‹ La truite de rivière: pêche à la mouche artificielleChapitre 8 sur 14 · Artful Dodger · texte numérisé non relu

Artful Dodger

Quoique les sedge-flies soient généralement recommandés pour la pèche du soir ou de nuit, ils sont d'un excellent usage en plein jour à condition d'être montés sur de petits hameçons. Lorsque vous voyez sur la rivière les grandes phryganes dont les quatre modèles ci-dessus sont l'imitation, vous réussirez, souvent même par des temps assez clairs, en employant l'un de ces modèles monté sur hameçons 0 ou 1. Pour le soir vous pouvez aller jusqu'aux hameçons n« 3 et même jusqu'au tl9 4 si vous avez affaire à des poissons

peu défiants. Pour la pêche de jour M. Hal* ford emploie le Siher Sedge sur 000 et la truite l'accepte alors, affirme-t-il , même lorsque la mouche de mai est sur l'eau. Je n'ai pas constaté le fait personnellement, mais j'ai pris des truites en pareille circonstance avec VOrange Sedge 00. Ce modèle de phryganes est un de ceux que je préfère sur des hameçons 00, Oou 1. Variez les ailes avec du râle de genêt de nuances différentes allant du roux au gris glacé de roux, et faites le corps tantôt d'un jaune presque orangé, tantôt brun avec un peu de fil d'or*.

\jArtful Dodger est une mouche excellente soit avec un corps brun violacé et des ailes fauves piquetées de brun, soit avec un corps vert sauge ou vert réséda et des ailes en plume de bécasse très pâle.

La copie exacte de l'insecte naturel est du reste moins essentielle avec les phryganes qu'avec les éphémérines. Le fait est singulier : car plus la mouche est grosse plus les imperfections de l'appât artificiel devraient, semble-t-il, inquiéter le poisson. C'est ici le contraire qui a lieu. Peut-être cela tient-il à ce que la nuance des ailes varie sensiblement chez les phryganes, d'individu à indi-

^ Le poil jaune que les lièvrei ont Bur le dessus du cou donne la base d'un ton très juste pour le corps de certaines phryganes.

vidu, dans la même espèce. En outre, plusieurs espèces différentes sont souvent sur Feau simultanément. Enfin le corps de ces insectes fréquem* ment velu ou velouté est opaque, et par conséquent ses nuances apparaissent moins distinctement au poisson placé au-dessous que celles des petites éphémérines dont le corps est plus ou moins translucide et quelquefois même presque transparent.

Outre les phryganes proprement dites (Phryganea) dont je viens de parler, on voit constamment sur les rivières des phryganides beaucoup plus petites, quelquefois même très petites, qui appartiennent pour la plupart aux genres Limnephilus Mysiacides^ Leptocerus^ Hydropsyche^ Rhyacopkilaj etc., etc. Ces insectes ont le faciès des petits lépidoptères de la famille des tinéides; ils sont noirs, bruns, gris, ou jaunâtres, et leurs ailes sont souvent striées ou ponctuées. Ils volent parfois en bandes innombrables au-dessus de Teau qu'ils effleurent d'une aile rapide. Les truites ne les dédaignent pas lorsque les éphémères sont rares et ils peuvent fournir quelques bons modèles.

Des plumes de poule noires, grises, rousses ou brunes, finement pointillées de tons plus sombres, font des ailes excellentes pour ces petites mouches, qui doivent être montées sur des hameçons

1, 0 OU 00. Le râle de genêt est bon aussi. Comme hackle^ employez la queue de vo\\.Q[el[Troglodytes Europœus) ou à son défaut les hackles de coq rouge et noir [Coch'y-Bonddhu). C'est à cette catégorie de mouches qu'appartiennent le Sand-Fly (mouche du sable) et le Cinnamon-Fly (mouche cannelle) décrits par tous les anciens auteurs anglais, notamment par Ronalds^ M. Halford n'en parle pas, sans doute parce qu'il estime que les modèles de sedge-flies qu'il donne en sont une imitation suffisante pour peu qu'ils soient montés sur de petits hameçons. Je ne suis pas tout à fait de cet avis, du moins pour les rivières françaises où pullule une grande variété de petites phryganides de livrées très distinctes.

Dans cette même famille d'insectes je dois citer une mouche célèbre en Angleterre le Grannom ou Green Tail (Queue verte — Limnephilus striatus). M. Halford en décrit l'imitation à l'état parfait

*• A propos de ces mouches, Ronalds dit avec raison : « Les espèces de phryganides leur ressemblant sont si nombreuses et si différentes selon les rivières, que le pécheur doit se servir de ses propres observations {Ike angler mtiêt use hia own observation). 9 — Un fabricant intelligent pourra vous faire, d'après les mouches naturelles que vous lui donneres comme modèles, des imitations non décrites dans les ouvrages de pèche qui seront meurtrières sur telle ou telle rivière. Je note que les phryganides se conservent, pour la plupart, avec autant de facilité que les papillons, en gardant leurs formes et leurs couleurs. W n'en est malheureusement pas de même des éphémérines.

et à Tétat de nymphe. En France je n'ai jamais tiré grand parti de cette mouche, mais sa réputation est si bien établie de l'autre côté de la Manche que je me ferais un cas de conscience de n'en pas parler.

Exigez, lorsque vous achetez des phryganides artificielles grandes ou petites que les ailes soient obliquement couchées sur Thameçon, au lieu

d'être relevées perpendiculairement comme pour les éphémérines. Le corps doit être plus épais que celui des duns et garni de hackle d'un bout à l'autre pour les grosses espèces (série Halford). Quelques anciens auteurs recommandaient de reproduire les antennes, en général très développées dans l'insecte naturel. Je crois qu'ils n'avaient pas tort. Deux fibres de la queue d'un coq faisan font l'affaire et donnent à la mouche sa silhouette caractéristique. En revanche point de queue, les soies caudales des éphémères n'existant pas chez les phryganes.

Dans la famille des perlides voisines des phryganides, nous trouvons beaucoup d'insectes que la truite mange gloutonnement. Mais ici je dois reconnaître que tout l'art du fly-maker le plus habile est impuissant à suivre, même d'assez loin, la capricieuse nature. Cela tient tout à la fois à

1 aspect différent de ces insectes selon que leurs ailes sont ouvertes ou ployées et à rimpossibilité de les imiter utilement dans cette dernière attitude.

La perlide figurée ci-dessous est la mouche de pierre [Perla marginata, Pictet), le Stone Fly des Anglais''. Très abondante en avril et mai sur presque toutes les rivières à fond de cailloux,

de nymphe. Volant assez lourdement, elle tombe souvent sur l'eau et court tant bien que mal à la

1 Dans qnalquei partiel ds rADgletom on loi donoc improprameot le oom de Uay-Fly.

surface, s'aidant de ses pattes et de ses longues ailes, et se démenant avec beaucoup plus de vivacité et d'énergie que les phryganes. Les plus grosses truites lui font alors Thonneur de se déranger pour la gober, excitées qu'elles sont par ses mouvements désordonnés et, sans doute aussi, par la succulence du morceau. Il serait donc intéressant de la bien traduire en plume. Mais si ses dimensions exagérées rendent la chose assez difficile pour le fly-màkery il est plus difficile encore au pécheur de reproduire les mouvements désordonnés de l'insecte vivant. Aussi la mouche de pierre artificielle est-elle d'un emploi à peu près nul sur les rivières lentes et claires. Peut-être réussit-elle mieux sur des eaux torrentueuses et légèrement troublées. Je n'en ai jamais tenté l'expérience, mais j'ai vu des pécheurs faire de fort belles prises en employant comme appât la mouche naturelle ou sa larve.

D'autres perlides moins volumineuses appartenant au genre Nemoura peuvent être imitées plus heureusement. Ce sont de petits insectes longs d'un centimètre environ, dont les ailes sont enroulées si étroitement au-dessus du corps lorsqu'ils sont posés, qu'on les prendrait alors pour un très mince éclat de bois ou de métal bruni. Aussi les pêcheurs anglais leur ont-ils donné le nom de Brune en

aiguille [Needle-Brown). On peut essayer de faire la mouche artificielle ailes déployées avec un corps jaune brun assez court et pas trop grêle sur lequel on monte à plat quatre pointes de hackle couleur de fumée. Cette imitation est difficile à exécuter et se

détériore vite sous la dent du poisson ; mais elle est très meurtrière*.

