DÉCOUVERTE DE VILLEMIN
Ce fut le 5 décembre 1865 queVillemin communiqua à l'Académie de médecine les premiers résultats de ses expériences sur la tuberculose'. Je relate in extenso cette note mémorable, qui ouvrit une voie nouvelle à la médecine expérimentale.
« La tuberculose est l'effet d'un agent causal spécifique, d'un virus. Cet agent morbide doit se retrouver, comme ses congénères, dans les produits morbides qu'il a déterminés par son action directe sur les éléments normaux des tissus affectés. Introduit dans un organisme susceptible d'être impressionné par lui, cet agent doit donc se reproduire et reproduire en même temps la maladie dont il est le principe essentiel et la cause déterminante. L'expérimentation est venue confirmer ces données de l'induction.
Première série d'expériences. — Le 6 mars nous prenons deux jeunes lapins, âgés d'environ trois semaines, tétant encore leur mère et vivant avec elle dans une cage élevée au-dessus du sol et convenablement abritée. A l'un de ces lapins nous insinuons, dans une petite plaie sous-cutanée pratiquée derrière une oreille, deux petits fragments de tubercule et un peu de liquide puriforme d'une caverne pris sur le poumon et l'intestin d'un phtisique mort depuis trente-trois heures. Le 30 mars et le 4 avril nous répétons l'inoculation d'une parcelle de tubercule. Le 30 juin nous sacrifions les deux lapins. Nous constatons chez celui qui a été inoculé les lésions suivantes : semis tuberculeux le long de la grande courbure de l'estomac; quelques tubercules dans l'intestin grêle et dans les deux substances du rein ; les poumons sont pleins de grosses masses tuberculeuses formées par l'agglomération de plusieurs granulations.
Le lapin frère, qui a partagé avec ce dernier toutes les conditions de l'existence ne présente absolument aucun tubercule.
Deuxième série d'expériences. — Le 13 juillet, nous inoculons trois beaux lapins bien portants, vivant au grand air et jouissant d'une nourriture abondante et variée (pain, son, légumes). Le 22 du même mois, nous répétons l'expérience sur chacun d'eux et inoculons en même temps et pour la première fois, im quatrième lapin de même provenance que les précédents et vivant avec eux. Les 15, 16, 18 et 19 septembre, nous les sacrifions. Voici le résumé des autopsies : N» 1, tubercules pulmonaires abondants faisant saillie à la surface des poumons. N° 2, tubercules pulmonaires à peu près comme chez le n" 1 . 3, tubercules pulmonaires comme chez les précédents; un tubei'cule blanc jaunâtre sur l'appendice iléo-cœcal. N" 4 (ce lapin n'a été inoculé qu'une seule fois, le 22 juillet), tubercules pulmonaires, siégeant surtout dans le poumon gauche, de la
i. ViLLisMiN', Causo el 11.11111-0 de la tuhofculosc {Bulletin de l'Académie de médecine, 1865, 5 décembre).
INOCULABILITÉ DU TUBERCULE.
grosseur d'ua pois, quelques-uns sur l'enveloppe péritonéale dit foie ; trois tubercules dans la portion supérieure de l'intestin grêle.
Pendant que ces lapins étaient en expérience, deux autres vivant dans es mêmes conditions que les inoculés, mis à mort pour d'autres usages physiologiques, n'ont offert aucune trace de tuberculisation. Un nouveau lapin ayant aussi toujours vécu avec eux et subi des causes particulières d'épuisement (section du sciatique, suppurations) est sacrifié le 22 novembre seulement, sans présenter le moindre tubercule.
Troisième série d'expériences. — Le 2 octobre, nous nous procurons trois paires déjeunes lapins, âgés d'environ trois mois; les deux lapins de chaque paire sont frères et de la même portée. Chaque paire est d'une souche maternelle différente. Nous inoculons un lapin de chacune d'elles, et les deux lapins frères, dont l'un est inoculé tandis que l'autre ne l'est pas, sont mis ensemble dans une même cage. Le même jour et dans les mêmes conditions, nous inoculons un quatrième lapin adulte, de grande taille et extrêmement vigoureux.
