CHAPITRE V
Le Phosphite de Créosote
A côté du phosphate de Créosote, il convient d'étudier un autre éther, le phosphite qui fut préparé pour la première fois par Ballard, de Montpellier, en 1894.
Le phosphate de créosote correspond à l'éther.de l'acide phosphorique . Le phosphite est celui de l'acide phosphoreux.
Étude chimique.
Ballard en décrit ainsi la préparation : « Je me suis adressé au trichlorure de phosphore ; et j'ai fait agir ce chlorure sur les composés sodés de la Créo-
sote. Pour préparer ce corps, on met 1 20 grammes de Créosote avec 75 grammes de soude en solution alcoolique dans un ballon ad hoc.
On fait agir peu à peu le trichlorure et l'opération est continuée comme pour le phosphite de gaïacol. La solution alcoolique est évaporée, puis reprise par l'alcool absolu. Elle abandonne par évaporation le phosphite de créosote sous forme d'un liquide très épais. »
Le phosphite de créosote est donc un mélange d'éthers phosphoreux des phénols composants de la
Créosote.
C'est un liquide visqueux de D — 1224, jaune rougeàtre, tenant en suspension des cristaux de phosphite neutre de gaïacol qui en altèrent la transparence. Chauffé légèrement, il devient limpide. Son odeur rappelle celle de la Créosote très atténuée. Sa saveur est chaude, sans être caustique, très supportable, et qui disparaît rapidement.
Préparé avec de la Créosote répondant aux exigences du Codex, le phosphite de créosote contient 0,5 de phosphore sous forme d'acide phosphoreux combinés à 00 0/0 de Créosote.
Un gramme de phosphite représente o gr. 38 de biphosphate de chaux et o gr. 47 de phosphate tricalcique.
Il est légèrement soluble dans l'eau et bien soluble dans TalcooK Téther, le chloroforme et la glycérine.
lSv-^,\« Les propriétés biologiques en ont été étudiées par
MNL Ye^kl et Raiiar?.
Ils en ont fait prendre à des chiens des doses journalières de 4 à 6 gr. dans du lait sans que les animaux en aient été incommodés.
Le lapin a supporté 35. grammes d'huile phosphogaïacolécau i/i5, soit 2 gr. 3 de phosphite de gaïacol en une seule séance.
Le chien, dans les mêmes conditions, a supporté 100 et 120 c./c, c'est-à-dire de 6 à 8 gr. de phosphite de gaïacol. Vedel et Ballard ont établi que, pour le chien, le phosphite de gaïacol n'était toxique qu'à 16 grammes 6.
Lorot, faisant les mêmes expériences sur le cobaye, a pu, en partant de o gr. 20 de phosphite de créosote en solution huileuse au i/5, administrer progressivement et journellement jusqu'à 1 gramme de phosphite en une séance, sans inconvénients immédiats. Mais le cobaye qui, le 3i juillet, premier jour de l'expérience, pesait 5 1 3 grammes, a maigri d'une façon continue, bien qu'on ait cessé les injections le 8 août, et ne pesait plus, le 3 septembre, que 428 grammes.
Action physiologique
M. Fonzes-Diacon a montré que le phosphite de créosote est entièrement assimilé et éliminé lentement par les poumons, les reins et la peau.
Lorot, afin d'étudier son influence générale sur la nutrition, et, en particulier, son élimination, a analysé les urines des malades soumis au traitement par le phosphite de créosote. Voici le résumé des résultats auxquels il est arrivé :
Chez une malade qui avait pris journellement six capsules de phosphite, soit i gr. 80, l'urée et les chlorures sont restés à peu près stationnaires. L'acide phosphorique a légèrement diminué. L'urée était éliminé en très petite quantité et d une façon tout à fait anormale, i5 grammes au lieu de 25 grammes en vingt-quatre heures ; les chlorures étaient restés très bas: 2 gr. 3 au lieu de 12 grammes, chiffre normal.
Chez une autre malade qui prit régulièrement 1 2 capsules de phosphite de créosote, soit 3 gr. 60 du médicament, Lorot a constaté les résultats suivants :
i« Analyse 2* Analyse 3* Analyse
Volume.. o,5oo 0,750 0,750
Couleur., rouge
Urée 2i,5 17,5 18, 5
Nacl 11 11 8,25
Albumine, traces ....
La faible quantité d'albumine contenue dans l'urine n'a pas été influencée par le phosphite ; le filtre rénal n'a donc pas été irrité, contrairement au phosphate, dit Lorot, qui, dans un cas semblable, a amené une albuminurie aiguë, 7 gr. par litre.