Le plus souvent on remplace les quatre ailes par une touffe de hackle d'un gris sale glacé de jaune brun'; on peut ajouter en guise de queue un petit bouquet de soie jaune représentant le paquet d'œufs que certaines femelles portent à l'extrémité V\ de leur abdomen avant de les déposer dans la rivière.

Le Needle-Broçvn est une mouche de printemps. A la fin de la saison on se sert d'une mouche analogue qui en diffère surtout par son corps plus sombre et plus court. C'est la mouche du saule [WilloW'Fly)\ on l'emploie souvent avec succès d'août en octobre.

i La disposition des ailes est identique à celle des Speni-Gnais d'Halford.

t Voy. Ualford, FloaUng Flies.

Je ne vous parle que pour mémoire de la mouche jaune que les Anglais appellent Yellow Sally^ une perlide verdâtre qui a eu son heure de vogue, mais dont la réputation me paraît fort usurpée, et je termine ce que j'ai à vous dire des névroptères en vous recommandant la mouche de Faulne {Aider- Fly — Semblis lutarius^). C'est encore une vieille

célébrité. Personnellement je ne lui dois aucune réussite bien notable. J'ai pris des truites en m'en servant et, je dois le dire, j'en ai pris de grosses, mais jamais en très grand nombre. Je connais cependant plusieurs pêcheurs, en qui j'ai confiance, qui la considèrent comme une mouche de premier ordre. C'est en mai et juin que l'on voit l'insecte naturel cramponné aux roseaux et aux joncs sur lesquels il dépose ses œufs. Il est bien reconnaissable à son gros corps d'un noir violacé et à ses ailes de gaze enfumée. A l'arrière-saison je me sers quelquefois de VAlder-Fly le soir en guise de sedge. Pour le jour comme pour le soir méfiez-vous des imitations trop volumineuses. Ne dépassez jamais les hameçons n** 2 et servez-vous pour l'après-midi de 1 ou même de 0.

1 Peut-être ai-je tort de passer sous silence une Nemoura qui parait dès le premier printemps, le Red Fly. Ronalds et la plupart des anciens auteurs en font cas. Je ne m'en suis jamais seryi. C'est pour cela que j'hésite à en parler.

Après les névroptères, l'ordre des diptères est celui qui fournit au pécheur de truites les meilleurs types à imiter.

Je citerai en première ligne la mouche de la bouse de vache {Coçv-Dung — Scatophaga sterco^ raria). Elle est extrêmement abondante dans les prairies où pâturent les bestiaux, depuis le mois d'avril jusqu'à la fin de l'automne. Toujours en quête de sa nourriture peu ragoûtante, elle vole beaucoup, et lorsqu'il fait grand vent elle tombe fréquemment sur l'eau, où le poisson ne lui donne pas le temps de se noyer. La plupart de ses imitations laissent à désirer. Le corps très poilu est d'un ton vieil or assez facile à reproduire, mais les ailes ont une transparence que n'atteint pas la plume de râle de genêt généralement employée pour l'insecte artificiel. Je préfère une plume très claire de l'aile d'un jeune sansonnet^ Encore n'est-ce pas la perfection, la nuance en étant trop grise. Ronalds préconise une imitation toute en hackle qui, bien faite, est excellente. Usez-en lorsqu'un bon coup de vent balaye les prairies et vous pardonnerez au Cow^Dung son vilain nom et ses malpropres habitudes.

Je place en seconde ligne parmi les diptères la

1 C'est rimitation indiquée par Hofland (The BritUh AngUrs Manuat),

mouche du chêne très appréciée en Angleterre où elle a reçu une multitude de noms : Oak-Fly^ Woodcock'Flyy Down-Looker^ Ash-Fly^ etc. A partir de mai jusqu'en septembre, elle m'a très souvent réussi Y même lorsque Tinsecte naturel qui sert de type aux imitations [Leptis scolopacea) était complètement invisible sur les bords de la rivière. D'où l'on peut conclure qu'avec son corps jaune marqué de noir et ses ailes marbrées, cette mouche artificielle ressemble à plusieurs insectes différents que la truite croque à l'occasion pendant tout l'été. Vient ensuite une série de diptères à corps d'un noir plus ou moins intense et à ailes transparentes incolores ou grisâtres, série qui comprend notamment la mouche de l'aubépine [Hawthorn-Fly)^ la mouche de viande et autres analogues [Blue Bottle)j la mouche domestique ordinaire [House- Fly) et divers moucherons noirs, généralement très petits [Black Gnats) qui foisonnent sur les rivières à certains moments ^ Les copies ailées de tous ces insectes sont en général peu satisfaisantes, les ailes en plumes de sansonnet gris clair que l'on emploie étant presque toujours trop opaques. Je préfère de beaucoup les imitations en hxickle de la catégorie des Black Palmers, dont vous devez posséder trois

^ Beaucoup de ces imperceptibles moucherons noirs ou gris n'appartiennent pas à l'ordre des diptères.

OU quatre variétés. Je vous en parlerai plus loin en même temps que des autres palmers avec tous les détails que méritent ces appâts artificiels, toujours utiles sur presque toutes les rivières.

Les fourmis ailées qui appartiennent à l'ordre des HYMÉifOPTÈRES sont très abondantes pendant Tété dans certaines localités. Elles sont assez maladroites de leurs ailes, surtout les grosses espèces, et se laissent souvent choir sur Teau dont le miroitement semble les attirer comme la lumière attire éphémères et phryganes. Il y en a d'assez volumineuses qui ont le corps noir à reflets marron. D'autres plus petites sont les unes de la même couleur, les autres d'un jaune rougeâtre. Les mouches artificielles correspondant à ces trois types doivent trouver place dans votre approvisionnement. La grosse noire est celle que le poisson semble préférer, et il est rare qu'elle ne réussisse pas quand on voit quelques fourmis naturelles s'abattre par-ci, par-là sur la rivière. Mais ce sont là encore des insectes d'une imitation compliquée et les mouches artificielles que l'on trouve chez les |, ^, fabricants sous le nom de Black Ants et Red Ants ressemblent en général fort peu à des fourmis. Il me semble qu'avec peu d'efforts on arriverait à mieux faire.

Beaucoup d^autres hyménoptères sont mangés occasionnellement par les truites, mais en trop petit nombre pour que cela vaille la peine de les copier.

Il y a quelques années, un été très sec venant après un hiver doux favorisa la multiplication des guêpes, de telle sorte que ces bêtes incommodes pullulèrent outre mesure. Il y en avait partout et sur les ruisseaux de Normandie il en tombait en notable quantité. Les truites, qui d'ordinaire touchent discrètement aux insectes armés d'aiguillon, s'habituèrent à cette nourriture et plusieurs fois je les vis s'en rassasier. Je suis certain qu'une bonne imitation aurait alors admirablement réussi, mais c'était là un cas exceptionnel.

Il est indubitable, d'ailleurs, que le succès d'une même mouche artificielle peut varier du tout au tout, selon les années, sur les mêmes eaux, par suite de la rareté ou de l'abondance de l'insecte naturel.

On dit couramment qu'il y a des années à hannetons, à fourmis, à chenilles. C'est vrai; mais ces variations, constatées par tout le monde quand il s'agit d'insectes dont la multiplicité est préjudiciable à l'homme, existent certainement pour quantité d'autres espèces dont personne ne s'occupe, parce qu'elles sont absolument inoffensives.

Ne jugez pas irrévocablement que telle mouche artificielle est mauvaise sur votre rivière, parce que vous avez tenté infructueusement de la faire accepter au poisson pendant une saison ou deux. Il se peut très bien qu'elle ait été bonne avant et qu'elle redevienne bonne après, si l'insecte qu'elle représente est momentanément devenu rare dans les lieux où auparavant il fournissait aux poissons un aliment habituel.

Les fabricants anglais ne copient aucun insecte de l'ordre des orthoptères. Cela semble bizarre quand on pense qu'à ce groupe appartiennent les sauterelles et les grillons, si souvent utilisés comme appâts vivants pour la pêche delà truite. On trouve il est vrai chez nos marchands d'ustensiles de pèche des sauterelles et des grillons factices en caoutchouc, en liège, en celluloïde, etc., etc. Mais ces abominations n'ont rien de commun avec une mouche artificielle. Les chevennes et autres seigneurs de peu d'importance s'y laissent prendre, dit-on. C'est possible; mais certainement nos princesses à la robe constellée de rubis ont des goûts plus relevés. Sauf peut-être à l'aquarium du Trocadéro, vous n'auriez aucune chance de les charmer avec un si vilain cadeau.

