HÉRODOTE, IV
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« les premiers habitants de l'Afrique furent les Gétules et les Li- » byens, nations farouches et grossières, qui se nourrissaient de » la chair des animaux sauvages et broutaient l'herbe comme les n troupeaux... Sans demeures fixes, errant à l'aventure, leur seul )) gîte était là où la nuit venait les surprendre (1). » Il y avait donc parmi eux des nomades, qui étonnaient les Romains par leurs mœurs et leur genre de vie. On est convenu de désigner sous le nom général et commode de Berbères l'ensemble des races qui formaient le fond le plus ancien de la population de l'Afrique du Xord, entre les colonnes d'Hercule et l'Egypte (2). Les monuments préhistoriques de l'Algérie et de la Tunisie sont leur œuvre : gisements d'instruments paléolithiques, dolmens et menhirs, nécropoles établies sur des plateaux que dominaient les ke/s ou rochers à pic, couronnés d'inaccessibles acropoles (3). Les Berbères, d'où qu'ils vinssent, étaient établis en Tunisie longtemps avant qu'y fussent arrivés les navigateurs phéniciens. Ils ont survécu à l'empire carthaginois, à la conquête romaine, aux invasions arabes. Ce sont eux encore que nous avons aujourd'hui en face de nous.
Deux cités phéniciennes, Sidon et Tyr. ont pris l'une après l'autre 1 initiative du mouvement d'expansion. Les marins de Sidon, après avoir visité les côtes de l'Asie Mineure, les îles de la mer Egée, les rives du Pont-Euxin et de la Grèce, parvinrent enfin à l'entrée du bassin occidental de la Méditerranée. Ils créèrent des comptoirs à Malte, en Sicile, en Afrique. Sidon se vantait d'être la métropole de Cambé ou Carcabé. qui occupait l'emplacement même où s'éleva plus tard Carthage. Peut-être lui devait-on aussi la fondation d'un comptoir à Utique. Mais déjà Tyr la supplan tait. Les Tyriens soumirent à leur influence commerciale toute la seconde moitié de la Méditerranée, Afrique. Italie du Sud, Sardaigne, Espagne. En Tunisie, Hadrumetum, Leptis et bien d'autres villes encore étaient des colonies tyriennes. De nombreux points de la côte reçurent ainsi, à cette époque lointaine, du XI- au
(1) Salllste, De belln Jugurlhino, 17.
(2) D' Bertholon, La population et les races de la Tunisie. Revue générale des sciences, 15 novembre 189(3, p. 965 et suivantes.
(3j P. Gaugki.er, L'archéologie de la Tunisie. La Tunisie, histoire et description (publié parles soins de la Résidence générale). Paris, 1896. cf. I, p. 295-
IX« siècle, la visite des marchands de Syrie. Ceux ci ne s'éloignaient jamais de la mer; autant que possible ils plaçaient leurs factoreries dans de petites îles ou des presqu'îles, faciles à défendre ou à quitter en cas d'attaque. Sans chercher à conquérir le pays, à imposer aux indigènes leur autorité politique, ils se contentaient de faire le commerce; ils échangeaient les productions de cette contrée naturellement riche, le HIé, les fruits, contre les objets manufacturés importés d'Asie, étoffes, armes et outils de bronze, verroteries, bijoux précieux. Les auteurs anciens prétendent que des relations plus étroites se nouèrent à la longue entre les Libyens et les Phéniciens ; des marchands d'outre-mer vinrent demeurer en Afrique ; ils épousèrent des filles du pays et quelques siècles plus tard existait dans les comptoirs de Sidon et de Tyr une race nouvelle issue de ces croisements, la race liby-phénicienne. .
