CHAPITRE IV
Phosphate de Créosote et tanno-phosphate
de Créosote
Le phosphate de Créosote ou phosote fut découvert, en 1894, par M. J. Brissonnet, professeur suppléant à l'École de Médecine de Tours. Au Congrès de la tuberculose, de Paris, en août 1898, il présentait un nouveau polyéther de la Créosote, le tannophosphate de Créosote ou taphosote.
Étude Chimique.
Le phosphate et le tanno-phosphate de Créosote se préparent en traitant la Créosote par les oxychlo-
Samuel bernheim
rures de phosphore pour le premier; parles oxychlorures combinés au tannin pour le second.
« L'acide phosphorique étant triatomique, il peut donner trois sortes d'éthers avec les corps organiques ; les uns acides dans lesquels l'acide phosphorique n'est pas entièrement combiné et possède encore une ou deux fonctions acides libres. Le phosphate neutre de créosote est celui dans lequel l'acide phosphorique est entièrement combiné à la Créosote.
La Créosote étant un mélange de ménophénols et d'éthers monométhyliques de diphénols, le phosphate et le tanno-phosphate de cféosote sont un mélange de ces phosphates et de ces tanno-phosphates » (Lorot).
Le phosphate de créosote est un liquide sirupeux, incolore lorsqu'il est pur, de densité = i2Ôo, n'ayant qu'une très faible odeur et saveur de Créosote. Le tanno-phosphate possède en outre une couleur ambrée.
Tous deux sont insolubles dans l'eau et dans la glycérine, mais solubles dans l'alcool, l'éther et le chloroforme.
Le phosote contient 80 % de Créosote et 20 °/ d'acide phosphorique.
Le tanno-phosphate contient 76 % de Créosote, 19 % d'acide phosphorique et 5 % de tannin.
Expériences
faites avec
les composés
phosphores.
ate
D'après Gimbert, la dose toxique du phospheue de gaïacol chez le cobaye est de 2 gr. 4 par kilogr. d'animal.
LA TUBERCULOSE ET LA MÉDICATION CRÉOSOTÉE igi
Se fondant sur cette donnée, Brissonnet fit des expériences biologiques dont voici les résultats. Il inocula trois cobayes avec une culture* pure de bacilles de Koch.
Le cobaye témoin mourut le 21 e jour.
L'un des 2 autres cobayes reçut en injections souscutanées et par jour, en alternant les semaines de traitement et de repos, 5 centigr. de phosphate de créosote dilué dans de l'huile d'amandes douces ; et mourut le 3g e jour.
Le troisième reçut par jour en injections souscutanées 5 centigr. de tanno-phosphate dilué dans de Thuile d'amandes douces ; on le traita pendant 100 jours à raison d'une semaine de traitement ei d'une semaine de repos alternantes. Il mourut le 127 e jour.
Lorôt a pu injecter impunément à un cobaye de 400 gr., pendant trois semaines, un gramme de phosphate de Créosote pur, alcoolisé au 1/10, alternativement un jour de traitement et un jour de repos.
« Après un repos consécutif de huit jours nous avons injecté à ce cobaye 2 gr. de phosphate en une séance, puis de 8 en 8 jours, 3, 4 et enfin 5 grammes. L'animal a admirablement bien supporté ce traitement. Il n'a nullement souffert et n'a éprouvé aucun phénomène de toxicité ni de paralysie. Mais, il a subi une diminution de poids constante ; après l'injection de 3 gr., il ne pèse que 369 gr. et après l'injection de 5 gr., 320 gr. Il meurt avec 3oo gr. ; ses poils tombent au moindre frottement. Son autopsie donne :
« Reins, 3 gr.; on voit très bien la division des
pyramides capsules surrénales d'un blanc marron. Vessie pleine d'urine. — Rate 2 gr. Estomac à demi rempli d'une bouillie grisâtre; muqueuse, d'un gris foncé et intacte. Rien aux culs-de-sac.
« Pas d'ulcération dans l'iléon, le cœcum. Gros intestin dilaté et rempli de matières verdàtres.
« Muqueuses trachéale et pharyngée pâles.
Les combinaisonsphosphorées
ne sont pas toxiques.
« Cette expérience, conclut Lorot, et d'autres sem- . blables, nous ont montré que le phosphate de créosote n'est pas toxique, puisqu'un cobaye qui ne pesait plus que 320 gr. a pu en recevoir 5 gr. sans phénomènes immédiats, ce qui fait exactement 1 kilogramme 01 5 pour un homme normal pesant 65 kilogrammes. Mais administré à hautes doses, il amène une congestion pulmonaire intense et un amaigrissement continu. »
Expériences personnelles.
