nomme, prédestination certaine, Odette Le Roy. Nous ne saurions dire si Charles VI se serait agréablement endormi au Stàndchen de Richard Srauss, mais il se serait certainement réveillé pour sourire, doucement apaisé, aux Cigales dont Messager naguère voulait environner cette jolie fleur du Japon, M"'^ Chrysanthème.
Nous avons ce soir-là deux pianos qui semblent des frères
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vraiment fraternels, deux pianistes qui se disent toutes deux Lamy, et qui sont des sœurs intimement amies. Tout cela se concilie en Saint-Saëns et dans ses Variations sur un thème de Beethoven.
Plusieurs fois, Saint-Saëns s'est risqué à collaborer avec Beethoven; et l'audace lui est heureuse. C'est ainsi que du chœur si bien tourbillonnant des Derviches tourneurs, il a fait une pièce de piano que M""^ Alem-Ghèné emporte dans une furie troublante et contagieuse. C'est merveille de voir comment ce Beethoven qui n'a jamais connu de l'Orient que des marchands de tapis ou de pastilles du sérail, en a deviné cependant l'esprit, les rêves, la couleur.
Lemoine est curieux et accueillant à toutes choses qui sont de près ou de loin de sa chère musique. De même que Térence — Lemoine écrit comme s'il s'adressait à une vieille baderne T'esrance — a dit : « Je suis homme et rien de ce qui touche l'homme ne saurait m'être indifférent. » Lemoine s'écrie : « Tout ce qui est de la musique m'appartient. » C'est ainsi qu'il signale et recommande, dans une épître aux Tubicoles, V Essai sur la gamme, essai, déclare-t-il, où son ami Gandillot a mieux fait qu'essayer d'aborder le problème, l'ayant pleinement résolu.
M™^ Maurice GdWQX.^ Jidelis tiibicola inter Jldeles, donc une femme parée de toutes les vertus, affirme aussi son talent d'écrivain et d'historien dans un livre : Schubert et le lied. Il ne lui suffit pas d'avoir épousé Schubert des lèvres, elle s'abandonne à lui de tout son cœur. Lemoine s'empresse à louer le travail. J'ajouterai, moi qui écris ces lignes, qu'après M™® Gallet, et profitant sans doute de ses labeurs, le vaillant Bourgault-Ducoudray entrait à son tour dans ce cercle enchanté qui est du génie et des captivantes inspirations de Schubert. Son petit volume est tout vibrant de joie; il dit Schubert, mais aussi il dit le vibrant moissonneur de gloires, de beautés, de grandeurs, que fut toujours Bourgault-Ducoudray. Au reste, cette soirée du 19 avril est beaucoup de Schubert, que M. Batalla mette à son service le piano, où que
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M"** Rose Heilbronner remporte au souffle d'une jolie voix. Pour la soirée dernière, M. Sergi Kussewitsky est venu apportant sa contrebasse, a moins que ce ne soit la contrebasse qui ait apporté M. Kussewitsky, cela étant plus volumineux que ceci; et Ton s'étonne, aux compositions de Glière, de Kussewitsky, de Loska, de Bottesini, que le monstre sonore se fasse si aisément humoriste, humot^eske, qu'il balance un berceau enfantin et que même il danse la tarentelle.
1908, Beethoven, Haendel, Haydn, les plus grands, ouvrent la fête; et M™° Debogis-Bohy, chantant un air d'Héraclès, semble, à travers Haendel, évoquer les dieux de la force et de rimmortalité. Le présage est magnifique.
Le piano est d'un ménage légitime et de félicité conjugale, lorsque s'y rencontrent M. et M™'' Georges de Lausnay.
Notre Salpingoktistocrator — un nom qui encombre la bouche, non moins que le nom de Lemoine remplit nos cœurs — s'est envolé au pays du soleil, comme les hirondelles, oiseaux plutôt volants que chantants, donc indignes de la Trompette. Mais de là-bas Lemoine nous écrit et nous souhaite la bone anée. Bien que les mots soient écourtés, nous lui renvoyons tous une bonne année que nous souhaitons suivie de beaucoup d'autres.
On est volontiers fidèle à la Trompette; et M^^*" Marcella Pregi en prodigue l'exemple très heureux. L'attrait en est grand sans doute, car le dénombrement de l'assistance en cette soirée monte au chiffre de huit cent cinquante présents. Les fauteuils disparaissent sous le flot humain, la tribune est comble; et quelques Tubicoles en sont réduits à faire espalier le long des murs, ce qui, du reste, est acceptable, même décoratif, dans une salle dite de l'Horticulture. Ces Messieurs peuvent donc s'illusionner complaisamment jusqu'à se croire des pruniers ou des pêchers, porteurs de fruits veloutés et savoureux. Puisse les consoler ce rapprochement délectable et glorieux!
Lazzari est un compositeur à peu près débutant, du moins
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à la Trompette, Il confond, en un duo dit Printemps d'amour, M^^^ Germaine Chevalet et M. Charles Sautelet, deux noms qui riment splendidement, deux voix qui s'appellent et se fondent très agréablement.
Rien de plus délicat, quelquefois de plus ingrat, que le métier, qui cependant est une science, d'accompagnateur. L'exécutant, surtout l'exécutante, volontiers traite de haut son accompagnateur. Parfois, le pauvre homme répare les bévues, plaque un accord sauveur et qui étouffe une fausse note. Après quoi, chanteur ou chanteuse trop souvent le bouscule, ou le récompense d'un regard furieux. Au reste, il n'est de succès et d'applaudissements que pour chanteuse ou chanteur; et leur souffre-douleur n'a qu'à disparaître derrière le piano, à emporter ses cahiers de musique, pendant que les saluts souriants, les baisers envoyés au public délirant, récompensent les acclamations et les rappels.
Ceci est dit pour tous les concerts du monde, à la seule exception des concerts de la Trompette ; on sait bien qu'à la Trompette, jamais une fausse note ne prend son vol; Lemoine en mourrait.
Bref, l'accompagnateur, impeccable et aimé, est chez nous Eugène Wagner, prénom modeste, nom fameux, redoutable même, honorablement porté.
Schubert est grand favori à la Trompette, alors surtout que M"^ Gabrielle Noiriel se fait son interprète. Schubert, au compte des années révolues, nous apparaît le cadet de Dalayrac; et Dalayrac s'enveloppe hélas! sinon d'années plus nombreuses, du moins d'ombres plus épaisses et d'abandons plus désolants. Ce fut cependant un aimable compositeur. Pour la première fois, il me semble, le voici sur notre programme, oh! bien discrètement, il n'abuse pas de notre complaisance, ce gentil, mais dolent revenant. Nina ou la folle par a wowr arrachait des perles humides aux beaux yeux de nos grand'mères; nous autres, moins sensibles, nous sommes tentés de sourire. un peu et de la folie de Nina et de ses amours.