Vers l'an SOO fut fondée enfin la cité principale de la Tunisie punique, celle qui devait, après Sidon et Tyr et plus encore que celles-ci, jouer dans la .Méditerranée occidentale un rùle prépondérant. La princesse tyrienne LIissar, chassée de sa patrie par sou frère IMimelioun ou Pygmalion, vint avec ses partisans se réfugier auprès de la colonie sidonienne de Cambé. Elle y fit bâtir Kartliadduht, la ville nouvelle, et les (îrecs ont traduit ce nom par KaG/r;ôf.)v, les Romains par Curthai/o. Elissar, c'est la Didon que Virgile a ciianlce au livre premier de 1 Kiicide: Enée est jeté par la tempête sur la côte d'Afrique au moment m»^me où s'élèvent les murs de la cité carthaginoise ; le poète nous montre les Phéniciens bâtissant en hâte leur citadelle, construisant leurs maisons, creusant leurs |)oils; ainsi les abeilles, quand revient l'été, dans les campagnes lleuries travaillent au soleil...
Carlhage occupait, sur la côte septentrionale de la Tunisie, une position très forte. Elle était merveilleusement située pour entrer en rapport avec les pays de l'intérieur qu'habitaient les Berbères, avec les établissements phéniciens du littoral, avec la Sicile et l'Italie, et par mer elle communiiiuail aisément avec les métropoles syriennes. Colonie de Tyr, elle n'oublia jamais la mèrepatrie. Tous les ans elle y envoyait une ambassade sacrifier au dieu Melkart, la grande divinité nationale des Phéniciens, héros voyageur et industrieux, qui symbolisait l'activité même de ce peuple enireprenant. .Vprès chaque guerre heureuse, les Car
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Ihaginois adressaient au temple de Melkart la dîme du bulin conquis. Une alliance étroite et indissoluble, quoique non écrite, fondée sur une intime communauté de race, de langue, de religion, unissait Tyriens et Carthaginois. C'étaient les mêmes rivaux, les Grecs, qu'ils avaient à combattre sur tous les marchés commerciaux de l'antiquité et ils coalisaient contre eux leurs efïorts. Hérodote nous donne une preuve frapp mte de cette entente des deux peuples. Le roi des Perses, Cambyse, à la fin du VI' siècle, après avoir conquis l'Egypte, voulut attaquer Carthage. Les Phéniciens, ses alliés, refusèrent de le suivre « parce que les plus » grands serments les liaient aux Carthaginois et qu'en combat- » tant contre leurs enfants ils croiraient violer les droits du sang » et de la religion (1) ».
La constitution de Carthage ressemblait à celle de toutes les villes phéniciennes et, d'une manière plus générale encore, à celle de toutes les cités de même caractère que l'histoire nous fait connaître, comme par exemple Venise au moyen-âge (2). Le pouvoir était aux mains d'une aristocratie jalouse et exclusive. Les riches marchands d'origine tyrienne,descendantsdes fondateurs, avaient la haute direction de toutes les affaires. On prenait parmi eux les su/fètes — magistrats suprêmes, au nombre de deux, d'abord nommés à vie, puis élus pour un an, — les généraux, les membres du Séuat ou Conseil des Trois-Cents et ceux des Conseils particuliers créés dans la suite pour exercer certaines fonctions spéciales, Conseils des dix, des trente, des cent. L'assemblée populaire ellemême ne comprenait que les citoyens possédant un certain chiffre de fortune. L'histoire intérieure de la République, assez obscure d'ailleurs, paraît avoir été tout occupée parles rivalités de quelques grandes familles qui se disputaient le premier rang et par les violentes tentatives des classes pauvres pour arracher aux riches une petite part de leurs excessives prérogatives.
Carthage continua au dehors l'œuvre de Sidon et de Tyr, mais avec d'autres moyens. Profitant des avantages de sa position géographique, elle voulut fonder un empire. Au lieu d'établir çà et là sur le littoral tunisien des comptoirs commerciaux isolés, elle se
(1) Hérodote,, III, 19.