Nous nous sommes livrés de notre côté à une série d'épreuves expérimentales que nous tenons à résumer ici :
Nos expériences fort nombreuses peuvent être sériées en 4 catégories.
i° Des animaux sains: cobayes, lapins et chiens auxquels nous avons injecté des doses progressivement élevées de phospate de créosote pour essayer sa tolérance. Nous avons pu constater chez 6 cobayes, 6 lapins et 2 chiens soumis à l'expérience en excellent
LA TUBERCULOSE ET LA MÉDICATION CRÉOSOTÉE ip3
état de santé, que le phosphate de créosote était toléré pendant longtemps (5o jours d'injections consécutives) sans provoquer aucun accident que de temps à autre un peu de diarrhée. A ces animaux, nous avons injecté 2 gr. du médicament par kilogr. de leur poids. Si Ton vient à dépasser cette dose, on peut constater de l'hypothermie, de l'abattement, une diarrhée plus profuse, du ralentissement de la respiration et des battements du cœur et on peut, si l'on persévère des injections quotidiennes de 5 gr. par kilogr. du poids, causer la mort de l'animal qui succombe dans le coma.
2 Nous avons inoculé des bacilles très virulents à 4 lapins et à 1 chien, qui avaient reçu antérieurement pendant 20 jours quotidiennement, les lapins 1 gr. et le chien 3 gr. de phosphate de créosote. Nous avons voulu ainsi augmenter l'état d'immunité de ces animaux contre l'infection tuberculeuse. Or, tandis que 2 lapins témoins sont morts très rapidement, l'un le 1 7 e jour et le 2 e le 23 e jour, nos lapins immunisés ont survécu 2 pendant 47 et 61 jours, un pendant 75 jours, enfin le 4 e ainsi que le chien sont encore vivants après 80 jours quoique leur état ne soit pas fort brillant.
3° A une 3 e série d'animaux, 5 lapins et 2 chiens, nous avons inoculé des bacilles de Koch, et immédiatement après cette infection, nous avons commencé le traitement intensif : 1 gr. de phosphate de créosote par kilogr. du poids de l'animal. Ici, encore, des animaux témoins succombèrent le 14 e , le 21 e et le 29 e jour. Au contraire, nous obtînmes par la médication phospho-créosotée une survie chez tous les
animaux traités : 2 lapins atteignirent 42 jours, un autre mourut le 58 e jour, un 4 e le 70 e jour et enfin le 5 e vit encore après 88 jours. Des 2 chiens, l'un est mort au 81 e jour et le 2 e est encore en parfait état.
4 La 4 e série d'expériences est certes la plus intéressante au point de vue pratique, car nous nous sommes rapproché, autant que faire se peut, des difficultés cliniques. Nous avons injecté à 6 cobayes, 5 lapins et 3 chiens des bacilles virulents et nous avons tenu en observation les animaux que nous n'avons traité par la médication phospho-créosotée que le jour où des symptômes manifestes d'intoxication bacillaire se déclaraient. Ce n'est qu'au moment où l'animal commençait à grelotter là fièvre tuberculeuse et à traduire l'infection par de l'amaigrissement que nous avons commencé nos injections de phosphate de créosote. Voici nos résultats : nos cobayes succombèrent le 22 e le 27 e , le 32 e , le 40 e , le 48 e et le 58 e jour, et chez tous nous avons trouvé des lésions granuleuses mais sans fonte, dans les différents viscères. Les lapins ont succombé le 24 e , le 33 e , le 41 e , le 52 e , le 55 e jour également avec des lésions tuberculeuses non ramollies. Un chien succomba le 41 e jour, le 2 e est très amaigri après 82 jours et le 3 e est revenu en bon état ; il. a regagné le poids perdu ; il n'a pas l'air souffrant jusquà ce jour.
Conclusions, Que pouvons-nous conclure de ces expériences ?
