I. — Historique général
L'honneur d'avoir le premier décrit et défini le tubercule de l'iris est resté longtemps en litige. Dune part, Gradenigo publia en 1869 son observation, dont les faits cliniques sont appuyés par l'autopsie du sujet et par l'étude histologique du fubercule irien, faite parle D'' Richetti. D'autre part, Arcoléo prétend avoir donné une description en tous points semblable, dans un opuscule paru en 1862 sur la Tuberculose oculciire. Entre ces deux auteurs l'histoire semble avoir jugé et il est convenu d'attribuer à Gradenigo l'honneur de la découverte.
Il s'agit d'un jeune homme de 21 ans, maréchal-ferrant, qui, le 16 août 1868, vint consulter Gradenigo pour une affection de l'œil droit remontant environ à trois mois; affection indolore, d'ailleurs, mais qui amenait progressivement une perte sensible de la vision. Le limbe cornéen était légèrement injecté, la cornée transparente, sauf en trois ou quatre endroits, où se voyaient de petits dépôts interstitiels, grisâtres, arrondis, de la grosseur d'une tête d'épingle. L'iris bleu présentait un aspect velouté, que lui donnaient six à sept corpuscules arrondis, gros comme des grains de mil, situés sur-
tout dans le segment externe et inférieur. De temps à autre se faisait dans la chambre antérieure un épanchement de sang qui se résorbait ensuite. Enfin deux jours ne s'étaient pas écoulés après son entrée à l'hôpital, que le malade était emporté par une péritonite. A l'autopsie, poumons, foie, rate, mésentère, glandes lymphatiques, muqueuse intestinale, étaient parsemés de tubercules miliaires, ce qui confirmait le diagnostic d'une façon indéniable, d'autant que le D' Richetti, chargé de l'examen histologique des tumeurs iriennes, leur reconnaissait l'origine et la nature tuberculeuse.
Telle est, en quelques lignes, l'observation de Gradenigo, observation d'autant plus importante qu'elle est la première qui se recommande de l'examen histologique des pièces, de l'anatomie pathologique, de l'autopsie du sujet, aussi bien que de l'ensemble des symptômes cliniques. C'est à ce titre que Gradenigo revendiqua la priorité.
Quelles furent les conclusions tirées de cette observation ?
1" Que l'iris, comme la choroïde (Manz, Gohnheim, de Graefe), est susceptible d'être le siège d'une tuberculose primitive, car aucun symptôme de la diathèse n'avait été appréciable durant la vie du sujet ;
2° Que les tubercules peuvent être reconnus pendant la vie, histologiquement et après excision, et servir au diagnostic de la diathèse tuberculeuse.
Gradenigo avait ouvert la voie aux observations. De ce moment on en publia un peu de tous côtes.
En 1871, Émile Berthold, professeur libre à Kœnigsberg, publie le cas de François Engelbrecht, âgé de deux ans, dont l'iris est parsemé de « tumeurs granulaires ». L'enfant gagne le psoriasis,
ce qui fait soupçonner la syphilis, mais le traitement approprié reste sans résultat. Un essai d'excision est sans effet, l'iris très adhérent ne suit pas la pince et ne se laisse pas déchirer. La plaie donne lieu à une tumeur d'un gris rouge, de la grosseur d'une lentille, ce qui décide le D"" Berthold à faire l'énucléation.
L'examen microscopique fait, comme dans l'observation ci-dessus, reconnaître les tubercules.
Péris, en 1872, donne ses soins à un enfant d'un an, atteint d'une « kérato-iritis ». Derrière l'infdtration cornéenne, petite tumeur blanchâtre de l'iris. L'enfant est enlevé par une tuberculose pulmonaire. Dans l'iris, hyperplasie diffuse du tissu coiijonctif et présence d'un grand nombre de tubercules mili aires amassés par endroits sous forme de petites tumeurs. Péris donne une bonne description de l'aspect clinique du tubercule irien.
En 1875, Saltini reçoit, à sa clinique d'oculistique de Modène, une jeune fille présentant une néoplasie de l'iris, sans aucun signe de diathèse tuberculeuse. Saltini croit d'abord à un abcès de l'iris, pratique une paracentèse, se décide enfin, après ectasie du globe et perforation de la coque scléroticale, à l'énucléation. Le globe occulaire est envoyé à Manfredi qui reconnaît que les nodules disséminés, d'aspect, de forme et de grandeur variés, sont formés d'une ou deux énormes cellules centrales à protoplasma granuleux, entourés d'une infinité de noyaux ovales. D'autres nodules plus petits, ne se colorant pas par le carmin, présentent une masse caséeuse et çà et là quelques cellules géantes plus ou moins avancées, etc.