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Quand le bien-aimé reviendra...
dit-elle, et M'"'' Jane Bathori avec elle; eh bien, il est revenu, du moins dans sa romance. Quelle merveille que Ton fût naïf à ce point là au sortir des férocités de la Révolution et des folies, non pas d'amour, mais de haine! Quelle prodige que les grands sabreurs de Napoléon se soient attendris à ces choses douceâtres et du reste plaisantes! Égrener les couplets de Nina entre deux volées de mitraille, quel étrange retour! Du moins, était-ce reposant.
DalajTac nous fait songer à Napoléon. Cet homme terrible donnait pour pendant au département du Tibre, cheflieu Rome, le département des Bouches de l'Escaut cheflieu Anvers. Poussant plus loin, il amenait à son empire la Hollande. Nous aussi, gens de la Trompette^ nous amenons à notre gloire la Hollande, du moins Amsterdam et son Conservatoire. C'est tout pacifique cependant; et le maître Julius Rontgen vient à nous sans regret, en toute complaisance. Il se révèle virtuose, car il s'interprète luimême en une sonate pour piano et violoncelle où l'assiste le bon violoncelliste, Pablo Casais.
Lemoine nous est revenu. Pour un soir, du moins, nous lui sommes la Côte d'azur et le joyeux soleil. Le voilà, gai comme un pinson. Il gambade à sa manière, au moins de l'esprit et des lèvres, sinon des jambes indociles. Le répertoire de la Trompette s'enrichit du Huron, une scie désopilante qui naguère faisait les délices de l'Ecole Polytechnique. Le huron, dit aussi le pompier, voilà qui n'est pas tout à fait du Beethoven; et cela pourrait figurer au programme de la Mi-Carême. Cette Mi-Carême de 1908 retient notre prieur très aimé, cet homme qui s'est fait un ami de tout, même du Carême. On sait qu'il n'est pas un fervent du jeûne et de l'abstinence. Comme le joyeux Robert de Robert le diable lui aussi chanterait : « Au seul plaisir! Au seul plaisir fidèle, » sous la condition toutefois d'entendre ce joli mot de plaisir, un peu hautement, et de le transporter aux régions exquises de l'esprit bien sonnant et de la musique bien chantante.
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Il est donc parmi nous, écoutant, voyant tout de ses pauvres yeux lassés, de ses oreilles curieuses, ou plutôt animant, dévorant tout de sa pensée et de sa tendresse pénétrante et fidèle. Il entendra Paul Fournier — cela est sérieux — confiant à M. Raymond de Longchamps, quelques mélodies caressantes; il se réjouira au choral où Marty associe la trompette et le piano, M. Salomon et M. Alex. Petit. Il va s'esclafer comme un enfant — et les enfants ont toute liberté, en effet, de venir à la Mi-Carême, à la condition unique qu'ils marchent tout seuls, et notre cher Lemoine hélas! ne remplit pas cette condition; dès lors, il pourrait se refuser la porte à lui-même; il va, disons-nous, s'esclafer à la prière du grand dragon où le chant du mandarin se gourme avec V incantation du feu^ la Marseillaise avec le beau Danube bleu. Il va rire à faire sauter ses bretelles à la symphonie-déformation de Philopipobithoninssohn, compositeur trop négligé, un nom un peu difficile à inscrire sur une carte de visite. On retrouve là dedans, en cherchant bien, le nom de Beethoven prononcé à l'anglaise. Au reste, s'il faut en croire Lemoine bien informé, la Trompette fut d'abord — c'est presque de la préhistoire — la société Philopipobithoninique. Félicitons-nous que le nom primitif n'ait point prévalu. Tubicoles, mes amis, comment donc nous appellerions-nous?
M"' Rose Féart fait les délices de l'Opéra; elle fera les nôtres. La bonne chanson, de Verlaine et Fauré, en neuf couplets tous différents, tous exquis, Fauré lui-même caressant le piano, quel régal délicat, mieux que de roi ! On a vu des rois épouser des bergères, même des institutrices, et n'aimer que la musique de corps de garde, cette fois pour nous le régal est des muses et des dieux buveurs de nectar, nourris d'ambroisie.
Lorsque Beethoven envoyait et dédiait à son ami Kreutzer une sonate pour piano et violon, il ne pouvait lui députer ]y[rae Marguerite Long ni notre cher Hayot. C'était dommage sans doute, le cadeau se serait enrichi encore; et Kreutzer
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se serait extasié au génie du roi bienfaisant, non moins qu'au talent de ses ambassadeurs.
Pour la soirée suivante, Lemoine nous promet M™" Félia Litvinne. Il tient sa promesse; et voilà que vient à nous, amenant avec elle Beethoven, Wagner, Fauré, une cantatrice comparable à celles-là seulement qui rayonnent dans le passé aux plus hautes sphères delà gloire. Artiste, elle a tout pour elle, le style, la force, le charme, la science, l'aisance suprême. Qu'elle soit la Valentine frémissante de passion des Huguenots^ la royale et désespérée Sélika de V Africaine, qu'elle soit la farouche Nunziata de l'Ancêtre, qu'elle soit Meyerbeer, Saint-Saëns, ou bien Wagner, Mozart, il n'est rien qui lui soit étranger. Elle peut être le drame et la comédie. Ajoutons que femme, elle est la bonté même. Elle n'a pas d'étroite vanité ni de jalousie misérable, peut-être parce qu'elle est trop haut montée. Il est des grandeurs qui ne voient plus les petitesses.
Litvinne chantera donc pour nous en italien, en allemand, en français. Elle pourrait chanter en russe. Que de langages sur ces lèvres où nous restons si volontiers suspendus! La Trompette n'a rien à envier au monde; elle applaudit Litvinne.
La soirée dernière de l'année réunit M™® Raunay interprétant, par lui accompagnée, le d'Indy de Ferval, MM. Hayot et Jacques Thibaud aux prises, en l'alliance du quatuor et de la contrebasse de M. Soyer, avec un grand concerto de Bach. Et voilà, sans parler de Mozart et de Beethoven, ce que Ton peut dire le salut des adieux. De tels adieux sont pour nous faire dire : au revoir I
Hélas! il est quelqu'un que nous ne reverrons plus. 1909, Saraz est mort, perte infiniment regrettable et qui nous émeut tous. Bien que son consulat, constamment renouvelé, ne remontât qu'à peu d'années en arrière, nous avions pris rhabitude charmante de voir ce galant homme au seuil de notre salon. Il en faisait à merveille les honneurs. Il en maintenait les traditions. Il était la pensée et l'écho de
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Lemoine, dictateur intangible. Saraz était aussi lui-même; et les mains qu'il prenait, lui devenaient bien vite des mains d'amis. Toutefois, Saraz étant seul en ce monde, sans compagne pour le compléter, et notre manie lointaine, du reste très agréable, étant de saluer aussi, à notre arrivée, un visage et un sourire féminins, — peut-on imaginer un salon sans femme? — Saraz avait toujours auprès de lui pour nous recevoir, comme l'épouse suppléante, la compagne d'une heure passagère. C'est ainsi qu'il nous était coutumier et très plaisant de voir à ses côtés M'^^ Hayot, toute bonne grâce et jamais en peine de quelques nouvelles amabilités. Saraz était Lemoine, absent mais retrouvé; M"^^ Hayot était, de par une délégation légitime, le quatuor lui-même, lui aussi empressé, semblait-il, à nous accueillir; le nom d'Hayot ouvre en effet et mène le cortège de nos quatre virtuoses toujours fidèles.
