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CHAPITRE V

Résultats oliniques du traitement créosote

Indications et contre-indications de la Créosote

Rien n'est plus difficile que de donner une étude clinique de la Créosote, que d'enfermer en quelques formules qui n'auront de mérite à être exprimées que si elles sont concises, précises et exactes, précisément parce qu'une étude clinique comporte rarement des conclusions générales, et que le rigorisme d'une formule ou d'un principe ne saurait se prêter à l'infinie variété de la clinique.

La clinique, en effet, se fait au lit du malade — au gré des cas que le hasard présente, et des circonstances particulières par où tel cas ne peut jamais être assimilé à tel autre. Il n'y a pas de maladie — mais des malades, dit-on, depuis un maître célèbre • — et jamais cette maxime qui doit constituer le sûr guide du médecin thérapeute auprès de son malade ne fut plus vraie que de la tuberculose.

S'il est une maladie capricieuse en ses manifestations cliniques, variable en son évolution, sa durée,

ses complications, ses symptômes, et où le pronostic soit le plus difficile à porter c'est bien celle-là.

Les résultats cliniques qu'elle fournit et les conclusions générales qu'on en peut déduire, sa façon de réagir vis-à-vis de tel ou tel médicament, de la Créosote que nous étudions ici, toutes les indications qu'on peut formuler à la suite d'une telle étude ne sont nécessairement que le résumé de l'expérience quotidienne du médecin, cette expérience se réduisant à quelques conclusions qui expriment non la totalité des faits qu'if a ofeaesvés mais la majorité des cas qui peuvent être rapprochés les una les autres par un ensemble de caractères analogiques.

Indications Une étude clinique de la tuberculose et des résul-

tera/es. tats q U » un traitement méthodique a donnés sur elle

ne comporte pas autre chose que ces indications générales. Ce sont elles que nous voudrions résumer ici.

Burlureaux, qui a fait de l'emploi de la Créosote contre les diverses manifestations tuberculeuses, une méthode raisonnée qu'il a cru pouvoir codifier, rapporte dans son livre les observations de 2 1 5 malades atteints de tuberculose pulmonaire.

Le traitement par la Créosote à hautes doses, en injections sous-cutanées alternant selon les cas et le degré de tolérance du malade avec les autres modes d'administration que nous connaissons, a fourni les résultats suivants :

5 malades ont obtenu une guérison inespérée;

1 5 1 une amélioration évidente et durable qu'ils

LA TUBERCULOSE ET LA MÉDICATION CRÉOSOTÉE Ç)b

auraient difficilement obtenue avec les autres moyens thérapeutiques habituellement employés ;

33 une amélioration notable de l'état général, mais sans arrêt de la lésion pulmonaire ;

26 cas n'ont donné que des résultats insignifiants.

De cette statistique, Burlure aux déduit l'étude des indications et contre-indications de la Créosote. Et, groupant les malades d'après la forme clinique que présente leur phtisie, il examine si la Créosote est indiquée dans telle ou telle forme et dans quelle mesure on peut retirer un bénéfice de son emploi. Nous suivrons cette division qui répond à l'ensemble symptomatique qu'on retrouve le plus fréquemment en clinique et, chemin faisant, nous donnerons les résultats de notre expérience personnelle sur telle ou telle forme.

Tuberculoses torpides à évolution lente, avec rémissions prolongées.

« Il est, écrit Burlureaux, des tuberculoses à évolution lente, à forme apyrétique qui font le triomphe de toutes les médications, de toutes les stations thermales imaginables, qui guérissent partout et toujours, à moins qu'une hygiène par trop détestable ne

Opinion personnelle.

vienne à la longue compromettre la résistance que l'organisme offre à l'envahissement du bacille... tous les praticiens ont pu suivre quelques malades de ce genre dont la survie prolongée est un véritable défi jeté à notre science et de nature à tempérer notre enthousiasme pour telle ou telle médication.

« Eh bien, dans des formes semblables le traitement Créosote est-il oui ou non, à conseiller?... »

Burlureaux n'hésite pas à répondre par l'affirmative, et à conseiller le traitement non seulement pendant les périodes d'activité tuberculose mais encore pendant les périodes intercalaires pendant un certain temps jusqu'à ce que le médecin ait la certitude que le bacille a abandonné la place et que l'organisme a définitivement triomphé, autant dire pendant une durée presque indéfinie.

L'auteur, dans ces circonstances favorables, tient la conduite suivante :

i° Imposer au malade l'hygiène la plus sévère basée sur les principes de Daremberg.