Lorot conclut que le phosphite de créosote n'a que peu d'influence sur la nutrition, et ce qui est important, c'est de savoir qu'il peut provoquer un amaigrissement rapide surtout marqué au début du traitement mais qu'on arrive à juguler, si on sait le doser.
Lorot a vu un cobaye, sous l'influence de i gr. de phosphite de créosote, subir une perte de poids de 1 7 gr. en deux jours.
Le phosphite de créosote est très rapidement assimilé et éliminé. En moins d'une heure et demie, on le retrouve dans l'urine. Il faut que la saponification soit intense dans le gros intestin, comme l'a montré M.. Fonzes-Diacon, puisque chez des malades auxquels il donnait i gr. 20 de phosphite de créosote dans 3 00 grammes de lait en lavement, le lavement n'était gardé qu'une heure un quart ; on retrouvait i/3 de la Créosote dans les urines de vingtquatre heures .
En résumé, ce qui caractérise la physiologie du phosphite de gaïacol, c'est :
i° Sa faible toxicité; son équivalent toxique en injections intra-veineuses est très faible puisque Dide et Weill ont pu injecter impunément à un lapin de 2 kilos o gr. 25 de phosphite de créosote dans 6 Ce 5 de sérum artificiel ;
2 Sa faible saponification: in vitro, elle est instantanée au contact d'une solution de soude : la créosote
Caractéristique
physiologique du
médicament.
du phosphite de créosote est régénérée et il se forme des phosphites alcalins.
Dans l'organisme, les expériences et les analyses de Fonzes-Diacon ont montré qu'elle n'est pas moins intensive, puisqu'une heure après l'administration d'un lavement au phosphite de créosote, on peut
déceler dans l'urine la Créosote en quantité appréciable.
3° L'élimination du phosphite de créosote est régulière et sans accumulation. « Pour qu'un éther, dit Fonzes-Diacon, puisse avoir sur l'organisme une action comparable à celle du gaïacol ou de la Créosote, il faut d'abord qu'il soit saponifié dans le tube digestif. On pourra dire alors : un éther quelconque de la Créosote pourra d'autant mieux lui être substitué que sa saponification sera plus grande, saponification qui sera mesurée par le rapport qu'il y aura entre la quantité de créosote retrouvée dans les urines et celle qu'on y aurait retrouvée après l'absorption du gaïacol ou de Créosote pure » Or, en vingt-quatre heures, en moyenne 65 o/o de Créosote sont éliminés, et, dans le même temps, la Créosote administrée à l'état de phosphite est éliminée pour 55 o/o. Il y a donc concordance entre le phénomène de l'élimination de la Créosote et du phosphite ;
4° Mais, plus encore que le phosphate de créosote, le phosphite peut, dans certains cas, surtout au début du traitement, provoquer un amaigrissement qui commande d'en surveiller avec soin l'emploi.
Etude clinique
Les faits cliniques de l'action du phosphite de créosote ont été surtout étudiés par le D r BALLAND,de Montpellier (Thèse de 1894), et Fonzes-Diacon (Thèse de Paris, 1897). Plus récemment, Lorot (Thèse de Paris, 1 900) a définitivement mis au point l'étude clinique de ce polyéther créosote. Ses conclusions sont les suivantes :
« Le phosphite de créosote combat énergiquement l'infection tuberculeuse, propriété qu'il doit probablement à la forte proportion de Créosote, 90 % qu'il contient. C'est un antitoxique très puissant et admirable. Chez un bacillaire qui était porteur d'un abcès froid au poignet, sous l'influence d'une dose journalière de 1 gr. 20 de phosphite de créosote, nous avons observé une rétrocession et une résolution assez rapide, sans aucune intervention chirurgicale.
« Il diminue l'expectoration qu'il modifie comme le phosphate de créosote; les crachats deviennent mousseux, aérés. Parallèlement, la fièvre disparaît, les sueurs diminuent et la toux devient moins fréquente et surtout moins pénible. Il semble y avoir une légère augmentation des forces et un retour de
l'appétit.... Mais, en général, le phosphite à doses continues n'influence pas sensiblement la nutrition ; on n'observe que rarement une augmentation du poids qui reste stationnaire et parfois diminue. Des doses élevées et continues agissent comme les phosphates et amènent un amaigrissement et une perte de poids. Gomme les phosphates de créosote, le phjsphite engendre assez souvent de l'insomnie et produit quelquefois des poussées congestives. Mais, contrair ement à ces derniers, le phosphite pur est caustique et irritant pour les muqueuses, comme on peut aisément s'en convaincre en en mettant une goutte sur la langue. A doses un peu élevées, il amène parfois de la diarrhée qui oblige de suspendre le traitement. »
Lorot associe l'emploi du phosphite à celui du carbonate de créosote qui en neutralise les effets nocifs et augmente son pouvoir reconstituant.
