CHAPITRE V CONSEILS PRATIQUES ET PRINCIPES ESSENTIELS
Avant que je vous expose en détail les difTérentes méthodes de pêche, quelques conseils pratiques ne vous seront peut-être pas inutiles. S'ils vous épargnent les fautes que commettent la plupart des débutants et qui dégénèrent trop aisément en mauvaises habitudes, je vous aurai rendu un véritable service.
Supposons que, armé de pied en cap, vous arrivez sur le champ de bataille, c'est-à-dire au bord de l'eau. La première chose que vous ferez, ce sera naturellement de monter votre canne.
Eh bien, laissez-moi vous dire que beaucoup de pêcheurs se tirent fort mal de cette opération si simple. Neuf fois sur dix vous les verrez sortir de leur étui les trois brins de la canne et les poser sans précaution, avant de les assembler, soit debout contre un tronc d'arbre ou une barrière, soit simplement par terre. Ils s'exposent ainsi à souiller les viroles de sable ou de rosée et, par conséquent^ à rayer le métal ou à emprisonner de l'humidité dans les joints. Que diront-ils si un beau soir, au moment de quitter la rivière, ils ne parviennent pas à démonter leur arme? Fort injustement ils enverront le fabricant à tous les diables, tandis que le mal sera leur œuvre.
Ecoutez comment je procède et instruisez-vous, ô mon disciple ! Je tire de la gaine le scion d'abord et j'en essuie la virole avec le morceau de flanelle grasse que j'ai toujours dans mon sac. Sans abandonner le scion, je prends ensuite le middle jointe j'en enlève le bouchon que je mets dans un de mes goussets (toujours le même pour éviter, à l'heure de la retraite, le temps perdu en recherches inutiles). Tenant alors de la main gauche la virole femelle du middle Joint, j'y (siis pénétrer doucement la virole du scion que je tiens de la main droite et que j'enfonce en la faisant towr/ier jusqu'à parfait assemblage. J'ai soin que les agrafes et les an-
neaux des deux brins se trouvent bien en face les uns des autres. Si ma canne était à joints mécaniques, je n'aurais pas ce dernier souci, car l'ajustage s'arrêterait de lui-même au point voulu. Ceci fait, j'essuie la virole mâle du middle Joint, je tire de son étui le butt joint et j'unis ces deux derniers brins avec les mêmes précautions. En effectuant le montage, je commence toujours par le petit bout de la canne, tandis que, le soir en démontant, je commencerai, au contraire, par le gros bout. Celte méthode rationnelle épargne beaucoup d'accidents, car il est très facile de casser la meilleure des cannes quand on la manie par sa partie la plus flexible. Beaucoup de pêcheurs ne font pas attention à cela et les fabricants d'ustensiles de pèche en profitent.
En assemblant les viroles, je mets toujours la main sur les viroles elles-mêmes et non sur le bois auquel elles sont adaptées.
J'évite ainsi un effort inutile sur le point critique où le métal s'unit au bois et je n'ébranle pas les montures.
Deux ou trois tours de fil poissé assujettissent les agrafes et je fais le nœud en
croisant les deux bouts du fil sur la ligature, qui se trouve ainsi plus serrée.
Au moulinet maintenant : je le place de telle sorte que dans sa position normale, c'est-à-dire quand il est sous la canne, il présente sa manivelle à ma main droite. Je m^assure qu'il tient bien en le faisant descendre dans sa monture aussi bas que possible, et en forçant un peu sur la bague de cuivre qui l'assujettit. S'il vous arrivait d'employer un moulinet trop petit pour les armatures de votre canne, vous l'empêcheriez de vaciller en le calant avec une languette de papier pliée en quatre ou en huit. N'oubliez pas ce petit détail, car rien n'est plus préjudiciable à la justesse du lancé que le ballottement d'un moulinet insuffisamment serré.
Je tire alors quelques décimètres de ligne et je regarde si elle se dévide régulièrement, si elle n'est pas croisée sur elle-même, ce qui à un moment donné arrêterait net la rotation du moulinet. Faute de cette précaution je m'exposerais à casser sur le premier poisson assez vigoureux pour fournir une course un peu sérieuse, accident lamentable qui, croyez-moi, a fait saigner le cœur de plus d'un pêcheur. Puis, tout étant en ordre, je fais passer la soie entre les piliers du moulinet pour l'enfiler ensuite dans les anneaux de la canne. J'ai grand soin, ce faisant, de choisir un intervalle de
piliers placé de telle sorte que la ligne passe librement sans porter sur le métal. S'il y avait frottement, la ligne déviant de sa direction naturelle filerait avec moins d'aisance, et il pourrait vous en cuire. J'ai perdu comme cela, en Bretagne, un saumon de 18 ou 20 livres par la négligence de mon gaffeur^ à qui j'avais laissé la peine de monter ma canne pendant que je bourrais une pipe. Au premier coup de ligne, je m'aperçus de la faute qu'il avait commise, mais mon moulinet, bien rempli par 120 mètres de soie, était si doux, que je n'y attachai pas grande importance. Quelques instants après, je piquais un poisson superbe qui, sans hésiter, prit un grand parti et descendit le courant avec une allure de train express. Plus de 80 mètres de ligne furent dehors en un clin d'œil et, naturellement, à mesure que le moulinet se vidait, il devenait plus dur, d'autant plus dur, que la ligne formait un angle de plus en plus aigu sur le pilier contre lequel elle frottait. Aider le dévidage avec la main il n'y fallait pas songer, au train enragé dont fuyait mon saumon. La situation devint instantanément désespérée. Pendant un dixième de seconde la vitesse déjà terrible s'accéléra encore, le saumon bondit furieusement et ma canne se détendit, subitement allégée. Le bas de ligne avait cédé sur le surcroît de résistance qu'occasionnait
le malencontreux frottement. Je me retournai vers le Breton, cause de l'irréparable malheur, et je lui lis comprendre, très doucement, la grandeur de sa responsabilité. 11 pleura abondamment, car il avait l'ivresse triste. Mais mon saumon était perdu et je n'en pris pas d'autre ce jour-là. Que ceci vous apprenne qu'à la pèche comme en politique, il n'y a pas de petites fautes.