Hélas! Elle aussi...!
En ce livre qui voudrait être tout de joie, que de tristesses inoubliées !
Il appartenait à Lemoine de nous signifier la mort de Saraz. C'est au roi à dire la mort d'un prince de sa maison. En ces épreuves qui se renouvellent, quel sang-froid et quelle fermeté ! Après la retraite d'Alary, après la disparition soudaine de Saraz, naguère si bien vivant et que nos souvenirs de la veille nous montrent encore le bâton à la main, conduisant le fol orchestre de la Mi-Carême, Lemoine n'a pas un instant de défaillance et d'incertitude. Ce valétudinaire se redresse, au moins dans son âme; ce malade, ce martyr, saura tendre, comme jamais, les ressorts de tout son être. Il garde sa fille en effet, s'il perd un ami, un camarade, un compagnon de jeunesse; et comme l'un des plus glorieux entre les Césars Romains, s'écrie au moment de mourir : « Laboremus. Travaillons ! » Lemoine s'écrie : « Tuba semper splendidior! » C'est le mot superbe qui domine et éclaire son message attristé. Saraz est mort, vive la Troinpette!
Et, en effet, nous ne la verrons pas décliner.
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Elle avait Saraz, elle aura Hhyot et Salmon. Tous deux aussitôt assument la tache un instant abandonnée de la collaboration effective et de l'administration journalière. On ne saurait même dire qu'il y ait un interrègne. Nos plaisirs sont devenus une loi; et les fatalités méchantes ne sauraient les interrompre. Ceci ne prévaudra pas sur cela.
Le 8 janvier 1909, la Trompette sq réveiWe^ non au chant du coq traditionnel, mais un peu trop connu; elle s'éveille à la voix de M'"" de Nys Kutscherra, tour à tour évoquant la pensée de Brahms, de Wagner, de Diémer, de Schumann, de Liszt, de Schubert, enfin de Saint-Saëns, celui-ci dans un air d'Ascatiio, fin, subtil, bien ouvragé, comme une aiguière échappée aux mains féeriques d'un Benvenuto Cellini, ces mains aussi habiles à donner un beau coup de poignard qu'à ciseler l'or et sertir les joyaux.
Le quatuor est désormais de MM. Hayot, André, Denayer, Salmon.
M™^ Jeanne Raunay, aussi plaisante à voir que délicieuse à écouter, soupire avec Schumann et se lamente avec Duparc. Que de joie en ces belles douleurs!
D'une semaine sur l'autre, nous passons de M™° Raunay à M™^ Auguez de Montaland, qui nous dit La feuille du peuplier, une des choses les plus gentiment frémissantes qui se soient échappées de la plume de notre grand ami Saint- Saëns. Cette feuille-là ne sera pas de longtemps une feuille morte. La variété n'est pas moins grande parmi les virtuoses du piano; nous passons de Diémer à Socias.
Nous autres, profanes Tubicoles, volontiers ignorants — quelques-uns du moins — d'Euclide et d'Archimède, nous pourrions oublier que notre prieur musicolâtre est aussi un idolâtre des sciences mathématiques; mais l'Académie des sciences — saluons très bas! — se plaît à le dire et le proclame.
C'est ainsi qu'elle vient d'attribuer à Lemoine une de ses plus hautes distinctions, le prix Francœur, honneur suprême, générosité bien sonnante; et Lemoine, ainsi récompensé pour
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Tensemble de ses travaux mathématiques, s'empresse à nous en faire part. C'est pour nous réjouir et nous enorgueillir en effet. Nous avons bien notre petit reflet en ce joli rayonnement de gloire. De même notre plaisir est grand, lorsque la croix est enfin épinglée à la boutonnière de notre ami. On nous dit officiellement que cette croix, elle aussi, récompense le savant, rien de plus. Soit! Mais ne croyons pas, Tubicoles mes frères, que près de cinquante ans la Trompette ait si bien sonné, sans être entendue des gouvernants, que ses magnifiques services — exceptionnels, certes ceux-là! — aient jamais pu être comme non avenus là-haut, ou plutôt là-bas, dans les ministères et les secrétariats d'état. Ce serait à penser que ces gens-là sont sourds de naissance et d'esprit.
Enfin, on ne saurait porter deux croix de la même légion, si large que soit la poitrine. Lemoine est décoré, c'est l'essentiel. Félicitons-le, mais surtout félicitons la légion qui le comptera dans ses rangs. Si le mathématicien seul est arrivé à ce beau total, une étoile aux rayons d'émail, que notre abbaye, toute d'oreilles attentives et curieuses, se souvienne, elle aussi, du beau labeur accompli! Idéalement — cela suffit — prenons une goutte de sang bien au fond de notre cœur, jetons-la sur le cœur paternel de notre éducateur suprême, il sera ainsi décoré comme une seconde fois, et non pas avec moins de gloire.
L'enfant prodigue, mais toujours aimé, que nous est Pugno, a couru le monde. Une fois encore, il nous revient. Le piano en frémit de joie^ et Scarlatti, Bach, Rameau, Couperin, Haendel, sont en fête. Jamais ils ne furent aussi vivants de leur vivant.
Tagliaferro, voilà un nom terrible et comme d'un cyclope compagnon de Vulcain. Il vient à nous porté par M''^ Magdalena, ce qui ressemble à Madeleine. Elle ne brutalise ni le fer, ni le piano, bien au contraire; ses mains sont alertes et caressantes, et les nôtres sont plus brutales en leurs applaudissements.
Le poète Dorât faisait profession d'amabilité, aussi de
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quelque polissonnerie, en un temps où florissaient les suprêmes et si jolis sourires de la vieille France royale et si bien française. On achète encore un gros prix son volume des Baisers, lorsque les vers un peu défaillants s'encadrent d'estampes savoureuses. Dorât, comme on disait déjà autour de lui, se sauve de planche en planche. Voilà que du naufrage suprême des ans et de l'oubli, de nouveau il est sauvé; et son sauveur a nom Emile Trépard. Le voici au piano, détaillant Les baisers comptés et dont l'amour embrouille le compte; et ces baisers sont charmants, empruntant les lèvres chantantes de M"" Suzanne Richebourg. Décidément, Dorât fut, et est encore, un heureux de ce monde et de l'autre monde.