D'abord que le phosphate de créosote est un médica-
LA TUBERCULOSE ET LA MÉDICATION CRÉOSOTÉE ig5
ment qui ne provoque jamais de la congestion rénale, puisque nous n'avons jamais observé d'albumine chez les animaux même soumis à des injections massives de phosphate de créosote ? Ce médicament n'est ni caustique, ni toxique et on ne provoque de l'hypothermie et de l'amaigrissement qu'à- des doses excessives. Il met l'animal en état d'immunité tuberculeuse. Cette immunité n'est pas définitive pas plus que le sérum de Behring ne rend l'organisme réfractaire d'une façon absolue et définitive contre la diphtérie ; l'immunité obtenue est limitée et relative, mais elle existe.
Ce qui n'est pas déniable non plus, c'est l'influence exercée par le phosphate de créosote sur le développement et la guérison des lésions tuberculeuses : ce médicament entrave le développement des granulations et exerce sur elles une influence curative. Toujours les animaux témoins ont succombé beaucoup plus rapidement que les animaux injectés; chez , ces derniers, nous avons trouvé à l'autopsie rarement des tubercules ramollis, malgré leur longue survie ; fréquemment, des masses tuberculeuses étaient calcifiées ou en voie de transformation scléreuse. Enfin certains animaux en petit nombre, il est vrai, continuent à survivre.
Quel est le mode d'action du phosphate de créosote ? Nous préférons répondre à cette question lorsque nous examinerons son influence thérapeutique sur les malades.
ig6 Samuel bernheim
Action Physiologique.
Comme le, carbonate de créosote et de gaïacol, le phosphate et le tanno-phosphate de créosote offrent cet avantage de traverser l'estomac sans être décomposé et de ne se dédoubler qu'au contact du milieu alcalin de l'intestin ; les produits de ce dédoublement sont la mise en liberté des principes constituants : Créosote, acide phosphorique et tannin.
Le docteur Fonzes-Diacon, expérimentant sur le phosphate de gaïacol administré en lavements et trouvant son absorption insignifiante en conclut que le phosphate de gaïacol ne subissait' dans l'intestin qu'une saponification légère. Mais, ainsi que le remarque Lorot, la conclusion est prématurée et l'expérience prouve tout au plus, ce qu'on savait déjà, la grande stabilité des phosphates. L'absorption, par mode de lavement, réduite à la surface absorbante d'une partie très réduite peut-être du gros intestin (car on n'ignore pas qu'un lavement remonte rarement au-delà de l'S iliaque) ne permet pas de préjuger que cette absorption soit de même insignifiante dans l'intestin grêle ; il faut tenir compte de l'action des
sucs pancréatiques qui aident sans doute puissamment à toutes les absorptions intestinales.
Ce qui prouve, d'ailleurs, que le phosphate et le tanno-phosphate sont absorbés, c'est qu'on peut très bien atteindre avec ces médicaments des doses sinon toxiques, mais du moins intolérées ; nous avons observé le fait expérimentalement et cliniquement .
En outre, dit Lorot, « la pratique des injections hypodermiques nous a montré que si l'absorption du phosphate était lente, elle ne l'était pas davantage et souvent moins que le carbonate, surtout si l'on avait soin de l'alcooliser à i/io. Il y a donc tout bénéfice à prescrire le phosphate et surtout le tanno-phosphate alcoolisé au i/io. »
Absorption du phosphate.
Le phosphate et le tanno-phosphate administrés par voie gastrique, sont mal éliminés. Le docteur Boureau, de Tours, a montré que le taux d'acide phosphorique reste stationnaire dans les urines.
Fonzes Diacon, expérimentant avec le phosphate de gaïacol qui se rapproche évidemment du phosphate de créosote, a noté pour une absorption de i gramme de phosphate, une élimination de 2 % de gaïacol.
Linnossier et Lannois donnent comme chiffre d'élimination de 20 à 55 %. Grosset et Imbert 71 %, Stourbe 74 % ; ces auteurs employaient le gaïacol en badigeonnages.
Elimination.
Gilbert et Choay annoncent 72 à 73 %. Genévrier observe par voies stomacale et rectale une moyenne d'élimination de 60 %.