Toutes les menues opérations que je viens de décrire doivent s'accomplir sans précipitation, mais avec rapidité. Rien ne donne une plus piètre
idée d'un pêcheur que de le voir s'attarder piteusement dans d'interminables préparatifs.
La canne une fois montée et armée, c'est le tour de l'épuisette. Si vous vous servez d'un manche rentrant, égarez le moins souvent possible le bouton qui est vissé à l'extrémité du tube de bambou et que vous devez enlever pour emmancher le filet. En prenant l'habitude de l'envoyer rejoindre, dans votre gousset, les obturateurs de la canne, vous saurez toujours où le trouver.
Tout cela étant fait, il ne vous reste plus qu'à compléter votre tackle en y ajoutant un bas de ligne et une ou plusieurs mouches^
Entre les flanelles humides du damp box vous avez certainement déposé à l'avance un assortiment de racines qui vous permettra de choisir un avançon approprié aux circonstances. Pour le fixer
à la ligne, j'emploie un nœud qu'il est facile de
^ Sur la question du nombre de mouches, Toir ci-après chap. yi.
défaire, et qui ne coule jamais quand il est convenablement serré. Les figures de la page précédente le représentent dans ses différents états. Remarquez bien que le nœud terminé est serré sur la boucle du bas de ligne, et non pas au-dessus de cette boucle. S41 est serré au-dessus, il est sujet à
glisser, surtout s'il est fait avec de grosse soie ou si la ligne est graissée. N'oubliez pas ce détail, ou la cruelle expérience se chargera de vous le rappeler. Pour détacher le bas de ligne, il suffit de tirer le bout de soie A qui dépasse la boucle. La figure ci-dessous représente un nœud plus
simple encore et tout aussi solide. C'est celui que recommandent la plupart des traités de pèche. Il a l'inconvénient d'être plus difficile à défaire.
Aussi bien, puisque nous parlons de nœuds, c'est le moment de vous enseigner ceux dont on fait usage pour joindre ensemble les bouts de racine dont la chaîne constitue un bas de ligne. Si vous ne confectionnez pas vous-même vos avançons,
cela vous servira toujours pour les réparer ou pour les allonger en cas de besoin.
Pour assembler les brins de racine je me sers invariablement de deux nœuds ordinaires, que je
rapproche avant de les serrer définitivement de façon qu^ils ne fassent qu'un seul nœud.
Si Ton a soin de ne pas couper trop courts les bouts (A, A), on peut pécher la truite en toute confiance avec un bas de ligne ainsi construite
Le nœud double est préféré par quelques pécheurs, qui le considèrent comme plus sûr. 11
diffère du nœud simple en ce que les racines sont passées Tune sur Tautredeux fois au lieu d'une. Sa
1 Je rappeUe qae je ne parle pas ici de la pèche da saamon.
construction permet de rogner de plus près les bouts qui dépassent, ce qui ne Tempèche pas d'être plus lourd et plus visible que le nœud simple. Beaucoup de bons pêcheurs se bornent à juxtaposer les brins de racine, puis aies tordre en nœud
ordinaire ou deux lois en nœud double. Cette dernière méthode est celle que recommande M. F. M. Halford'.
Quant à la boucle destinée à relier Tavançon au corps de ligne, elle s'exécute en ramenant sur ellemême l'extrémité de la racine, et en nouant cette partie doublée par un nœud ordinaire.
Si vous voulez apprendre à bien faire les diflFé-
i Dry-Fly Fishing, p. 28.
rents nœuds que je viens de vous indiquer, commencez par les exécuter en grosse ficelle. Il vous sera facile alors de suivre les indications des figures que j'ai placées sous vos yeux, et de saisir le mécanisme, d'ailleurs peu compliqué, des diverses évolutions à accomplir. Vous y parviendrez en quelques minutes, si novice que vous soyez, et en répétant trois ou quatre fois ce petit travail la chose vous entrera définitivement dans la tête.
Il peut vous être utile d'assembler rapidement, non plus deux bouts de florence, mais deux corps de ligne. Servez-vous alors d'un nœud plat, en ayant
soin que les deux bouts de la même soie A B et CD ressortent respectivement par le même côté des boucles. Sans cela vous n'obtiendriez que ce que les marins appellent un nœud de vache et l'assemblage n'aurait pas la même solidité.