En 1876, Manfredi, dans une brochure, « Contribuzione clinica e anatomo-pathologica alla, tuberculosi oculare », rapporte le cas d'une tuberculose primitive de l'iris, qui, après deux tentatives opératoires restées sans succès, envahit le corps ciliaire et fait
réclamer l'énucléation. La nature des tubercules est reconnue à l'examen histologique. Il est le premier, le fait mérite d'être signalé, à émettre l'idée, que ce qui jusqu'alors était dénommé « granulome » pouvait très bien appartenir à la néoplasie tuberculeuse. Les cellules géantes y existaient toujours; nous verrons dans la suite que si le fait était vrai en principe, la raison qu'il en donnait, n'avait peut-être pas la valeur qui lui était accordée par Manfredi.
En 1877, Weiss relate le cas d'un ouvrier, âgé de cinquante et un ans, dont un iris présente de nombreux tubercules. Cinq mois plus tard, une tumeur se développe sur le maxillaire inférieur du même côté, ce qui confirme le diagnostic, la tumeur enlevée contenant du tubercule caséeux.
La même année, Hânsell, répétant les expériences de Cohnheim, lisait à la Société ophtalmologique de Heidelberg , séance du 12 août, son mémoire sur la «Tuberculose provoquée ». Nous aurons l'occasion de parler, au chapitre « Expérimentation », des expériences de Hânsell et de celles qui les ont suivies. L'observation de Baumgarten, 1878, est de ce nombre.
Angelucci (Klinische Monaisblatter Augenheilkunde) rapporte la même année à une ii-itis tuberculeuse une « masse jaunâtre élevée dans le segment inféro-externe de l'iris de l'œil gauche » d'une jeune fille de treize ans, ne présentant aucun autre signe de diathèse tuberculeuse. Paracentèse pour évacuer le pus accumulé, la cornée est à peu près envahie; au bout de quatre mois, Angelucci se décide a énucléer. L'auteur s'appuie sur l'examen histologique pour confirmer son diagnostic de tuberculose primitis'e dont il place le point de départ dans l'espace lymphatique de Fontana. 11 dit avoir constaté le caractère des granulations à leurs différentes périodes d'évolution et avoir retrouvé entre autres les cellules géantes de Schuppel.
En 1879, Samelsohn apporta à la Société ophtalmologique de Heidelbercj, l'observation d'une jeune fille de 17 ans, cachectique, qui s'était présentée à lui le 17 décembre 1878. La cornée de l'œil droit était finement vascularisée ; en dehors du méridien horizontal une tumeur bosselée, en partie recouverte de la conjonctive injectée, semblait séparer la cornée de la sclérotique. « Dans la chambre antérieure, masse triangulaire à base tournée vers le bord sclérocornéen, la pointe dirigée vers le milieu de pupille rétrécie, d'un beau jaune dans les couches inférieures, adhérente à l'iris qu Ique peu décoloré ». La tumeur était avasculaire, l'iris peu irrité, le nerf optique injecté. L'auscultation révélait la généralisation de la tuberculose. Le lendemain de cet examen, un petit bouton jaunâtre s'élevait au bord inférieur de l'iris et en neuf jours quatre boutons semblables finirent par se confondre avec la tumeur. Pour écarter le diagnostic de boutons syphilomes, Sam^sohn institua le traitement hydrargyrique, du 17 décembre au 18 janvier ; il resta sans succès. Enfin, il y eut perforation de la sclérotique et prolapsus irien, ce qui détermina Samelsohn à énucléer le 18 janvier. Mais avant, Samelsohn, répétant les expériences de Cohnheim, avait pu provoquer la tuberculose, en inoculant dans la chambre antérieure d'un lapin, quelques parcelles du pied de la tumeur. Il put ainsi transmettre la tuberculose provoquée, à cinq générations de lapins, expériences que nous verrons en détail plus loin aux articles Anatomie pathologique et Expérimentation.
Le 2 juillet 1879, M. Parinaud présenta à la Société de chirurgie une observation de tuberculose irienne.