2 Appliquer le traitement sous-cutanée intensif.

Et Burlureaux ajoute que dans les périodes intercalaires de rémission apparente, il devra continuer la médication créosotée, sous une autre forme, faire appel à un autre mode d'administration afin de

« saturer l'économie de Créosote... Le malade n'en

prendra jamais trop s'il la supporte. A maladie chronique, il faut apposer un traitement chronique. »

Sauf cette dernière conclusion, nous ne saurions

dans ces cas de tuberculose à évolution lente, nous ranger au conseil de Burlureaux.

Sans doute, une maladie chronique comme la tuberculose à toujours besoin d'être traitée ; mais traitée ne veut pas dire médicamentée. Et ce sont ces cas précisément où, non seulement le médicament nous paraît superflu, mais quelquefois nocif. La thérapeutique ne comporte pas fatalement et invariablement un appel à la pharmacopée. Dans ces cas de trêve, il vaut mieux soumettre le patient à un régime hygiéno-diététique, qui réussit si bien à maintenir et à consolider la guérison de la phtisie.

La cure hygiéno-diététique de Brehmer (repos, suralimentation, air pur), convenablement appliquée et intelligemment interprétée, ainsi qu'on le fait dans la plupart des sanatoriums, suffit à ces tuberculoses. Elles ne demandent en somme, qu'à guérir toutes seules.

Le processus ulcératif évolue avec une extrême lenteur et paraît presque toujours, sauf peut-être au moment des poussées aiguës, compensé par ce processus curatif. La maladie paraît torpide, comme disaient les anciens cliniciens. Pourquoi par une intervention à tout le moins inutile, souvent insolite, réveiller la maladie qui dort?

Et c'est, qu'en effet, il suffit d'une intervention superflue, par conséquent inopportune, pour donner à la maladie torpide jusque-là une orientation aiguë et une allure maligne. Or, parmi ces interventions

Les tuberculeux

sont très sensibles

a tout

médicament.

dangereuses, il convient de citer, au premier rang, la médication hypodermique véhiculant un médicament q uelconque, surtout la Créosote de hêtre.

On l'a dit : les tuberculeux sont des malades extrêmement sensibles qui réagissent à tout; et sur cette sensibilité extrême de réaction on a pu fonder les moyens les plus divers pour le diagnostic précoce de la tuberculose (injections de tuberculine, de sérum artificiel^ séro-réaction d'ARLOiNG et Courmont, etc.); les moyens, maniés avec prudence, ne laissent pas parfois d'être dangereux, à plus forte raison ne doivent-ils pas constituer la base d'une thérapeutique antituberculeuse.

M. Hutinel, injectant une dose minime, dix centimètres cubes de sérum artificiel à des enfants atteints de diarrhée grave, a noté chez certains sujets des élévations de température de i° à 2°5 et il a démontré qu'il s'agissait le plus souvent de tuberculeux. Il ajoute, que la médication sous-cutanée est, par conséquent, sujette à caution chez les tuberculeux.

Dans le même ordre d'idées, Daremberg, dans une Communication à la Société de Biologie, avait montré, dès 1892, que l'injection de liquide orchitique et de sérums déterminait des réactions fébriles chez les tuberculeux.

Enfin, Grancher condamne l'usage de ces sérums : « Il faut renoncer à l'emploi des sérums préparés eu artificiels, surtout depuis que M. Hutinel a publié un cas de mort et un autre accident grave à la suite d'injections d'eau salée chez les tuberculeux. »

Que dire dès lors, de l'injection de créosote ? Elle provoque presque toujours une réaction intense, ce qui prouve, d'ailleurs, son efficacité, et dont il n'est guère possible de prévoir le sens et de mesurer la valeur.

C'est ainsi que chez certains sujets, dous avons vu l'injection créosotée être suivie d'un abaissement de température aussi brusque qu'inquiétant et chez d'autres, la même injection provoquer une légère ascension thermique . Dans l'un et l'autre cas, l'effet immédiat était nuisible.

Aussi lorsque l'organisme paraît résister à la lésion tuberculeuse, lorsqu'il offre motu proprio, un terrain défavorable à l'invasion bacillaire, dans toutes les phtisies torpides, à évolution lente, qui ne demandaient qu'à guérir d'elles-mêmes, faut-il se garder, comme d'une arme dangereuse, de toute intervention pharmaceutique surtout d'une médication hypodermique] créosotée, susceptible de donner « un coup de fouet » à la maladie et de la précipiter vers une évolution qu'elle ne faisait pas tout d'abord prévoir. C'est avec ces tuberculoses que la cure hygiènodiététique doit être avant tout et toute seule employée. Elle suffit toujours. Vouloir faire plus que de soumettre de tels malades à une hygiène raisonnée, c'est s'exposer à faire moins . Le mieux est quelquefois l'ennemi du bien. On perd tout en voulant trop gagner.

L'injection sjus-

cutanée de

créosote peut

constituer un

danger.

