PROVENANCE ET MODE DE PRÉPARATION
Quelques mois après ' , Koch crut le moment venu de donner quelques renseignements sur la provenance et le mode de préparation de son remède. Il indiqua d'abord brièvement comment il fut conduit à cette découverte. Elle reposait sur la constatation, faite par lui, de la différence d'action qu'exerce l'inoculation sous-cutanée d'une culture virulente de tuberculose chez le cobaye, selon que l'animal est sain ou déjà tuberculeux. Chez le cobaye sain, cette inoculation détermine la formation de l'ulcère tuberculeux typique, qui persiste jusqu'à la mort de l'animal. A la suite de cette même inoculation pratiquée sur un cobaye déjà tuberculeux (depuis quatre à six semaines), les choses se passent différemment. Dès le deuxième jour, on voit la peau au point d'injection et sur une étendue d'environ un centimètre s'indurer et prendre une coloration foncée. Bientôt se forme une véritable plaque de nécrose qui s'élimine, laissant une ulcération plane, laquelle se cicatrise habituellement très vite et guérit définitivement, sans infection des ganglions lymphatiques correspondants. Cette action si remarquable est obtenue non seulement avec les bacilles vivants, mais aussi avec les bacilles tués par la chaleur ou par tout autre moyen. Les cultures mortes de tuberculose finement délayées dans de l'eau et injectées en quantités notables sous la peau de cobayes sains, ne déterminent qu'un abcès local. « Cette même injection, à dose beaucoup plus faible, entraîne au contraire la mort des cobayes tuberculeux, au bout de six à quarante-huit heures, selon la dose employée. Si la dose injectée est trop petite pour causer la mort de l'animal, elle provoque une nécrose étendue de la peau, au point d'injection. Si la dose des bacilles est plus faible encore, l'animal reste en vie et lorsque de semblables injections sont répétées tous les jours ou tous les deux jours, on constate bientôt une amélioration notable dans l'état du cobaye; le chancre tuberculeux d'inoculation perd en étendue et se cicatrise finalement, ce qui ne s'observe jamais dans les cas non traités ; les ganglions lymphatiques tuméfiés diminuent de volume; la nutrition générale se modifie et le processus morbide s'arrête, à moins que l'on ait affaire à des cas trop avancés et à des animaux trop affaiblis. Cette constatation fut le point
1. Koch, Forlsctziing dcr Mittlipilungcn iiber cin Ilcilniittel pegon Tuberculose {Deutsche med. Wochensc/tr., 1891, 13 janvier, p. 101).
DE \A Tl'BERCULIXE.
de départ d'une méthode de traitement contre la tuberculose. »
On ne pouvait songer à injecter sous la peau de l'homme des bacilles tuberculeux morts, à cause de leur action pyogène ; d'autre part, l'etîet curateur dont il vient d'être question ne saurait s'expliquer que par l'action d'une substance soluble, extraite des bacilles morts par les liquides de l'organisme, et disséminée par la circulation dans l'économie entière. Il s'agissait donc d'extraire in Vitro cette substance soluble contenue dans les bacilles de la tuberculose et de l'utiliser comme agent curateur, (c On parvint, après bien des tâtonnements, à extraire des bacilles de la tuberculose cette substance active à l'aide d'une solution de glycérine à 40 ou oO p. 100. Le remède par lequel on cherche à provoquer la guérison de la tuberculose est donc un extrait glycériné de cultures pures de bacilles de la tuberculose. )>
L'extrait ainsi obtenu renferme, outre la substance active, tous les autres principes solubles dans la glycérine à SO p. 100 ; on y trouve en effet des sels minéi^aux, des matières colorantes et d'autres matières extractives indéterminées. Le principe actif est insoluble dans l'alcool absolu et peut être ainsi obtenu par précipitation, non pas à l'état de pureté, mais mélangé aux autres substances également insolubles dans l'alcool. La matière colorante peut aussi être éliminée, si bien que l'on arrive à retirer de l'extrait une substance sèche, incolore, qui renferme le principe actif sous une forme beaucoup plus concentrée que l'extrait glycériné primitif. Toutefois Koch estime que cette purification n'offre pas d'intérêt pratique et renchérirait inutilement le médicament. D'après lui, la substance active est un dérivé de corps albumineux, sans toutefois rentrer dans le groupe des toxalbumines, car elle résiste aux hautes températures et traverse rapidement la membrane du dialyseur. La quantité de substance active contenue dans l'extrait est sans doute très faible; Koch l'estime à environ 1 p. 100. Il s'agirait donc d'une substance extraordinairement active.