Comparaison
du phosphate et
du phosphite.
Faut-il, cliniquement, préférer le phosphite au phosphate ?
Le phosphite a sur le phosphate certains avantages. Il ne produit pas les effets d'accumulation phosphorée que nous avons relatés à propos du phosphate. Ce serait un encouragement à le continuer longtemps, au moins à faibles doses. Malheureusement, il accélère tellement les fonctions de nutrition — désassimilation surtout, ce qui explique son action sur l'appétit et les effets apéritifs qu'on lui
reconnaît — que cette accélération se chiffre souvent par une diminution des recettes, et que l'amaigrissement est la conséquence d'un traitement trop soutenu à> doses élevées. Certes, il réveille toutes les fonctions de l'organisme. Il met en circulation une quantité de "matériaux qu'aucun autre médicament ne serait capable de mobiliser à ce point. L'activité des échanges est accrue dans une proportion à laquelle n'atteint aucun autre produit. Mais tout n'est pas bénéfice dans ce « coup de fouet » donné à l'organisme. Les acquisitions profitables et durables, les transformations des matériaux d'injection en instruments utiles supposent à côté d'une activité cellulaire qui représente l'état dynamique des fonctions, un repos qui fixe les acquisitions, qui assimile et incorpore les matériaux résultant du circulus des échanges — et qui enrichit l'état statique de l'organisme des matériaux assimilés et transformés en vue de cette incorporation. Or, c'est à cet égard que le phosphite de créosote se montre insuffisant. Lui seul est incapable de compléter l'œuvre de rénovation cellulaire qu'il provoque. Il remue les matériaux, mais ne suffit pas à les édifier pour les incorporer définitivement dans les travaux des tissus. Il augmente les dynamiques et l'activité cellulaire de l'économie. Il n'en fait pas bénéficier réellement l'organisme. Il ressemble à ces «brasseurs » d'affaires, à ces négociants qui usent tous leurs efforts dans des trafics plus brillants, plus nombreux que profitables. C'est de l'agitation stérile. Et le phosphite est, somme toute, un médicament qui, lui aussi, semble dépasser le but. Sous prétexte de réveiller l'orga-
nisme, il prive la cellule du repos qui lui est indispensable pour fixer les éléments qu'elle élabore pendant sa période d'activité. Médicament incomplet, par conséquent, qui répond à des indications bien nettes; mais qui, encore une fois, ne se suffit pas à lui-même.
Lephosphiie C'est pourquoi Lorot a raison d'en compléter
€St l'action par celle d'un médicament de tout repos,
vn médicament .
i.icomniet. moins actif peut-être, moins brillant pourrai t-on dire
mais de plus longue portée, par le carbonate de créosote.
L'un, le phosphite, pour rappeler une expression de Pidoux, est un médicament qui « blanchit » l'autre, un médicament qui restaure.
Aussi, même incomplet, est-ce un produit des plus précieux, surtout dans ces formes lentes, torpides comme on disait autrefois, de la tuberculose ; — Chez, ces phtisiques gras qui n'en poursuivent pas moins, au milieu des apparences de la santé, l'évolution de leurs lésions — et sur l'état desquels un embonpoint persistant peut prêter à illusion et abuser même le médecin. Ce type du tuberculeux se rencontre encore plus souvent qu'on ne le croit, surtout chez la femme. Et ce type vénitien, la fausse chlorotique sur laquelle Landouzy a insisté avec raison, rentre souvent dans cette catégorie de malades, de tuberculeux qui sont souvent fort atteints et qui ne le 'paraissent pas.
Chez eux la nutrition est tellement ralentie, les échanges si peu actifs, les combustions si incomplètes qu'en dépit de l'action déperditive du bacille et de ses toxines, l'embonpoint persiste. Faut -il s'en applaudir, et la phtisie torpide ne vaudrait-elle pas mieux, à tout prendre , que la tuberculose à forme érétique et consomptive ?
La vérité est que ni l'une ni l'autre ne sont bonnes. La phtisie torpide représente, vis-à-vis du terrain sur lequel elle évolue, une tare, une déviation, une dystrophie au même titre que la tuberculose consomptive chez les phtisiques érétiques.