Ce détail a eu beaucoup de peine à se fixer dans ma cervelle. Quand j'étais jeune, un ancien officier de marine, vieil ami de ma famille, me montra dix
fois la différence entre le nœud de vache et le nœud plat. Je l'oubliais toujours. Une belle nuit, le feu prit, durant mon sommeil, dans le modeste appartement de garçon que j^habitais au troisième étage, et si vite coururent les flammes et la fumée que je dus déménager par la fenêtre. Nouer vivement mes draps, les attacher à la balustrade, enjamber, tout cela fut Taffaire d^un instant et j^allais tenter la périlleuse dégringolade quand un voisin, me jetant une corde de Fétage supérieur, m'aida fort à propos à monter au lieu de descendre. Fort à propos, je vous assure : car une fois le commencement d'incendie éteint sous des torrents d'eau, lorsque je rentrai dans ma chambre à coucher noircie, avec l'officier de pompiers qui avait commandé le service, il avisa mes draps restés intacts devant la fenêtre et me démontra que mes nœuds étaient de vulgaires nœuds de vache, coulant au moindre effort. Si je m'étais servi de ce moyen de sauvetage, il est plus que probable que je n'aurais pas aujourd'hui le plaisir de causer avec vous. Depuis cette aventure je sais faire un nœud plat.
Pour qu'il tienne bien il est essentiel de le serrer correctement en tirant d'un côté sur les deux bouts A B et de l'autre sur les deux bouts opposés CD (fig. de la page 239). On arrive alors à un assemblage parfait et très peu volumineux.
Quand il s'agit, comme dans le cas présent, de faire un nœud qui puisse passer et repasser sans obstacle dans les anneaux de la canne, quelques tours bien serrés de soie poissée sont utiles et empêchent les bouts rognés de buter contre les anneaux^
Du choix des mouches je vous ai entretenu assez longuement dans un chapitre précédent pour n'avoir pas à y revenir ici.
Et maintenant que vous voilà édifié sur les préparatifs du sport, parlons un peu des principes qui* devront vous guider dans l'exercice même de ce sport, quelle que soit la méthode de pèche que vous suivrez. Ils sont essentiels ces principes, mais ils ne sont pas encombrants! A vrai dire je n'en connais que deux qui ne souffrent pas d'exception :
1® Pêcher sans se laisser voir par le poisson.
2* Employer des bas de ligne aussi fins que possible.
Ces deux règles sont l'Evangile du pêcheur de
^ Une manière plus correcte mais moins rapide d'assembler deux lignes consiste à les juxtaposer sur une longueur de 3 centimètres après les avoir préalablement poissées, puis à les coudre ensemble ayec de la soie et une aiguille fine ; une solide ligature de soie poissée et une couche de vernis terminent l'opération. Pour la manière de faire les ligatures, voir ci-après cbap. viii.
truites à la mouche artificielle. Si vous ne les observez pas religieusement, vous n'obtiendrez jamais que des résultats nuls ou médiocres. Je me suis déjà étendu sur la question des bas de ligne, mais je dois vous apprendre les divers artifices auxquels le pêcheur peut recourir pour se dissimuler à la proie qu'il poursuit.
Cuvier prétend que les poissons ont une mauvaise vue. C'est une erreur d'autant plus inexcusable que le simple bon sens nous prouve le contraire, tout au moins lorsqu'il s'agit des poissons carnassiers. Gomment admettre que des animaux de proie dont les membres sont réduits à l'état de simples moyens de locomotion, et qui ne sont armés ni de griffues, ni de serres pour s'emparer de leurs victimes, n'aient pas le sens de la vue poussé au dernier degré de justesse et d'acuité ? Obligés d'appréhender les êtres vivants dont ils se nourrissent avec leurs seules mâchoires, s'ils n'y voyaient pas bien, ils seraient maladroits et condamnés à ne manger que des mollusques immobiles ou des larves paralytiques. Et nous trouvons constamment dans leur estomac, outre les petits poissons les plus lestes, quantité d'insectes presque imperceptibles qui doivent soit à eux-mêmes, soit au courant qui les entraine une vivacité d'allure extraordinaire.
Donc, quoi qu'en diseCuvier, tenez que les poissons voient clair et que la truite est de ceux qui ont la vue la plus perçante. Pécheur novice, n'ayez garde de l'oublier. Sachez d'autre part que la truite gui vous a vu ne prendra aucun des app&ts que vous lui offrirez, quelque grande que puisse être la tentation, quelque affriolant que soit le mouche* ron que vous lui ferez passer devant le nez, quelque invisible que soit votre bas de ligne, quelque correct que soit votre lancé. De ces deux propositions qui sont des axiomes aussi incontestables qu'incontestés, la conclusion sedéduitd'elle-méme, n'est-ce pas? Avant toutes choses, lorsque vous péchez, commencez donc par dissimuler votre personne à l'œil toujours ouvert de vos futures victimes.
Le principal moyen d'y parvenir, c'est de vous placer directement derrière le poisson que vous cherchez à prendre, c'est-à-dire au-dessous de lui. Comme la truite fait toujours tête au courant, c'est lorsque vous lancerez au-dessus de vous, en remontant la rivière, que vous aurez le plus de chances de n'être pas aperçu. Dans cette position, en supposant un cours d'eau dont les berges soient très peu élevées, si vous envoyez votre mouche à une distance de 10 à 12 mètres, le poisson la verra sans avoir aucune connaissance de vous ni de votre
canne, surtout si vous évitez les mouvements violents, si la couleur de votre costume n'est pas trop apparente, et si vous n'avez pas le soleil dans le dos.