M™^ Villot se dit Gléopâtre, rien que cela, dans le Jules César de Haendel. C'est une ambition très haute qu'elle justifie; et Chausson, dans sa gloire un peu dolente de floraison posthume, doit, du moins à M'"° Villot, de voir aussi gentiment fleurir Le temps des lilas.
Nous avons notre violoncelliste de supplément dans la personne de M. Bedetti; et cela nous permet de connaître, ou de reconnaître très agréablement, le quintette à deux violoncelles de Schubert, le même soir où R. Strauss nous donne une Sérénade, de par la complaisance précieuse de M"'" Mellot-Joubert.
Lemoine est polyglotte, je le veux croire. A notre intention et sur une feuille rose — k la Trompette, volontiers nous voyons tout en rose — il traduit de l'allemand, c'est un jeu pour lui, de l'italien, c'est facile, il n'y a qu'à lire avec son cœur, on comprend la moitié de l'italien; il traduit du norvégien, voilà qui est bien extraordinaire; du basque. Ah! cette fois, c'est trop fort. Lemoine se raille de nous. Aurait-il donc pu servir d'interprète sur les chantiers de la tour de Babel? Nous serions tentés de lui demander des explications, car il est là de sa personne. Mais il nous tend la main d'une telle cordialité, si tristement il nous annonce son départ, car nous ne devons plus le revoir de long-
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temps, que nous n'osons plus le contrister. Il sait donc le basque et le norvégien, sans doute qu'il a voulu l'apprendre, pour nous mieux faire connaître Grieg, Norvégien de naissance, et paraît-il, à l'occasion un fidèle aussi du pays de Ramuntcho. Que ne ferait pas pour nous, notre cher Lemoine? Souhaitons-lui de bon cœur un bon voyage et en bon français!
C'est M"^ Marcella Pregi qui nous fait un joli bouquet de ces choses venues jusqu'à elle de tous les coins de l'horizon.
Ohé ! Ohé ! L'ami-Carême a secoué sa marotte. Nous avons, nous aussi, du moins une heure par an, notre Triboulet. On nous traite en rois. Deux pianistes accourent, de sexe et de talent différents. M"^ Delavrancea, c'est sérieux, et Chopin, Liszt trouvent en elle à qui dignement parler; et un autre, beaucoup moins sérieux, mais d'opportunité carnavalesque, le maestro Esclow de Tapacoté. Celui-ci, dans ses Valses vagnériennes, nous emmène à Bayreuth, en passant par la Courtille.
Mais avant de verser dans ces folies, nous sommes allés en Espagne; ou plutôt l'Espagne est venue à nous. Il n'y a plus de Pyrénées. Le trio Iberia,
Enfants de l'Ibérie... !
comme l'on chante dans Le tribut de Samora, est là, en la trinité de MM. Devalque, Artea, Bardas. Ils sont armés de bandarria, de laud, de guitarra; guitarra ou guitare c'est à peu près la même chose; et ceci n'est pas pour nous dépayser. Mais laud, ou bandarria, nous sont moins familiers.
Quelle verve endiablée en cette musique ! Cela nous arrive en droite ligne de Grenade, nous est-il assuré; et les cordes sont encore ensoleillées comme du soleil qui calcine l'Alhambra. Cela éclate, court, rit, se trémousse, à nous faire sauter de notre fauteuil. Que Lemoine n'est-il là; il retrouverait ses jambes! On nous dit que la chance a été grande pour
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nt)us, de cueillir au passage le trio Iberia. Il est attendu à Londres. Il en dissipera les brouillards, ou c'est à désespérer du soleil et de la musique.
Lemoine cause volontiers avec nous, même de loin; bien que ses observations, dit-il, nous arrivent quelquefois, ut cafilli super jus. Nous ne traduirons pas,
Le latin dans les mots brave l'honnêteté.
Au reste, ce qu'il nous annonce cette fois est d'importance particulière. Lemoine a cueilli au passage cette étoile filante, rillustre virtuose Galston, et le voici au piano. Chopin, Liszt, Bach vont jaillir sous ses doigts; Galston les possède à merveille.
Salvator Rosa fut peintre; et ses batailles épiques, ses rochers tragiques, nous font rêver de l'Italie sanglante et hantée de brigands. Il fut aussi musicien et chantait gentiment la chansonnette; c'est ce que nous affirme M"^*^ Marceline Herman, et nous n'aurons garde d'y contredire.
Le mois d'avril s'ouvre avec M. de Saint-Quentin, faisant dire à M"^ Fregys, interprète bien choisie entre toutes, L'mconsolée et L'adoration.
On sait que l'opéra naissant, ou renaissant — car la Grèce antique fut sa marraine, sinon sa mère — devait se reporter de lui-même, à la légende la plus charmante et la plus musicale que l'antiquité païenne ait léguée au monde. Il semble qu'Orphée ne puisse jamais finir de pleurer Eurydice; et ceux-là qui ont des pleurs dans les yeux et dans le cœur, voudront toujours la pleurer avec lui. Aussi le premier en date de tous les opéras est-il un Orphée. UOrfeo de Monteverde se lamente encore non sans grandeur, M. Bourgeois rompant un silence de trois siècles et plus.
Georges Marty n'est plus; du moins, sa pensée a-t-elle comme des résonnances d'outre-tombe; et M"*' Marty, assistée de M"^' Claire Perret et Marie Guérin, nous font passer, au vol d'une mélodie facile et dans un trio étroitement fraternel, de L'été rayonnant à L'automne alangui.
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C'est dans le joli mois de Mai que nous finissons notre année. Au contraire des hirondelles, nous accourons quand viennent les frimas, et la canicule nous disperse aux quatre vents de l'espace. Mai, c'est le printemps épanoui, c'est aussi M™^ Ackté. Comme une Christine qui ne fut pas reine de Suède, mais reine de nos cœurs juvéniles et charmés, car elle fut Ophélie, et tous dès lors nous rêvions d'être son Hamlet, comme Christine Nilsson, M""^ Ackté nous vient des pays Scandinaves, de là-bas, de bien loin, des fiords glacés; et pourtant c'est de la lumière,c'est de la joie, qu'elle nous apporte, lumière très douce, joie délicate et fine, qui s'enguirlande alentour de Schumann, de Saint-Saëns et de Vidal .
M^^^ Gerda Magnus, assise au piano, passe de Saint-Saëns à Mozart. A la Trompette , on est toujours en bonne compagnie.