Par conséquent, on voit que les phosphates sont certainement absorbés, et partiellement éliminés. « La conclusion, c'est que les phosphates s'accumulent dans l'organisme, d'où la nécessité d'espacer les doses et de suspendre le traitement par intervalles, sans quoi on s'expose à des accidents. La preuve, dit Lorot, que les phosphates doivent s'accumuler dans l'organisme, c'est que les accidents dépendent non seulement des doses mais surtout de la durée du traitement. Un traitement continu avec 4 grammes par jour, peut provoquer des accidents dans une période variable, suivant les sujets de trois semaines à un mois. D'autre part, nous avons pu injecter 1 5 grammes de phosphate de créosote en une séance, avec repos ultérieur de huit jours, sans observer d'accident immédiat ou consécutif. »
Intolérance du produit médicamenteux
Ces'accidents d'intolérance, ces menaces d'intoxication phosphorée ne sauraient peut-être, intégralement être rapportés à l'absorption accumulative du médicament. Depuis que Lorot a fait paraître sa thèse, le docteur Tison, médecin de l'hôpital Saint- Joseph, qui l'avait inspirée, est revenu sur ces accidents d'intolérance, lesquels se manifestent par des phénomènes de polynévrite des membres inférieurs, qui, chez certains malades, surviennent pour une dose quotidienne de 3 à 4 grammes, au bout de un à^
deux mois. Cette polynévrite se traduit par des inquiétudes et des douleurs dans les jambes et dans les pieds, douleurs qui se révèlent à la pression. « Cette douleur, écrit le docteur Tison, est surtout remarquable et précoce, si on presse avec le doigt sur le mollet au niveau de l'anneau du soléaire. Bientôt se manifeste dans les jambes une douleur qui s'accentue et qui s'accompagne d'une impotence qui rend la marche difficile et même impossible sans l'aide d'une personne ou d'un bâton . Le malade oscille en marchant et menace constamment de perdre l'équilibre... Des manifestations semblables surviennent en même temps ou un peu plus tard dans les membres supérieurs, au point que les malades ne peuvent plus se servir de leurs mains pour boire et pour manger....
« Quelle est la cause de cette polynévrite? Sa res- Causes
, , ........... .de l'intolérance.
semblance et, pour ainsi dire,la similitude de ces accidents de polynévrite avec ceux qu'on observe après une trop longue administration de l'arsenic, me fait penser qu'ils sont dus à l'arsenic. Voici pourquoi :
« J'ai remarqué, en effet, que ces accidents de polynévrite se produisaient plus rapidement chez les malades auxquels, en même temps que le phosphate de créosote, on administrait une préparation arsenicale. J'ai observé aussi que ces accidents très longs à se produire quand on n'administre pas en même temps de préparations arsenicales, avaient lieu plus tôt quand précédemment le malade avait pris de l'arsenic. Dans ces conditions, on peut se demander s'il n'y
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aurait pas une certaine incompatibilité entre l'arsenic et le phosphore. Ces deux corps appartiennent à la même famille chimique. Le phosphore introduit à une certaine dose dans l'économie retarderait-il ou empêcherait-il l'élimination de l'arsenic? Autant de questions que je pose sans pouvoir les résoudre. »
Explications \\ est possible, en' effet, que des intoxications du
même ordre se surajoutent, et que, du fait de leur association, des produits toxiques, chacun pour son compte, prennent une toxicité tout à coup exaltée, comme s'exalte la virulence respective des bactéries dans les associations microbiennes.
Si nous avons insisté avec intention sur les observations du docteur Tison et sur sa communication, c'est pour mieux démontrer que les accidents relevés par M. le docteur Lorot ont été mal interprétés, sans mauvaise intention et sans parti-pris. Cela arrive du reste fréquemment que des cliniciens attribuent par erreur des accidents à une cause erronée.
Nous pouvons être affirmatif dans l'espèce, parce que nous avons contrôlé expérimentalement les faits. En effet, nous ne nous sommes pas contenté de faire des injections de phosphate de créosote à des phtisiques en les surveillant de très près au point de vue des polynévrites, mais nous avons cherché à provoquer cet accident, qui ne s'est déclaré qu'une seule fois chez une phtisique au cours de notre pratique répétée sur tant de sujets et à des doses massives, continuées longtemps. Cette jeune femme
tuberculeuse avait absorbé antérieurement, pendant une longue durée, de la liqueur de Fowler, avait été traitée par des injections de cacodylate de soude à très hautes doses. Immédiatement après ce traitement arsenical intensif, je lui ordonnai des injections de phosphate de créosote qui furent continuées presque sans interruption pendant trois mois. L'état général de la malade s'améliora d'une façon inespérée et l'état pulmonaire s'amenda également. Au bout de 90 injections de phosphate de créosote à la dose quotidienne de trois grammes du médicament, quelques troubles gastro-intestinaux se manifestèrent. Je conseillai la suppression des injections, afin d'alimenter la malade qui, à la suite, eut quelques douleurs fugaces au niveau des mollets et de l'incoordination motrice des membres inférieurs et des bras. Ces douleurs comme l'ataxie s'amendèrent très vite sous l'influence de quelques séances d'électricité statique, et jamais la malade ne se porta aussi bien au point de vue pulmonaire que maintenant.