La môme année, Haab, assistant de la clinique ophtalmologique de Zurich, dans une excellente monographie, donne, auprès de 13 observations detuberculose delà conjonctive, 12observationsd'iritis
tuberculeuses. 11 n'hésite pas, d'ailleurs, à décrire sous le nom de tuberculose plusieurs cas de granulome, restituant à ceux-ci la signification que leur avaient donné les vieux auteurs.
D"" H. Ruter, de Berlin {Archiv-Knapp , 1881), rapporte le fait d'un envahissement du tissu iridien par le véritable tubercule histologique, tel qu'il a été décrit pour la première fois par E. Wagner (das tuberkelahnliche lynphadenum, Arch. fur heilk., 1870- 1871) et confirmé parles travaux de E. Schiippel {LymiDhdrûs in tuberculose, 1871).
Vers la fin de la même année, le British médical Jou7ma.l publia une leçon clinique faite par le professeur "Wolfe (Glascow), sur un cas de tuberculose de l'iris et du corps ciliaire. JosephL..., âgé de 8 ans, avant-dernier d'une famille de onze enfants dont cinq étaient encore en vie, les autres morts à 5, 4, 3 ans, un an, dix semaines, le sixième mort-né; se présente dans les premiers joursde mai à la clinique de l'Ophtalmic-Institution. L'enfant n'avait jamais souffert de la poitrine, d'aucune affection glandulaire, et semblait bien portant. En mars, il avait reçu un coup sur l'œil gauche; le gonflement s'était peu à peu dissipé, mais vers la fin d'avril, une petite élevure blanchâtre s'était formée sur le bord supérieur de l'iris, et avait progressivement acquis la grosseur de la moitié d'un pois. Le globe paraissait sain, la vision était normale ; l'enfant entra à la clinique. Pour arrêter le développement de cette tumeur, Wolfe essaya de l'enlever par section dans la conjonctive ; ce qui est extrêmement remarquable, c'est que l'adhérence était si considérable que cet essai resta sans résultat; mais une petite parcelle s'échappa de la pince et tomba dans la chambre antérieure. Il se fit en ce point une pullulation de petits nodules, jusqu'à former une masse informe nécessitant l'énucléation. Il s'était donc
fait là une auto-inoculation. La lésion initiale n'avait fait dans ce cas qu'activer une prédisposition à la tuberculose.
Peu après, en effet, le malade se représentait avec des ulcères à la face antérieure des deux jambes, avec indurations le long de la crête des deux tibias. Le globe excisé fut examiné par le professeur Hirschberg et le rapport rédigé par Krause.
Citons encore : les communications de Nettelship et Fox, à la séance du 6 juillet 1881 de la Société d'ophtEilmologie du Royaume-Uni, à laquelle Edmunds et Brailey apportèrent des préparations microscopiques relatives à l'infiltration tuberculeuse de l'iris, chez un enfant de trois ans; celle de Costa-Pruneda (^rc/irà. de Graefe) se rapportant à un tubercule irien développé chez un enfant de 38 semaines, amenant une iridocyclite purulente, puis ectasie à périphérie cornéenne : peu après avoir subi l'énucléation l'enfant fut emporté par une méningite tuberculeuse ; sa méfre morte phtisique.
Au mois de mai 1882, Mules présente à la Société d'ophtalmologie de la Grande-Bretagne et d'Irlande, des dessins et des photographies, relatifs à une tuberculose irienne. Dans cette observation, la rétine était intéressée.
Le 3 février de la même année, Falchi avait fait à l'Académie de médecine de Turin {Archives italiennes de biologie) la communication d'une « tuberculose primitive de l'iris et du corps ciliaire » , développée chez une petite fille de 8 ans, pâle, malingre. La moitié supérieure de l'iris droit décolorée par un pointillé très fin au milieu duquel se voyaient des noyaux jaunâtres et une fine vascularisation entourant le petit cercle irien. L'œil fut énucléé.
A citer une observation de Swanzy, publiée dans The Lancet, n"20, 1882. Elle est relative à une fillette de deux ans, présentant
sur un iris trois tumeurs d'un blanc grisâtre. Cinq mois après l'énucléation l'enfant était en parfaite santé.