L'an prochain, nous aurons cinquante ans! Cinquante ans! Lemoine exulte de joie. Cinquante ans de Trompette, quelle fanfare! Cinquante ans pour une fille, c'est beaucoup. Un père terrestre se pourrait lamenter sur tant de lustres accumulés. Mais le père, qui si longuement s'est révélé et qui se proclame dans Lemoine, ne songe pas à marier sa fille, du moins à quelque fiancé prochain et de vulgaire humanité. Il se prolonge en elle; ils se suffisent tous les deux. Bien que la dot soit magnifique, étant de cette richesse toujours grandissante, la gloire, la Trompette n'épousera jamais personne. Elle est solide comme un temple et vagabonde comme un murmure qui passe. Elle est, elle sera toute à chacun de nous. Se prodiguer, s'émietter ainsi est un privilège presque divin. Notre épithalame ne sera donc pas que de noces passagères. C'est un h3^mne retentissant qu'il nous faut. C'est en chantant, en se célébrant elle-même, que seulement la Trompette saura peut-être dignement se chanter et saluer son entrée dans un demi-siècle nouveau.
Hélas! combien il en reste peu des serviteurs de l'heure première ! Combien la belle conquérante en a laissé en chemin,
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de ses suivants, de ses volontaires, de ses fidèles! Mais c'est la fatale destinée des bons combattants de s'avancer à travers les morts; c'est la rançon de la victoire de laisser derrière elle comme une funèbre avenue où ne cheminent plus que des ombres dolentes.
Ces retours, ces regrets sont importuns. Celui-là qui pourrait s'attrister et s'assombrir, cet homme, que l'âge éprouve si durement, ne veut respirer que le triomphe et la joie. Il est fier de son œuvre, il est fier de lui-même. Il est venu.
C'est le 17 décembre 1909. Nous avons anticipé de quelques heures sur la date coutumière de notre rentrée au bercail très aimé. Il semble que l'impatience des cœurs ait précipité la marche trop lente des jours.
La musique peut suffire à tout; et l'on n'imagine guère de voix humaine qui soit mieux retentissante. Et pourtant à ce concert, d'aucuns ont rêvé d'ajouter encore un murmure reconnaissant.
La Ty^ompette est en droit d'émouvoir la lyre, et un rimeur ami se trouve qui va cadencer ces hommages et rythmer ces adorations.
Silvain, bon serviteur de Melpomène, un lointain camarade du Prytanée, Silvain est venu, lui aussi; et ces rimes vont emprunter son verbe coutumier de mettre à l'essor Racine, Corneille, Victor Hugo.
Ainsi quelques vers sont dits qui ont, du moins, le mérite de rassembler la pensée de tous et d'envoyer en plein cœur au héros de l'heure présente, l'acclamation suprême de cinquante années révolues.
Lemoine a pris place sur l'estrade; à peine peut-il se soulever. Il trône, il nous domine cependant. Son règne commence si loin dans le passé, nous l'entrevoyons si loin fuyant dans Favenir, que ces instants rapides s'éclairent d'une triomphale apothéose.
Lemoine veut parler; et sa parole se voile, émue, incertaine. Mais si les mots n'arrivent pas tous jusqu'aux derniers des assistants en cette énorme et frémissante assemblée, ils
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sont compris, ils sont devinés; et dès lors, autant qu'il se peut faire sur la terre des humains, Lemoine est bien ce que le prophète surgi à l'Orient, ce qu'Allah lui-même parlant le même langage, appellent le maître de l'heure.
Tous doivent être nommés qui sont là de leur présence, de leur collaboration précieuse et touchante.
Nous avons déjà nommé Silvain. Le quatuor est toujours de MM. Hayot, André, Denayer, Salmon. Au piano, s'est assis Diémer. Une trompette réelle va sonner tout à l'heure; M. Bernard en tiendra la promesse. Roger disparaît à demi derrière sa contrebasse; ils ne font qu'un.
La voix chantante sera de M*^^ Pregi; et les choses dites par elle devant être, dans ce jour de fête, chantantes, mélodieuses, caressantes, exquises comme jamais, c'est Fauré égrenant une Barcarolle, c'est Gounod évoquant Venise, c'est Saint-Saëns et son Ascanio soupirant au souvenir de Florence, c'est Schubert et l'Allemagne, ce sont les cités les plus belles, les plus doux rivages, qui vont s'associer, accourir. Il semblera que la terre entière se réjouit à fêter la Trompette.
S'il est pourtant une œuvre triomphale qui, même dans le voisinage du colossal Beethoven, était, en ce soir du cinquantenaire, attendue et voulue, c'était bien le fameux septuor que Saint-Saëns, en un temps lointain, donnait pour prélude magistral à la Trompette. Un septuor, sept instruments, le nombre sept fut toujours fatidique et de mystérieuse attirance. Les sept planètes, les sept péchés capitaux, les sept merveilles du monde ! Il appartenait à Saint-Saëns d'en créer une huitième de plus.
Une merveille aussi est de poursuivre dignement de si magnifiques débuts. Cela est fait cependant. Pugno, qui semble avoir une âme dans ses mains et du velours au bout des doigts, enlève un concerto Italien de Bach; et Bach a dû grandir encore, en passant par cette interprétation. Bach ne pouvait que rêver du piano en effleurant son fragile clavecin.
Trois violoncelles d'extra sont venus s'annexer à notre fidèle Salmon, MM. Alexamian, Pablo Casais, M""^ Casais
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Suggia; et dès lors, la Suite de Moor pour quatre violoncelles peut nous être magistralement rendue.
Le violoncelle, étant de toutes les machines sonores que l'homme a inventées pour sa délectation, celle qui le mieux imite l'inimitable voix humaine, nous n'avons pas remarqué l'absence de chanteur ou de chanteuse en cette soirée dernière qui devait clore Tan 1909 et ramener la Trompette à Taustérité intransigeante de ses premiers jours.
Au reste, le vendredi 7 janvier 191 o. M"''' Jeanne Raunay nous ramène la muse un instant délaissée; et nous avons toute liberté de nous suspendre à ses lèvres humaines, aussi à une àme chantante, lorsque nous sont dites en français, et sur une traduction de M"® Chevillard, La vie et Vamour d'une femme, où passe si bien l'inspiration profonde et captivante de Schumann.
Le même soir, le piano c'est M^'*^ Berthe Duranton; et Beethoven lui confie en toute assurance sa sonate appassionata. Un autre soir, M. Lazare Lévy fera parler Chopin et Albéniz; M™^ Jane Arger, entre autres morceaux toujours aimés, balancera cette ariette fluide, transparente, .fuyante comme un ruisseau de cristal, que le grand Gluck promène, égare aux jardins enchantés d'Armide. Puis, c'est M. Harold Bauer qui fait jaillir du piano la pensée de César Franck en cette trinité pr^élude, aria, finale. M™° Paula Frisch est pénétrée de Schubert et délicieusement nous en pénètre.
Mais voilà qu'un déluge menace Paris, un déluge qui n'est pas celui de Saint-Saëns. Nos iniquités méritent sans doute la submersion; l'Eternel irrité se contentera de nous priver, deux soirs de suite, des joies cependant bien innocentes que nous dispense la Trompette. Faisons pénitence, mes frères! nous en avons tous besoin.