On voit donc que M. Lorot a attribué d'une part Autres
la vraie cause à une autre origine que celle que pro- explications. voque cette polynévrite, dont il a, du reste, singulièrement exagéré l'importance. Comme l'a fort bien observé le docteur Tison, il s'agit là d'une intoxication arsenicale due à l'accumulation de l'arsenic et réveillée peut-être par l'association de l'acide phosphorique. En tout cas, l'accident est peu grave.
Ce qui démontre encore que nous devons avoir
raison, c'est qu'expérimentalement .on ne peut jamais provoquer ces accidents de polynévrite chez l'animal soumis à des doses massives, même toxiques. Chez les chiens, cobayes et lapins, auxquels nous avons injecté des doses énormes de phosphate de créosote, nous n'avons jamais observé de symptômes névritiques, de la parésie, de l'incoordination des mouvements ou de la paralysie des membres. On peut, au contraire, provoquer expérimentalement tous ces accidents par l'administration d'un composé arsenical quelconque. Mes expériences animales sont absolument concluantes, et d'autres expérimentateurs ont déjà contrôlé le fait en ce qui concerne l'intoxication arsenicale.
Conclusions. La conclusion pratique qui découle de ces remar-
ques, c'est que la médication par le phosphate de créosote doit être exclusive et ne comporter que l'emploi de ce médicament, qu'il y a lieu surtout de proscrire l'usage simultané de l'arsenic, et pour cette raison, de vérifier le phosphate qu'on utilise, afin qu'on ait la certitude qu'il est absolument pur de toute trace d'arsenic.
Ces conditions réalisées, nous avons de bonnes raisons de croire qu'aux doses utiles et curatives, le phosphate de créosote n'est pas toxique ; et nous avons pu en continuer l'emploi aussi prolongé que celui de la créosote ou du carbonate de créosote, sans avoir pour des doses équivalentes de créosote active observé avec le phosphate plus de signes d'in-
LA TUBERCULOSE ET LA MÉDICATION CRÉOSOTÉE 2o3
tolérance qu'avec les autres éthers de la créosote ou la créosote pure.
Étude Clinique.
C'est M. Boureau, de Tours, qui a introduit le phosphate et le tanno-phosphate de créosote dans la thérapeutique pulmonaire.
Se fondant sur des considérations de chimie physiologique et de physiologie pathologique, il constata que la tuberculose coïncidait presque toujours avec une déminéralisation de l'organisme, un appauvrissement en chlorures, et une hypoacidité. Tandis
que l'arthritisme, qu'on savait depuis longtemps, de par les constatations cliniques, assez opposé à l'éclosion tuberculeuse, se caractérisait au point de vue humoral par une surminéralisation et une hyperacidité organiques.
Il y avait là un antagonisme clinique bien connu, qui devait trouver sa raison dans l'antagonisme constaté des réactions humorales correspondant respectivement à chacune des deux diathèses.
Terrain tuberculeux et terrain arthritique semblent donc à peu près s'exclure cliniquement, comme ils s'opposent physiologiquement et chimiquement.
Terrain tuberculeux, dit le docteur Boureau, ter-
rain déminéralisé, pauvre en chlorures aux dépens de la chaux et de la potasse — terrain hypoacide ' — d'une part.
D'autre part, terrain arthritique, terrain surminéralisé, riche en chlorures aux dépens de la soude et de la magnésie ; terrain hyperacide.
Tendances L es efforts de la thérapeutique qui doivent tou-
jours s'exercer dans un sens de curabilité naturelle, doivent donc tendre à substituer au terrain hypoacide tuberculisable ou tuberculeux un sol arthritique artificiel, réfractaire à la tuberculose.
Or, le docteur Boureau estime, non sans raison, qu'il n'est pas de plus puissant adjuvant de cette substitution que la médication hyperacide, — et que le médicament, en particulier, qui la représente sous sa forme organique par excellence, c'est l'acide phosphorique.
Ainsi, tout en ne déniant pas à la Créosote et à ses polyéthers toute vertu antiseptique ou vaguement spécifique et antibacillaire, estime-t-il que ces polyéthers et cette médication créosotée auront pour mesure de leur efficacité antituberculeuse la mesure même de leur action hyperacide. C'est pourquoi il en arrive à en conclure que la médication phospho-créosotée, plus encore par la fonction phosphorique-acide que par sa fonction antiseptique, est la véritable médication antiberculeuse.