Nous arrivons à la communication que M. Poucet (de Cluny) fit le 14 juin 1882, à la Société de chirurgie, sur une tuberculose primitive de l'iris et du corps vitré. Il s'agissait d'un valet de ferme, Emile M..., âgé de 16 ans, issu d'une famille nombreuse. Ce jeune homme n'avait jamais été malade, ne présentait aucun indice de diathèse, pas d'adénite cervicale, rien aux poumons; toute idée de syphilis était à rejeter. Le D"' Mengin, de Caen, qui avait diagnostiqué « scrofulide tuberculeuse de l'iris », eut le plaisir de voir son malade reprendre ses occupations ordinaires trois mois après l'énucléation. La santé était bonne et la cicatrisation oculaire parfaite. Cette observation, qui donna lieu à une seconde discussion intéressante à la Société de chirurgie, a fait en 1883 le sujet de la thèse du Paul Kemy, sur la tuberculose oculaire.
Au mois de juillet, Berthold Woliï (Ceritralblatt fur praktische Augenheilkunde, 1882) publie l'observation d'une jeune fille de 20 ans, forte de santé, sans aucun symptôme de diathèse, présentant sur l'iris gauche une tumeur volumineuse, d'un blanc jaunâtre, envahissant la chambre antérieure dont elle remplit le quart supérieur. L'énucléation fut faite. Le cristallin était subluxé et il y avait décollement de la rétine avec épanchement exsudatif amorphe. Le même auteur avait, en 187 i {Contributions à l'anatomie pathologique de Vœiï), relaté un cas de granulome de l'iris ayant débuté avec tous les symptômes de l'iritis, mais la surface de l'iris présentait une teinte jaunâtre et était parsemée de «gros grains». Traitement antisyphilitique sans succès, tentative d'iridectomie avortée en raison de l'adhérence extrême de l'iris au cristallin. Énucléation.
En 1883, Eperon, puis Fieuzal, dans le Bulletin de la clinique ophtalmologique des Quinze -Vingts (tome I. n° 3, p. 105), rapportent que sur un total de 40,000 malades, ils n'ont observé que quatre cas de tuberculose de l'iris. Le premier, en 1874, « tuberculose primitive de l'iris » ; le second, en 1881, « tuberculose de l'iris, concomitante à une tuberculose pulmonaire ». Les deux autres, en 1882 et 1883. En 1882, Fieuzal fît l'énucléation et l'examen histûlogique fut fait très en détail par le D' E. Binet, son chef de laboratoire.
La même année, Schell, à la 19° réunion annuelle de Philadelphie, apporta l'observation d'un jeune garçon de 9 ans, maladif, souffrant déjà depuis un certain temps d'une coxalgie de nature tuberculeuse, et fils d'une mère qui avait succombé à une tuberculose pulmonaire. Au côté nasal du bord pupillaire, s'était peu à peu accrue une petite tumeur, d'abord de la grosseur d'une tête d'épingle, mais qui avait fini par remplir toute la chambre antérieure, ce qui détermina Schell à énucléer.
En juin 1884, Alexander publia l'observation d'une tuberculose primitive de l'iris et du corps ciliaire. Éruption de tubercules à la surface de l'iris, chez un garçon de 4 ans, en traitement pour une irido-cyclite. Tentative d'excision d'une portion de l'iris. Dans la plaie opératoire, production ultérieure d'une tumeur, dont un fragment fut inoculé à l'œil d'un lapin et qui nécessita bientôt l'énucléation.
Au mois de septembre, Schafer, d'après les notes cliniques fournies par le D"" Hersing, relate une tuberculose chronique de I ceil, chez un soldat de 22 ans, non syphilitique et sans affection héréditaire. L'examen hislologique fut fait h l'Institut de 0- Bccker.
Benson présente, le 12 mars 1885, à la Société ophta.lmolO' gique du Royaume-Uni, une jeune fille de 18 ans, de constitution lymphatique et de parenté suspecte, dont la cornée et l'iris étaient envahis par de petites tumeurs jaune verdâtre.
Gallenga publie, la même année, dans le JournsLl de V Académie royale de Turin., une observation recueillie à la clinique de Bâle.
Citons encore : Wadsworth, qui fit constater son diagnostic par le D"" Derby ; Standish et Myles (Med. News Amer opUt. Soc, juillet-août), dont le sujet, fillette de 14 ans, avait été, un an avant, atteinte d'hépatite aiguë; Treitel {Berl. klin. Woch., n° 24) ; Mules [Ophtalmie review), qui a observé trois fois la tuberculose de l'iris et donne comme fréquence la moyenne de 1 cas sur 33,000 ; Burnett, qui présenta son observation à la Société médicale de Colombie.