(2) Em. Bourgeois, De la constitution carthaginoise. Revue Historique, XX, novembre-décembre 1882, p. 345 et suivantes.
proposa de les relier lous el de les grouper sous son hégémonie, de pénétrer dans liiitérieur, de dompler les indigènes, et ensuite, avec laide de tous ses sujets soumis el dociles, de faire des conquêtes liors d'Afrique, en Sicile, ea Espagne.
Du IX*^ au VI1« siècle la région que nous appelons aujourd'hui la Tunisie fut tout entière subjuguée par les Carthaginois. Depuis les rivages de la petite Syrte jusqu'à la Numidie, ils firent reconnaître effectivement leur pouvoir. Les indigènes divisés ne leur opposèrent qu'une faible résistance. Les anciens com()toirs phéniciens de Sidon ou de Tyr, abandonnés maintenant par leurs métropoles en décadence, n'étaient pas en mesure de lutter contre Carlhageel ne firent point dilïiculté d'entrer dans son alliance. Des villes et des villages |;eu|f|Hs de (^aitlinginois furent créés dans les terres, assez loin du littoral, sinon partout, du moins dans les régions les plus septentrionales C'étaient de véritables colonies. Aristote n'hésitait pas à leur donner ce titre : « l'Ktat de Carthage, quoique oligarchique, sait parer aux inconvénients de ce régime; sans cesse il envoie dans les contrées d alentour des colons choisis parmi ses citoyens, aux(|uels il assure ainsi une agréable aisance (1). » Plusieurs millions d'habitants relevaient de Carthage; la Tunisie, à I époque |)uni(iue, comijrenait une confédération de cités phéniciennes et de colonies dont elle avait la présidence (Vacca, Bulla regia, Thul)iir>ii iim Hure. Iladrumetum, Huspina, Leplis, etc.). et au-dessous l.i miis>e des Liby-Phéniciens el Libyens, sujets ou vassaux. (( Hérodote au V-^" siècle, les auteurs du IN'* siècle qu utilise le Périple de Scylax font ressortir la prospérité des ports |)héniciens de la côte, des florissants emporia du cap Bon, du Sahel et des Syrtes ; ils nous permettent d'apprécier les immen ses ressources que (Carthage relirait de son domaine propre, de ses montagnes boisées, de ses vastes plaines de la Zeugitane. uv/à'm Tzîoi'x, où les indigènes asservis, fixés au sol. étaient groupés dans plus de deux cents cités (2), el qui produisaient des bois de construction ou de luxe, des céréales, des fruits, du vin, même de Ihuile lorsqu'Hauuibal eut propagé la culture en grand de l'Olivier (3). »
(I) AnisTOTK, Politiqup, II. 8, 9.
(i) Ki'piEN, Pnnica, I. 3.
(3) P. Galcki.eh, op. cit., p. 300.
LA TCM-^IE PUNIQUE 191
C'est par mer que Sidon et ïyr avaient peu à peu étendu le champ de leur action. Carthage elle aussi fut avant tout une cité maritime et commerçante. Mais la possession de son empire continental l'obligea à développer ses forces militaires et lui eu donna les moyens. Elle se créa une armée en même temps qu'une flotte. Celte armée se composait de mercenaires. Les Carthaginois étaient des marins et des marchands ; ils avaient en général peu de goût pour le métier des armes et la vie des camps. Les chefs militaires étaient pris nécessairement dans leurs rangs, mais les soldats se recrutaient parmi les Liby-Phéniciens et les Berbères ; on faisait appel en outre, pour compléter les cadres, au.K aventuriers de tout pays et de toute race qu'attiraient la promesse d'une solde élevée, la perspective d'aventures lointaines et lespoird'un riche butin. Ce système était périlleu.x et Carthage eut maintes fois à en souffrir. Les mercenaires mesuraient leur dévouement aux bénéfices matériels qu'ils en retiraient; lorsqu'on les payait mal, ils se soulevaient. La plus redoutable de ces révoltes eut lieu après la l)remière guerre punique; les scènes d'horreur qui l'accompagnèrent et que l'imagination puissante de Flaubert a décrites dans Snlamwhô l'ont fait surnommer la (jnerre itiexpidhle; au défilé de la Hache, les insurgés, cernés par Hamilcar et réduits à s'entre dévorer, périrent tous jusqu'au dernier.
