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CHAPITRE IV

Du pouvoir antiseptique de la Créosote

D'après Bouchard, ce pouvoir serait supérieur ou au moins égal à celui de l'acide phénique. Son équivalent antiseptique est o gr. 8 pour le bacille typhique, le Staphylocoque dpré et le pneumocoque de Friedlander, un gramme pour la bactéridie charbonneuse.

Bouchard a montré que, sur bouillon peptonisé et glycérine, o gr.8o de créosote p. iooo entrave le développement du Bacille de Koch ; sur sérum gélatinisé de Koch, o gr. 5o p. iooo sont suffisants ; Guttmann a même trouvé que o gr. 06 p. 1000 apportent déjà un retard considérable à la culture. Par conséquent, o gr. 06 par kilogramme représente une dose acftive qu'on peut utiliser en thérapeutique.

On s'est souvent demandé si la Créosote avait une Son action sur le action sur le bacille delà tuberculose. Nous verrons bacille de hoch* dans les chapitres suivants, quelle est cliniquement

l'action du traitement Créosote sur les lésions tuberculeuses. Et nous essaierons d'expliquer le mécanisme physiologique de cette action.

Mais, expérimentalement, in vitro, peut-on dire que la Créosote soit un antibacillaire, c'est-à-dire qu'elle exerce une action bactéricide, neutralisante ou retardante vis-à-vis du bacille de la tuberculose ?

Bouchard a fait à ce sujet de très curieuses expériences, dont la plus concluante paraît être celle-ci : Il prend deux lapins de même âge, de même poids, et les inocule en même temps avec une même quantité de matière tuberculeuse. Il les enferme tous deux dans la même cage, mais l'un d'eux reçoit tous les jours o gr. 25 de Créosote par kilogramme de son poids. L'animal non traité meurt trois mois après l'inoculation, et l'on trouve tous les organes farcis de tubercules, tandis que l'autre, sacrifié le même jour, ne présente aucune trace de tuberculose.

Expériences de Encore que cette expérience, tout en montrant

Cornet. l'action incontestable du traitement créosote sur la

maladie tuberculeuse, ne prouve pas que cette action se traduise directement et spécifiquement sur le bacille pathogène, il est bon d'ajouter que certains expérimentateurs, Cornet, entre autres, qui la répéta dans le laboratoire de Koch, obtinrent des résultats tout à fait opposés.

Les expériences de Bouchard, les faits cliniques rapportés par Gimbert (de Cannes) et par les phtisiologues qui essayèrent systématiquement la Créosote

nouvellement remise en faveur, semblèrent donc lui conférer une action des plus efficaces, des plus constantes contre les diverses manifestations de la tuberculose. Son succès fut très grand. Les cliniciens chantèrent à l'envi ses louanges. Il en est souvent ainsi des remèdes nouveaux ou qui, à de certaines époques, semblent retrouver un regain de faveur après des périodes d'abandon et d'oubli. Il en fut ainsi de la Créosote, et il y a quelque quinze ans on lui accordait un tel crédit qu'on pût croire un moment que le « Spécifique » de la Tuberculose était enfin découvert.

Or, si nous ne nions pas les bons effets qu'on peut souvent retirer de la Créosote, dans certains cas que nous aurons ultérieurement à préciser, et avec des combinaisons créosotées, sels ou éthers de la Créosote dont nous ferons une complète étude physiologiqye et thérapeutique, nous ne croyons pas que la Créosote présente dans son emploi, dans ses effets, cette régularité d'action, cette certitude et cette constance d'efficacité qui s'attachent toujours au médicament auquel on attribue une vertu curative « spécifique. »

Peut-on dire que la Créosote soit le « Spécifique » de la Tuberculose?

Irrégularité de

l'action de la Créosote.

M. le docteur Camille Lorot, dans sa remarquable thèse inaugurale sur les combinaisons de la Créosote

dans la tuberculose pulmonaire, écrit à ce sujet les lignes suivantes :

,... « Tous les médecins soutiennent que la Créosote n'est pas spécifique. Mais il faudrait s'entendre sur la désignation, du terme « spécificité médicamenteuse ». Pour que l'action thérapeutique soit réellement spécifique, dit Dechambre, il faut qu'il y ait entre le modus agendi du remède et celui de l'agent morbide une opposition directe, telle que l'action du premier annule celle du second; on pourrait presque dire qu'il faut que les modes d'action soient contradictoires.

Comparaison de l'action de Vhy-

drargyre et do la Créosote.

« Le mercure est spécifique dans la syphilis , le quinquina dans la fièvre intermittente, le fer dans l'anémie; mais si on donne ces médicaments à trop faible dose, ils auront certainement encore une action: cette action médicamenteuse sera-t-elle spécifique? — Assurément non. — La maladie ne sera pas enrayée. Ainsi, la spécificité dépend des doses, et un médicament quia un gramme n'est pas spécifique, peut bien l'être à 10 grammes.