Quant au mode d'action du remède, Koch l'explique par l'hypothèse suivante. Les bacilles de la tuberculose produisent, en se développant dans le corps vivant aussi bien que dans les cultures artihcielles, des substances nuisibles pour les cellules, et en particulier une matière qui provoque dans leur proto-
MODE D'ACTIOX DE LA TI BERCULINE.
plasma la lésion spéciale décrite par Weigert sous le nom de nécrose de coag^ulation. Les tissus ainsi nécrosés constituent un mauvais milieu nutritif pour les bacilles de la tuberculose, ainsi que le prouve la pauvreté en bacilles qui caractérise les foyers nécrosés du foie ou de la rate, chez les cobayes tuberculeux. L'action nécrotisante du bacille apporte donc une entrave à sa multiplication et à sa diffusion. Si, dans le voisinage du foyer bacillaire, l'on augmente artificiellement la teneur des tissus en substance nécrotisante, la nécrose s'étendra à distance et ainsi les bacilles se trouveront placés dans des conditions défectueuses pour leur nutrition. Les tissus nécrosés se désagrégeront, se détacheront et, là oii la chose sera réalisable, entraîneront avec eux et élimineront au dehors les bacilles qu'ils contiennent. D'autre part, il se peut que les bacilles euxrnêmes soient tellement entravés dans leur végétation, qu'ils meurent d'une façon plus rapide et plus précoce que dans les circonstances ordinaires. C'est sans doute par un mécanisme de cette nature qu'agit le remède et que son action peut s'interpréter. « Le remède contient une certaine quantité de cette matière nécrotisante qui, injectée à dose suffisante, s'attaque même chez l'homme sain aux éléments histologiques, peut-être aux leucocytes et à leurs homologues, et provoque ainsi la fièvre et l'ensemble des symptômes toxiques bien connus. Chez l'homme tuberculeux, des doses beaucoup plus faibles sufiisent pour agir sur les foyers tuberculeux, déjà imprégnés de la même matière nécrotisante par le fait de la végétation des bacilles; en ces points, ces doses minimes peuvent provoquer des nécroses cellulaires plus ou moins étendues avec tous les effets généraux qui en dérivent. Ainsi peut s'expliquer, du moins provisoirement, l'action spécifique qu'exerce, à doses bien détei*minées, le remède sur les tissus tuberculeux, de même que la possibilité d'augmenter très rapidement les doses ; ainsi s'expliquerait aussi l'action curative du remède. »
Il est intéressant, au point de vue de l'histoire de la tuberculine, de rappeler quelques-unes des hypothèses et des recherches faites par diVers bactériologistes sur l'origine et la nature probable de la lymphe de Koch, avant déjà que celui-ci eût donné les premières indications à ce sujet. Dès le
HYPOTHÈSES SCR I,A PROVENANCE BE LA TUBERCULINE. 8dl
début, ceux qui étaient familiarisés avec les cultures du bacille de la tuberculose furent frappés, à l'examen des premières gouttes de lymphe dont ils purent disposer (Roux et MetchnikofF, moi-même), de l'odeur particulière qu'elle présentait et qui est celle des cultures du bacille tuberculeux sur milieux glycérinés. Cette constatation faisait présumer que le liquide était extrait de cultures tuberculeuses. Buchner, d'après les propriétés assignées par Koch à son remède, le rangeait, non parmi les toxalbumines ou les ptomaïnes, mais parmi les bactério-protéines étudiées par Nencki et par lui-même.
Hueppe et Scholl arrivèrent également, avant la communication de Koch sur la provenance de son remède, à induire que celui-ci était un dérivé de cultures de tuberculose'. Disposant d'une petite quantité de lymphe, ils en hrent tomber quelques gouttes dans de l'alcool absolu. Chaque goutte provoquait un précipité blanchâtre, abondant, se déposant au fond et sur les parois du vase. Ce précipité, après décantation de l'alcool, était facilement soluble dans l'eau. La solution ainsi obtenue donnait nettement la réaction du biuret, elle contenait par conséquent des peptones et des albumoses. L'alcool, évaporé avec précautions, laissait un résidu épais, incolore qui, traité par l'acide phénique et l'acide sulfurique, donnait les réactions de la glycérine. Hueppe et Scholl crurent constater que la lymphe contenait environ 30 p. tOO de peptone et du sel marin en proportion considérable. De ce seul fait, ils concluaient que la lymphe ne pouvait pas être, comme Koch la définissait, un extrait glycériné de cultures pures de la tuberculose, c'est-à-dire un extrait obtenu en faisant agir la glycérine à 30 p. 100 sur des cultures de tuberculose sur milieux solides, mais qu'elle était plutôt le résultat de la concentration de cultures en milieux liquides, milieux qui sont, comme l'on sait, additionnés de peptone et de glycérine. En concentrant par évaporation du bouillon glycériné et peptonisé dans lequel avait vécu le bacille de la tuberculose, ils obtinrent un liquide qui se distinguait à peine de la lymphe de Koch, pour l'aspect et pour les autres caractères, et qui provoquait comme elle la réaction générale
1. Hueppe et Scholl. Ucber die Natur der Koch'schen Lymphe [Berl. klin. Woc.henschrift, 1891, p. 88 et 193). — Hueppe, R. Koch's Mittlieilungen uber Tubcrkulin, kritiscli beleuclitet (/ézc?., p. 1121).