Nous reviendrons sur ces vues théoriques si originales, si nouvelles à l'heure toute récente cependant
LA TUBERCULOSE ET LA MÉDICATION CRÉOSOTES 2o5
où le docteur Boureau les a émises et que des travaux d'hier ont théoriquement confirmées, quand nous étudierons, en un chapitre spécial, le mode d'action de la thérapie phospho-créosotée. Il nous semble plus logique, en effet, de nous demander si elle agit, avant de chercher à expliquer comment elle agit ; de constater ses résultats avant de les commenter ; l'étude clinique et l'observation devant, en toutes choses, précéder l'hypothèse et l'explication.
Voici quelques-unes des observations produites par le D r Boureau.
Elles ont porté tout d'abord sur trois jeunes malades de l'asile de Clocheville, porteurs de lésions pulmonaires prouvées par la présence du bacille de Koch.
Ces malades, que leur âge (12 ans, 8 ans, 5 ans) mettait à l'abri de toute influence suggestive, étaient soumis depuis longtemps à un traitement purement créosote. Le régime fixe de l'hospitalisation n'a pas été modifié tout le temps qu'a duré l'expérimentation.
« Nous avons, dit le D r Boureau, préalablement noté leur poids, le volume quotidien d'urine, sa teneur en urée, en acide phosphorique, en éléments dissous et son acidité. Pendant une période de vingt-sept jours, chacun de ces malades a pris une dose quotidienne de 6 grammes de phosphate de créosote .
Au bout de cette période, nous avons constaté :
Une augmentation importante de l'urée, montant
Observations
du
Docteur Boureau
2û6 SAMUEL BERNHEIM
à 20 0/0 pour deux malades. Une augmentation considérable de l'acidité urinaire.
Un état stationnaire de Tadde phosphorique éliminé chez deux malades; diminution chez le troisième.
Une augmentation notable de la quantité des éléments dissous.
Enfin, une augmentation de poids chez tous :
Malade de 1 2 ans 1 kilogr.
Malade de 8 ans 1 kilogr. 5oo
Malade de 5 ans 1 kilogr.
A ce point de vue clinique, l'expectoration avait disparu chez ces deux malades, était très notablement diminuée chez le troisième, disparition des râles humides.
La nutrition a donc été influencée d'une façon très favorable.
Il y a lieu de noter, en particulier, l'augmentation de l'acidité urinaire.
Les malades ont passé de l'hypoacidité ou d'une acidité presque normale à un état d'hyperacidité.
Or, si l'on admet que l'hypoacidité (cachectique ou non) du tuberculeux est l'expression d'un terrain éminemment propre à l'évolution du bacille de Koch, et qu'au contraire, le malade hyperacide, comme l'arthritique, par exemple, présente une notable résistance à la tuberculose, on voit que la combinaison de l'acide phosphorique à la Créosote aurait une influence heureuse en créant artificiellement un état d'hypexadicité. »
Postérieurement à cette première série d'observa- Le phosphate de tions, le D r Boureau en a publié d'autres qui ne sont créosote
transforme le
pas moins concluantes. terrain.
i° Enfant C..., 4 ans (Clocheville). — Tuberculose pulmonaire. Craquement au sommet. Polyadénite. Traitement antérieur à l'huile créosotée en capsules.
Acidité Urée par litre Poids
Urine du i er juillet. 17.3 i # 10 14 kil. 5
Traitement. — 6 grammes de phosphate de Créosote par jour.
Acidité Urée par litre Poids
Urine du 3o juillet. 21 . i5 1 60 1 5 kil. 5
2 Enfant P..., 8 ans. — Tuberculose pulmonaire vérifiée à l'examen microscopique. Traitement Créosote antérieur.
Acidité Urée par litre Poids
Urine du i3 juillet. 19.10 095 17 kil. 5 — du 3o juillet. 24.75 1 80 1 8 kil. »
Etat général très amélioré. Bénéfice : 5oo gr. en 17 jours.
3° enfant P... — Tuberculose pulmonaire. Bacilles
de Koch. Crachats abondants. Cavernes à gauche.
Traitement continu par le tanno-phosphate pendant 17 jours.
Urine du 6 octobre.
— du 23 octobre.
Acidité Urée par litre
Poids