DE LA GENÈSE DES CELLULES GÉANTES
emparant et le détruisant par un véritable travail de digestion intra-cellulairc. Metchnikoff décrit et figure les différents aspects de dégradation progressive que présentent les bacilles contenus dans la cellule géante qui les tue et les digère. « Les bacilles deviennent plus gros et perdent peu à peu la propriété de fixer la coloration. Le plus souvent c'est la partie centrale qui se décolore ; quelquefois c'est au contraire la partie périphérique qui perd sa coloration. Ensuite le bacille se transforme en un corps jaunâtre, en forme de saucisson, dans l'intérieur duquel on voit un canal très mince. Les bacilles ainsi déformés se réunissent en une masse qui prend l'aspect caractéristique d'un morceau d'ambre. » Ce sont là, pour Metchnikoff, des images régressives tout à fait particulières, qui ne rappellent en rien les formes involutives que présentent les bacilles morts, dans les cultures, ou les bacilles en dehors des cellules, et qui résulteraient exclusivement de l'action phagocytaire exercée par les cellules géantes. Loin d'être des éléments frappés de mortification partielle, ces cellules sont au contraire des formes éminemment vivaces, « constituant la défense essentielle de l'organisme contre le parasite de la tuberculose ». Ce qui le prouve encore c'est que, d'après Metchnikoff, les cellules géantes seraient susceptibles de se diviser en cellules plus petites; elles seraient aussi douées de mouvements amœboïdes très actifs, et les prolongements multiples qu'elles présentent seraient de véritables pseudopodes. La présence de corps étrangers et de bacilles à l'intérieur des cellules géantes accuserait leur rôle phagocytaire; parfois les bacilles sont contenus dans des vacuoles qui sont considérées comme des vacuoles de digestion'.
Nous n'entrerons pas dans le détail de la polémique qui s'engagea à ce sujet entre Weigert et Metchnikoff, portant principalement sur la question de savoir si les bacilles contenus à l'intérieur des cellules étaient tués par l'activité phagocytaire de ces cellules, ou si, au contraire, ils étaient déjà morts avant d'y pénétrer ^ Les controverses si vives élevées il y a quelques années au sujet de la phagocytose ont aujourd'hui perdu une
1. Metchnikoff, UeVjcr die phagocytar^s Rolle der Tubcrkelriesenzellen {Virchow's Arch. 1888, Bd 113, p. 63).
2. Weigert, Ueber Mctchnikolï's Théorie der tubcrculôsenRiesenzellen (Fortschr. derMed. 1888, p. 809). — Metcunikoff, Réponse à la critique de M. Weigert au sujet des cellules géantes de la tuberculose {Annales de Vlnslitut Pasteur, 1888, p. 604).
PHAGOCYTOSE ET TUBERCULE.
partie de leur intérêt. Metchnikoff a incontestablement rendu un réel service en nous apprenant à étudier, avec plus de soin et de suite qu'on ne le faisait avant lui, les moyens de défense de l'organisme contre les microbes pathogènes et le mécanisme intime de l'immunité. La phagocytose constitue certainement un de ces moyens de défense, et le premier par ordre de date qui ait été bien mis en évidence. Mais, quelque instructives que soient les données relatives au conflit des microbes avec les éléments anatomiques, elles doivent aujourd'hui céder le pas à des notions d'un tout autre ordre. Nous savons maintenant que la défense de l'économie contre les microbes envahisseurs et les phénomènes qui s'y rattachent doivent être ramenés, en grande partie, à des modifications chimiques éprouvées par le milieu intérieur Le pouvoir bactéricide de certains liquides de l'organisme, leur propriété antitoxique, plus importante encore, donnent déjà une solution satisfaisante d'un grand nombre de problèmes. Ces acquisitions nouvelles nous fournissent, sur la nature et le mécanisme de l'immunité et de la guérison des notions bien plus pénétrantes, plus générales et plus fécondes que la seule intervention phagocytaire des leucocytes.