Plus les berges seront hautes, plus vous devrez allonger votre coup, car votre élévation vous rendra visible au poisson à une plus grande distance.
Allongez encore votre coup et péchez d'aussi loin que possible, si vous envoyez votre mouche au bord opposé ou même au milieu de la rivière. La truite ne voit pas derrière elle, c'est entendu, mais la disposition de ses yeux lui permet certainement de distinguer ce qui se passe à ses côtés. Étant donné que son corps ne reste pas toujours absolument en ligne avec le courant, et que les mouvements qu'elle fait en nageant lui donnent par moments une position légèrement oblique, elle vous aperçoit donc bien avant que vous ayez remonté la rivière jusqu'à sa hauteur. En plein jour, par un temps calme, et particulièrement lorsqu'elle est en chasse tout près de la surface, elle percevra généralement votre présence, même sur une berge basse, dès que vous dépasserez un angle de 45 degrés en arrière d'elle.
Le diagramme suivant rendra la chose plus claire.
Tant que vous avancez du point A au point B, le
poisson placé à l^autre bord au point P ne vous distingue généralement pas. Mais si vous allez plus
loin, vous avez toutes les chances possibles d^étre vu, à moins, bien entendu, que la rivière ne soit trop large pour que le rayon visuel de la truite puisse vous atteindre. Si la berge est haute, tenezvous encore plus en retraite. Au contraire, si Teau est agitée par le vent, si le soleil est couché, si vous péchez en marchant dans le lit de la rivière, ne craignez pas de vous rapprocher. Au surplus, l'expérience vous apprendra vite le point qu'on ne peut dépasser sans exciter la méfiance de ce poisson, le plus méfiant de tous.
Ai-je besoin de vous dire que la disposition des lieux, les buissons, les arbres, les hautes herbes, les accidents de terrain et mille circonstances qui se révèlent d'elles-mêmes sur le bord de la rivière, peuvent aider le pécheur à se dissimuler? Chacun en tire parti le mieux qu'il peut, et le pécheur calme, expérimenté et intelligent, accuse alors
toute sa supériorité sur le novice emballé par l'ardeur irréfléchie d'un sport dont il est incapable de calculer froidement toutes les chances.
Il n'est pas toujours facile de bien juger le terrain et de saisir à première vue toutes les ressources qu'il peut offrir. C'est un talent qui ne s'acquiert qu'avec le temps et qui assure un avantage marqué à l'heureux pécheur qui arrive à le posséder. Les plus vieux praticiens ont encore à apprendre sous ce rapport, loraqu'ils abordent une rivière qu'ils n'ont jamais battue.
Sur certain ruisseau de la Seine-Inférieure je croyais m faire en prenant ijours la rive droite m bief que je savais bernent peuplé. La gaucbe élevée de de 2 mètres était e clôture à bestiaux m ronce artificielle, tt presque de niveau
avec la rivière et libre de toute barrière. De plus, le vif du courant était sur ce bord. J'avais donc quantité de bonnes raisons pour justifier mon choix. Par malheur le seul vent favorable pour réussir sur ce cours d'eau me soufflait directement dans la figure lorsque je remontais la vallée. A la moindre négligence de lancé, il ramenait ma ligne sur les grandes herbes du bord, herbes dégingandées, crochues et malfaisantes s'il en fut. Aussi je m'énervais, je péchais mal et je n'emplissais pas du tout mon panier. J'avais fini par prendre en horreur ce coin de rivière et même par le passer, sans me donner l'inutile peine d'y pêcher, regardant d'un œil découragé les belles truites qui d'un coup de queue se détachaient du bord à mon approche. Un jour, je ne sais par quel hasard, je pris l'autre rive. Elle était beaucoup plus haute, mais à 3 mètres en arrière, un vieux fossé à demi comblé traçait un sillon dans la prairie parallèlement à la rivière. En me plaçant dans ce fossé que je n'avais jamais remarqué depuis des années que je venais pécher là, en lançant alors de telle sorte que le bout de ma canne dépassât à peine de deux ou trois pouces la clôture à bestiaux, j'envoyais sans peine dans le courant à l'autre bord. Ma mouche tombait sans les toucher au pied des grandes herbes qui me donnaient tant de fil à ré-
tordre quand je m'entêtais à pêcher derrière elles, et truites sur truites venaient s'entasser dans mon panier. J'y avais mis le temps, mais j'avais Bni par découvrir la manœuvre juste.
Les fossés d'irrigation, de dessèchement ou de décharge souvent creusés le long des rivières donnent donc au pêcheur un moyen plus ou moins commode de se cacher. Toutefois n'en usez pas sans précaution. Il arrive qu'en cheminant à mî-
lide
le la
- - - vase, ce qui n esi pas
rare, on sort de là comme
d'une boite à cirage. Mais bah! à la pêche comme
à la pêche et qu'importe la couleur du bain si la
capture de quelques belles truites vous console de ce léger accident !