Cette armée peu sûre et dangereuse rendit cependant à Carthage de grands services et lui permit de prendre hardiment loflensive. Les circonstances lui étaient favorables. Tyr, attaquée par les Chaldéens, devait renoncer à la domination des mers. Il est vrai que partout les marins et les marchands grecs essayaient de supplanter les Phéniciens; plus ingénieu.x, plus agréables de rapports et plus souples, moins âpres au gain, ils enlevaient aux Tyriens leur clientèle commerciale et les chassaient de leurs marchés. Mais Carthage intervint en faveur des colonies phéniciennes et se fit leur protectrice. Elle leur apporta l'appui de ses navires et de ses armes. Dans le bassin occidental de la Méditerranée elle put lutter avec un plein succès contre la concurrence hellénique. Elle était assez loin de la Grèce pour n'avoir pas à craindre d'être éclipsée par elle, et au delà de la Sicile les colonies grecques, à l'exception de la phocéenne Massilia (Marseille), étaient peu importantes. L'Espagne fut occupée et en partie colonisée par les
Carthaginois, comme l'avait été la Tunisie elle-même; en Sicile, les Grecs furent contenus et refoulés ; en Ligurie, en Corse, en Sardaigne, les Carthaginois alliés aux Étrusques, ennemis comme eux des Grecs, remportèrent déclatants succès. Magoa s'empara des Baléares, dont une ville porte encore son nom, Port-Mahon. De bonne heure un traité d'amitié fut conclu avec Rome, délimitant la sphère d'action et dinlluence de chacun des deux Etats et leur assurant réciproquement d'importants avantages commerciaux. Toute une moitié de la Méditerranée était un lac carthaginois. Et d'audacieux navigateurs, franchissant les colonnes d'Hercule (le détroit de Gibraltar), partaient explorer des domaines nouveaux et inconnus. Hannon descendait le littoral africain jusqu'au cap Noun, Hirailcon remontait les côtes d'Espagne, de Gaule, de Bretagne jusqu'aux îles Cassitérides (les Sorlingues actuelles), où l'on exploitait l'étain nécessaire à la fabrication du bronze. Les marins de Ciirthage reculaient les limites du monde connu des anciens.
Pour connaître la civilisation de la Tunisie à l'époque punique et apprécier à sa juste valeur l'œuvre accomplie par les Carthaginois nous avons peu de secours à attendre de l'archéologie monumentale. Les murailles .d'enceinte, les citadelles, les temples, les grands édifices publics, les palais des cités fondées par les Phéniciens n'existent plus ; en vain s'efforcerait-on d'en retrouver les débris sur le terrain. Autant sont nombreuses et intéressantes les ruines, souvent fort bien conservées, des constructions romaines ou byzantines, autant sont rares les vestiges puniques. Les Romains — sauf à Carlhage même — n'ont pas poursuivi systématiquement la destruction de tout ce qui datait du temps de l'indépendance, mais ils ont pris partout la place de leurs devanciers et nous cachent ce que ceux-ci avaient bâti.