Paire n" 1. Le 23 novembre, le lapin inoculé est trouvé mort. A l'autopsie nous constatons les lésions suivantes : congestion pulmonaire à la partie postérieure des deux poumons; très petites granulations grisâtres au niveau des poumons congestionnés, situées principalement sous la plèvre. Le lapin frère, immédiatement sacrifié, ne présente aucune lésion.
Paire n" 2 (29 novembre). Le lapin inoculé offre une très grande quantité de granulations miliaires siégeant principalement au-dessous de la plèvre. Le lapin frère est entièrement exempt de tubercules.
Paire n" 3 (29 novembre). Le lapin inoculé présente dans les poumons des marbrures au milieu desquelles on constate de toutes petites granulations grises; elles siègent sous la plèvre. Le lapin frère est exempt de toute lésion pulmonaire ou autre.
Paire n" 4 (gros lapin isolé, nourri et logé comme les précédents). Toute la surface des deux poumons est criblée de granulations sous-pleurales ; les plus petites sont entourées d'une auréole congestive ; deux ou trois tubercules, de la grosseur d'un petit pois, saillants à la surface; le parenchyme est aussi semé de granulations; la surface de la rate en est également couverte.
L'examen histologique de toutes les productions tuberculeuses ainsi provoquées a confirmé les caractères que nous avons attribués au tubercule dans notre mémoire : Du tubercule au point de vue ancttomique, 1862.
Parallèlement à ces inoculations de tubercules, Villemin en avait fait à un lapin avec différentes substances, telles que la matière de la psorentérie d'un cholérique, du pus d'abcès phlegmoneux, du pus d'anthrax, et le lapin sacrifié plus tard ne présenta aucune lésion tuberculeuse.
Ne sachant à quel degré de son évolution le tubercule est le plus propre à l'inoculation, Villemin avait toujours pris la ma-
LÉSIONS PSEUDO-TUBERCULEUSES
tière à inoculer sur deux granulations, l'un grise et l'autre au début de son ramollissement. Il les choisissait, autant que possible, ailleurs que dans le poumon, afin d'être moins exposé à prendre des produits inflammatoires simples, plus communs dans cet organe que dans tout autre. Les sujets auxquels il empruntait cette matière n'étaient morts que depuis vingtquatre à trente-six heures. Avec un bistouri à lame étroite, il faisait une petite ponction sous-cutanée vers la base de l'oreille, et insinuait dans la plaie un petit fragment de substance tuberculeuse après l'avoir un peu désagrégée en la triturant avec la pointe de l'instrument.
A la suite de ces expériences Villemin formulait les conclusions suivantes : « La tuberculose est une affection spécifique. Sa cause réside dans un agent inoculable. La tuberculose appartient donc à la classe des maladies virulentes et devra prendre place, dans le cadre nosologique, à côté de la syphilis, mais plus près de la morve-farcin. »
Dans un travail publié quelques mois plus tard et qui est un modèle d'étude de pathologie comparée \ Villemin recherche quels sont les animaux chez lesquels la phtisie spontanée existe réellement; il appelle le premier l'attention sur (( les maladies qui la simulent dans la série animale », c'est-à-dire sur ces pseiido-tubercidoses , comme on les appelle maintenant, dont la confusion avec la tuberculose vraie devait, pendant longtemps encore, si gravement embrouiller la question de l'inoculabilité et de la spécificité de la tuberculose.
« Toute production morbide, dit Villemin, qui a la forme d'un petit nodule gris ou jaune, est acceptée comme une manifestation de la tuberculose. Or, il y a chez un très grand nombre d'espèces animales des altérations anatomiques extrêmement fréquentes qui aftectent la forme de nodosités ayant l'analogie la plus frappante avec les granulations tuberculeuses et, comme elles, subissant à une certaine phase de leur évolution cette métamorphose régressive que l'on regarde comme spéciale au tubercule. Ces processus ne sont autre chose que les réceptacles kystiques d'animaux parasites ou des lésions provoquées par la
1. Villemin, De la phtisie cl, des maladies qui la siiiiulenl dans la série zoologique (G(2;. kebd. 1866, pp. C64, 619 el 713).