Puisque nous parlons de baignade, c'est le cas de dire un mot de la pèche dans Veau. Si les berges élevées vous placent en évidence, il est clair que vous mettez tous les avantages de votre côté en péchant du lit même delà rivière. La chose est naturellement impossible avec des eaux profondes, mais la plupart des rivières à truites^ et des meilleures, coulent sur un gravier très abordable à certaines places. Avec de grandes bottes on peut en beaucoup de bons endroits se mettre à Teau. On remonte ainsi très près du poisson sans Tinquiéter, pour peu qu'on avance prudemment. Un courant modéré est le plus désirable pour ce mode de pèche. S'il est trop vif, Teau clapote bruyamment autour de vos jambes et cette agitation donne réveil au poisson. Vous prendrez ainsi de très belles truites à petite distance, surtout si vous lancez horizontalement. Dans certains pays le fin gravier est remplacé par des pierres arrondies, parfois couvertes d'algues glissantes. On se croirait sur du verglas et rien n'est plus facile alors que de perdre l'équilibre.
Il vous arrivera sans doute de pécher dans des biefs d'usines, là où la rivière est bordée de bâtiments. Souvent, entre les constructions et l'eau il
vous voit assez mal lorsque vous avez
derrière vous un corps opaque, mur, bois, talus ou colline qui empêche votre silhouette de se détacher sur le ciel, à condition, bien entendu, que vous ne vous agitiez pas comme un possédé et que votre canne ne décrive que les mouvements strictement nécessaires au lancé.
Notez aussi que les habitants des eaux n'échappent pas aux lois de Taccoutumance. Ils s'habituent à la vue de l'homme dans les lieux fréquentés où, continuellement, l'être humain passe et repasse près d'eux sans leur nuire. Le fait est frappant aux abords des grandes usines et dans la traversée des villes. Là, tant que la truite ne s'apercevra pas que vous vous occupez d'elle, votre présence ne l'effarouchera pas. Mais c'est un cas spécial.
Péchez autant que possible en faisant face au soleil. Votre ombre même indistincte, celle de la canne, celle de la ligne sulBKt à alarmer le poisson. Le soir, lorsque le soleil vient de se cacher, le couchant est illuminé d'une lumière diffuse, parfois très intense, dont il faut encore vous méfier. Lancez alors, si faire se peut, en regardant l'ouest. Enfin, si au mépris des lois, vous péchez au clair de la lune, évitez de vous placer entre elle et la rivière. Sa lueur est aussi perfide que l'éclat du soleil.
Sur la nécessité de ne pas se laisser voir quand
on pèche la truite^ tout le monde est unanime. Mais les discussions recommencent quand il s'agit de savoir comment il faut ferrer. Les uns vous diront qu'on doit raidir la ligne dès que le poisson révèle son attaque soit par le soulèvement de l'eau si on pêche avec une mouche flottante ou à peine submergée, soit par un arrêt et une secousse de la ligne si on pèche entre deux eaux. D'autres vous soutiendront qu'il est indispensable de donner le temps au poisson de refermer ses mâchoires sur la mouche^ et ils affirment que la plupart des truites manquées échappent au fer, parce que l'appât leur est arraché par une traction prématurée. Quelquesuns prétendent qu'il est inutile de ferrer et que la truite se prend toute seule.
Sous réserve de ce que je vous expliquerai en vous parlant des différentes méthodes de pêche, je crois, pour ma part, que tout dépend des circonstances. La manière dont la truite saisit la mouche varie selon les eaux, selon le temps, selon la grosseur et l'humeur du poisson et aussi selon l'espèce de mouche dont on se sert. Il est impossible d'indiquer pour tout cela des règles fixes. En général, les grosses truites sont plus lentes que les petites et la mouche est gobée plus lestement dans un courant rapide que sur un pool paisible. Mais ne vous y fiez pas.
Lorsque je i^ois ma mouche, je ferre dès qu'elle a disparu dans le flot formé par le poisson qui monte. Quand je ne la vois pas, je ferre de confiance sur la simple agitation de Feau, piquant très vivement si ma mouche plonge profondément, un peu moins vite si elle est presque flottante. Quelquefois la truite trace un long sillon en suivant la mouche qui se déplace. Alors je ne me presse pas et je ne donne le coup fatal qu'en voyant l'eau se soulever à l'endroit même où est mon appât. C'est
afiaire de jugement.