Le seul monument punique qui soit encore debout à la surface du sol est un tombeau, le mausolée de Dougga, élevé au IV"^ siècle avant J.-C. pour abriter les restes d'un prince berbère ou phénicien qui régnait alors sur ce canton de la Tunisie. Une inscrip-
tion bilingue, libyque et punique, contenait l'éloge du défunt; elle est restée en place jusqu'au milieu du XIX« siècle ; en 1842, leçonsul anglais Th. Read la fit transporter à Londres, au Britisli Muséum. Le mausolée comprenait, sur un soubassement carré de six gradins, deux étages en grand appareil, ornés le premier de pilastres, le second de colonnes, puis un socle décoré de basreliefs et de statues ailées, enfin au sommet une petite pyramide surmontée d'un lion de pierre. La chambre sépulcrale où reposait le défunt se trouvait sans doute en sous-sol. Dans ce qu'on peut voir encore de la décoration des parties extérieures on remarque un mélange d'éléments empruntés les uns à l'Egypte, les autres à la Grèce. Les chapiteaux des pilastres, au premier étage, se composent d'une volute unique dont la courbe est très accentuée et d'où s'échappent en trois points des tleurs de Lotus épanouies. Ce spécimen unique de l'architecture africaine, au lem ps de l'hégémonie punique, nous permet de retrouver ici l'influence très apparente des deux arts différents dont procède et s'inspire l'art phécien.
Les documents les plus abondants et les plus sûrs que nous possédions au sujet (le la civilisation carthaginoise nousonl été révélés par l'exploration des nécropoles. Aux abords de toutes les cités s'étendaient de vastes cimetières souterrains. Les archéologues contemporains les ont retrouvés. Le mobilier funéraire des tombes puniques d'ilatlrumelum, de Thubursicum Hure, de Ruspina, de Carthage surtout, permet de suppléer au silence des auteurs classiques et atténue les regrets que doit nous causer la disparition des édifices.
Nulle part les recherches n'ont été conduites avec autant de méthode et de persévérance qu'à Carthage même ; nulle part, le bulin n'a été aussi abondant (1). L'honneur en revient au P. Delaltre, des
(1) Sur la topof^'rapliie, les nécropoles et les musées de Carlhage punique, voir les indications bibliographiques données par M. E. Babklon à la lin de l'article Cartilage, dans la Grande Encycthpédie, l. ÏX, p. 610. ^- Tl sufTira de citer ici les travaux les plus récents : l\. Caunat et H. Saladin, Voyage en Tunisie, le Tour du Monde, 1893, t. II, p. 100 et suivantes: — P. Di-lattrk, Carthage, dans La Tunisie, histoire eL description. Paris, 1896, cf. I, p. 3o7 et suivantes ; — E. Babklon, carthage, guide du touriste et de l'archéologue. Paris, 1896; — Ph. Rbr- GEK, Les fouilles de Carthage. Revue des Deiur Mondes, 1" juin 1899, p. 658 et suivantes; — G. Pkhrot, Le musée du Bardo et les fouilles de M. Gauckler. Revue de l'.irt ancien et moderne, 10 août 1899, p. 99 et suivantes; — R. de la
LA TUNISIE PUNIQUE
missions d'Afrique, préposé par le cardinal Lavigerie à la direction du musée archéologique qu'il a créé à côté de sa cathédrale, et à M. P. Gauckler, directeur des Antiquités de la Régence. De la capitale de l'empire punique il ne reste plus guère que ses nécropoles. La ville a été deux fois détruite de fond en comble, par les Romains et par les Arabes. Les seuls édifices qui subsistent, fort abîmés pour la plupart, ne remontent qu'à l'époque romaine. Carthage devait principalement sa richesse et sa réputation à ses ports ; l'historien grec Appien nous les décrit en détail : en avant
Fis. •«■ — Les aaciens porls <1e Carthage. Vue prise de la colline de Byrsa (d'après une photogra phie).
se trouvait le port marchand ouvert sur la mer, en arrière le port militaire ou cotlion, circulaire, bordé de quais et d'arsenaux, avec au centre une île où l'amiral carthaginois avait son observatoire et se tenait en permanence (1); deux flaques d'eau sur la côte sont tout ce que le temps et les hommes en ont laissé survivre. Du sommet
BLANCHÉREct P. Gaucklf.r, Ic Muséc Àlaou'i, Paris, 1897; — le Musée Laiigeric à Saint-Louis de Carthage, Paris, 189><-190l ; — et les nombreux arliclos du P. Del.attre et de M. P. G.alckler, analyses dans la Chronique archéologique africaine que publie chaque année, depuis 1895, M. St. Gsell dans les Mélanges d'archéologie et d'histoire de l'Ecole française de Rome. — Pour les dernières découvertes de M. P. Gauckler, très importantes, voir son article inlituié; Les fouilles deTunisic. Revue urcli.'ologique, 1902, t. If, p 3G9 et suivantes. (Ij Apiie.n, Puntca, VII1,96 etsq.
