NOTION PREMIÈRE DU TUBERCULE
sance et le mot de tubercule apparut çà et là dans les descriptions, mais sans s'appliquer à une lésion précise, servant simplement à désigner des tumeurs arrondies, de volume et de nature variables. En lisant les ouvrages de Bonnet, de Sylvius Deleboë, de Manget, de Fréd. Hoffmann, de van Swieten, de Morgagni, il est facile de trouver, dans la description qu'ils donnent des lésions des phtisiques, la mention de tubercules, avec les caractères que nous assignons aujourd'hui à ces productions; mais ils n'y attachaient pas de signification bien précise. Sylvius Deleboë parle de phtisie tuberculeuse et considère les tubercules comme constitués par des ganglions lymphatiques du poumon, invisibles à l'état normal, mais engorgés et rendus apparents par la maladie. Morton ainsi que plus tard Hufeland se ralliaient à la même hypothèse et assimilaient les tubercules pulmonaires aux ganglions strumeux ou scrofuleux des autres régions. Th. Reid signala aussi les « tubercules » ou les « granulations » que l'on rencontre dans la phtisie pulmonaire ; il les considéra comme un produit d'exsudation, mais se refusa à admettre que ce fussent des ganglions lymphatiques hypertrophiés et à les rattacher à la scrofule'; ses recherches eurent peu d'influence. Gullen, Kortum, Baumes, Portai, Hufeland continuèrent à soutenir les idées de Sylvius et de Morton : les tubercules pulmonaires, d'après eux, étaient une manifestation du vice scrofuleux et résultaient de l'engorgement de ganglions lymphatiques préexistants, quoique invisibles à l'œil nu, dans le poumon à l'état normal.
En 1793, le médecin anglais Baillie fit faire un progrès notable à la question. Parmi les diverses altérations du poumon des phtisiques, il signale une production spéciale, à laquelle il réserve le nom de tubercule : ce sont de petits corps ronds, ne dépassant pas le volume de la tète des plus petites épingles et qui naissent dans le tissu cellulaire qui unit les vésicules aériennes du poumon. W montre en outre que les gros tubercules du poumon dérivent de l'agglomération de ces petits tubercules. Plus tard, le centre de ces productions se convertit en pus et c'est cette transformation en abcès qui est la cause de la phtisie.
1. Reid, An essay on the nature and cure of tlie phtisis pulmonalis. London,
BAYLE, PRÉCURSEUR DE LAENiNEC.
Ces tubercules n'ont rien à voir avec de prétendus ganglions lymphatiques intrapulmonaires ' .
Malgré tous ces efforts tentés vers la fin du siècle dernier par les médecins pratiquant soigneusement les autopsies, aucune notion anatomique nette de la phtisie pulmonaire ne parvenait à s'en dégager. C'était du reste le siècle des nosographes et des classiiicateurs ; l'inlluence toute-puissante de Linné se faisait partout sentir. La phtisie demeurait un terme générique, désignant les diverses consomptions ; Sauvages en avait établi 20 espèces, Portai les avait réduites à 14; il y avait la phtisie scrofuleuse, nerveuse, dartreuse, pleurétique, scorbutique, vénérienne, etc.
C'est à Bayle enfin que l'on doit d'avoir établi les premières assises solides de l'étude de la tuberculose, avant Laënnec dont il fut le maître et le précurseur. Dans son ouvrage ' , basé sur 1 09 autopsies de phtisiques, il tente une première classification, exclusivement anatomique, de la phtisie pulmonaire. Il définit ainsi « toute lésion du poumon qui, livrée à elle-même, produit une désorganisation de ce viscère, à la suite de laquelle surviennent son ulcération et enfin la mort ». Cliniquement il caractérisait la phtisie, à l'exemple de Pinel, par un ensemble de symptômes consistant en « toux, difficulté de respirer, marasme, fièvre hectique et quelquefois expectoration purulente ». Au point de vue anatomo-pathologique, il distinguait six espèces de phtisie pulmonaire, plusieurs d'entre elles — remarque importante — pouvant du reste coexister chez le même individu. Ces six espèces sont : 1° la phtisie tuberculeuse ; 2° la phtisie granuleuse ; 3" la phtisie avec mélanose; 4° la phtisie ulcéreuse; lî° la phtisie calculeuse; 6° la phtisie cancéreuse.
Parmi ces six espèces, ainsi que Laënnec devait le reconnaître quelques années plus tard, « la phtisie avec mélanose » n'est autre chose qu'une phtisie commune, avec sclérose pulmonaire et infiltration des parois des excavations par des dépôts de charbon ou de pigment (ce que l'on a appelé depuis l'anthracose). La phtisie ulcéreuse de Bayle n'est autre aussi que la gangrène circonscrite du poumon, «i magistralement décrite par Laënnec. La phtisie calculeuse est la phtisie ordinaire avec formation d ^
1. Baillie, Traité d'anatomie pathologique. Ti-ad. française. Paris, 1803. ,
2. Bayle (G.-L.), Recherches sur la phtisie pulmonaire. Paris, 1810.