Enfin, la Seine, hétaïre vagabonde, a bien voulu rentrer dans son lit ; et nous retrouvons la salle de l'Horticulture, notre arche protectrice à nous autres, les Tubicoles, protectrice à d'autres créatures aussi quelquefois, lorsque Noé Saint- Saëns nous donne la gent animale en compagnie de voyage.
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Enfin, sauvés des eaux, nous appelons à nous tous les tubes, les pistons, les anches qui sonnent joyeusement aux lèvres humaines. Notre quatuor ami a reçu congé, l'espace de quelques heures du moins. Pour fêter notre délivrance, il nous faut plus de tapage encore. A nous, clarinettes et bassons, flûtes et hautbois, cors anglais et cors qui ne sont pas anglais! A nous, Louis Fleury, Blanquart, Gaudard, Leclercq, Cahusac, Bineaux, Gapdevieille, Entraigue, Flament, Hermans et même Enesco qui, pour eux, a écrit un dixtuor, nom peu familier, entreprise inusitée! L'eau nous arrivait naguère, méchante, sournoise, silencieuse. Elle veut bien nous épargner. Hosanyiah in exceîsis!
Lucien Wurmser nous prodigue une allemande en la, des variations en fa; il fait, aux touches obéissantes, danser la gigue, il vagabonde de Haydn à Scarlatti, de Paradies à Bach. Nous lui emboîtons le pas, du moins en inspiration, lorsque, Schubert-Taurig aidant, il nous entraîne dans une marche militaire.
Le chant, cette fois, c'est M*"^ Beja-Bauer. Elle interprète Schubert, Schumann, Brahms et le monoton de Cornélius, mélodie sur une seule note. Voilà qui est simple et singulier. J.-J. Rousseau a bien écrit une romance sur trois notes; mais un morceau sur une seule note! Gomment imaginer cela? Je sais bien que le Bilboquet des désopilants Saltimbanques dit au sonneur de piston qu'il engage et improvise : « Tu « joueras toujours la même note; ceux qui aiment cette notece là, seront enchantés. » Mais Gornélius et M'^^ Béja-Bauer n'ont rien à voir avec Bilboquet. G'est sérieux cette fois, ajoutons que c'est charmant; et voilà gagnée une gageure qui semblait défier toute réalisation vraisemblable et possible.
Ge sont les maîtres suprêmes du piano, Liszt et Ghopin, que nous présente magnifiquement Gottfried Galston, emportant une fantaisie où passe le spectre de don Juan, préludant en ré, en fa, en la, en si bémol; et c'est un éblouissement.
On ne dira pas que la Trompette, tout en demeurant fidèle
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aux gloires consacrées, aux chemins longuement éprouvés, soit d'humeur timide. Elle peut être aussi audacieuse et novatrice que le clairon du chant du départ :
Le clairon en chantant nous ouvre la carrière...
La Trompette, corn plaisamment, Touvre à Debussy, Duparc, R. Strauss; et M'"*" Ida Remau les adopte et nous les recommande. C'est éveiller des échos encore quelquefois indociles et appeler les suffrages du lendemain.
M"'' Hanna Verbena préfère chanter en allemand les mélodies écrites sur des paroles allemandes; et sans doute, elle a raison, la séparation des paroles primitives et de la musique originelle étant trop souvent une séparation de corps et de biens. Toutefois, nos oreilles françaises sont mal accoutumées le plus souvent à percevoir ce qui n'est pas de notre bon français, paternel et vulgaire. Nous dirions volontiers comme ce personnage de comédie, un gendarme, je crois : « Quelle idée étrange à ces étrangers de parler des langues « étrangères, quand il leur serait si facile de parler français « comme tout le monde ! » Bref, Lemoine accepte qu'il nous soit parlé autrement qu'en français, surtout lorsque Schubert, Van Rennes, Haendel, sont les délicieux parleurs; mais il a pitié de notre ignorance et nous met une traduction fidèle entre les mains.
Bien que ce soit d'hier seulement, le pianiste M. Alfred Casella peut être assuré que notre souvenir sera de nombreux lendemains. César Franck lui doit beaucoup; et c'est très bien de rendre à César ce qui appartient à César, mais nous aussi, modestes auditeurs, nous demeurons longuement reconnaissants.
Notre ami Alfred Casella nous revient dès la semaine suivante; mais pour ce jour badin — c'est la Mi-Carême — comme il faut, un soir de grand dîner, dans un intérieur bourgeois, au moins un serveur de plus, voire deux, et un maître d'hôtel de supplément, nous avons trois pianistes de renfort : M''*' Léon, M. André Salomon; et encore
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j'oublie — c'est injustice — notre accompagnateur Eugène Wagner.
Au reste, notre estrade est comble d'exécutants de tout sexe, de tous noms, de talents variés mais certains. Flûte, M. Gaubert, clarinette, M. Mimart, sont là, et tout à l'heure ces messieurs, ces dames, ne sauront plus où s'asseoir, quand viendra l'orchestre carnavalesque. La contrebasse servirait de banquette, si elle ne devait pas ronfler de tous ses poumons profonds; et le violoncelle devrait servir de monture, si Salmon ou Deyber ne devaient l'émouvoir sous leur archet.
Enfin, le quatuor aidant, aussi M. Louis Bourgeois, et M"® Fenella, un joli nom pour une Muette de Portici, plus joli encore pour une chanteuse bien disante qui nous promène en Hongrie au vol de ses chansons et nous emporte jusqu'aux rivages japonais, enfin, disons-nous, à travers ces étapes si diverses et si charmantes, Mozart, Monteverde, Martini, nous arrivons à du Chopin inattendu, un nocturne pour Ganivarius, instrument peu usité, très simple du reste, un bâton et une corde. Gela se joue en promenade, si l'on veut, et la canne à la main. Ghopin n'aurait jamais pensé que son nocturne serait ainsi transcrit, et qu'une corde seule pouvait suffire à se pendre et à jouer du Ghopin.
Nous avons tout dit du Carnaval des animaux ; et il en resterait quelque chose à dire encore. Transcrivons seulement cette lettre qui remonte à quelques années dans le passé, bien que la main se soit refroidie seulement hier, qui en a tracé la signature :
« Gher monsieur Lemoine, j'ai Liszt chez moi mardi soir, le « 3o; et il a le plus grand désir d'entendre le Carnaval ^oolo- « gique de Saint-Saëns. Je viens donc vous prier, vous sup- « plier même, d'arranger cela avec les artistes qui doivent « le jouer chez vous, le 2 avril. Vous me donnerez leurs « noms, leurs adresses, et je leur enverrai un mot de re- « merciement par avance. Ge sera en tout petit comité. « Naturellement, je compte sur vous et M™^ Lemoine que « je regrette de ne pas avoir trouvée à la maison.
