‹ La Tunisie au début du 20me siècleChapitre 14 sur 61 · L. PliRVINQUIERE · texte numérisé non relu

L. PliRVINQUIERE

Mouvements récents du sol. — Quelques géologues et géographes ont même pensé que ce mouvement d'exhaussement s'était encore fait sentir dans les temps historiques. Leur argumentation reposait sur diverses observations, en particulier sur le fait que la configuration des côtes voisines de Carthage a varié depuis les guerres puniques.

Nous savons en effet, par les historiens, que Carthage fut bâtie sur

Fig. 25. — Les grands abrupts du Kel er Raï et la vallée de Toued Sguifla. (Crélace supérieur el Eocène inférieur.)

un promontoire, ce qui n'est plus vrai actuellement. Eu outre, Utique, qui fut un port florissant, est maintenant à 10 km. dans l'intérieur des terres. Il semble donc que la côte ait dû se relever. Eq réalité, on peut se rendre compte que le niveau de la mer n'a pas varié et que la Medjerda est seule responsable de la modification apportée aux rivages, observation que Peyssonel avait su faire dès 1724. La Medjerda. le grand fleuve tunisien, encore que bien peu imposant, roule toujours une eau jaunâtre et chargée de sédiments qu'elle laisse déposer à son

embouchure. C'est ainsi qu'elle a édifié un delta de oO km. de long. Au début de l'époque punique existait, entre le cap Farina et Cartbage, un golfe piofond divisé en deux parties par un petit promontoire, au nord duquel fut bâtie plus lard la ville d'Ulique. A ce moment la Medjerda se jetait à 10 km. au nord de Cartbage, au point où est maintenant la sebkba er Rouan ; son lit est encore reconnaissable, au dire de Parlscb. Peu à peu, elle reporta son embouchure vers le nord. Au temps des gueires puniques, la partie méridionale du golfe était presque comblée, et lorsque, en 204 avant J.-C, Cornélius Scipio établit son camp sur la petite langue de terre qui conserva pendant toute l'antiquité le nom de Castra Cornelia et qui est aujourd'hui appelée Kalaat el Oued ou Kalaat el Andless, la rivière longeait le bord méridional de ce petit promontoire. Utique était encore un port importante cette époque et même jusqu'au temps de César ; mais au III^ siècle de notre ère, elle existait seulement comme rade et les vaisseaux ne pouvaient plus aborder. A ce moment, l'embouchure de la Medferda se trouvait près de Porto Farina. Enfin cette dernière ville posséda au XVII^ siècle un grand arsenal, tandis qu'aujourd'hui son port est presque entièrement comblé par les alluvions de la Medjerda. On voit donc que les apports dus à ce fleuve suffisent à expliquer les modifications subies par la côte. Du reste, les fouilles de Beulé ont montré que les anciens quais de Carthage sont au niveau de la mer. 11 n'y a donc point eu d'exhaussement sur ce point.

Roudaire, cependant, a cru pouvoir établir la réalité d'un tel mouvement en se basant sur ce fait que la tour d'El Mnara, située près d'HamTnamet, à 15 mètres au-dessus de la mer. offre de nombreuses perforations dues à des mollusques lithophages. On aurait eu la répétition du phénomène classique du temple de Sérapis. Malheureusement, Pomel. qui a examiné cette tour, a reconnu que les prétendus mollusques lithophages n'étaient autres que des Pectoncles el des Bucardes, faisant partie intégrante de la roche, c'est à dire des fossiles. La tour a en effet été construite avec cette molasse pliocène dont j'ai dit un mot, en ajoutant qu'elle avait été un sujet de confusion. Du reste, comme le faisait observer malicieusement Pomel, pour être logique, il eût fallut admettre que le colossal amphitéàtre d'El Djem, comparable par ses dimen-

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sionsau Colisée. avHil fait un plongeon semblable à celui que Ion supposait pour la tour (ses assises les plus élevées renfermant les mêuies mollusques) et cela sans qu'aucun bistorien en fasse mention. Donc, là encore, point , l'oscillation du rivage.

Mais il est un autre mouvement tlu sol, un autre changement des lignes du rivage, au sujet duquel s'élevèrent de nombreuses discussions, dont lécbo a pénétré jusque dans le grand public. Cest que, dansée cas, des hommes à 1 imagination puissante avaient projeté de restaurer ce qui, dans leur pensée, avait jadis existé : je veux parler des cholts et de la mer intérieure. On sait que les cholls forment une suite de dépressions pénétrant dans les terres sur plus de 300 km. et f|ue le fond de certains d'entre eux se trouve à un niveau inférieur à celui de la mer, dont ils ne sont séparés que par une étroite bande de terre au voisinage de Gabès. L'idée directrice du projet était la suivante: celte immense dé|.ression est le fond d'une ancienne mer, qu'un soulèvement récent de la c(Me a séparé de la .>rédilerranée. .Malheureusement, la géologie parle contre cette hypothèse, comme l'ont établi en premier lieu Fuehs et surtout Pomel 11 y a bien eu. à vrai dire, un mouvement d'émersion du rivage, comme en témoignent les plages soulevées à 15 ou 20 mètres, mais ce mouvement date du début du Quaternaire, car dans ces cordons littoraux o:i rencontre des espèces qui ont disparu actuellement de la Méditerranée, telle que le Slromhiis medilcrrancns. De plus, le seuil de Gabès est constitué par les calcaires du Crétacé supérieur repliés en dos dàne s'élevant à 13 mètres au-dessus du niveau de la mer et qui sont recouverts par 34 mètres de limons, sables gypseux et cailloutis. Nulle part on ne voit trace d'un bras de mer asséché. \\i contraire, si on cherche des fossiles dans cette formation, on reconnaît (|ue tous sont terrestres ou d'eau douce. Bien plus. Pomel y a recueilli nombre de silex taillés. Donc, déjà à l'époque préhistorique, cette langue de terre était telle que nous la voyons maintenant et habitée par des peuplades qui taillaient les silex pour s'en faire des outils ou des armes. Nulle part, dans cette région, on ne trouve trace d'un exhaussement ; au contraire, certains faits tendent à faire croire à un alïaissemont.

On a encore argué de la présence du gypse et du sel dans la dépression des chotts comme d'une preuve en faveur de l'existence

GEOLOGIE

antérieure d'une mer; mais cette constatation ne prouve rien, car les terrains avoisinants renferment en quantité ces deux substances.

On a voulu aussi tirer appui de la présence dans les limons des chotts, de coquilles marines et on a cité bien souvent le Cardium ednle. Assurément ce Cardium se trouve dans les limons des chotts, mais Tournouër a fait observer, dès 1877, que ce Mollusque

Fig. 28. — Sur le choit el Fedjedj (p. es dEl Menzuf)

vivait fort bien dans les eaux saumàtres ou même presque douces. De plus, si les chotts étaient les restes d'une ancienne mer, ces fameux Cardium devraient être accompagnés par d'autres espèces marines. Or, nous constatons précisément le contraire; les seules coquilles que l'on trouve enCore dans ces limons sont des flelix, formes essentiellement terrestres, et aussi des Melania et Mflanopsis, formes d'eau douce, ou accidentellement d'eau saumàtre. Ainsi donc les chotts sont simplement les restes d'une immense dépression lacustre. Leur histoire paraît avoir été à peu près la suivante: par suite de plissements, peut, être aussi d'elïondremenls

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