« Et alors, comment peut-on dans l'état actuel de nos connaissances, affirmer que la Créosote n'est pas spécifique. Si le mercure est spécifique à o gr. 10, la quinine à i gr., et le fer à o,o5 centigrammes, s'ensuit-il que la Créosote n'est pas spécifique parce qu'à 4 grammes elle n'aura pas guéri un phtisique ? Sait-on à quelle dose peut s'administrer la Créosote, avec l'introduction des sels de Créosote, et à quelle dose la Créosote pourrait être spécifique? Peut-être ne

l'est-elle qu'avec des doses de 3o, 40, 5o grammes. Prenons un exemple-type : l'Iodure de potassium dans la syphilis.

« S'il s'agit d'un traitement préventif et très long, 1 à 2 grammes par jour suffisent ; dans les accidents secondaires, 2 grammes sont nécessaires, et contre les accidents graves, 3, 4, 5 grammes. Mais dans la période tertiaire, il faut élever rapidement les doses et prescrire d'emblée 5 grammes, pour atteindre 8, 10 grammes et plus.

« Or, si, dans la syphilis, nous pouvons démasquer les accidents dès la première heure, en est-il de même pour la Tuberculose ?

« La plupart du temps, les malades arrivent à l'hôpital déjà phtisiques avancés. Il est donc indiqué dans la plupart des cas, de donner d'emblée de fortes doses de Créosote. Et, de fait, la clinique semble confirmer la théorie, puisque tous les Tuberculeux peu avancés comme lésions ne retirent que des bénéfices de l'usage des sels de Créosote, qui les guérit très souvent, et puisque nous avons pu obtenir la guérison complète et une augmentation de poids de un kilog chez le malade S...., en le soumettant à un traitement intensif. En huit jours, le malade a pris 164 grammes de Créosotal, dont 44 grammes dans la même journée, et 3o grammes de phosphate, dont une injection de i5 grammes, avec le plus grand succès... »

Nous avons tenu à reproduire ce passage qui nous La Créosote n est semble être le plus chaud plaidoyer qu'on ait produit p** un spécifique.

en faveur de la spécificité de la Créosote. Nous ne pouvons cependant nous y associer sans réserve* Et si nous n'en partageons point la conclusion, il est de plus des affirmations de détails, sur lesquels nous voudrions faire ici certaines réflexions.

Sans doute, l'auteur attire très justement l'attention sur les différences profondes qui distinguent dans le traitement créosote l'usage de la Créosote simple, l'ancienne Créosote de Hêtre, aussi pure, aussi bien rectifiée qu'on puisse la préparer, ainsi que l'obtient M. Burlureaux — et l'emploi des sels ou éthers de la Créosote, combinaisons définies qui permettent des doses beaucoup plus élevées [du principe actif et qui mieux que l'huile Créosotée peuvent représenter la médication créosotée intensive.

Nous étudierons à leur place ces combinaisons si utiles'et si variées de la Créosote. Nous en dirons le mode d'emploi, d'action, et les résultats qu'une expérience clinique déjà longue nous a permis de constater.

Et sans préjuger des conclusions que cette étude nous permettra de poser, nous croyons pouvoir, dès maintenant, rien qu'avec ce que nous savons, ce que chacun sait, du mode d'action de la Créosote, nier sa spécificité vis-à-vis des lésions tuberculeuses.

Ce qu'il faut M. Camille Lorot invoque la question de posolo-

entendre par un gj e et déclare fort justement qu'on ne peut juger un

médicament

spécifique. médicament que si on 1 a essaye à toutes les doses,

même aux doses maxima. Il prend même à ce sujet

LA TUBERCULOSE ET LA MÉDICATION CRÉOSOTÉE 3g

un exemple assez mal choisi, d'ailleurs, puisque l'iodure de potassium n'a jamais eu la prétention, de par les* syphiligraphes les plus autorisés, de se poser comme le spécifique de la syphilis. C'est le mercure et non l'iodure que, à juste titre, on a présenté comme le spécifique des manifestations syphilitiques. Et cela est si vrai que l'iodure seul n'a jamais rien donné contre la syphilis et que, à la période ter.tiaire, même administré à doses formidables (20 grammes pendant plusieurs jours), il s'est souvent montré sans action utile. On le donne simplement à titre d'adjuvant de la médication mercurielle qui est la médication spécifique de la syphilis.

Et si le mercure est dit « spécifique » de la syphilis, c'est qu'il a, stir elle, un mode d'action que ne semble pas avoir la médication Crésotée sur la tuberculose. Car toujours, même à petites doses, oh peut retirer dans la syphilis, quelques bénéfices du mercure. Son action est constante, univoque, et, en tous cas, ne paraît jamais contre-indiquée ou contradictoire. Sans doute, ici encore, la question de dose$ de choix, de tel ou tel sel mercuriel est loin d'être indifférente. ■ ' • ï .