Tuberculose à évolution lente avec poussées subaiguës.

Ici la maladie a encore une évolution lente, mais les poussées qui divisent par étapes le cours de la tuberculose et qui, à chaque retour, entraînent une déchéance progressive, exigent une thérapeutique symptomatique de circonstance pour lutter contre ces accidents.

Cette forme de tuberculose débute souvent par une pleurésie sèche à épanchement moyen qui survient sans cause appréciable. « Très souvent la pleurite est sèche, dit Burlureaux, et a une affinité très curieuse pour la base du poumon gauche ; nous ne saurions trop appeler l'attention des praticiens sur cette pleurite de la base gauche, qu'il faut chercher, pour la trouver. C'est un phénomène révélateur qui nous semble appartenir aux tuberculoses graves. »

Ces cas sont-ils justiciables du traitement créo soté ?

Burlureaux distingue deux cas. Au moment où le médecin voit son malade, il peut se trouver soit dans une période de rémission, soit dans'une période active. Dans le premier cas, la médication créosotée

doit être appliquée sans hésitation. On pourra d'emblée choisir la voie sous-cutanée et Ton administrera tout d'abord 5 grammes d'huile créosotée au i/i5, en augmentant progressivement jusqu'au seuil de l'intolérance. Si le malade manifeste cette intolérance pour une dose relativement faible, 20 ou 3o grammes, par exemple, c'est généralement un indice grave qui témoigne de la malignité de la maladie — et du peu de résistance qu'offrira le terrain qu'elle a envahi. Si, au contraire, après une première série d'injections, le malade tolère la reprise des injections à une dose égale ou supérieure à celle où l'on s'était arrêté la première fois, l'indice est bon, et l'on peut porter un pronostic favorable qu'autorisent bientôt, d'ailleurs, l'amélioration constatable des signes locaux, et plus encore les modifications heureuses qui surviennent dans l'état général : retour de l'appétit, augmentation de poids, etc..

« On a, pour ainsi dire, fait passer le malade de la catégorie des tuberculeux incessamment menacés à la catégorie des tuberculeux résistants : à partir de ce moment, on peut lui appliquer la médication intensive ; rien ne doit plus arrêter l'audace thérapeutique et il n'y a de limites que celles de la patience, de la bonne volonté et de la confiance du malade. »

Le médecin, comme c'est le cas habituel, voit-il La créosote dans son malade pour la première fois pendant une période l'hémoptysie. d'activité de la maladie ? Quelle sera sa conduite ?

Doit-il donner la Créosote en pleine fièvre, en pleine hémoptysie ?

« Si le malade a des hémoptysies sans fièvre, point de doute à avoir: la Créosote est le meilleur des hémostatiques, et nous conseillerons même de faire deux injections par jour. Ainsi un malade se présenterait un matin avec une hémoptysie datant de 48 heures et sans fièvre, nous conseillerons de lui faire immédiatement uçe piqûre avec 5 grammes d'huile au 1/1 5 pour tâter sa susceptibilité, et le soir une piqûre avec 20 grammes, le lendemain matin une piqûre avec 5o, si la tolérance est bonne. Il y a gros à parier que l'hémoptysie sera arrêtée après la deuxième injection. »

La créosote n'est.

pas un

hémostatique.

Nous ne saurions sur ce point partager les conclusions de Burlureaux ; qu'une hémoptysie, quand elle n'est pas foudroyante et ne survient pas à la dernière période de l'évolution tuberculeuse, s'arrête en. 48 heures, ou au bout de trois jours, rien d'extraordinaire, c'est la règle : et le repos absolu suffit à obtenir Ce résultat. Rien donc n'autorise à l'attribuer aux injections créosotées. Nous ne sachions pas que l'expérience et l'expérimentation physiologique ait jamais prouvé l'action hémostatique et vaso-constrictive de la Créosote. Tout au contraire, nous ralliant à l'avis de Grancher, nous estimons que la Créosote doit être limitée à la phtisie à marche lente, torpide, sans hémorragie et avec expectoration abondante. Mais pour la plupart des auteurs, la Créosote

LA TUBERCULOSE ET LA MÉDICATION CRÉOSOTÉE Io3

est contre-indiquée dans les formes de la tuberculose pulmonaire à tendance hyperémique et congestive, à marche rapide et à réactions intenses. On devrait craindre dans ces conditions de provoquer des hémoptysies. Une tendance'marquée aux hémoptysies doit être considérée comme une contre-indication.

Par conséquent, au lieu que, pour Burlureaux, « l'hémoptysie semble être une indication formelle du traitement créosote », nous pensons qu'elle en est une contre-indication absolue et les mécomptes qu'on obtient en pleine fluxion hémoptoïque, en maniant la Créosote même avec une extrême prudence, nous l'ont fait rejeter complètement de ces cas.

