DÉFINITION
La tumeur prélacrymale proprement dite est une tumeur arrondie ou ovoide, développée au-dessous du tendon direct de l’orbiculaire et simulant la tumeur classique par rétention, causée par une collection purulente occupant l'espace présacculaire, mais sans communication avec le sac.
Nous pouvons d'ores et déjà, quitte à y revenir plus tard, différencier cette tumeur ainsi décrite de ce que M. Jocqs (1) a appelé récemment la tumeur péricystique, où il existe une perforation de la paroi antérieure du sac, avec abcès en bouton de chemise, et de la péricystite décrite par M. Parinaud (2), qui est
(1) Jocqs : Clinique ophtalmologique, février 1900. (2) Parinaud : Péricystite lacrymale (Annales d'oculistique, mai 1891).
RUE PP une inflammation à forme diffuse, compliquant une suppuration lacrymale avec ou sans ectasie du sac.
Nous ajouterons encore que la tumeur prélacrymale, ainsi que nous l’entendons, peut coïncider avec un léger catarrhe lacrymal, mais que souvent aussi elle existe sur des sujets ayant toujours été indemnes d'affection lacrymale, même légère.
HisTORIQUE. :
L'idée d’une collection de nature quelconque, se développant au-devant du sac lacrymal sans que celuici fut intéressé, avait déjà été exprimée et discutée par d'anciens ophtalmologistes.
On trouve, en effet, dans le Manuel d’oculistique de Wenzen (Paris, 1808), la description suivante de l’anchilops :
« Anchilops (1) : tumeur du grand angle. Cette tumeur, que les Grecs ont nommée æyxvwv, les Latins anchilops, se montre dans le grand angle, presque toujours au-dessous des paupières. Elle vient entre le nez et l'angle interne, et a son siège dans la graisse et la peau qui recouvrent le muscle orbitaire. Elle tient de la nature des tumeurs inflammatoires ou graisseuses.
« La matière qui forme l’anchilops est enfermée dans un sac particulier, c'est une petite tumeur enkystée.
(1) Définition: citée par Armaignac, in. Annales d'oculistique, novembre 1900).
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« L'anchilops n'a point de communication avec le réservoir des larmes, à moins qu'il ne soit très ancien et que le pus ne se soit fait jour jusqu’au sac lacrymal, ce qui est rare.
« Lorsque l’anchilops s’est ulcéré spontanément et qu'il offre une ouverture à l'extérieur, àtravers laquelle sort la matière purulente, la maladie porte alors le nom d'œgilops, nom que les anciens ont aussi donné improprement à la fistule lacrymale, car l’œgilops n'est que l’anchilops ulcéré et n’a aucune relation avec le conduit des larmes. »
Demons fils s'insurge contre cette manière de voir; pour lui c'est une erreur de supposer qu’une tumeur puisse venir se former au-devant du sac. Cependant, il reconnaît que, sur cent tumeurs du grand angle, il en existe au moins une qui n’aie pas pour origine le sac lacrymal, et qui soit située en dehors de ce dernier, les voies lacrymales étant intactes.
Il cite, à l'appui de son opinion, une observation que nous donnons in extenso.
Dépôt au devant du sac, pris pour un dépôt dans cette cavité. (Demours, Mon Journal, 15 novem-
bre 1799) (1).
« M. de la Ch... eut une fluxion érysipélateuse sur l’os du nez : le gonflement assez considérable dura longtemps et s’étendit sous l'œil. Vers le milieu d'octobre 1799, il lui en survint une autre près de l'os
(D) In thèse Peyroux, Lyon 1894.
i0Ue de la pommette; elle était dissipée depuis quinze jours, lorsqu'une troisième se manifesta au grand angle et à toute la paupière inférieure au point de me faire prononcer que le siège principal du dépôt était dans le sac lacrymal, que c'était le véritable anchilops qui n'allait pas tarder à se convertir en œgilops par la rupture du sac et du tissu entamé. Je conçus cependant quelques doutes en apprenant que le malade avait eu deux fluxions du même genre. Le cinquième jour, le gonflement était tellement circonscrit, que mes doutes étaient presqu'entièrement évanouis. Je fis une incision qui fut à peu près inutile. Il sortit peu de matières; la tumeur ne se vida pas, comme je m y attendais, la croyant lacrymale. Un nouveau point blanchâtre se manifesta le lendemain du côté de la commissure interne des paupières. L’injection faite par le point lacrymal passa librement dans le nez et je reconnut mon erreur.
« Il est très rare de rencontrer une tumeur située hors du sac lacrymal et qui ait autant de ressemblance avec celles qui sont dues à un amas de matières dans l'intérieur du sac. Heureusement, il ne faut dans les premiers jours, dans l’un et l’autre cas, que des cataplasmes émollients. »
Desmarres (1) a observé un cas analogue dont il rapporte l'observation.
« Le 24 décembre 1852 on apporta à ma clinique un garçon, Mathieu, âgé de trois ans, demeurant
(1) In thèse Peyroux, Des affections du grand angle, simulant une maladie des voies lacr ymmales.
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route de Montreuil, 143. Cet enfant est atteint d'une ulcération fistuleuse de la peau au-dessous du tendon de l'orbiculaire, depuis plus d’un mois, malgré les soins qu'il à recus, la plaie ne guérit pas et continue à donner du pus en petite quantité.