Je comprends que les fly-makers ne se risquent pas à reproduire le grillon. Cette bête est aussi

remuante que la mouche de pierre et lorsqu'elle tombe à Teau ce sont ses efforts désespérés pour se tirer d'affaire qui attirent surtout le poisson. Et puis sa forme massive, l'opacité de son corps, ses ailes souvent rudimentaires et constamment repliées, tout cela se prête mal à l'imitation légère que recherchent les pécheurs à la mouche artificielle. En est-il de même pour les sauterelles? Quand le courant les entraîne, après deux ou trois mouvements saccadés, elles se laissent flotter assez passivement. Leurs ailes très longues ont, même lorsqu'elles sont ployées, une demi-translucidité que la plume rappelle bien et leur corps annelé de nuances diverses est facilement rendu par quelques tours de laine ou de soie. D'ailleurs, la preuve que la chose est faisable, c'est que les Allemands la font. Ils fabriquent des sauterelles très présentables en plume et en laine. Ils s'en servent comme de toutes les autres mouches artificielles et ils prennent ainsi beaucoup de belles truites en juillet, août et septembre.

Je trouve qu'ils ont parfaitement raison et je ne vois aucun motif plausible pour ne pas imiter les sauterelles comme les mouches de mai, les phryganes et divers coléoptères ou hémiptères. Envoyer une de ces imitations à la truite en quête d'insectes flottants me parait tout aussi « sportif » que de lui

lancer n'importe quelle mouche de celles qui sont cataloguées dans les traités de pêche*. Aussi, dusséje me faire conspuer par les puritains du flyfishing^ je vous engage fort à en essayer quand vous verrez les criquets sauter par myriades sous vos pas dans les prairies embrasées par le soleil d'été. Un fabricant de Munich, H. Hildebrand, ne les réussit pas mal. M. Wilhelm Bischoff en donne la

formule et la figure coloriée dans son ouvrage sur la pèche à la ligne*. Le corps détaché se compose d'un éclat de bois très léger, couvert de laine olive ou d'un vert d'herbe.

Un bout de laine jaune soufre, placé en long, donne la teinte plus claire du ventre et est fixé sous le corps avec quelques tours de soie jaune clair. Quatre barbes de la queue d'un coq faisan figurent les pattes et de courtes antennes. Les ailes sont empruntées à cette partie des ailes d^ l'ara bleu qui est d'un gris olivâtre en dessus et

i The Practical Angler de Piscator (M. William Hughes), publié en 1842, est, à ma connaissance, le seul ouyrage anglais qui cite l'imitation de la sauterelle parmi les mouches à truites (p. 69).

S Anleitung zur Angel-Fiaehereif Munich, Braun et Schneider, in-8<>, page 53. Cette édition qui n'est pas datée remonte, je crois, à 1882. L*ouTrage de M. Bischoff a été publié pour la première fois en 1859. Il est classique en Allemagne.

jaune en dessous. Le dessous de la plume doit correspondre au-dessous de Taile artificielle. Par conséquent Taile droite de la mouche est faite avec une plume de Taile droite de Toiseau, Taile gauche avec une plume de Taile gauche. Je crois que le bois employé pour le corps pourrait être remplacé avantageusement par du liège. Sous cette réserve V Heuschreckenfliege (mouche-sauterelle) d'Hildebrand ne me scandalise pas. Je Tai vue très bien acceptée en Allemagne sur des eaux parfaitement limpides et assez peu courantes. Il est juste de reconnaître que les truites allemandes sont « bonnes filles », comme me le faisait judicieusement remarquer le très aimable propriétaire d'une des plus belles pèches de Wurtemberg. C'est si vrai que nous en prîmes cent trente à nous deux dans une seule après-midi.

On trouve souvent dans Testomac des truites divers petits insectes terrestres et aquatiques appartenant à Tordre des hémiptères. Notamment avant et après la coupe des foins le poisson avale en quantité des hémiptères sauteurs du groupe des cercopites, dont la couleur varie du vert émeraude au brun. Ronalds en décrit l'imitation [Wren-TaU) sous la forme d'un petit hackle fait avec des plumes de roitelet. Il faut les yeux de la foi pour retrouver dans cette mouche artificielle VAphrophora spuma-

ria. Ce qui n'empêche pas que j'ai pris des truites en m'en servant*. Mais ceci m'amène à vous parler des palmers et des hackle-flieSy les seules imitations pouvant rappeler de plus ou moins loin les insectes hémiptères, coléoptères, etc., qui plus encore que les perlides sont absolument différents, selon que leurs ailes sont ouvertes ou fermées. Il est certain que rien ne ressemble moins à une coccinelle ou à une punaise des bois au repos que ces mêmes insectes quand ils ont déployé les quatre ailes énormes qui leur servent à se mouvoir dans l'air et qu'ils tiennent soigneusement pliées le long de leur corps quand ils ne volent pas.

Beaucoup de ces insectes sont amphibies. Les truites les mangent fort bien quand ils nagent dans l'eau les ailes fermées. D'autres sont terrestres. Quand d'aventure ils tombent sur la rivière, leurs ailes sont quelquefois ouvertes, plus généralement ployées ou à demi refermées. Tenter l'exacte reproduction des deux paires d'ailes ce serait se lancer dans d'inextricables difficultés, car la plupart du temps elles sont absolument dissemblables comme dimensions, comme transparence, comme couleur et comme forme.

1 Les traiteB peuvent très bien confondre le Wren-Tail avec une petite phrygane.

Pour tourner la difficulté les pêcheurs anglais ont inventé le Coch-y-Bonddhu. Le corps propoptionnellement très gros est fait avec des barbes bronzées de plume de paon. On dispose M tout autour de la partie supérieure un B hackle de coq que l'on choisit parmi les ^^ variétés où chaque fibre est de deux ^H nuances : plus foncée à la base et à l'extré- ^H mité, plus claire au milieu. Faite avec des ^H hachles rouges et noirs, cette imitation ^m qui donne la silhouette, le ton général et l'éclat caractéristique d'une foule de coléoptères (coccinelles, chrysomèles, melolonthes, etc., etc.) est une des meilleures dont on puisse se servir, surtout s'il fait chaud pour la saison et lorsqu'on ne ;vK'voit que peu ou point de vé- ^H^ ritables mouches sur l'eau. ' fP" Très petite, montée sur hameçon 000, elle réussit quelquefois par les temps les plus clairs, depuis le mois d'avril jusqu'à la fin de la saison. Un tour de clinquant d'or au-dessous du corps est une utile variation surtout à la 6n du jour'.

' Le inot Coth-y-Bondâhu reut dire, dan* le patois du pajs de Gslle» : rouge A eitrémiU* noires. On rend rréqncmment ■□□» « nom de» moucbei à corps de paon garni «oit de haeklt gril et noir, *oit de haeklt d'nn gris bleufttre. Celte dernière moucbe elt le LiUlt-

Il est très important que les fibres de plumes de paon qui forment le corps soient très denses, ce que Ton obtient en entourant Fhameçon de plusieurs barbes de plume tordues ensemble. Six ne sont pas de trop. Un corps trop mou se plaque sur rhameçon lorsque la mouche a été mouillée et dénature absolument Taspect de cet appât, qui se déforme et maigrit alors d'une façon déplorable.

Un autre appât non moins utile c'est le soldat [Soldier Palmer) dont le corps est en mohair^ garance rehaussé de fil d'or, avec un arrangement de hackle rouge disposé sur toute la longueur de Thameçon, sans être trop touffu.

Pour les eaux très pures et les jours ensoleillés je remplace le mohair garance par du mohair mordoré et je réduis la mouche aux plus petites proportions possibles sur un hameçon 000 court. En faisant flotter cela au bout du drawn gut xxxx je suis arrivé parfois à piquer de belles truites en plein soleil sur des ruisseaux de Normandie aussi limpides que les chalk-streams du Hampshire.

Cespalmers en coq rouge se font aussi avec un

Chap d'Halford et de plusieurs anciens auteurs. Avec des ailes rousses et du hackie d'un brun sale on obtient le WeUhmajfê BiUion. A Poil de chèyre.

corps en plume de paon [Brown Palmer^ Red Palmer). J'aime mieux le mohair rouge ou mordoré. A la tombée de la nuit j'emploie, de préférence au hackle rouge^ une nuance plus claire, tirant sur le jaune [ginger hackle). Cette variante est quelquefois très goûtée par la truite et, certains soirs d'été, je lui ai dû de jolies prises, notamment sur l'Andelle.

Quel est le secret de l'attraction exercée sur le poisson par cet appât, qui n'est la copie exacte d'aucune bête naturelle?

