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CHAPITRE VI

Du mode d'action de la Créosote

% Demandons-nous maintenant, pour compléter le chapitre de physiologie, comment agit la Créosote chez le tuberculeux.

La clinique nous apprendra que de nombreux succès, de nombreux mécomptes aussi, lui sont imputables.

Nous essaierons d'en élucider les causes. Voyons pour le moment les explications qu'on a proposées du mode d'action général du médicament.

Tout d'abord, nous croyons avoir fait bon marché La Créosote de l'opinion, à peu près abandonnée, d'ailleurs, qui n '* glt pas sur

13, (Il alflCm

la considère comme le spécifique de la tuberculose. On ne peut plus soutenir aujourd'hui que la médication créosotée agisse directement sur le bacille pathogène, au même titre que le ferait une antitoxine ou un vaccin. La Créosote n'agit donc pas sur la graine.

Mais, ainsi que Ta dit Renaudot: « Le terrain prime la graine. » Or, modifier le terrain, le rendre plus résistant à l'attaque bacillaire, moins favorable à la prolifération microbienne, c'est une voie thérapeutique souvent suivie par la nature et qui, pour n'être pas aussi rapide que la voie directe de la vaccination ou de la sérothérapie, n'en est pas moins sûre. »

C'est en modifiant le terrain qu'agit la Créosote.

Mais dans quel sens se fait cette modification?

Antagonisme du terrain arthritique etdu terrain tuberculeux.

A ce sujet, le docteur Boureau, de Tours, a présenté des considérations très intéressantes sur l'antagonisme bien connu des terrains arthritiques et tuberculeux et sur les conséquences thérapeutiques qu'on en peut déduire en substituant au terrain tuberculeux un sol arthritique artificiel.

Le terrain tuberculeux est un terrain déminéralisé, pauvre en chlorures aux dépens de la chaux et de la potasse, et surtout hypoacide et, de ce fait, apte à la culture du bacille de Koch.

Le terrain arthritique est surminéralisé, riche en chlorures aux dépens de la soude et de la magnésie, hyperacide, et c'est pourquoi il est en état de résistance et d'inopportunité morbide vis-à-vis du Bacille de Koch. De l'hyperacidité du sol arthritique résulte sa non réceptivité à l'invasion bacillaire.

Or, il est des médicaments qui permettent de substituer un sol surminéralisé au sol déminéralisé, un sol hyperacide au sol hypoacide, et, pour tout dire, un terrain arthritique artificiel au terrain tuberculeux.

Au premier rang de ces médicaments est la Créosote et surtout certains de ses composés phosphatés.

Nous ne voulons pas suivre l'auteur dans le détail de son argumentation très précise et très claire, fondée sur des dosages et des comparaisons chimiques irréfutables. Mais nous tenions à indiquer sa conclusion qui est très ingénieuse et très séduisante.

« La Créosote, écrit-il , est un facteur puissant d'hyperacidité : c'est peut-être là tout le secret de son action. »

A côté de cette explication, exclusivement chimique, pourrait-on dire, voici celle de Burlureaux, celle à laquelle il se rallie à la fin de son livre : Traitement de la Tuberculose par la Créosote , i8g4* Après qu'il a réfuté celle qui rapporte les effets de la médication créosotée intensive exclusivement à l'huile, médicament d'épargne injecté en même temps que la Créosote ; après qu'il réfute l'opinion selon laquelle la Créosote serait un antiseptique du milieu intérieur qui empêcherait l'éclosion de tous les microbes; après, enfin, qu'il a dénié à la Créosote \ine action spécifique sur le microbe de la Tuberculose :

...« Si la Créosote n'agit ni comme antiseptique, à l'égard de tous les microbes capables d'envahir l'économie, ni comme spécifique à l'égard des bacilles de Koch, comment donc peut-on en expliquer l'action utile ? Est-ce parce qu'elle augmente l'appétit des malades comme le font l'oxygène, le séjour dans l'air pur et vivifiant ?

Oui, certes, le plus souvent la Créosote augmente

La Créosote

serait un agent

dynamogéniqve*

/ ha-j***y taire.

l'appétit des malades, mais nous'|avons remarqué plusieurs fois que des malades augmentaient de poids tout en ne mangeant pas plus*qu*avant le traitement créosote. Ces faits, dira-t-on, s'expliquent parce que, en même temps que vous donnez de la Créosote, vous injectez de l'huile qui est un aliment de premier ordre.

Eh bien ! non, ce n'est pas l'huile injectée qui a fait augmenter le malade de poids, car comment expliquer qu'un malade qui a pris 4 kilogrammes d'huile créosotée ait augmenté de 16 kilogrammes? C'est donc que la Créosote a une action spéciale sur l'assimilation ; elle fait que les aliments ingérés profitent mieux, c'est une sorte de médicament d'épargne : nul doute, en un mot, qu'elle n'agisse sur le système nerveux central, régulateur des fonctions si obscures de la nutrition. En'donnant au système nerveux une [orientation déterminée, elle augmente la résistance du malade, le met en état de mieux lutter contre les divers ennemis qui viennent à l'envahir. C'est un agent dynamogénique, en un mot. »

/.a Crrosoie Tel est pour Burlureaux, le mode d'action de la

ommetjent Créosote .