Au mois de mai 1887, M. le professeur Panas, dans une de ses leçons, reproduite dans le Journal de médecine et de chirurgie pratiques, a décrit un cas de tuberculose primitive de l'iris. La tumeur, de coloration cuivrée, était parcourue par une vascularisation extrêmement riche, constituée par des réseaux excessivement ténus. L'examen ophtalmoscopique prouvait que la choroïde était indemne ; néanmoins la malade était de temps en temps sujette à de violents maux de tête, pouvant faire penser à une propagation du côté des méninges.
A la séance du 15 septembre de la Société ophtalmologique de Heidelberg, Pàgenstecher signala un cas de tubercules de l'iris, guéri complètement et radicalement par l'excision du tubercule et l'iridectomie de la portion irienne malade.
En 1888, Fuchs présenta à la Société império- royale de méde-
cine de Vienne, une fillette atteinte d'une iritis tuberculeuse primitive ; Schneller publia un cas de guérison.
Le 22 octobre 1889, Hirschberg lut, à la Société de médecine de Berlin, l'observation d'une iritis tuberculeuse développée chez un enfant de 18 mois. Malheureusement les poumons étaient envahis, ce qui avait fait juger l'énucléation comme inutile. Hirschberg rapporta qu'il avait pu, grâce à l'énucléation, sauver deux enfants d'une généraUsation tuberculeuse ; il s'agissait alors de tubercules primitifs. L'année suivante, l'auteur fut cependant forcé d'énucléer pour supprimer les douleurs qui étaient devenues intolérables. Dans cette dernière séance, Schweigger raconta que deux fois il avait extirpé des tubercules de l'iris et s'en était bien trouvé.
Le 3 décembre de la même année, M. Terson communiqua àla Société d'ophtalmologie de Paris, un cas d'excison de tubercules de l'iris suivie de succès. Cette observation, comme celle de M. Parinaud, a fait date, aussi bien par l'étude approfondie qu'elle offrait de la tuberculose irienne, que par la discussion qu'elle fit naître. A ce double point de vue, nous serons donc heureux de la présenter plus loin, très en détail.
Cette discussion, qui portait particulièrement sur l'intervention opératoire, fut suivie à bref délai de nouveaux débats, qui mirent vraiment à l'ordre du jour l'étude de la tuberculose de l'iris.
Le 1" avril 1890, à la Société d'ophtalmologie de Paris, M. de Wecker apporta sur le sujet des idées personnelles et deux nouveaux cas de tuberculose irienne.
Dans l'un, il s'agissait d'un enfant de huit ans, atteint de tuberculose de l'iris. M. de Wecker pratiqua l'excision, mais après l'opération on reconnut que la tumeur n'avait fait que traverser
l'iris et qu'elle se. prolongeait en arrière. Dans l'espace de deux à trois mois la masse caséeuse se résorba, ne laissant après elle qu'une cicatrice. L'examen du tubercule excisé avait été fait par M. le professeur Cornil.
La seconde observation se rapportait à une jeune fille de 12 ans, atteinte d'une granulie généralisée de l'iris, qui avait gagné le corps ciliaire et avait rendu cette région ectatique. L'auteur refusa de faire l'énucléation et conseilla un traitement général.
A la môme séance, M. Despagnet cita une observation personnelle et non moins intéressante que nous donnons plus loin en détail.
Au Congrès finançais de chirurgie de la même année, M. Vignes, qui avait d^à eu à soigner l'enfant qui fit le sujet de la première observation de M. de Wecker, rapporta l'histoire d'un enfant de 20 mois, atteint d'une énorme buphtalmie. llavaitfaitrénucléation,et grande avait été sa surprise, de constater l'infiltration de la gaine du nerf optique ; toutefois, la cicatrisation du moignon fut régulière. La tumeur sectionnée laissa voir le vitré transformé en une masse caséeuse remplie de bacilles. Deux mois après un abcès tuberculeux se développait dans l'orbite et faisait saillie au niveau du culde-sac bulbaire. Peu après l'enfant succombait.
La même année, Feuer fit à Budapest, une communication sur ua cas de tuberculose de l'iris.
Le l*"" juillet, Van Duyse, à qui l'on doit les travaux les plus récents sur la question, apporta à la Société de médecine de Ga.nd, deux observations intéressantes de tuberculose irienne suivies de ffuérison SDontanée.