Pour ferrer correctement il faut tendre la ligne
par un mouvement rétrograde du scion que doit déterminer uniquement la flexion du poignet. Ce n'est que très exceptionnellement, quand la ligne est excessivement longue, ou bien lorsqu'elle est partiellement submergée, que l'on doit relever légèrement l'avant-bras pour seconder l'action du poignet. Ceci est essentiel et tout pêcheur de truites qui a l'habitude de ferrer du bras est jugé. Le recul du scion ne saurait être trop rapide ni trop net. Mais il faut le régler, comme étendue, sur la résistance à vaincre pour transmettre à l'hameçon, aussi instantanément que possible, la traction subite et légère, qui le fixera dans la bouche de la truite. Si cette traction n'est pas subite, le poisson, découvrant le piège, a le temps d'écarter
les mâchoires et de repousser l'appât. Si elle n'est pas légère, le tackle casse ou l'hameçoa est arraché des chairs. Il y a là une question de tact et d'habitude. Probablement vous manquerez plus d'une truite et vous perdrez pas mal de mouches avant fl'annp^Y'ÎAP ai'ipt^mpnt en toutes circon- ^ur de l'arc de cercle de faire décrire à ans l'action de ferrer, méfîez-vous de vos es pécheurs les plus matiqiies ont quelquefois la main très dure lorsque le poisson les surprend par la violence ou la soudaineté de son attaque, et aussi lorsqu'ils ont péché durant de longues heures sans faire monter une seule truite. La flexibilité de la canne et sa position, la longueur, l'élasticité et le calibre de la soie, la manière dont elle est développée sur l'eau ou sous l'eau, sont les principaux éléments du problème à résoudre pour ferrer
juste. Le vent, lorsqu^il est violent, entre aussi en ligne de compte. Enfin n^oubliez pas que les vieilles truites ont la bouche plus coriace que les jeunes et que les gros hameçons pénètrent plus difficilement que les petits ^
Dès que j'ai piqué un poisson, je fais passer instinctivement la canne dans ma main gauche pour pouvoir manœuvrer le moulinet de la main droite. J'ai connu des pécheurs de premier ordre qui conservaient la canne dans la main droite, se bornant à la tourner anneaux dessus et gouvernant alors le moulinet de la main gauche. C'est une question d'habitude et je crois que les deux procédés se valent à peu de choses près. Il est certain, cependant, que le second augmente le frottement de la soie contre la canne et accroît ainsi indirectement la résistance du moulinet. Cela peut avoir des inconvénients si le bas de ligne est très fin et le moulinet un peu dur.
Quand vous tiendrez un beau poisson — et je prie le ciel de vous prodiguer cette faveur — évitez
i Sar la manière de ferrer et sar la transmission à la mouche du mouvement donné à la ligne par le recul du scion, je ne saurais trop vous conseiller de lire avec attention les diverses observations de M. H. P. Wells dans Fly-Rodê and Fly-Tackle (voir le mot : Slriking à la toble de l'ouvrage) ; c'est on ne peut plus intéressant. — Vous pouvez consulter aussi avec profit Dry-Fly Fiahing et le livre, souvent réimprimé, de David Poster : The Scie nti fie Angle r (6<> édition, Loudres, s. d.).
de perdre la tête et tâchez de conserver, en apparence du moins, une imperturbable placidité. Avant chaque coup de ligne vous devez, d'un rapide coup d'œil, vous rendre compte des obstacles de tout genre dont vous aurez à vous méfier si vous piquez une truite. La bête une fois ferrée, vous n'êtes donc pas pris au dépourvu, car vous prévoyez ses moyens de défense. C'est déjà quelque chose. D'autre part, vous devez savoir exactement de quel effort votre tackle est susceptible. Cette connaissance vous sera surtout précieuse si le poisson essaye de s'engager dans un endroit dangereux, ou si vous avez à le faire passer d'autorité par-dessus un banc d'herbes.
En tenant la canne dans une direction verticale vous utiliserez toute sa souplesse pour atténuer la violence des chocs et des saccades que vous aurez à supporter pendant la lutte, et de plus, vous tirerez tout le parti possible de son ressort pour épuiser le poisson. Il est des cas, cependant, où vous serez obligé de modifier cette direction. Lorsque la truite cherche à s'engager sous la berge où vous êtes placé, il faut l'écarter du bord en abaissant le scion à un mètre ou deux du niveau de l'eau et en exerçant une traction vigoureuse vers le large. Mais ayez grand soin de ne jamais faire cela quand la truite est directement sous vos pieds, car vous
pourriez briser le split-cane le plus souple. Déplacez-vous promptement de quelques pas, en descendant^ si vous le pouvez, au-dessous du poisson. La canne pliera alors suivant une courbe normale et vous pourrez employer toute la force que vous voudrez sans crainte de casser autre chose que votre florence. De même, lorsqu'une truite saute hors de l'eau, saluez-la en inclinant la canne vers elle pendant qu'elle est en l'air et redressez d'une main vive et légère quand le saut se termine. Si vous ne prenez pas cette précaution, beaucoup de truites se décrocheront ou casseront votre bas de ligne en bondissant. Avec de gros poissons c'est indispensable.
Quelquefois une truite s'enfuit à toute vitesse sitôt qu'elle a senti le fer, entraînant des mètres et des mètres de ligne. Puis, subitement, elle revient sur vous comme la foudre, et si prompte est sa manœuvre, que la soie s'arrondit derrière elle en dessinant dans l'eau une parabole de plus en plus allongée. C'est un cas grave, surtout si cette allée et venue se passe au-dessous de vous. Vous êtes alors exposé à voir la florence se rompre sous l'action contraire du courant et du poisson, ou la ligne s'engager sous quelque obstacle comme il s'en trouve fatalement en pareille occurrence au fond de toutes les rivières. Pour éviter cette
fâcheuse situation, ne laissez le poisson s'éloigner de vous que si vous ne pouvez l'arrêter sans danger. Et en cela vous serez uniquement guidé par la solidité de votre tackle. Si vous n'êtes pas le plus fort, suivez la bête aussi lestement que vos jambes et la disposition du terrain vous le permettront, tout en laissant le moulinet chanter; mais tenez toujours la soie aussi tendue que possible. Si le poisson, après avoir pris une grande avance, revient sur vous trop vite pour que vous puissiez conserver cette tension par le simple jeu du moulinet, reculez en tournant votre manivelle. Et enfin, si cela ne suSit pas, ramenez la soie à la main en la faisant glisser entre les doigts qui tiennent la poignée de la canne. Ce mouvement très difiicile à décrire se fait avec autant de ^ prestesse que
de régularité quand on y est accoutumé. Il a coûté la vie à bien des truites.