Une autre explication est proposée par le D r Camille Lorot :

* Les sels de Créosote ont pour propriété fondamentale de modifier Torçanisme comme nous l'ont montré nos expériences sur des cobayes, à petites doses, ce sont des excitants de la nutrition : à hautes

doses, ils amènent l'amaigrissement; à très hautes doses, la congestion pulmonaire, puis la mort. Mais cette congestion pulmonaire, fatale à trop hautes doses, existe à tous les instants de l'administration de^la Créosote, elle ne fait que devenir plus intense à mesure qu'on accumule les doses. Lorsqu'on donne des doses moyennes de Créosote, la congestion pulmonaire est peu accentuée. Elle est alors un adjuvant utile pour l'amélioration de la tuberculose du poumon.

Rokitanski a montré qu'il existe une incompatibilité entre la tuberculose et l'insuffisance mitrale qui cause l'hyperémie du poumon. D'autre part, vu la vitalité proportionnelle du bacille de Koch avec la diminution de la température, la tuberculose se développe aisément dans les poumons anémiés, soit du fait d'une maladie, rétrécissement congénital de l'artère pulmonaire (Lebert), soit naturellement, comme il arrive pour les sommets, par la position verticale dii corps (Jacoby).

Or, pour Buchner, les alexines du sang normal sont de merveilleux défenseurs contre les microbes ; et, d'après Schulster,' le sang veineux, fraîchement émis, possède des propriétés bactéricides énergiques. On connaît l'influence favorable qu'exerce la laparotomie sur l'évolution de la péritonite tuberculeuse (Bier) et le traitement de la tuberculose articulaire par la stase hyperémique. Traube admet que la Créosote agit en provoquant l'hyperémie collatérale. L'hyperémie pérituberculeuse n'est-elle pas déjà une lutte naturelle de l'Qrganisme contre Je bacille ? Le calorique développé par l'hyperémie pulmonaire locale,

doit exercer une action énergique sur le bacille puisqu'il est tué par une ébullition de quelques minutes et que la chaleur retarde son développement. »

La Créosote

et la

toxinothérapie.

Par conséquent, selon le D r C. Lorot, la Créosote est un hyperémiant qui, en déterminant un afflux sanguin, au niveau de la lésion tuberculeuse, mobilise des antitoxines qui sont autant de forces naturelles opposées à la toxi-infection tuberculeuse.

Enfin, une dernière explication du mode d'action de la Créosote découle tout naturellement des recherches^ d'ARLOiNG et Courmont sur l'agglutination des bacilles de Koch par le sérum de tuberculeux.

La remarque en a été faite par M. Boureau, de Tours, à la fin du travail dont nous avons parlé, et par Robert Simon, élève de Burlureaux, dans sa thèse inaugurale sur La Créosote, Tolérance et Intolérance, Mode d'action.

Ce dernier, comparant les effets de la Créosote à dose intolérante aux réactions provoquées par les essais de toxinothérapie, en particulier par ceux de MM. Hallopeau et Roger dans le traitement du lupus par les injections de cultures microbiennes stérilisées et trouvant ici et là ces effets et ces réactions analogues, conclut :

« Ces expériences nous semblent confirmer une hypothèse que nous formions avec plus d'assurance à mesure que nous connaissions mieux la Créosote, à savoir qu'elle est vraiment capable de modifier l'organisme tuberculeux dans le sens le plus favorable à la

LA TUBERCULOSE ET LA MÉDICATION CRÉOSOTÉE bj

défense ; et Ton reconnaîtra avec nous qu'un médicament qui peut provoquer dans l'organisme des réactions calquées sur celle que provoque l'injection de toxines microbiennes ; qu'un médicament qui, à l'exemple de ces mêmes toxines, voit dans certains cas ses réactions s'atténuer et sa tolérance s'élever parallèlement aux doses, et son action être d'autant plus efficace qu'il est administré à un organisme plus résistant ; on reconnaîtra, disons-nous, que la créosote est quelque chose de mieux en tout cas, quelque phose d'autre, que le « meilleur des balsamiques » seule étiquette qui resterait s'il m'était permis de faire courtoisement appel des dernières conclusions de l'une de nos Sociétés savantes. »

Enfin, tout récemment, Arloing et Courmont poursuivant leurs belles expériences sur la séroréaction du bacille tuberculeux ont vu que cette séro-réaction ne s'est pas montrée spéciale à l'imprégnation tuberculeuse ou tuberculineuse de l'organisme, puisque Arloing a pu dans des cultures homogènes de bacilles de Koch obtenir l'agglutination des bacilles isolés et mobiles par l'addition non plus de sérum de chèvres tuberculinisées ou tuberculosées, mais de chèvres qui avaient reçu des injections de liqueur de Mialhe, ou des injections d'huile créosotée, eucalyptolée ou gaïacolée, la Créosote, le gaïacol et l'eucalyptol s'étant montrés d'ailleurs incapables de produire in vitro l'agglutination.