Lorsque le Soldier Palmer flotte à la surface de l'eau il rappelle vaguement quantité d'insectes roussâtres, phryganides ou coléoptères* auxquels la truite est accoutumée; il imite aussi de petites chenilles que l'on trouve assez souvent sur les arbres et les plantes qui croissent au bord des rivières. Lorsqu'il est sous l'eau, les fibres du hackle agitées par le courant lui donnent une apparence de vie, et il n'est pas alors sans quelque analogie avec certaines larves et aussi avec ces petits crustacés qu'on appelle des crevettes d'eau douce (Gammarus fluviatilis^ pulex^ etc.), et dont la truite est friande. Quoi qu'il en soit, c'est un des meilleurs appâts que l'on puisse employer pendant

1 Notamment le TeUphorut Utfidus, coléoptère très abondant l'été dans toutes les prairies.

toute la saison, lorsque la truite ne donne pas exclusivement sur une mouche déterminée.

Sa réputation ne date pas d'hier. iElien qui écrivait, si je ne me trompe, au m* siècle de notre ère, en fait la description dans son traité De la nature des animaux. Le passage est curieux et intéressera certainement les pécheurs à la mouche. En voici la traduction :

D'une certaine façon de pêcher particulière à la Macédoine. — « C'est par ouï-dire que j'ai appris cette manière macédonienne de pécher. Dans un fleuve nommé Astréus qui coule entre Bérée et Thessalonique on trouve des poissons nuancés de diverses couleurs. Quant à leur nom, demandez-le aux habitants. Ces poissons se nourrissent de mouches indigènes qui volent sur le fleuve et qui n'ont rien des autres mouches. Les gens du pays les nomment Hippurus. Entraînées à la surface de l'eau, elles n'échappent pas aux poissons qui s'en nourrissent. Dès que l'un d'eux voit une de ces mouches se poser sur le fleuve, il s'avance avec précaution, craignant que l'agitation de l'eau ne fasse changer sa proie de place ; puis, lorsqu'il est tout près, la gueule ouverte et menaçante, il saute dessus comme le loup qui enlève une brebis au milieu du troupeau ou comme l'aigle qui ravit une oie dans la basse-cour, et aussitôt il plonge de

nouveau sous l'eau. .Les pécheurs savent cela et cependant ils ne se servent pas de ces mouches pour prendre le poisson. En e£Pet, aussitôt qu'elles sont touchées par une main humaine elles perdent leur couleur naturelle, leurs ailes s'évanouissent et elles deviennent tout à fait impropres à attirer le poisson. Et voilà pourquoi les pécheurs les méprisent et en dédaignent Temploi. Mais en hommes habiles ils poursuivent le poisson à Taide du stratagème suivant : ils enveloppent Fhameçon avec un morceau de laine couleur de pourpre et ils y adaptent deux plumes de la barbe d'un coq ressemblant pour la couleur à de la cire. La perche est de 4 coudées et la ligne a la même longueur. Ils font couler sur le fleuve cette amorce trompeuse. Les poissons attirés par la couleur se hâtent et viennent tout contre ; puis, croyant sans doute qu'ils vont manger un bon morceau, à en juger par l'aspect, ils se jettent la bouche ouverte sur cette proie crochue. Ils la trouvent piquante, mais ils sont pris^ d Le Soldier Palmer n'attire pas que la truite. En

^ Je crois qu'iElien est le plus ancien auteur qui mentionne la pèche à la mouche artificielle. Le passage de Martial :

Quia netcit

Avidum porata decipi scarum mu$ca

cité dans quelques ouvrages anglais, me parait concerner plutôt la pèche à la mouche naturelle.

péchant avec cette mouche, il m'est arrivé de piquer deux saumons qui se sont majestueusement élevés à fleur d'eau pour cueillir cette mince bouchée. L'un d'eux m'a échappé en allant se loger derrière un quartier de roche dont l'angle a vite coupé mon frêle bas de ligne. L'autre, piqué dans une eau sans obstacles, a été mis à terre après m'avoir promené de long en large pendant plus d'une heure sur un espace de 200 mètres. Les deux fois, la rivière était trop basse pour que la pèche du saumon pût être pratiquée régulièrement avec chance de succès. Bien souvent depuis, j'ai essayé de pêcher le saumon sur des rivières en bon ordre, avec de gros palmers rouges. Jamais je n'en ai fait monter un seul! Peut-être, après tout, n'y ai-je pas mis assez de conviction. Comme dernière variante du Soldier Palmer, je me sers quelquefois d'une mouche dont le corps est fait de grosse racine teintée en brun clair dans une infusion de café et régulièrement enroulée autour de l'hameçon. Avec un hackle roux que l'on peut remplacer par du poil clair d'oreille de lièvre, on obtient un appât qui rappelle beaucoup par sa teinte générale et par sa demi-translucidité la crevette d'eau douce. J'ai quelquefois réussi avec cela, particulièrement le soir, en descendant le courant, quand la truite ne voulait rien prendre à la surface.

En parlant des diverses mouches noires que Ton voit sur le bord des rivières, du printemps à l'automne, j'ai déjà dit un mot des palmers noirs. Ce sont des appâts indispensables, seulement il les faut de plusieurs sortes.

Le type classique du Black Palmer a le corps en

soie noire finement cerclé d'argent, et

garni sur toute sa longueur d'un hackle

de coq également noir.

C'est une bonne mouche en toute

saison, particulièrement pour les eaux d'une transparence moyenne et pour les rivières où la truite, n'étant pas arrivée au dernier degré de la méfiance, accepte une mouche noyée*. On peut la faire assez grosse (0-1-2).

Pour les eaux plus fines je me sers d'un petit palmer (00-000) ou plutôt d'un hackle-fly fait avec quelques barbes de ces plumes pointues noires à reflets métalliques, qui sont d'un si joli efl'et sur les vieux sansonnets. Avec un corps en laine ou en barbe de plume noire, cette petite mouche flotte supérieurement et elle est souvent meurtrière pendant les plus claires journées d'été.

Lorsque le temps est couvert je préfère un corps en autruche noire on peu boufi*ant et entouré,

* V. chapitre vi.

dans sa partie supérieure seulement, d'un hackle de coq noir brillant ou noir à reflets cendrés. Ce modèle doit être monté sur un hameçon plus fort que le précédent (0-1).

Enfin je vous recommande pour les eaux les plus limpides un hameçon très mince de fer, 00 ou 000, couvert d\in fragment de quill de paon et garni en tête de quelques libres déliées de hackle d'un noir grisâtre {dark Mue dun hackle). Au moment où le soleil va se coucher, lorsque la truite se gorge

♦ d'imperceptibles moucherons, elle accepte parfois cette petite mouche, qui est bonne aussi en plein midi par un temps très découvert'.

C'est une de mes favorites sur les eaux les plus difliciles de la Normandie et je lui dois la capture de quelques poissons qu'il n'était pas facile de tromper.

Avec le Black Pointer à corps d'autruche, j'ai, comme avec le Soldier Palnier, piqué deux saumons. L'un a tout cassé en un clin d'oeil, l'autre est entré dans mon panier sans trop de mauvaise volonté, n est vrai que dans ce temps-là je péchais

' On peut la varier en ajoutant une qoene formée dedeni fibres de

la truite avec des bas de ligne moins fins qu'aujourd*hui!

Par les temps chauds un petit palmer gris jaunâtre à corps brillant, où alternent en anneaux Tor, la plume de paon d'un vert éclatant et la soie orange {Orange Bumblé)^ réussit quelquefois sur les eaux les plus cristallines. Il faut toujours en avoir dans son portefeuille montés sur hameçons 0 ou 00. Ils font une heureuse diversion au Coch-y-Bonddhu et aux petits Black Palmers lorsque aucune éphémère ne daigne se montrer. JWoue par exemple qu'il me serait impossible de vous dire à quel insecte cela ressemble*.

Quoique j'aie une foi absolue dans l'imitation bien comprise des mouches naturelles, je reconnais très volontiers que certaines mouches de fantaisie attirent parfois la truite, même sur des eaux très claires où l'excès de la pèche a élevé au plus haut point l'éducation du poisson. Je viens de citer ÏOrange Bumble. D'autres mouches plus généralement connues nous en fournissent encore quelques exemples.

Le Wickham^ le Pink Wickham^^ le Partridge-

^ Voir dans Halford (Floating Flies) la description exacte de cette mouche et d'une autre analogue : Furnace.