Lorsque vous reculez pour conserver la tension de votre ligne, ne vous éloignez jamais de la rivière. Montez ou
descendez selon que le poisson est au-dessous ou au-dessus de vous, mais restez tout près de l'eau. Sans cela vous donneriez à votre truite toutes facilités pour s'enfoncer dans les herbes du bord. Et puis, avant de reculer, regardez s'il n'y a pas derrière vous quelque fossé ou quelque trou. Cette précaution vous épargnera des culbutes qui plongeraient votre porte-épuisette dans d'humiliantes hilarités.
C'est un grand plaisir de piquer un beau poisson dans des eaux suffisamment débarrassées d'obstacles pour que l'on ne soit pas forcé de le malmener. Si la rivière est large et le courant vif, une simple truite d'une livre, tenue au bout d'une florence xxx ou xxxx, vous donne alors un sport superbe. J'ai même vu des truites moins grosses faire de si belles défenses, lutter avec tant d'énergie, de force et de courage, que j'avais presque regret d'être vainqueur. Et lorsque d'un effort suprême, ces bêtes vaillantes arrachaient l'hameçon de leur gueule déchirée, je ne leur en voulais pas. Ce qui tendrait à prouver que le pêcheur à la ligne n'est pas si féroce que Lord Byron s'est plu à le dire^
A Lord Byron, Don Juan — notes sur le chant 13. La note concerne Izaak Walton, que Lord Byron traite irréyérencieusement dans son poème de quaintj old, cruel coxcomb (vieux faquin prétentieux et cruel). Elle se termine par cette exclamation : noangler can be a good man! (aucun pécheur ne peut être un homme bon). Un ami du poète
Le plus souvent, les grosses truites ne chassent qu'à portée d'une retraite sûre où elles savent trouver un abri à la moindre alerte. Tâchez de les dépayser en les entraînant sans perdre une seconde un peu plus bas que l'endroit où vous venez de les ferrer. Gela vous sera facile, si vous profitez de la première surprise que leur causent la piqûre de l'hameçon et la tension soudaine de la ligne. Mais ne perdez pas de temps, car elles se ressaisissent très vite, plus vite généralement que le pêcheur, qui croyait tenir un petit poisson et qui voit bondir une béte énorme. Dans les places dangereuses — et il y en a bien peu qui ne le soient pas — vous ne devez laisser au poisson que la liberté strictement nécessaire pour ne pas rompre votre bas de ligne. Ainsi manœuvré il succombera promptement à la fatigue, à moins qu'il ne soit de grande taille ou que l'hameçon n'ait pénétré ailleurs que dans la bouche. Vous piquerez de temps en temps des truites que vous jugerez très lourdes d'après leur résistance et qui batailleront énergiquement avant de se rapprocher de vous. Vous
en lisant cela sur le manuscrit y a ajouté : a Un des hommes les meil- « leurs que j'aie jamais connu, humain, d'esprit délicat, généreuse, « un être excellent dans toute la force du terme était un pécheur à la
« ligne. Il est vrai qu'il péchait avec des mouches imitées » Lord
Byron a fait imprimer cette addition à la suite de sa note pour « contre>balancer, dit-il, sa propre observation ».
serez tout étonné de constater, après une victoire longuement disputée, que vous aviez au bout de votre ligne un assez petit poisson. Mais' en décrochant la mouche, vous vous apercevrez qu'elle était plantée dans une nageoire, ou sur la peau du ventre, ou quelquefois près de la queue. Ces truites, prises par hasard en plein corps, ont bien plus de force pour se défendre que celles dont la respiration est gênée par la traction exercée sur leur bouche. Elles donnent un sport excellent, malheureusement suivi de quelque désappointement quand on voit une proie médiocre à la place du monstre auquel on s'attendait.
Même dans les rivières les plus encombrées d'herbes, de branches, de racines ou de roches, il y a manière de tenir un poisson assez fferme pour lui interdire l'accès des places dangereuses, sans engager avec lui de ces discussions violentes où la force brutale est la seule réplique. Avec une pression très juste, vous noyez une grosse truite en douceur, et, pour ainsi dire, sans qu'elle s'en aperçoive. Après quelques moments d'une promenade où elle semble se laisser conduire en laisse au bout de votre xxxx, elle tourne subitement sur le flanc et coule dans l'épuisette, alors que pour tout autre que pour vous elle n'avait rien perdu de sa vigueur. C'est le triomphe des vieilles mains. Il
faut être du métier pour apprécier ce que cela exige de dextérité, de précision et de sang-froid.
