FAIBLE RÉCEPTIVITÉ DES TÉGUMENTS
voquer expérimentalement, chez les animaux, des lésions cutanées et ganglionnaires analogues aux lésions scrofuleuses de l'homme. J'ai pratiqué, sur la peau préalablement rasée des lapins et des cobayes (peau de l'oreille, du ventre, des membres), des frictions énergiques et prolongées avec des produits tuberculeux naturels, ou avec de la culture de tuberculose; ces produits étaient en suspension dans de l'eau ou incorporés à de la vaseline, et les frictions se faisaient avec la main protégée par un gant, comme on a l'habitude de procéder pour les frictions mercurielles. Aucun des animaux ainsi traités ne se montra tuberculeux, quoique j'eusse soin de les conserver pendant quatre à six mois et au delà. Je n'obtins également que des résultats négatifs en pratiquant des scarifications superficielles de l'épiderme que j'arrosais de produits tuberculeux.
Ces expériences prouvent certainement qu'il est, sinon impossible, du moins très difficile, de communiquer la tuberculose aux cobayes et aux lapins par la voie épidermiquc, par des frottements énergiques, des excoriations et des érosions superficielles. Mais je ferai observer qu'il n'est pas permis de conclure de ce qui se passe pour la peau si épaisse et couverte de poils des rongeurs, à ce qui peut arriver pour la peau beaucoup plus fine et plus vulnérable de l'homme. Je n'en veux citer pour exemple que ce que nous savons sur la production expérimentale de la pustule maligne. On sait combien cette localisation tégumentaire primitive du bacillus anthracis est fréquente et caractéristique chez l'homme ; or, on ne l'observe jamais chez les animaux même les plus réceptifs pour le charbon. On ne parvient pas non plus à la provoquer expérimentalement chez ces animaux. Davaine l'a tenté autrefois, sur différents animaux, sans jamais réussir. J'ai fait moi-même un certain nombre de tentatives analogues, sur les lapins et les cobayes, en répandant du virus charbonneux à la surface de la peau préalablement rasée et en y pratiquant des éraillures superficielles, des scarifications légères, des frictions énergiques avec une brosse dure, de façon à amener la dénudation du corps papillaire. Dans tous ces essais, ou bien je n'obtenais aucun résultat, ou bien l'animal contractait le charbon avec l'infiltration gélatiniforme de l'hypoderme, telle qu'on l'observe à la suite de l'inoculation sous-cutanée du virus. Mais jamais je n'ai
TUBERCULOSES CUTANÉES.
réussi à provoquer quelque chose rappelant, même de loin, la lésion si caractéristique de la pustule maligne de l'homme*. Voilà donc une lésion cutanée de l'homme résultant incontestablement d'une inoculation externe et qu'il est impossible de réaliser expérimentalement chez les animaux les plus réceptifs pour le charbon.
11 est probable que pour la tuberculose les choses se passent de la même façon et, de la difficulté que l'on éprouve à inoculer la tuberculose chez le cobaye et le lapin, par des solutions de continuité superficielles de la peau, on n'est pas en droit de conclure que les mômes difficultés existent chez l'homme. Les pages qui vont suivre mettront en évidence : premièrement, que la tuberculose tégumentaire s'observe assez fréquemment chez l'homme; deuxièmement, que cette tuberculose, dans beaucoup de cas, est sans conteste une tuberculose primitive. Sans doute cette porte d'entrée est, en somme, exceptionnelle, si on tient compte de l'extrême fréquence de l'infection par les voies respiratoires d'abord et de la fréquence, déjà beaucoup plus faible cependant, de l'infection par la muqueuse digestive. Néanmoins, les faits vont de plus en plus se multipliant et se précisant, qui montrent que le tégument externe, non seulement chez les enfants, mais aussi chez l'adulte, constitue une voie de pénétration beaucoup moins rare qu'on ne le croyait naguère. La plupart de ces tuberculoses cutanées, le lupus vulgaire notamment, la tuberculose verruqueuse de la peau, le tubercule anatomique sont, au premier chef, des tuberculoses locales extrêmement lentes dans leur évolution, sans métastases internes ou à généralisations très tardives et exceptionnelles; les lésions tuberculeuses, tout à fait typiques du reste, qui les caractérisent, sont en général pauvres en bacilles, peu virulentes à l'inoculation; cette physionomie spéciale de la plupart des tuberculoses cutanées tient, comme nous le verrons, non pas à une atténuation proprement dite des bacilles, mais simplement au petit nombre des agents virulents, d'où la difficulté de les mettre en évidence par les colorations, d'où aussi l'évolution lente et retardée de la tuberculose que l'inoculation de ces produits provoque chez le lapin ou chez le cobaye. Cette
1. Straus, Le Charbon des animaux et de l'homme. Paris, 1887, p. 193,