Ici et là, c'est la nutrition qui est atteinte ; c'est la nutrition qu'il faut changer. Le tuberculeux gras n'a que faire de sa surcharge graisseuse qui ne le protège en rien, quoi qu'on ait pu dire, contre la consomption et la déchéance finale. C'est un tissu parasite qui ne peut que tromper sur son véritable état ; et qui, d'ailleurs, représente, pour son compte, une dégénérescence commune à beaucoup de cachexies. Il faut donc lutter, non pas contre l'obésité qui, à vrai dire, est rarement gênante chez le phtisique, mais contre la moindre activité cellulaire que cette surcharge, coïncidant avec des lésions tuberculeuses, témoigne avec évidence. Le tuberculeux gras continue de se tuberculiser malgré sa graisse, parce que sa nutrition est ralentie, les échanges retardés, les oxydations et les hydratations incomplètes. Dans ce
Le phosphite
ed indiqué che:
les phtisiques
gras.
cas, le phosphite de créosote est vraiment le médicament de choix. Il modifie le terrain sur lequel évolue la tuberculose torpide. Comme on n'a pas à redouter, mais, au contraire, à rechercher cette activité fonctionnelle qui, chez d'autres malades, pourrait
dépasser le but et compromettre gravement les acquisitions nutritives, le phosphite de créosote provoquera, chez les tuberculeux gras, les phtisiques torpides, les phymateux, les strumeux et tous ceux qui rentraient dans l'ancien cadre nosologique de la scrofule, un circulus, un véritable trafic d'échanges, qui les aidera à éliminer leurs toxines et qui apportera dans leur constitution des modifications humorales opposées à celles qui ont permis l'éclosion et la pullulation du microbe pathogène.
Phosphate
et phosphite sont
deux produits
voisins.
En résumé, phosphate et phosphite de créosote sont des médicaments voisins, de même nature, de même ordre, mais que, cliniquement, il faut bien se garder d'identifier. Car ils ont des effets, sinon opposés, au moins bien spéciaux et qui leur donnent une individualité thérapeutique définie.
Le phosphate de créosote est le polyéther qui convient à l'immense majorité des tuberculeux et qui doit être employé chez eux, selon les indications d'alternance que nous avons données.
Le phosphite ne s'applique qu'à une variété de tuberculoses, aux tuberculoses lentes et torpides, que rien ne paraît pouvoir faire dévier de leur marche
lentement, doucement, mais sûrement, obstinément» fatale. Il provoque dans l'organisme une réaction qui peut être salutaire, intense toujours, mais qu'il faut savoir mesurer, proportionner, doser, diriger surtout. Il faut, dans certains cas, savoir faire intervenir le phosphite lorsque l'organisme paraît comme s'endormir dans son mal. Mais il en faut surveiller remploi, en corriger les effets, les compléter par d'autres composés, le carbonate, par exemple. L'un prépare, l'autre récolte.
Mode d'emploi
Le phosphite de créosote est irritant pour les muqueuses et un peu caustique. On ne peut donc, comme le carbonate ou le phosphate, l'employer pur. Il convient de l'émulsionner dans du lait ou dans l'huile, ou de le donner en capsules gélatineuses contenant de 3o à 5o centigr. de médicament, et à raison de 2 à 5 gr. par jour.
Lorot le donne volontiers en élixir, l'alcool atténuant ses effets caustiques :
Phosphite de créosote ....... 10 gr.
Elixir de Garus 1 5o —
Rhum 1 5o —
Une cuillerée à café renferme gr. 5o de phos-
phite ; on en prendra 3 à 6 par jour.
Grasset, de Montpellier, le donne plutôt en lavement, et fait précéder, comme toujours, d'un lavement évacuateur :
Laudanum de Sydenham ... V gouttes.
Phosphite de créosote 2 à 3 gr.
Jaune d'oeuf N° 1
Huile d'olive 3o gr.
Lait 1 5o —
On prend ce lavement le matin.
Mais la méthode la plus avantageuse est certainement la méthode hypodermique. On se sert alors d'une solution de phosphite dans l'huile de pied de bœuf à 3 pour 10. On peut injecter par séance de 2,3 à 5 gr. de phosphite et faire plusieurs séances quotidiennes de suite, car le phosphite étant rapidement absorbé et éliminé, on n'a pas à craindre, comme avec le phosphate, les inconvénients de l'accumulation.
Par conséquent, les indications et le mode d'emploi du phosphite nous semblent très nets.
Le phosphite convient aux tuberculoses torpides et ne convient guère qu'à elles. Mais alors, il se montre très efficace contre l'infection tuberculeuse. On le prescrira de préférence en injections hypodermiques, incorporé à l'huile de pied de bœuf à raison de 3/io, de 3 à 5 gr. par jour, en alternant les jours d'injection et de repos, en se reposant après 5 injections consécutives.