.... «J'ai montré, écrit le professeur de l'Ecole

Réaction

agglutinante due

à la Créosote.

Vétérinaire de Lyon, que le sérum sanguin de la Chèvre devenait capable d'agglutiner rapidement et complètement les bacilles de Koch suspendus dans des émulsions homogènes, Lorsque l'animal avait reçu une série d'injections sous-cutanées de bacilles plus ou moins virulents... Or, je viens de m'apercevoir que le sang de la chèvre peut acquérir des propriétés analogues sous l'influence d'injections répétées d'eucalyptol, de gaïacol, de créosote, ou de liqueur de Mialhe (sublimé).... »

Or, on saie que la réaction agglutinante représente un mécanisme de défense naturelle opposée par le sérum sanguin et ses antitoxines à la toxi-infection microbienne — et l'on sait encore de quelle valeur pronostique est, d'après Arloing et Courmont, au cours de la tuberculose par exemple, l'intensité de cette réaction. L'agglutination témoigne de la résistance à l'infection.

La créosote augmenterait donc le pouvoir agglutinatif du sang envers le bacille. « Cette agglutination, dit très bien M. Boureau, en . devenant plus active, n'est que le reflet d'une résistance plus considérable de l'organisme.... »

Nous avons vu que le sang des arthritiques possède un pouvoir agglutinatif énergique, que c'est là probablement le secret de leur résistance. Or, comme le sang de l'arthritique est en état de moindre alcalinité, d'où hyperacidité caractéristique de la diathèse, il est fort probable que la Créosote, médicament essentiellement facteur d'hyperacidité, agit de la même façon que la diathèse. »

LA TUBERCULOSE ET LA MÉDICATION CRÉOSOTÉE bg

En résumé, pour expliquer le mode d'action de la Créosote on a dit tour à tour :

i° La Créosote est un antiseptique.

2° La Créosote est spécifique vis-à-vis du bacille tuberculeux.

3° Burlureaux réfute ces deux opinions et en propose une troisième : la Créosote agit en tant que médicament dynamogénique.

4° Le D r Boureau analysant le terrain tuberculeux-hypoacide , le terrain arthritique hyperacide, les trouvant cliniquement antagonistes et constatant que la Créosote augmente l'acidité humorale, conclut qu'elle est antituberculeuse dans la mesure où elle substitue artificiellement un sol hyperacide de confection arthritique à un sol tuberculeux naturellement hypoacide.

5° La Créosote est un congestionnant pulmonaire, et par-là elle augmente le processus naturel de résistance à l'infection ; l'hyperémie collatérale représente un mécanisme de défense artificiellement développé par la Créosote, au même titre que l'hyperémie péri-tuberculeuse naturelle et aboutissant à une hyperleucocytose locale (Buchner, Traube, Camille Lorot).

6° La Créosote provoque, à doses intolérantes, des réactions comparables aux essais de toxinothérapie (expériences d'HALLOPEAU et Roger, dans le traitement du lupus par les injections de cultures microbiennes stérilisées). Peut-être, son action est-elle du

Résumé

du mode d'action

de la créosote.

ÔO SAMUEL BERNHEIM

même ordre, et consiste-t-elle à exalter la phagocytose et les moyens de défense de l'organisme, à provoquer une condition cellulaire et humorale telle que la survie des agents microbiens soit incompatible avec cette condition (Thème de Robert Simon).

7° Mais il y a plus : la Créosote augmente le pouvoir agglutinatif du sérum envers le bacille, pouvoir qui traduit une augmentation de la résistance de l'organisme à l'infection (Arloing et Courmont, Boureau, Robert Simon).

8° Enfin, la médication créosotée agit en tant que médication d'épargne par l'huile et les corps gras qui sont les véhicules employés pour administrer le médicament actif. A vrai dire, dans cette hypothèse, ce dernier ne serait pas la Créosote, mais l'huile ellemême.

Telles sont, aussi clairement résumées que possible, les explications qu'on a proposées et qu'on peut donner, en tenant compte des doctrines les plus récentes sur la séro et la toxinothérapie, — du mode d'action de la Créosote.

La vérité se trouve, sans doute, ainsi qu'en philosophie, non dans une négation de l'une ou l'autre de ces doctrines, mais dans leur conciliation et dans la synthèse des parties non contradictoires de leurs affirmations. — Peut-être le mode d'action de la Créosote se réalise-t-il à la fois par les uns et les autres des moyens isolément invoqués.

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