LA TUBERCULOSE PULMONAIRE OCCULTE DU JEUNE ENFANT
Nous n’avons pas eu l’occasion de recueillir personnellement des observations de nourrissons ou de jeunes enfants cracheurs de bacilles, sans lésion pulmonaire radiologique. Mais cette question mériterait d’être étudiée très complètement et elle nous semble différente de ce que nous avons vu chez l’adulte, tant par sa fréquence, que par la pathogénie particulière que l’on peut invoquer. Nous ne ferons ici que résumer tous les éléments qui font l'intérêt de cette étude.
Les observations de tuberculose occulte à expectoration bacillifère se sont multipliées depuis que M. Armano- Dezizze a montré que le tubage gastrique permettait de rechercher aisément les bacilles dans les crachats déglutis. Déjà cet auteur avec M. ViBERT avait rapporté, en 1927, trois observations d’enfants cracheurs de bacilles sans image radiologique normale. Il faisait remarquer alors que le tubage gastrique « constitue non pas seulement un moyen de confirmation du diagnostic, mais un moyen de dépistage de la tuberculose pulmonaire infantile ». Un peu plus tard, M. Oprrz de Berlin, montra que l’expectoration bacillifère pouvait, chez l’enfant, précéder pendant des mois ou même des années les autres signes de tuberculose. Puis M. Liener insista sur ces faits et sur la possibilité de leur coexistence avec une cuti-réaction négative à la tuberculine. Aux États- Unis, de très nombreuses observations de cet ordre ont été publiées. C’est ainsi que M. WaLcreen déclare avoir trouvé le bacille dans l’estomac de dix enfants atteints d’érythème noueux, mais indemnes de toute localisation pulmonaire.
MM. FriepManN, EssErMAN et BLack ont fait cette constatation très fréquemment chez des enfants admis en préventorium et dépourvus de toute manifestation pleuro-pulmonaire. M. NarBanrT a fait les mêmes recherches et a eu les mêmes résultats ; il cite, en outre, ceux très comparables de Poursen, Kereszruri, Scarck et Misaurow. M. LEURET, récemment, à pratiqué l’examen du contenu gastrique de 100 enfants ne présentant aucune lésion radiologique ; chez 18 d’entre eux, il aurait trouvé des bacilles. M. Save et ses collaborateurs enfin, ont rapporté des cas semblables.
On voit donc la grande fréquence de ces tuberculoses occultes de la première enfance, à l’opposé de la forme de l’adulte que nous venons d’étudier et que nous savons exceptionnelle. Peut-être demandent-elles une explication particulière.
Il faut noter que plusieurs auteurs ont signalé l’existence de ces crachats bacillifères avant la phase allergique. C’est ainsi que dans l’observation de M. LieNER on constate des bacilles dans l’estomac d’un enfant de 6 mois, en contact avec sa mère tuberculeuse, sans qu’il y ait aucun signe pulmonaire. À ce moment (6 juin 1930) la cuti-réaction est négative. Le 14 juin, soit huit jours plus tard, la fièvre s’allume, la cuti-réaction est encore négative. Pais quatre jours plus tard (18 juin), elle devient positive. Le 20 juin apparaissent des ombres hilaires excessives sur les radiographies et le 28 juin, une densification de la partie moyenne du champ pulmonaire droit.
Ces constatations demandent à être rapprochées des études faites par M. Jousser sur la bacillémie tuberculeuse primitive du jeune Âge, de celles de Léon BErNarp et de M. Leconc, sur la généralisation du bacille de Koch dans l'organisme, pendant la période antéallergique. Les observations que nous venons de citer appartiennent, sans doute, à des nourrissons qui se trouvent dans ce que M. Desré a appelé la phase antéallergique de la tuberculose. Tout se passe comme si chez l’enfant jeune contaminé, il y avait un stade
de diffusion extrêmement rapide du bacille, comparable à ce qu’on observerait chez le cobaye (SruarT, Wirzis, Léon BERNARD et LELONG).
La pathogénie que nous avons invoquée pour l'adulte peut, dans certains cas, expliquer les formes de l’enfant. Il est peu vraisemblable cependant, que la bacillose fibreuse soit en cause. Sans doute est-il plus logique d’admettre, comme M. Liener, que « le foyer primitif invisible est en rapport avec l’extérieur par les conduits bronchiques les plus fins ».
Mais il nous semble que dans l’ensemble les observations de l’enfant jeune et du nourrisson s’accorderaient assez avec l'hypothèse d’une élimination de bacilles contenus dans le sang. Nous venons ainsi à la pathogénie à laquelle se sont attachés certains partisans de la théorie des « porteurs sains de germes » et que nous avons discutée et écartée. Bien entendu, il ne saurait là non plus, être question de porteurs sains. Mais peut-être le stade bacillémique de la primoinfection rendrait-1l compte de ces faits. Il est troublant de voir combien ces expectorations bacillifères sans lésion radiologique ont été souvent signalées coexistant avec l’érythème noueux, que beaucoup considèrent précisément comme une manifestation de la septicémie bacillaire atténuée de première invasion. Ces conclusions expliqueraient en outre les constatations à priori paradoxales de cuti-réaction négatives.
Si, au point de vue théorique, l’expectoration bacillifère monosymptomatique du jeune enfant est sans doute différente dans la plupart des cas, de ce que nous étudions ici chez l'adulte, des questions pratiques communes se posent. Il en est ainsi de l’importance diagnostique du crachat bacillifère isolé et de son intérêt prophylactique.