Lorsque l'hémoptysie est accompagnée de fièvre — La Créosote et u ou même lorsqu'il y a de la fièvre sans hémoptysie, fi**™ bacitlaire - Burlureaux est plus réservé, et convient que le ma- •

niement de la Créosote est très difficile dans ces cas. Il exige, selon lui: i° une surveillance quotidienne du malade ; 2° une connaissance approfondie des effets toxiques de la Créosote. Aussi ne conseillons-nous pas au médecin qui n'est pas sûr de lui, ou du temps qu'il peut consacrer au malade d'entreprendre le traitement dans des cas si difficiles. Mieux vaut alors laisser passer l'orage, recourir aux médications ordinaires, ventouses, petits vésicatoires, quinine, etc., et n'appliquer le traitement créosote qu'à partir de la période de rémission qui succède à la phase aiguë.

Bien maniée, nous n'avons jamais vu que la Créo-

sote améliorât les symptômes fébriles. Tout au plus peut-elle ne pas les aggraver. Si la fièvre tient à une infection surajoutée au processus tuberculeux, peutêtre, dans certains cas, peut-elle, comme Ta montré Siredey, céder au traitement créosote. Mais ces cas, où la fièvre bénéficie de la Créosote, sont trop rares pour que nous n'ayons pas, depuis longtemps, érigé en principe absolu de nous en passer dans toutes les formes hyperémiques congestives fébriles — dans les poussées intercurrentes similaires — de la tuberculose.

Tuberculoses à évolution continue sans rémission,

La forme continue, sans trêve de la tuberculose pulmonaire chronique peut elle-même affecter deux types différents : tantôt le type lent, consomptif, à marche régulière vers la mort; tantôt la forme aiguë, galopante.

Selon Burlureaux, la première forme débute le plus souvent par une bronchite négligée. Le médecin ne le voit généralement qu'un temps assez long après le début de leur maladie — et il peut dès lors observer que les lésions progressent avec lenteur, mais avec sûreté. Ce n'est pas que ces malades ne soient

point susceptibles de guérison. Mais, ainsi que l'observe Burlureaux, comme la maladie évolue sans grand fracas, que le malade même, dès qu'il est un peu remonté, que sa toux est calmée, se croit à peu près guéri et néglige de poursuivre son traitement — cette forme est grave surtout parce qu'elle est celle où le malade se soigne le plus mal.

Il pourrait peut-être amener dans son état une trêve durable qui serait le prélude de la guérison. Mais il ne « veut » pas et ne sait pas vouloir. Cette forme continue où l'ennemi poursuit sans arrêt son œuvre de destruction, est donc extrêmement grave, et ne laisse que peu de prise « à la thérapeutique ». — « Nous aimons mieux, écrit Burlureaux, avoir à soigner des

malades ayant depuis deux ou trois ans des poussées

inquiétantes survenant deux fois par an et suivies de rémissions pendant lesquelles le malade reprend des forces. »

Dans ces formes, on peut assurément employer la médication créosotée. Bien maniée, en donnant des doses rapidement croissantes qui se maintiennent sur les confins de la tolérance et de l'intolérance, en variant les voies d'introduction du médicament, et surtout en persévérant et en ayant plus de ténacité que le mal, on retire toujours quelque bénéfice de la médication créosotée.

En est-il, de même des formes subaiguë et aiguë de la tuberculose pulmonaire phtisie galopante, pneumonie bacillaire granulie, etc.. ?

io6 Samuel bernheim

La créoiote n'a Bien que, d'après Burlureaux, « dans toutes les

/>«* d'action sur f ormes aiguës de la tuberculose pulmonaire, la créo-

/« granulie. , .

sote puisse être et doive être employée, » nous déclarons que nous n'avons jamais retiré, dans ces cas, aucun avantage de la médication créosotée, même instituée précocement et intensivement. Il s'agit là d'une véritable toxhémie bacillaire, d'un toxi-infection tuberculeuse, d'une bacillhémie, comme dit Burlureaux, et la créosote arrive toujours trop lentement et trop tard. Sans compter que, dans bon nombre de cas, les réactions d'ordre congestif qu'elle provoque,

pour salutaires qu'elles puissent être parfois dans les

formes chroniques et torpides, sont ici nuisibles et ne servent probablement qu'à. accélérer un processus déjà foudroyant de rapidité.

En résumé, de cette étude clinique, nous concluons :

i° Que la médication créosotée peut se défendre lorsqu'il s'agit de tuberculoses lentes, à forme tcrpide, sans hémorrhagie et avec expectoration abondante ;

2° Qu'elle est contre-indiquée dans les formes à tendance congestive, et lorsqu'il y a insuffisance rénale.

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