Vous battrez quelquefois des rivières coulant sur un épais tapis d'herbes submergées qui ondoientpresque à fleur d'eau. Lorsque la truite ne moucheronne pas, on dirait un désert de verdure claire ou sombre selon Tespèce de plante qui domine. Survienne quelque éclosion d'insectes et vous verrez la solitude s'animer; seulement, si la couche d'eau qui s'écoule au-dessus des herbes est peu profonde, la truite saisit les moucherons qui lui passent sur la tète en restant à demi enfouie dans le fourré mouvant qui lui sert d'embuscade et de retraite. Lorsque vous la piquez dans ces conditions, si vous n'êtes pas très leste, elle s'enfonce immédiatement dans l'herbe qui se referme sur elle et où elle s'amarre solidement, en saisissant tiges ou feuilles avec ses vigoureuses mâchoires. Le mieux est de prévenir cette défense en brusquant le poisson dès qu'il est ferré, et en lui maintenant coûte que coûte la tête hors de l'eau jusqu'à ce qu'il soit dans l'épuisette. Mais on n'y parvient pas toujours, surtout quand on pêche en descendant.
Lorsque, malgré mes efforts, une truite s'engage dans les herbes, je me place au-dessous d'elle, et prenant ma soie à la main, je tâte la résistance en
tirant avec autant de force que me le permet la grosseur de mon bas de ligne. Quelquefois tout cède, et la truite aveuglée par !a molle verdure qu'on entraîne avec elle se laisse mettre à terre, sans même se débattre. Mais souvent on a beau tirailler, rien ne vient. Généralement, dans ce cas désespéré, je casse tout pour en finir le plus vite possible. Les pécheurs patients attendent quelques minutes, en laissant la ligne flotter librement dans le courant. La truite se croyant délivrée desserre parfois les dents et tout est sauvé. Essayez cela, si le poisson en vaut la peine ou si vous êtes à court de mouches ou de bas de ligne.
La manœuvre de l'épuisette mettra e caractère à d'assez les épreuves , pour peu que votre aide soit maladroit ou inintelligent. — Imposez-lui la règle absolue de faire entrer les truites dans le filet par la queue et non par la tète.
Recommandez -lui de ne pas se presser, de ne pas courir stupidement après le poisson et d'attendre avec patience le moment psychologique. Ex-
pliq.uez-lui que la méthode correcte consiste à glisser le filet sous la truite et à enlever vivement. Et puis, s'il est décidément trop bête, trop entêté ou trop nerveux,' réduisez son rôle à celui de simple porteur et tirez votre poisson de l'eau vousmême. Vous épuiserez ainsi plus complètement la série d'émotions que peut vous procurer la pêche. La sensation qu'on éprouve à soulever la proie jusqu'alors incertaine n'est pas à dédaigner, et dans ce dernier acte du drame vous trouverez peut-être plus de volupté à être acteur que simple spectateur. Aussitôt la truite hors de l'eau, décrochez votre mouche avec tous les ménagements requis pour ne pas l'abîmer. C'est un soin que je ne confie jamais à personne. Puis, regardez si l'hameçon est intact. Cet examen vous évitera plus d'une fois l'ennui de pêcher avec une mouche désarmée. Du reste, règle générale, quand vous avez manqué deux ou trois poissons, vérifiez votre hameçon. Il vous arrivera maintes fois de constater qu'il est émoussé, ou cassé, ou forcé. Si vous n'y regardiez pas, vous perdriez votre peine et vous maudiriez à tort la défiance des truites et leur éducation trop perfectionnée. Autre précaution non moins importante : quand un poisson pris ou manqué a entraîné votre bas de ligne dans des herbes, sous des racines ou contre des pierres, en un mot toutes les fois que
la florence a été mise en contact avec un corps quelconque qui a pu l'érailler, assurez-vous qu'elle est en bon état et, s'il y a lieu, remplacez sans hésitation, soit l'avançon tout entier, soit les parties affaiblies.
En Allemagne on garde la truite vivante jusqu'au moment de la faire cuire. Le panier de pèche est remplacé par un récipient portatif de bois ou de métal dont le couvercle est percé de petits trous, et où le poisson est placé dans de l'eau souvent renouvelée. Ce procédé çst des plus pratiques. Il vous permet de rejeter, à la fin de la journée, les truites dont vous n'avez que faire et de mettre en réserve tout ou partie de votre pêche dans une boutique à poissons ou dans un réservoir. C'est d'excellente administration. Dans les pèches bien aménagées ce système est quelquefois complété par de petites boutiques flottantes longues de trois ou quatre pieds, construites en forme de bateau et amarrées sur divers points du parcours. Lorsque la boite portative est pleine, on la vide dans une de ces boutiques mobiles qui, dûment cadenassée, est envoyée au fil de l'eau. On la ramasse, la pèche terminée, aux grilles du moulin d'aval.
En France on use peu de ces raOinements inspirés aux Allemands par leur esprit méthodique et conservateur. On rejette les petits poissons, on
tue les autres et on les allonge au fond du panier soit sur un peu d'herbe fraîche, des orties de préférence, soit dans un large mouchoir de coton préalablement passé à l'eau, puis légèrement tordu. Ne mettez jamais les truites à même sur l'osier. Votre panier deviendrait un foyer d'infection malgré les lavages les plus énergiques et, outre le désagrément de sa mauvaise odeur, le poisson s'yg&teraît en quelques heures.