* Voy. Halford. Le Pink Wickham est une variante du Wickhamt dont j'ai trouvé la première description dans Floating Flies. Montée sur OOOf cette mouche réussit quelquefois quand le poisson s'acharne sur

Hackle^ VHofland^s Fancy^ le Governor sont excellents sur presque toutes les rivières, quoique n'étant, je crois, la copie intentionnelle d'aucune créature déterminée*. Est-ce à dire que la truite s'y laisse prendre par une fascination mystérieuse et inexplicable ou par un goût pervers de l'inconnu? Je tiens pour assuré que, sauf dans des cas exceptionnels, les mouches dites de fantaisie lui rappellent des proies auxquelles elle est accoutumée. Si nous ne pouvons y mettre un nom, c'est que nous ne connaissons pas la multitude d'êtres animés, mollusques, insectes, crustacés, annélides, arachnides, petits poissons, batraciens, etc., qui composent l'alimentation du poisson. C'est surtout que nous ne pouvons juger de l'impression produite sur ses organes visuels par des appâts artificiels, présentés dans des conditions optiques essentiellement variables, dont il est impossible de se rendre un compte même approximatif.

Le peintre de Kock, qui a si bien senti et traduit le vert intense de certains sous-bois marécageux, esquissait un jour dans la vallée de l'Epte un mou-

det moacherons trop petits ponr être imités , on lorsqu'il semble ezclasiyement occupé à chasser dans les herbes les larves, les creyettes et les petits coquillages.

1 M. H. R. Francis — qu'il ne faut pas confondre avec Francis- Francis — considère le Governor comme la copie d'un insecte naturel. (The Radminlon Library, Fiahing (Salmon and Trout), p. 279, London, 1885.)

lin à demi caché dans le fouillis des branchages. Un paysan s'approche et, regardant l'ébauche à peu près achevée : « Oh ! monsieur, la belle vache et que le foin est ressemblant! »

A l'exemple de ce Normand qui prenait un toit pour une bête à cornes, les truites doivent prendre parfois les plus exquises créations du fly-maker pour tout autre chose que le modèle qui les a inspirées. Il n'y a donc rien de surprenant à ce qu'une mouche purement imaginaire soit acceptée par le poisson pour un être réel dont il connaît la forme aussi bien que la couleur et dont il a apprécié le goût. D'ailleurs il n'y a pas si loin d'un Wickham ou d'un Governor à une phrygane et d'un Hoflan(ïs Fancy à une éphémère brune.

Il y a quelques années, je péchais dans un courant très vif avec un Black Palmer^ et je ne prenais rien du tout, quand j'aperçus une petite truite poursuivant le nœud, un tant soit peu efUloqué, qui reliait ma ligne à l'avançon. Mettant cet indice à profit, j'ajoutai une seconde mouche, un Hares Ear Hackle d'une teinte neutre analogue à ma soie, et avec ce nouvel appât je pris coup sur coup bon nombre de poissons. Pas un seul ne toucha à mon Black Palmer. N'est-ce pas la démonstration très nette et de l'importance de la couleur et aussi des

ressemblances non prévues que peut découvrir l'œil d'un poisson vorace ?

Les pêcheurs qui ne croient pas à l'utilité de copier la nature se plaisent à raconter l'histoire de ce paysan qui faisait ses mouches au moment de s'en servir, avec un flocon de laine arraché au drap de son gilet et qui prenait beaucoup de truites. En tenant l'anecdote pour vraie, qu'est-ce qu'elle prouve ? Que le bonhomme confectionnait ses mouches au bord de l'eau : ce n'était pas trop béte, car il avait sous les yeux les modèles les meilleurs et les plus actuels. Quant à la matière qu'il employait, elle était peut-être de premier choix et plus variée qu'on ne le suppose. J'ai le bonheur déposséder dans un de mes repaires, au fond de laBretagne, une vieille, vieille veste à laquelle je tiens énormément. Je l'aime, cette guenille, parce que j'y suis à l'aise ; je l'aime parce qu'elle me rappelle mille souvenirs délicieux; je l'aime enfin parce que je prends du poisson quand je l'ai sur les épaules. Elle me porte bonheur. Et ce n'est pas simple superstition de ma part, car son drap jadis gris est aujourd'hui, après des années de soleil, de pluie et de neige, d'une couleur indéfinissable qui se confond étonnamment avec le tronc moussu des vieux chênes bretons penchés sur le courant. Elle me rend littéralement invisible. Eh bien, en fouillant sa laine

détei; paril

j'y trouverais tontes les nuances des duns les plus variés : sous le collet, à Tintérieur des manches, là où l'étoiïe est à l'abri des intempéries, des gris ardoisés et bleuâtres, ma foi très frais pour leur âge; sur le dos qui a beaucoup souffert, des olives nuancés d'une incomparable suavité, passant au roux sur la crête des plis; dans ce qui reste de la doublure, du noir et du cendré! Si elle finit avant moi, ma vieille veste, je ferai cadeau de ses restes

à mon flj/-maker préféré^ et sous les doigts experts de cet artiste, les antiques lambeaux se transformeront en essaim d'éphémères de toutes les couleurs. Fin glorieuse, n'est-il pas vrai, pour le vêtement d'un pécheur!

Pour revenir aux mouches dites de fantaisie, je vous ai cité seulement les quatre ou cinq dont je me sers moi-même. Mais il y en a des quantités, et leur nombre augmente tous les jours grâce à la fertile imagination des fabricants. Consultez leurs catalogues s'il vous plaît d'en essayer, et tâchez d'avoir la main heureuse.

Pour la pèche du soir et pour la pèche de nuit, plusieurs mouches de celles dont j'ai déjà parlé sont bonnes, notamment les Red Spinners et variétés voisines, les sedges^ etc. On emploie aussi quelques mouches tout à fait spéciales : Le cocher [Coachman) et le papillon blanc [White Moth). Cette dernière mouche est entièrement blanche ; le cocher a des ailes blanches, les pattes en hackle rouge et le corps en plume de paon.

J'y reviendrai lorsque je parlerai de la pêche du soir.

En relisant les pages qui précèdent, je m'aperçois, non sans émoi, que je vous ai indiqué quarante ou cinquante mouches différentes, comme pouvant être utiles aux pécheurs de truites. VoifS

trouverez peut-être que c'est beaucoup. Bien des gens vous affirmeront que trois ou quatre mouches, rappelant la couleur et la silhouette d'insectes qui tombent fréquemment sous la dent du poisson leur suffisent amplement pour faire de très jolies pêches. Des écrivains spéciaux, qui étaient incontestablement des preneurs de truites fort experts, ont soutenu une thèse analogue dans des ouvrages sérieux, fruits d'une indiscutable expérience. Wilson, Stoddart, et plus récemment W. C. Stev^rart et Gholmondeley-Pennell, peuvent être considérés comme les leaders de cette école dont les partisans deviennent de plus en plus rares en Angleterre. Dans les traités de pêche français la même théorie est presque universellement admise ^ Le vieux Kresz, qui a été certainement un des premiers à pratiquer sérieusement la pêche à la mouche en France, fait exception*. Il recommande une quinzaine de modèles, et il prend soin d'ajouter qu'en outre chaque rivière a des mouches qui lui sont propres.

^ La Blanchère, La Pêche et le» Poiâsons, Paris, Delagraye, 1S68. — N. Guillemard, La Pêche à la ligne et au filet, Paris , Hachette, 1857. — Poitevin, L'Ami du pêcheur, Paris* G. Masson, 1873. — Ch. de Massas, Le Pêcheur à la mtouche artificielle et à toutes lee lignes, Paris, Garnier, 1859, etc., etc.

< Kresz aine ^ Le Pêcheur français, Paris, 1818,1830, etc. La dernière édition est, je crois, de 1861. Duhamel da Monceau, dans son Traite général des pesches (1769-83), indique aussi une série de mouches assez nombreuse; mais il le fait à titre de renseignements, d'après les ouvrages anglais, sans émettre aucune opinion sur leur utilité.

Les pécheurs qui dédaignent l'imitation servile de certains insectes déterminés, font un raisonnement très simple : les truites quand elles ont faim se jettent indistinctement sur tous les insectes qui passent à leur portée . Présentez-leur à ce moment-là un appât qui leur produise Timpression d'un insecte quelconque, elles le prendront et vous les prendrez.

A cela, il est aisé de répondre.