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« Écrivez-moi que vous vous occupez de la chose. Mille a compliments affectueux. •
« P. VlARDOT. »
Ceci en dit beaucoup; et voilà comment Liszt, du moins une heure en passant, devait voir et entendre le pianiste classé dans une collection zoologique, entre les animaux les plus malfaisants. On sait que Saint-Saëns en effet met le pianiste entre le kangourou et les fossiles.
La semaine suivante, de par la volonté et la collaboration directe de M. André Wormser, le hautbois va concerter avec le piano. Les deux quatuors confiés à notre impeccable quatuor, sont de Beethoven et de Fauré; toutefois, le quatuor de celui-ci est un quintette, car M'"'^ Long intervient, et le clavier dit son mot en cette jolie conversation sonore.
Des frères Hillemacher — ils étaient deux, ils ne sont plus qu'un — M™*-' Jane Battori remonte aux Italiens, vieux de deux ou trois cents ans, Vivaldi, Scarlatti, Bassani; et ces choses caressantes nous sont un repos délicieux. C'est encore de ce qui berce que Ton se lasse le moins. La première de toutes les musiques fut certainement d'une voix maternelle calmant les plaintes d'un enfant et l'endormant sur des genoux hospitaliers. Si défaillants que nous puissions être, et si loin rejetés de notre berceau, en nous il y a toujours un peu d'enfant, et ne serait-ce pas ce que nous avons encore de plus cher et de plus doux?
M"^ Jane Goupil chante. Ce n'est pas un début, c'est une rentrée à la Trompette. Elle dit, accompagnée de l'auteur, deux très heureuses mélodies de Dallier, celle que je préfère n'est qu'une Promenade mais de plaisant souvenir; puis, après Duparc, l'adroite cantatrice revient à César Franck et déploie ce petit poème de vision admirable et pittoresque : La procession.
Une fantaisie, dédiée à Liszt par Schumann et jouée par Risler, voilà une rencontre de trois noms glorieux, aimés. Leur alliance fait merveille.
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Le premier vendredi d'avril réunit pour nous Beethoven, Bach, Haydn, trinité divine qui n'a pas un incrédule, et Saint-Saëns, Grieg, Scarlatti, enfin Gallois, celui-ci confiant, à la très sûre M™^ Auguez de Montaland, le soin de compléter la pensée fleurie alentour de Barberine, une aimable favorite de Musset.
Le pianiste nous arrive de Bruxelles; ce n'est rien moins qu'un professeur du Conservatoire où naguère régnait Gevaert, c'est Arthur de Greef. Nous pouvons nous délecter rien qu'à la promesse de ce précieux concours.
Place à la reine à qui nous devons toutes révérences et toute vénération! Où vient Litvinne, elle règne. Sa voix chaude et prenante surgit comme d'un monde mystérieux et charmant. Nos oreilles ne lui sont qu'un passage; cette voix pénètre plus loin; elle nous remue et nous révèle, aux profondeurs de notre être, comme une âme qui ne se connaissait pas encore dans toute sa grandeur et toutes ses joies. Litvinne nous dit cinq poèmes de Wagner; et le génie de l'Allemagne flotte alentour des lèvres qu'il agite. Elle nous dit La fiancée du timbalier où Saint-Saëns si bien chevauche, comme sauté en croupe derrière le chevaleresque Victor Hugo. Le poème d'amour, de douleur et de mort, évoque, en toute grâce, la France d'autrefois, la France des beaux destriers, des chevaliers joyeux, des héroïques batailleurs.
M"^ Gerda Magnus est connue, aimée de nous, pourquoi ne dirions-nous pas même de notre piano toujours complaisamment ouvert pour elle?
Notre quatuor coutumier de fréquenter Beethoven ou tel autre maître que l'éloignement des temps consacre et recommande, consent à s'orienter vers des régions nouvelles et presque inexplorées, lorsque les parties posées sur les pupitres portent, au sommet de la page première, le nom de Debussy. Mais, nous l'avons dit maintes fois, c'est la gloire de la Trompette de sonner le ralliement alentour du passé resté présent et noblement éducateur, mais aussi de sonner le réveil et l'attaque audacieuse au pied des cimes entrevues
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et qu'une avant-garde, quelquelbis un peu folle, rêve de conquérir.
Il est un concours Diémer; et certes, si un nom peut inspirer et hautement qualilier un concours de piano, c'est assurément le nom de Diémer. Ce concours a fait un lauréat; et ce lauréat, M. Lortat-Jacob vient chercher parmi nous, l'obtenir aussi sans peine, la confirmation de sa belle victoire. Chopin et Liszt sont des parrains d'humeur bien différente mais d'égale grandeur. Ich Groile îiicJi, en français cela devient J'ai pardonne, et j'avouerai — que le grand Gœthe me pardonne! — préférer ces mots plus voisins de nos lèvres, aussi de nos cœurs. Que ceci soit dit, non pour contrister M'"*^ Kutscherra qui, certes, est en droit, de par son talent, de laisser à Schumann, et surtout dans cette phrase admirable, ce sanglot si profond, son langage paternel et créateur.
jYimc Paula Trisch, elle aussi, parle comme Gœthe ou Schiller; et Schumann, Schubert, celui-ci, dans l'évocation si troublante et si douce de Marguerite au rouet, sont pour nous ce qu'ils ont voulu être. Au reste, il est des inspirations musicales si franches, si expressives, si puissamment humaines, qu'elles percent en quelque sorte à travers l'enveloppe des paroles acceptées. C'est un nouveau langage qui se révèle. Le sourire, les larmes sont de tous les yeux dont s'éclaire un visage humain; et Marguerite songeuse pourrait bien tourner son rouet sur du japonais ou sur du javanais, que nous comprendrions encore, le maître ayant su incruster l'âme de Marguerite au cristal des notes résonnantes.
La coutume est que notre Trompette rentre dans son étui à l'éveil du joli mois de mai. Ce n'est pas qu'elle craigne la rivalité du rossignol; elle n'a pas à craindre de rivalité; et Talouette, le rossignol, Roméo et Juliette eux-mêmes, ceux-là dans les bois et les guérets joyeux, ceux-ci sur leur balcon d'agréable rencontre, se tairaient pour nous écouter et nous envier. Mais la séparation est fatale entre les meilleurs amis de ce monde. On se lasse même de la
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joie. Le seul moyen de se retrouver certainement est d'abord de se quitter.
Au reste, en cette année 1910, encore inachevée à l'heure où s'achèvent ces lignes, la mesure sera dépassée des offrandes faites par nous, par lui, à très haute et très puissante dame, la Musique. Lemoine est en retard dans l'accomplissement de ses promesses. Les intempérances d'un ciel inclément ayant mis, dans le nectar qui déjà nous était servi, plus d'eau qu'il ne convient, deux soirées, deux fêtes sont restées en détresse. Lemoine nous les doit. Il va régler sa dette, capital et intérêts; nous aurons trois séances supplémentaires. Lemoine fait largement les choses. Le mois de mai est pour nous de liquidation, en notre compte courant au marché de nos joies coutumières; et quand donc un mois de mai devait-il si bien fleurir et embaumer?