« Je crus d’abord, comme le médecin présent, avoir affaire à une fistule lacrymale, mais quelques doutes s'étant élevés dans mon esprit, je pratiquai une injection et me convainquis que le sac lacrymal était sain. Le malade guérit complètement par les mêmes moyens eb en quelques jours. »
Béraud (1) décrit ainsi un kyste dermoïde prélacrymal :
« J'ai eu une fois l'occasion de faire sur le cadavre la distinction entre une tumeur lacrymale due au développement d'un follicule muqueux du sac et un kyste dermique occupant le grand angle de l'œil.
« C'était sur une vieille femme de soixante ans, cette tumeur était ovoide, d’une longueur de quatre millimètres de bas en haut, et de trois millimètres suivant le diamètre horizontal. Sa surface n'était pas bosselée, sa consistance était assez grande et la pression ne faisait pas diminuer son volume.
« En injectant un liquide dans les points lacrymaux on les trouve libres, et ce même liquide arrive avec facilité dans la narine correspondante.
« Je me suis convaincu ensuite que cette tumeur était dans l'épaisseur de la peau et qu’elle élait sé-
(1) In thèse Peyroux.
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HR te parée du tendon de l’orbiculaire et de la face antérieure du sac par un tissu cellulaire filamenteux, elle est totalement formée par une poche qui, par la déchirure, laisse échapper une matière blanche, caséeuse, d’un aspect gras et onctueux, s'écrasant fa-
cilement. »
Ces anciens ophthalomologistes admettent donc tacitement un espace présacculaire où peuvent se développer des tumeurs de différente nature, inflammatoires dans la plupart des cas, ou dermoiïdes comme dans le cas de Béraud.
Comme nous, ils trouvent dans ce cas les voies lacrymales perméables et Wenzen donne même de l’anchilops une description en contradiction avec les classiques de son temps, il est vrai, description qui répond assez bien à notre tumeur prélacrymale, mais ne connaissant pas l’espace présacculaire, il en place le siège dans la graisse située au devant du sac.
Quant aux observations de Demours et Desmarres, elles ne peuvent s'appliquer qu’à l'affection que nous avons décrite sous le nom de tumeur prélacrymale proprement dite,
Il faut arriver à 1891, à cette époque M. Parinaud, étudiant dans un important mémoire les accidents inflammatoires consécutifs au rétrécissement du canal nasal, décrit des péricystites diffuses simulant des periostites et se développant dans les tissus sous muqueux et le long du bord inférieur de l'orbite. Depuis, M. Peyroux, dans sa thèse, et les auteurs classiques restent muets sur cette question et l’on y
Vo lit simplement la description de la tumeur lacrymale par rétention, (mucocèle, empyème, etc., Fuchs, Gayet, Meyer, Haab et Terson, Truc et Valude, etc.).
Le 11 avril 1899, dans une discussion à la Société d'ophtamologie de Paris, M. Jocqs, à propos d’une communication de M. Antonelli, sur le traitement de la dacryocystite, par les bougies médicamenteuses, soutient que la tumeur lacrymale, soit purulente, soit muqueuse est due, non à la dilatation du sac, mais à une poche péricystique communiquant avec le sac par une fistule à travers la paroi antérieure de ce dernier.
Le 4 Février 1900, le Prof. agrégé Rollet dans un premier article(1) montre qu'il existe des tumeurs sans perforation sacculaire, qu'il propose d'appeler prélacrymales, ressemblant à des tumeurs lacrymales par rétention eten donne la condition anatomique en
s'appuyant sur ses dissections et celles de son élève Vadon.
Le 295 Février 1900, M. Jocqs publie dans la Clinique ophtalmologique un article ayant pour titre « Considérations sur la constitution de la tumeur lacrymale (tumeur péricystique) » où il décrit la péricystique lacrymale consécutive à une fistule de la partie antérieure du sac, dont il rapporte une observation, et s'efforce d'identifier cette application avec la tumeur prélacrymale décrite par M. Rollet.
Peu de jours après, dans le même journal, M. Thiébaut, d'Alger, publie une lettre où il s'associe entièrement aux conclusions de M. Jocqs.
(1) Lyon médical, 4 Février 1900. Tumeur prélacrymale.
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En Mai 1900, M. le Prof. agrégé Rollet, dans un nouveau travail (1), fait une revue d'ensemble sur cette question et étudie la tumeur prélacrymale surtout au point de vue de son traitement.
Le dernier travail paru date du mois de Novembre 1900, et est dû à M. Armaignac (2). Dans cet article, l’auteur rappelle qu'en 1881, dans un de ses ouvrages, il a décrit un abcès situé au devant du sac lacrymal ; sa cavité était double et figurait un double bouton de chemise; un pertuis très étroit faisait ainsi communiquer les deux cavités purulentes dont la première était située au devant du sac et était la plus grande et la seconde par le sac lui-même.
Nous remercions vivement M. le Prof. agrégé Rollet de nous avoir communiqué ses documents, d’avoir encouragé nos recherches et dirigé nos études. Grâce à lui, nous avons pu rédiger un travail d’ensemble sur cette question que ses communications antérieures ont faites sienne.
Dans les chapitres qui vont suivre nous essayerons de tracer l’histoire symptomatologique et clinique de la tumeur prélacrymale telle que nous l’entendons.
Nous réserverons un paragraphe spécial à la péricystite qui, à notre point de vue, est une forme -particulière de la tumeur prélacrymale, c’est-à-dire une tumeur prélacrymale secondaire, avec large communication avec le sac lacrymal.
(1) La tumeur prélacrymale et son traitement, Annales d’oculistique, Mai 4900.
(2) Armaignac, à propos de la tumeur lacrymale, Annales d’oculistique, Novembre 1900.