Dans un travail paru dans les Annales d'oculistique, sur la « tuberculose de l'iris avec lymphangite uvéale », l'auteur parle
d'un enfant de 11 ans, qui succomba à une généralisation d'une tuberculose pulmonaire. L'œil droit avait présenté avant la mort, pendant une période de trois jours de coma, une « kératite lagoplitalmique et des dépôts punctiformes sur la membrane de Descemet, dénotant une iridocyclite séreuse. L'œil gauche présentait une parésie de la 3^ paire, une péripapillite et deux tubercules clioroïdiens, c'est-à-dire iridocyclite et méningite tuberculeuses ».
L'auteur cite dans le même travail, trois jeunes gens, sans traces de syphilis, atteints de tuberculose de l'iris des deux yeux, avec iritis séreuse, papillite, et qui guérirent spontanément.
Le 2 juin 1891, à la Société d'ophtalmologie de Paris, à propos d'un malade atteint de granulomes, mais syphilitique, présenté par M. Gillet de Grandmont comme cas pouvant paraître douteux, M. Gorecki parla d'un jeune garçon de 14 ans dont le père, le frère, la sœur étaient tuberculeux, et qui présentait des tubercules iriens. L'énucléation avait été refusée d'abord par le malade, puis acceptée à la suite de douleurs excessives.
Leber, à la Société d'ophtalmologie de Heidelberg, le 15 septembre 1891, cita neuf cas de tubercules iriens, dans lesquels à l'exception d'un seul, on pouvait constater' d'autres localisations tuberculeuses. L'affection oculaire semblait parfois guérie, à une époque où aucune autre localisation nV-tait encore apparue. Il dut faire une fois l'énucléation ; l'examen histologique du globe fut fait par Wagenmann. A la même séance, Vossius, de Giessen, rapporta six observations sur ce sujet ; Plùgcr, de Berne, en donna quelquesunes et Menacho, de Barcelone, raconta que dans un cas où, chez une jeune fille de 12 ans, il avait extirpé le tubercule dans sa totalité, un second tubercule s'était développé un mois après, au bord interne du colobome.
La même année Prœbsting publie doux observations de tuberculose uvéale. Dans la première, l'affection était survenue peu après une résection du genou déterminée par une arthrite tuberculeuse subaiguë. L'énucléation du globe fut suivie de fièvre, bien que l'orbite fût libre de productions tuberculeuses. Dans la seconde observation, il s'agissait d'un garçon de 19 ans, strumeux, présentant des symptômes de tuberculose pulmonaire. Il se fit une perforation à la partie externe du globe, au niveau du limbe sclérocornéen.
Au Congrès de Stuttgart, Knapp, dans une étude sur la tuberculose oculaire, cite quelques observations de tuberculose irienne.
Griffith, dans une séance de la Société cV ophtsilmogie de Londres, cita un cas de tuberculose de l'iris chez un enfant de 7 mois, né de parents sains.
M. Coppez, le 20 décembre 1891, présenta à la Société des sciences mécliCcLles et nccturelles de Bruxelles, un malade atteint aux deux yeux de tuberculose irienne. Un œil avait été opéré par excision et l'autre laissé intact.
La vision s'était perdue dans l'œil opéré et conservée dans l'autre.
Le 28 janvier 1892, M. L. Knaggs cite une observation de tuberculose de l'iris, du ligament suspenseur et de la rétine chez un enfant de 7 mois, qui mourut peu après d'une méningite tuberculeuse.
Le 23 avril, M. Coppez présente à la Société de médecine de Bruxelles, un garçon de 12 ans dont l'iris à gauche, offre une série de granulomes occupant principalement l'angle irido-cornéen ; un tubercule assez volumineux siège dans le segment supéro-externc.
Le D"" Van Duyse, de Gand, dans un travail publié dans le numéro 8 des Archives d'ophtEilmologie de 1892, fait une longue et intéressante étude sur la guérison spontanée de la tuberculose irienne. Il y donne une nouvelle observation de tuberculose atténuée.
Le 10 juin, le D"" Redmond présente à la Société d'ophtalmologie de Dublin, un malade chez qui il avait énucléé dix-huit mois auparavant le globe gauche, pour une tuberculose primitive de l'iris. La santé était à la suite devenue excellente.
Le 24 mai, Mûller avait présenté à la Société império-royaXe de médecine de Vienne, un enfant phtisique atteint d'une tumeur jaunâtre à la partie inférieure de l'iris.