En premier lieu, la base du raisonnement n'est pas du tout solide. Des truites mourant de faim happeront peut-être n'importe quel insecte. Mais généralement elles ne meurent pas de faim parce que, vivant dans un milieu peuplé de myriades d'êtres divers dont elles se nourrissent, elles trouvent à manger à peu près quand elles veulent. Dans les conditions ordinaires de leur existence, il arrive souventqu'au contraire, elles se montrent très particulières dans le choix des insectes qu'elles daignent dévorer. Il en est généralement ainsi lorsqu'ily a sur l'eau beaucoup de mouches d'une même espèce. Tant que la truite n'en est pas rassasiée, elle ne se dérange que très exceptionnellement pour saisir un insecte naturel d'une espèce différente, même s'il lui passe directement sur le nez.

En second lieu, il faut bien admettre que le poisson, lorsqu'il est incessamment en présence de piègestendus à sa naïveté, acquiert une expérience

et une circonspection de plus en plus grandes Ji

mesure qu'il vieillît. Tout autre chose est de mettre

à mal une innocente truitelle qui ignore la malice

des hommes ou de séduire

is qui

lisait

e qui

iiche.

le -là

a des

ipour

inter-

n'im-

porte quel

assemblage de plumes et de poil sera pour elle

un morceau succulent, une tentation irrésistible.

Celle-ci y regardera à deux fois, et elle refusera

prudemment tout ce qui lui paraîtra suspect.

Si la saison est avancée, si le temps est clair, si Teau est transparente, si le courant est peu rapide, il faudra, je vous assure, lui offrir tout autre chose qu^un appât présentant une vague analogie avec un insecte^ pour la faire sortir de cette sage réserve. Et le meilleur, peut-être Tunique moyen de tromper cette béte soupçonneuse, ce sera de mettre à sa portée limitation exacte — non pas seulement d'une mouche qu'elle est accoutumée à manger — mais précisément de la mouche qu'elle vient de gober il y a un instant.

En résumé, voilà mon avis sur le débat : Oui, sur des rivières qui sont rarement pèchées à la mouche artificielle ou sur des eaux torrentueuses qui courent follement et se brisent à chaque instant contre les rochers de leur lit, il est incontestable que la truite se laissera souvent prendre à la lointaine ressemblance d'un hackle rouge, noir ou gris, avec une proie quelconque. Même sur des rivières où le succès exige plus d'art, si vous péchez tout à fait au commencement de la saison, ou quand il n'y aura pas de mouches sur l'eau, ou par un temps exceptionnellement sombre, ou le soir, ou lorsque l'eau sera un peu troublée, ou lorsque le vent soulèvera des petites vagues pressées, ce même hackle pourra attirer quelques beaux

i Typieal and not spécifie imitaiion (Cholmondeley-Pennell).

- lî)l -

constances habituelles de la pêche, si vous voulez prendre autre chose que du menu fretin. Pour peu que vous en doutiez, allez en faire l'expérience Tété prochain dans le Hampshire ou même sur quelque clair ruisseau de Normandie. Si vous réussissez, ne serait-ce que passablement, avec les trois hackles inventés par M. Gholmondeley-PennellS je reconnais que je ne suis qu'une vieille bête.

Et puis dois-je l'avouer? Je ne crois pas que la diversité des mouches soit un ennui et une complication fastidieuse de l'art de pêcher. L'effort d'intelligence qu'il faut appliquer lorsqu'on est sur le terrain à la sélection rationnelle des mouches utilisables, n'est pas fait pour déplaire à ceux qui savent observer et déduire. C'est un problème à résoudre, partant une excitation pour tout esprit curieux. Si pour trouver la solution de ce problème, si pour mettre la main sur la mouche juste^ vous êtes guidé par le raisonnement, le plaisir de la réussite est singulièrement accru. Le sentiment intime que vous devez le triomphe non pas au hasard, mais à votre jugement, est une jouissance qui n'est pas à dédaigner.

Que de fois des novices m'ont demandé lorsque nous cheminions ensemble vers la rivière de quelle mouche je comptais me servir ! Question naïve !

i The Modem Praetical Anglerf page 92.

Est-ce que Ton sait cela avant d'avoir sondé d'un œil attentif et Teau qui court et le ciel et Tair et la verdure immobile des rives ?

La première chose à faire, c'est de regarder s'il y a des mouches sur l'eau. Interrogez donc la rivière tout d'abord. Agenouillez- vous tout près du bord, d'un bord où le courant porte, et voyez si quelques menus insectes ne sont pas charriés à la surface : dun fraîchement éclos qui navigue ailes déployées, ou spinner épuisé qui flotte inerte, ou phryganide qui se démène pour accrocher quelque brin d'herbe sauveur. Si l'un ou l'autre de ces insectes passe à votre portée, tâchez de vous en emparer pour en bien déterminer l'analogie avec les mouches artificielles de votre portefeuille. Une poche en canevas fixée provisoirement sous le cercle de l'épuisette avec une demi-douzaine d'agrafes vous sera pour cela d'un grand secours. Avez-vous sous la main une reproduction à peu près exacte de votre capture ? voilà votre mouche de début trouvée. Essayez-en même si vous ne voyez pas les truites s'en occuper. J'ai constaté que la truite prend souvent une bonne imitation de la mouche qui est sur l'eau de préférence à l'insecte naturel. M. Halford, qui a tout vu et tout noté, mentionne le fait sans l'expliquer. J'en ai eu un exemple frappant à la fin de la saison dernière.

Sur une vaste pièce d'eau où les grosses truites abondent, je voyais flotter des quantités de phryganes rousses que de petits coups de vent tourbillonnant abattaient de temps à autre. Les truites n'y touchaient pour ainsi dire pas et cependant en moins de deux heures je pris neuf beaux poissons d'une à deux livres avec l'imitation sensiblement réduite, il est vrai, de la mouche qu'elles semblaient dédaigner {Orange Sedge).

Si après quelques minutes d'un examen cons' ciencieux l'eau ne vous n appris, demandez air les indications qu'elle vous a refusées. Mettez- vous aous un jour favorable pour distinguer tout ce qui peut voler au-dessus de la - rivière. Une arche de pont, un fond de verdure sombre, une rge élevée, un gros Q touffu seront des sis, sur lesquels les

plus petits échantillons de la gent ailée se détacheront nettement et deviendront visibles si vous êtes convenablement placé par rapport à la lumière du soleil. Seulement, il vous faudra beaucoup d'habitude, je vous en préviens, pour reconnaître ainsi, au vol, les moucherons qui passeront rapidement devant vos yeux. Un entomologiste pratiquant vous dit sans se tromper le nom générique du papillon qui passe à portée de son regard et si rapide que soit le vol de Tinsecte, jamais il ne confondra une vanesse avec une piéride, un satyre avec une argynne. Un bon pécheur doit acquérir ce coup d'œil qui lui permettra de rapporter la phrygane ou Téphémère à peine entrevue aux imitations dont il est à même de se servir. Et à ce propos, je puis vous affirmer que quelques promenades au bord de l'eau, le filet à papillons à la main, vous serviront plus pour devenir un pécheur accompli que des centaines de journées passées à fouetter Teau au hasard, en épuisant successivement et sans choix tous les modèles de mouches dont le marchand aura bourré votre fly box. Un filet de gaze, trois ou quatre petits tubes de verre pour rapporter à la maison les captures intéressantes et les étudier à loisir, quelques couleurs d'aquarelle pour noter les nuances des insectes vivants imparfaitement reproduites par vos imi-

tations, vous vite capable d les erreurs di de mouches donnerdesco vous profiter mier.

U arrivera fois que nil'ei vous renseig la gourmand au poisson .

ailleurs. Scru et ce qu'elle [ ces ombellifè fleurs blancht en parasol si marécageuse, nés des pré:

les corymbeE couleur de crème embaument l'air,

ces salicaires aux longs penchés sur

de leur corolle attire une multitude d'insectes, des diptères surtout et des hyménoptères, qui viennent y puiser leur nourriture. La truite les guette et gare à eux s'ils se laissent choir. Visitez le tronc des arbres qui bordent la rivière. L'écorce rugueuse des peupliers et des saules est la retraite favorite de la mouche du chêne et de la mouche de Faubépine. Quantité de mignonnes perlides y font parfois miroiter au soleil Tacier bruni de leurs ailes. Bientôt elles iront confier leurs œufs au gravier du ruisseau. Sur les roseaux, sous les larges feuilles de tussilage ou d'oseille sauvage, voyez si des phryganides brunes ou fauves n'attendent pas le crépuscule pour tourbillonner en essaims à la surface de l'eau. Prenez bonne note de vos observations. Dites- vous qu'une rafale de vent, ou une averse subite, ou simplement le coucher du soleil peut précipiter dans la gueule des truites bon nombre des insectes que vous venez de voir si bien occupés à vivre. Et tout en faisant votre profit des enseignements philosophiques que comporterait un pareil accident, préparez les menus Black Palmers^ les Oak-Flies^ les Willow- Flies et les Sedges qui vous serviront à venger les victimes.