L'optimum d'action utile n'est atteint, selon les cas, que par telle ou telle dose, et avec telle ou telle combinaison mercurielle.

Mais toujours, dans tous les cas, quel que soit le sel employé, à quelque dose qu'on l'emploie, son action s'annonce favorable et encourage à en poursuivre l'emploi, à en « méthodiser » l'usage, quitte à rechercher par l'expérience le meilleur mode d'emploi et la meilleure dose;

Donc, en dehors même de toute préoccupation de posologie, quel que soit le sel ou l'éther sous lequel on l'expérimente, un médicament, un principe actif, ne peut être déclaré « spécifique » que si, à toutes les doses, même petites, avec toutes ses combinaisons, son action s'annonce favorable, ou tout au moins, jamais contraire.

C'est bien là le mode d'action de la médication mercurielle dans la syphilis, aussi dit-on que le mercure est le spécifique de la syphilis.

L f nction de la Créosote ne peut être comparée à celle du mercure.

Mais, en est-il de même de la Créosote ?

Combien son action est différente, capricieuse dans ses résultats, variable avec les malades, variable même chez le même malade, selon la phase de sa maladie, à quelques jours de distance selon les manifestations morbides du moment, et, pour tout dire, inconstante et infidèle. Il est des cas, trop nombreux hélas ! où jamais on ne retire aucun bénéfice de l'emploi systématique et aussi méthodique que possible de la médication créosotée. Il est des cas où quel que soit l'éther de créosote employé : phosphate, carbonate, ou tannate, quelle que soit la dose à laquelle on l'emploie (arrivât-on jusqu'à l'intolérance, et cette question de la tolérance et de l'intolérance posée par Burlureaux est de prime importance), on ne retire aucun bénéfice, même passager, de la Créosote ou de ses combinaisons.

Il est des cas, où vraiment, d'emblée, on a l'impression que la médication sera inutile ou défavo-

râble — même gorgeât-on l'organisme malade de Créosote pure, — la lésion tuberculeuse n'en poursuivrait pas moins son évolution, et la Créosote accélérerait plutôt les choses et précipiterait le dénouement qu'elle ne le retarderait.

Oui, il est des cas où le clinicien a l'impression qu'il fait fausse route en employant la Créosote.

Nous aurons à les examiner en détail en traitant la difficile question des indications et des contre-indications de la Créosote. Qui n'a pas le souvenir, et le regret, de quelque phtisique dont le médecin, croyant le secourir, a sans doute avancé les lésions en donnant la Créosote de façon inopportune !

Est-ce là le mode d'action d'un médicament spécifique?

A-t-on avec le mercure à se préoccuper de toutes ces distinctions, de toutes ces subtilités cliniques pour tous les cas de syphilis qu'on est appelé à soigner? Vis-à-vis du mercure, la syphilis apparaît bien comme une entité morbide, qui se comportera de façon définie et évoluera dans un sens qu'on peut prévoir presque à coup sûr et le plus souvent diriger; et l'on peut dire que, pour le mercure, il y a une syphilis, la syphilis, et non des syphilitiques.

Mais, pour la Créosote, il n'y a pas une tuberculose, il y a des tuberculeux qui réagissent de façon infiniment variable et complexe sous l'influence de la médication créosotée, celle-ci étant tantôt favorable

Inconstance de

l'ajenl

médicament eux .

tantôt (il n'y a pas à se le dissimuler) franchement nuisible.

On n'a pas le souvenir de syphilis aggravée par la médication mercurielle. La Créosote peut-elle se dire à l'abri de ce reproche ?

Quelle que soit la dose employée, quel que soit le dérivé du principe actif qu'on essaie, encore faut-il pour que le médicament mérite d'être dit spécifique, qu'il n'y ait aucune contradiction entre son mode d'action et la symptomatologie morbide.

Le médicament spécifique est celui qui n'est jamais nuisible, contre-indiqué, et dont l'opportunité ne se discute même cliniquement jamais.

Il est donc certain que la Créosote est loin de répondre aux exigences de la définition du remède spécifique, selon Dechambre qui déclare qu' « il doit y avoir entre le modus agendi du remède et celui de l'agent morbide une opposition directe telle que l'action du premier annule celle du second. »

Ces affirmations seront développées et trouveront leurs preuves dans les chapitres suivants.

Concluons seulement, pour le moment, que la médication Créosotée, sous quelque forme qu'on l'expérimente, à quelque dose que ce soit, n'a aucun titre pour être « spécifique » de l'infection tuberculeuse.

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