A la séance du 17 juillet de V Académie de médecine, M. Bucquoy fit allusion à un jeune homme de 18 à 20 ans, que M. de Wecker lui avait envoyé et qui présentait au niveau*des deux iris une petite tumeur tuberculeuse. Lésions aux deux sommets.
Enfin, au mois de mars de cette année, M. Kalt a rapporté à la Société de biologie, un cas d'iridocyclite tuberculeuse où il n'a pu découvrir de bacilles, ni par l'examen bactériologique ni par les techniques connues.
IL — Historique raisonné
Après avoir aussi rapidement parcouru l'histoire de la tuberculose du tractus uvéal, il nous paraît intéressant d'embrasser d'un seul coup d'œil ce long défilé d'observations, de puiser dans chaque époque l'idée dominante sur laquelle se sont appuyés les auteurs, de grouper en quelques lignes devant nos yeux les caractères qui distinguent les unes des autres ces pages jetées au hasard des temps.
Jusqu'à Gradenigo, c'est-à-dire jusfiu'en 1869, si l'on songea vraiment aux tubercules de l'iris, ce ne fut que pour les dissimuler sous le nom d'excroissances charnues, tumeurs granulaires, tumeurs scrofuleuses, encore est-il douteux que les auteurs en aient eu l'idée. Ce ne fut que plus tard que l'on songea à rendre aux granulomes le véritable nom auquel ils semblaient avoir droit par l'exposé clinique qui eu était fait. Nous l'avons dit, c'est Gradenigo qui porta vraiment le diagnostic de tuberculose de l'iris, et avec lui commence une première phase. Il avait appelé à son aide le D"" Manfredi, et ce fut par l'examen histologique des pièces, par l'étude microscopique et les caractères anatomo-pathologiques recueillis, qu'il confirma le diagnostic que lui avaient fait porter les symptômes cliniques, si nets d'ailleurs. Emile Berthold, Péris, Saltini, Manfredi, Weiss, Angelucci n'eurent pas d'autres armes et demandèrent aux mêmes sources la confirmation de leurs idées. Cependant la découverte que Villemin avait faite de l'inoculabilité de la tuberculose avait naturellement tourné les esprits du côté de cette nouvelle donnée. Cohnheim avait fait .d'admirables expériences qui semblaient si étranges dans ce domaine nouveau que l'auteur lui-même avait dû revenir de ses propres idées. Samelsohn put, avec une particule de tumeur granuleuse, inoculer l'œil de cinq générations de lapins. Marchant sur leurs traces, Haab, Deutschmann, Costa-Pruneda, Falchi reproduisirent les mêmes expériences et ajoutèrent au manuel opératoire des aperçus nouveaux. L'inoculabilité de la tuberculose avait éveillé l'idée de la contagiosité, et la contagiosité celle du bacille qui le produit.' Aussi lorsque Robert Koch fit connaître sa découverte du bacille tuberculeux et publia l'étude complète qu'il avait faite de ses propriétés, il y eut pour la tuberculose irienne une voie toute tracée où se lancèrent aussitôt
les auteurs. Alexander etllaab furent les premiers qui entreprirent ces recherches ; le succès ne devait pas toujours couronner ces efforts. Alexander ne découvrit point dans l'œil énucléé de bacilles tuberculeux, mais il en trouva dans l'œil de l'animal mis en présence et chez lequel l'inoculation avait été suivie de tuberculose. Gallengaeut plus de succès, etc. Quoi quïl en soit, Robert Koch, en dotant la science d'une découverte admirable, avait donné à la tuberculose interne le critérium qui lui manquait, la confirmation indéniable et palpable du diagnostic. La voie était ouverte et nous verrons, lorsque nous parlerons des inoculations bactériologiques, à quelles précieuses données devaient nous conduire ces beaux travaux qui constituent le caractère propre de la troisième phase de l'histoire de la tuberculose de l'iris, qui est celle que nous traversons encore. Tels furent les différents éléments, anatomie, pathologie, histologie, inoculations expérimentales, découvertes des bacilles, inoculations bactériologiques, qui apportèrent successivement une base au diagnostic des tubercules. Ces dernières années, on a cherché à introduire une idée neuve, im élément nouveau qui n'a pas encore donné les résultats que l'on en attendait. On a essayé dans les cas douteux, pour établir le diagnostic différentiel, des injections de la « tuberculine » de Koch. Nous verrons ce qu'ont donné ces 'essais, ce que semble valoir la méthode.