Il n'estjusqu'aux toiles d'araignées tendues entre les herbes raides qui ne puissent vous guider. Plus

d'une fois vous y trouverez, se débattant dans les mailles soyeuses, des moucherons qui, par leur petitesse ou leur transparence, échappaient à vos investigations lorsqu'ils volaient çà et là avant de tomber dans la perfide embûche. Sur cette indication de hasard j'ai fait un jour une jolie pèche avec de petites fourmis ailées que je n'avais pas remarquées auparavant sur la rivière.

Et puis, s'il advient que ni l'eau, ni la terre ne vous aient instruit, force vous sera de vous en rap- :tions tirées de la atmosphère et du soit à l'expérience cédents.

hances pour que la

vous a réussi hier

isse aujourd'hui si

les circonstances

d'eau, de temps

et d'heure

sont semblables.

Mais c'est une

probabilité et bien

l'événement dé-

>s prévisions. La

capricieuse autant

Ile; caprices bien

- Inexcusables (chez la truite s'entend), car ils tiennent aux conditions perpétuellement changeantes dans lesquelles la nourriture s'offre aux habitants des eaux.

Le fait que la mouche préférée la veille est impitoyablement dédaignée le lendemain^ quoique présentée dans des conditions en apparence identiques, est une preuve irréfutable de la faculté de discernement qu'il me parait impossible de dénier aux poissons, particulièrement à la truite, pour peu qu'on ait pratiqué la pêche. Par suite, n'est-ce pas un argument très sérieux en faveur de la diversité des mouches ?

Les inductions tirées de la saison sont loin d'être aussi décisives qu'on pourrait se l'imaginer. La plupart des traités de pèche contiennent le tableau des mouches dont il faut se servir pendant chaque mois. Ces indications font le bonheur des débutants, mais elles sont d'une utilité pratique fort contestable, si elles ne sont pas complétées par l'expérience du sport et par la connaissance de la rivière où l'on pèche. D'autre part, lorsqu'on * possède cette expérience et cette connaissance, les tableaux en question sont mis soigneusement de côté. Ce qui arrive à dire qu'ils ne servent jamais à grand'chose. Et cela s'explique très naturellement. L'époque de l'apparition d'une même mouche et la

durée de sa présence diffèrent selon les rivières et aussi selon les années. Telles variétés excessivement abondantes sur tel cours d'eau ne se montrent jamais sur tel autre parfois assez voisin. Ainsi que je l'ai déjà dit, certaines espèces fourmillent une année et font absolument défaut la saison d'après. Enfin beaucoup d'insectes éclosent une première fois au printemps et reparaissent à l'automne.

Fiez-vous donc aux calendriers du pêcheur avec toutes ces complications !

En vous parlant de chaque mouche je vous ai donné quelques explications — lorsque je le pouvais — sur la saison durant laquelle son emploi est le plus utile. Ne m'en demandez pas davantage sur ce sujet. Pour en savoir plus long, interrogez la Sibylle qui se cache sous les roseaux et les nénuphars de chaque rivière. Visitez-la souvent, consultez-la pieusement^ et elle vous confiera des secrets qui ne se trouvent pas dans les livres de l'homme.

L'heure à laquelle vous péchez peut vous guider parfois assez heureusement dans le choix de votre mouche. J'ai pris bien des truites en mettant un Red Spinner à ma ligne lorsque le soleil couchant effleurait l'horizon, et cela, avant même d'avoir vu voltiger une seule de ces éphémérines. De bon

matin le même appAt peut être essayé à tous hasards. Au crépuscule il y a des mouches indiquées que l'on doit toujours risquer à défaut d'insectes sur l'eau. J'en parlerai spécialement tout à l'heure. Dans le courant de la journée tout est subordonné à l'état du temps. Lorsque le soleil darde sur les prairies ses- rayons vivifiants, les lourds coléoptères déploient leurs ailes pour chercher aventure. C'est le moment ou jamais d'employer VOrange Bumble et surtout le Coch-y- Bonddhu, plus ou moins gros selon l'intensité de la lumière et suivant la limpidité de l'eau. S'il fait

du vent ou s^il survient une ondée subite, les Black Palmers et le Cow-Dung auront chance de réussir. Avec un ciel sombre tentez le Soldier Pal" mer sur 00. Par un temps moins couvert choisissez de préférence sa variante à corps brun et descendez au 000. Quelque temps qu'il fasse et à quelque heure que ce soit vous pouvez tftter la rivière avec un GoldrRibbed Hares Ear 000, surtout si vous voyez les truites s'agiter sans apercevoir aucune mouche sur Teau. Pour plus amples informations je ne puis que vous renvoyer à ce que j'ai dit sur

les diverses mouches et surtout à la Sibylle

aux cheveux d'algues.

Mais ne vous imaginez pas que vous apprendrez en un jour à observer fructueusement la nature et à tirer de vos observations les déductions les plus profitables au sport. Vous piétinerez bien des mois le bord de la rivière avant d'acquérir le flair qui permet à quelques vieux praticiens de choisir d'une main infaillible l'appât qui pourra, s'il est bien présenté, plaire à la truite. Et encore, combien de fois arrive-t-il aux anciens les plus chevronnés d'hésiter, de tâtonner et de se tromper avant de tomber juste ?

Il y a sur toutes les rivières certains coins privilégiés, certains tournants à courant resserré où toujours quelques truites moucheronnent avec

ardeur. Ce sont des champs d'expériences tout à fait précieux où vous pouvez essayer une demidouzaine de mouches sans effaroucher le poisson, si vous vous y prenez délicatement et si vous ne vous pressez pas trop. Lorsqu'une mouche a été acceptée, continuez à vous en servir jusqu'à ce qu'il soit bien avéré que les truites n'en veulent plus. Pour faire cette constatation ne vous fiez pas aux poissons chassant dans le milieu ou de l'autre côté de la rivière. Ne condamnez votre mouche que lorsque plusieurs truites bien en train de manger l'auront refusée près du bord où vous péchez. Les poissons qui sont en plein courant sont d'une telle méfiance que leur dédain n'est pas concluant. Quant à ceux qui moucheronnent le long du bord opposé au vôtre, il est souvent très difficile de leur offrir la mouche d'une façon absolument correcte. Il est donc possible qu'ils déclinent votre invitation parce qu'elle leur est mal adressée, et non parce que le dîner leur déplaît.

Je ne saurais trop le répéter, le choix de la mouche est important et un fly 60a: judicieusement garni vous est indispensable; mais la meilleure collection d'appâts artificiels ne sert à rien si une main légère et sûre n'envoie pas correctement ces appâts à l'extrémité d'une ligne invisible. Mal lancée la meilleure mouche ne peut qu'inquiéter le pois-

son. Bien Tancée la plus médiocre a, parfois, quelques chances de réussir.

C'est une vérité que les pêcheurs ne doivent

tant que vous le pourrez avec des compagnons vraiment habiles. Plus d'une fois vous les verrez piquer truite sur truite en se servant d'une mouche pareille à celle que vous venez d'abandonner. C'est une excellente leçon.

S'il y a des pécheurs qui changent de mouche

sans rime ni raison, il y en a d'autres, souvent parmi les plus expérimentés, qui tombent volontiers dans Texcès contraire, soit par négligence, soit par une confiance exagérée dans la justesse de leur discernement. Je péchais un jour avec un Anglais qui certainement lançait beaucoup mieux que moi et qui de plus connaissait de longue date le petit lac où nous taquinions la truite de compagnie. Nous nous servions tous deux de la même mouche, un hackle^ qui, me disait-il, lui réussissait très bien sur ces eaux, et dont il avait eu Fobligeance de me donner quelques exemplaires. Nous prenions parci, par-là de petits poissons quand je m'aperçus que les truites dévoraient de grosses fourmis ailées que le vent faisait tomber d'une ligne de peupliers plantés au bord du lac. J'avais par hasard une imitation passable de ces insectes (Black Ant) et je me hâtai de la substituer à la mouche locale. En une heure je fis entrer dans mon panier une vingtaine de truites d'une demi-livre à trois quarts. Mon compagnon, qui persista à conserver le hackle dans lequel il avait confiance, ne prit, malgré toute son habileté, qu'une dizaine de poissons de taille infime. Moralité : A la pêche, comme dans toutes les circonstances de la vie, tenez-vous à égale distance de l'entêtement et de la versatilité!... si vous le pouvez.