La majorité des anatomo-pathologistes acceptèrent ces données relatives à l'histogénèse du tubercule et la part prépondérante qui revient aux cellules tixes, contrairement au rôle presque exclusif que l'on revendiquait jusque-là pour les leucocytes. Gornil, notamment, développa ces vues nouvelles et les appuya de ses propres recherches sur les images karyokinétiques observées dans les lésions tuberculeuses Toutefois, plus tard, par l'examen de tissus d'animaux infectés par l'injection intra-veineuse de bacilles, Gornil constata la formation de tubercules naissants à l'intérieur des capillaii'es du foie et de la rate, et il admit que les cellules épithélioïdes et les cellules géantes se formaient par prolifération karyokinétique des leucocytes intra-vasculaires^ Cette manière devoir fut adoptée et développée par Yersin, dans une intéressante étude sur la tubercu-
1. CoRNiL, Sur les phénomènes de karyoklnèsc observés dans la tuberculose [Études expérimentales sur la tuberculose publiées par Verneuil, t. 1, 1877, p. 1).
2. CoRNiL, Journal des connaissances médicales, 1888, n°s 4, o et 6. — Cornil et Babes, Les Bactéries, 3^ édit., 1890, t. 2, p. 392.
LEUCOCYTES TRANSFORMÉS EN CELLULES ÉPITHÉLIOÏDES. 273
lose provoquée chez le lapin par injection intra-veineuse de cultures du bacille de la tuberculose (aviaire très probablement) sur gélose glycérinée * . Les animaux ainsi inoculés succombent en général au bout de deux à trois semaines, avec une rate énorme, mais sans tubercules apparents dans aucun organe. A l'examen microscopique, le foie, la rate sont, au contraire, farcis de jeunes tubercules très riches en bacilles. Pour suivre le développement des lésions, Yersin inocula une série de lapins; puis, tous les deux jours, il sacrifiait un animal et pratiquait l'examen histologique des organes. D'après ses recherches, les bacilles, pendant les premiers jours qui suivent l'injection, s'arrêtent dans les capillaires du foie et de la rate et y déterminent des coagulations fibrineuses au milieu desquelles ils se multiplient abondamment sans provoquer de réaction dans le tissu avoisinant. Puis les leucocytes s'amassent autour des bacilles et les englobent : ainsi se forme un tubercule intra-vasculaire, dilatant par place le capillaire. Dans les tubercules du foie, Yersin déclare n'avoir observé, à aucun moment, de multiplication karyokinétique des cellules hépatiques. Les leucocytes, chargés de bacilles, se changeraient en cellules épithélioïdes « sous l'intluence très probable d'une diastase sécrétée par les bacilles ». Bientôt un certain nombre de leucocytes sont entièrement détruits par les bacilles et se réduisent en détritus granuleux. D'autres leucocytes alors « reviennent à la charge », et, entourant en demi-cercle le détritus granuleux, formeraient ainsi la cellule géante. Yersin pense ainsi avoir établi « le rôle important que jouent les leucocytes dans la formation des tubercules et saisi, de la façon la plus nette, la transformation des leucocytes en cellules épithélioïdes- ».
Avec ce que nous savons actuellement sur l'histogénèse àu
1. Yersin, P^tude sur le développement du tubercule expérimental [Aimales de l'Institut Pasteur, 1888, p. 245).
2. Pour l'intelligence de ces détails, je crois bien faire en résumant ici les principales notions actuelles sur la nature des diverses espèces de leucocytes, notions dues surtout à Ehrlich. On dislingue dans le sang quatre variétés principales de globules blancs : 1° De petits leucocytes mononucléaires (fig. 34, J, avec un grand noyau rond entouré d'une couche très mince de protoplasma se colorant faiblement. Le noyau se colore fortement par l'hématoxyline et les couleurs basiques d'aniline. On les appelle aussi li/mphocijtes, car on suppose qu'ils proviennent principalement des ganglions lymphatiques. 2" Les grands leucocytes mononucléaires, dont le noyau unique est entouré d'une couche notable de protoplasma (fig. 34,2). Le noyau, rond ou ovale, se colore moins énergiquement par les couleurs d'aniline;