Après M"^ Marcella Pregi et M. Pugno, la jeune garde, et la vieille garde, également vaillantes, comme aurait dit Napoléon, si Napoléon avait aimé la musique, nous avons M™^ Rose Féart. Elle devient, en toute céleste vraisemblance, l'archange que César Franck évoque, battant de l'aile et planant en son admirable Rédemption; elle devient aussi, *en la fraternité de Reynaldo Hahn, la Philis, la Nééri deLeconte de L'Isle. Comme la musique se venge noblement de ce contempteur de toute musique ! Nous avons M™^ Henri Deblauv^e, passant d'une ballade à une rhapsodie, de Chopin à Liszt. Nous avons enfin, et c'est le bouquet suprême, Cortot au piano, M""^ Jeanne Raunay sur notre estrade fameuse.
Il n'y a que de bonnes places à la Trompette et l'on voit bien de partout, nous dit Lemoine. Et assurément quelquefois, même en l'austère Trompette, les yeux sont agréablement intéressés avant que les oreilles ne soient ravies. Lemoine l'a pensé, l'a voulu ainsi. Au reste, il est là de sa personne et de celle qui le complète si bien. Nous pouvons serrer la main de celui-là ; nous pouvons, de nos respectueux hommages, remercier et saluer celle-ci.
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Le carnaval de Schumann n'accuse aucune parenté avec Le carnaval des animaux, bien qu'un essaim de papillons s'en échappe; mais les papillons sont volontiers silencieux. Ils ne disent rien, ce qui vaut mieux que de dire des sottises. Schumann parle pour eux. Ce collier de petites pièces, j'allais écrire de pierres précieuses et scintillantes, glisse en toute grâce aux doigts de Cortot.
C'est aussi tout un poème que M""" Jeanne Raunay détaille et scande, La chanson d^ Eve, de Fauré. Si, dans le paradis où les bétes devaient mener un carnaval peut-être importun, Saint-Saëns n'étant pas là pour donner le ton, si, disonsnous, notre grand'mère Eve chantait ainsi de L'aube blanche au crépuscule, et jusque sous La poussière des étoiles, combien nous devons regretter que ce paradis nous soit perdu! Mais Fauré a écouté aux portes, et M"^® Jeanne Raunay a dû distraire un instant l'archange à Tépée vengeresse, le gardien implacable et mal accueillant. Grâce à l'un et à l'autre de ces profanateurs, nous avons retrouvé un petit coin du paradis.
Sur ce, dans la note qui termine le programme, Lemoine nous donne congé. Nous ne sommes plus d'âge à nous sentir des écoliers en rupture de collège morose et qui partent gaiement en vacances. Les vacances sont pour nous un peu attristantes où la Trompette ne dira plus rien. Ecoutons pourtant une fois dernière — j'entends dernière jusqu'au retour — notre Salpingoktistocrator. Le nom est si long à écrire et à prononcer qu'il me plaît cette fois m'en servir. Il me semble, en effet, qu'il retarde d'autant le moment de la séparation. Enfin, c'est un mot grec; et ne serait-ce que pour l'amour du grec, nous pouvons dire à Lemoine :
Ah! pour l'amour du grec souffrez qu'on vous embrasse!
De cette épître aux Tubicoles nous respecterons jusqu'à l'orthographe :
« Je ne veus pas que la triomfante anée du cinquantenaire de ma fille, finisse sans que je vienne lui faire, ainsi
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qu'à vous, mes souhaits de longue vie et santé et sans joindre encore une fois mes applaudissements aux vôtres pour les artistes aimés du quatuor, et pour les virtuoses admirables et admirés qui complètent la beauté de nos réunions. « J'assisterai à la soirée du vendredi, 20 mai, qui termine la saison, et les aimables Tubicoles qui voudront nous voir et causer avec nous, nous trouveront heureux de les recevoir, au palais d'Orsay, le jeudi 19 mai toute l'après-midi. Je préfère ce jour au vendredi, afin de ne pas me fatiguer avant la soirée. Petit parapluie, je veux dire : en tout cas, je souhaite aux fidèles Tubicoles et amis, en attendant 191 1, santé, bonheur et soûlas. »
Le Salpingoktistocrator, E. Lemoine.
Et maintenant, je devrais peut-être écrire un point, c'est tout. Mais à l'instant d'achever cette tâche, devant les pages humides encore accumulées devant moi, je me sens pris de quelque doute et d'une hésitation suprême. C'est aussi une séparation qui se prépare; et l'on ne s'éloigne pas d'un ami comme Lemoine, aussi vivant, plus peut-être en ces archives de la Trompette que dans sa personne, sans qu'un peu de tristesse ne ralentisse la plume errante. Maintes fois, j'ai voulu hâter le labeur accepté; et voilà qu'à l'instant de conclure et d'émigrer vers d'autres horizons et les besognes en espérance et en instance, un regret monte lentement qui assombrit ma pensée. C'est que la Trompette^ nous ne saurions trop le redire, n'est pas une institution, c'est un homme; et tous ceux, les plus grands eux-mêmes — il en est de très grands — qui se sont rassemblés autour de lui, à travers un si long espace de jours, ont emprunté quelque chose à cet homme et vécu, au moins en une heure rapide, de son rêve et de sa volonté. Il fut un lien, il demeure un foyer.
L'ingratitude n'est pas toujours l'apanage des humains. Lemoine devait obtenir mieux que l'acclamation et le tapage louangeur de nos mains ; son nom est écrit dans nos cœurs.
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Mais laissons parler la voix la plus haute qui proclame, résume la carrière si magnifiquement parcourue :
« Mon cher Lemoine,
H Tu me demandes mon avis sur les services que tu as u rendus à Fart musical. Certes, ils sont énormes, dans u leur apparence modeste; comme le Rat de la Fable qui « délivre le Lion, tu as plus fait pour émanciper la musique u à Paris, que beaucoup d'autres dont les efforts sont plus a visibles. Ton but d'amener à écouter de la musique sé- « rieuse tout un public indifférent ou hostile, étranger à u Fart musical pour le moins, a été atteint complètement. « Toute idée de spéculation étant écartée, tu as pu créer « un milieu spécial où les plus grands artistes, les gens du « monde les plus titrés, les retraités comme moi (oh! non!) « aiment à se produire, d'où les rivalités et les prétentions (( ordinaires sont bannies, des génies ailleurs ennemis se « rencontrent fraternellement. La Trompette est maintenant « un joyau artistique de Paris, dont l'éclat se voit de loin. « Au prix de quelles fatigues, de quelles difficultés, de « quelle abnégation, ce résultat a-t-il été atteint, moi seul « peut-être, après toi, puis le connaître; et, s'il ne dépen- « dait que de moi, tu serais bien vite orné de la récom- « pense qui t'est si largement due.
J'ai dit.