Un dernier conseil^ et celui-là vaut de For. Lorsque vous êtes incertain sur la valeur de votre mouche, ne manquez pas de consulter Testomac de la première truite qui, d'aventure, entrera dans votre épuisette. Généralement vous y trouverez des renseignements instructifs, qui vous profiteront autant pour Tavenir qu'à l'heure présente. Pour cela, point n'est besoin de disséquer votre victime. Tuez-la aussitôt sortie de l'eau^ comme tout sportsman respectable doit le faire, en lui heurtant la tète contre le manche de votre épuisette. Un seul coup bien appliqué sur la nuque mettra fin à ses angoisses. Lorsqu'elle ne donnera plus signe de vie, secouez-la en la tenant verticalement la queue en l'air et, au besoin, aidez la sortie de la nourriture non digérée en exerçant une légère pression sur le ventre. Si votre truite n'est pas à jeun — et quoiqu'on en dise les truites jeûnent rarement — elle dégorgera pas mal de choses utiles à examiner. Pour peu que vous ayez fait l'opération au-dessus d'un morceau de papier blanc, vous distinguerez à l'œil nu la nature des aliments dont elle venait de se repaître quand elle s'est laissé prendre. S'il y a des mouches, vous serez édifié sur le menu qu'il convient d'offrir à ses camarades. A défaut d'insecte ailé, si vous trouvez des larves, continuez à pécher quelque

temps avec la mouche de hasard qui vous a réussi une fois. Si vous ne prenez rien, remplacez-la par un hackle ou un palmer ayant une ressemblance de forme et de couleur avec les larves recueillies, et laissez votre mouche s'enfoncer un peu dans Teau. Cela réussit sur certaines rivières.

Quelquefois on prend plusieurs truites avec une mouche artificielle quelconque et on ne découvre dans leur corps que des coquillages, des vairons ou des chabots. C'est un de ces cas, si fréquents à la pèche, où le fait matériel déjoue tout raisonnement et met absolument la théorie en défaut^

Autrefois les mouches à truites étaient toujours montées sur un bout de racine qui servait à les attacher au bas de ligne au moyen d'un nœud ou d'une double boucle. Ce système avait de nombreux

^ M. F. M. Halford est le premier qai, dans un traité de pèche, ait accordé l'importance qu'ils méritent aux enseignements tirés de ce que les poissons ont dans l'estomac au moment de leur capture. Je ne dirai pas que c'est une des parties les plus neuves de Dry^ Fly Fithingy car tout est également neuf dans ce beau lirre ; mais je puis affirmer que le chapitre intitulé : Autopay contient des pages que tous les adeptes de la pèche à la mouche deyraient savoir par cœur. Lisez cela, lises tout le volume et vous verrez de quelle ressource est pour notre art l'observation minutieuse, rationnelle et suivie. Vous verrez ce qu'on peut apprendre et ce qu'on peut enseigner lorsqu'on sait regarder et se souvenir. Vous verrez enfin ce que peut être un lirre de pèche lorsqu'un vrai êporUmatij doublé d'un lettré et d'un savant, prend la peine d'écrire pour l'édification de la confrérie.

inconvénients. Pour ne citer que les plus fâcheux, faut-il rappeler les ennuis que causait aux pêcheurs nerveux Tenchevêtrement des bouts de racine dans l'antique portefeuille. Et puis la florence se détériore en vieillissant, beaucoup plus que les mouches elles-mêmes, qui peuvent se conserver indéfiniment. A chaque saison nouveU«^I fallait jeter au feu — ou donner à ses amis -^ quantité de mouches excellentes dont la monture desséchée avait perdu toute solidité et qui, par suite, n'étaient plus bonnes à rien. Enfin cette insupportable mon* ture était souvent faite en racine de qualité inférieure, presque toujours trop grosse quand on ne commandait pas ses mouches à Tavance. Très vite elle s'affaiblissait par l'usage au point de contact avec la tête de l'hameçon ; de là quantité de poissons perdus, de mouches claquées, etc.

Grâce au ciel, on a changé tout cela. Depuis quelques années, on fabrique des hameçons dont la longue branche se termine par un imperceptible anneau, ce qui permet d'attacher directement la mouche au bas de ligne. C'est une amélioration considérable et je ne saurais trop vous conseiller l'emploi exclusif de ces hameçons dits à œillet(eyed hooks). Leur supériorité est indiscutable. Avec un peu d'habitude on enfile aisément le bas de ligne dans l'œillet, pourvu que celui-ci ne soit pas d'une

petitesse exagérée comme cela arrive pour quelques marques d'hameçons. Assurez-vous donc, lorsque vous achetez des mouches, que les œillets ont une ouverture suffisante. C'est surtout important pour les mouches destinées à la pèche du soir; car dès que le soleil est au-dessous de l'horizon, les œillets trop étroits deviennent agaçants à un point que je ne saurais dire. Enfin, ayez grand soin, quand vous changez de mouche, de ne pas laisser un petit bout de racine attaché à celle que vous remplacez. Lorsque plus tard vous vous en serviriez de nouveau, cet invisible chicot compliquerait désagréablement l'introduction du bas de ligne. Pour éviter pareil ennui, servez-vous d'un petit outil fort commode que l'on trouve aujourd'hui chez tous les marchands d'ustensiles de pèche et qui sert tout à la fois de pince et de ciseaux.

Avec cela rien n'est plus facile que de trancher la racine exactement au ras de l'œillet qui alors se trouve instantanément dégagé de toute obstruction.

Les écrivains spéciaux ont noirci des rames de papier — en Angleterre bien entendu — pour

discuter ce qui vaut le mieux des œillets tournés en haut ou des œillets tournés en bas.

Je n'ai pu établir de différence entre les deux modèles, au point de vue de la proportion des poissons manques. Pour ma part, je trouve que les œillets tournés en bas sont un peu plus faciles à enfiler*, c'est le seul avantage que je leur reconnaisse*.

Il y a plusieurs manières de fixer le bas de ligne sur l'hameçon. Le procédé le plus simple consiste à faire entrer la racine par le dessus de l'œillet, puis à faire avec le bout qui dépasse l'hameçon une demi-clef sur le bas de ligne. Ce nœud

coulant laissé un peu ouvert est descendu audessous de l'œillet; on le serre alors en tirant sur le bas de ligne et sur le petit bout de racine non utilisé

i Cette appréciation est peut-être le résultat d'une aptitude toute personnelle ou de l'habitude. M. Halford estime au contraire que les œillets tournés en haut sont plus faciles à attacher {Floating FUes).

* On fait maintenant des hameçons à œillets droits. Je ne m'en suis jamais serri, mais je m'en méfie un peu. L'œillet droit est forcément plus apparent et l'usure de la racine sur le métal me parait deroir être plus grande.

qui doit être finalement coupé — pas trop court pour éviter toute possibilité d'accident.

Ce nœud qu'on appelle en Angleterre yam knot^ est suffisamment solide, et c'est celui dont je me sers toujours quand je pèche la truite. Inutile de dire qu'il ne faut l'exécuter — comme tous les autres nœuds d'ailleurs — qu'avec de la racine convenablement humectée.

Le nœud inventé par M. Hall, il y a une dizaine d'années, offre encore plus de sécurité, mais il

oblige à passer deux fois la racine dans l'œillet, ce qui n'est pas toujours commode.

La forme à donner aux hameçons pour qu'ils possèdent leur maximum de pénétration et d'adhérence repose sur des théories de mécanique fort complexes. J'ai lu sur ce sujet de très intéressantes discussions dans les ouvrages de Cholmondeley- Pennell et d'Henry Wells. J'ai essayé d'en faire mon profit, mais je ne crois pas que le résultat de mes pèches en ait été modifié. Avant comme après j'ai manqué beaucoup de truites certains jours, j'en ai fort peu manqué d'autres jours, sans parvenir à dégager une relation quelconque entre ces succès

variables et la forme des hameçons dont je me servais. Aussi suis-je arrivé à un degré de scepticisme et d'indifférence révoltant. Je fais faire mes mouches dans des maisons en qui j'ai toute confiance, je les paye assez cher pour que le fabricant puisse employer la meilleure marchandise en réalisant encore un bénéfice honnête, je m'assure que les œillets sont assez grands pour ne pas m'exaspérer, et voilà, quant aux hameçons, toute la peine que je prends. Je m'en trouve si bien que je vous engage à faire comme moi.

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