MAURICE BËSNIER
de la colline de Byrsa, l'antique acropole où s'élevaient jadis les principaux temples, où se dressent maintenant la cathédrale et le séminaire des Pères Blancs, la vue s'étend librement sur les plaines basses, le golfe de Tunis, la haute mer, limitée à gauche par les hauteurs du village arabe de Sidi bou Saïd, à droite par les ligues estompées du Djebel Bou Kournein et du Zaghouan. Aucun monument ne rappelle l'époque punique {2). Elle ne ressuscite à nos yeux que dans les précieuses collections des deux musées de Cartilage et du Bardo. C'est là qu'ont été déposés les monnaies et les inscriptions recueillies sur l'emplacement de la cité
Kj;;. ;)('i. — Mlinnnie tie Carlliat;»' (K. Hahklon, l'arlftayc. p. 3^).
antique et les milliers d'objets divers qui décoraient les sépultures de ses premiers habitants.
Les monnaies puniques, assez nombreuses, témoignent de l'activité commerciale (|ui régnait jadis dans cette contrée. Elles ressemblent aux monnaies grecques, dont elles ne sont que des imitations. Le plus souvent on y voit dun cùlé la tète couronnée d'épis de Tanit, déesse de l'agriculture, de l'autre un cheval auprès d'un palmier, avec en exergue une légende sémitique.
Les inscriptions — on en a découvert plusieurs milliers — sont presque toutes des dédicaces religieuses, où malheureusement les
(2) Notons cependant que M. P. Gauckler a retrouvé derniorenient auprès d'une nécropole, celle de Dermùche, un certain nombre dateliers de potiers que, d'après leur contenu, il croit pouvoir dater des derniers temps de l'indépendance carthaginoise; il y avait là tout un (juarlier à part, le Céramique; le plan des fours et des magasins est parfaitement reconnaissable; ceux-ci sont encore garnis de poteries destinées à la vente (P. Galckler, Les fouilles de la Tunisie. Loco citato, p. 379 et suivantes).
LA TUNISIE PUNIQUE
mêmes formules se répètent sans cesse. Elles n'ont d'autre intérêt que de nous faire savoir les noms et professions des Carthaginois qui les ont rédigées, en même temps qu'elles nous mettent sous les yeux des représentations symboliques figurées en relief. La religion punique n'était autre que la religion même des Phéniciens.
On adorait à Carthage, comme en Syrie, Melkart, le héros voyageur ; Eschmoun, le dieu sauveur, identifié par les Grecs et les Romains avec leur Esculape ; la déesse Tanit, assimilée à Déméter ou Cérès ; Baal- Hammon ou Moloch, dieu cruel et sanguinaire, auquel on offrait des sacrifices humains et qu'on représentait sous les traits d'un homme âgé, aux cornes de bélier, assis sur un trône que deux béliers soutiennent.
Le P. Delattre et M. P. Gauckler ont reconnu et fouillé une dizaine de cimetières carthaginois de l'époque punique, antérieurs
à la conquête romaine, et des centaines de lombes éventrées ont révélé leur secret. Certains détails de leur mobilier peuvent sembler insignifiants au premier abord, mais « leur ensemble ou leur groupement par catégories sur tel ou tel point des ruines, à telle ou telle profondeur et dans des lombes de formes nellemeul carac-
Fig. 57. — SIèle punique de style grec. Tanit en Cérès. (E. Babelon, Carthage, p. 78).
MAURICE BESN'IER
térisées, nous donnent sur l'Iiisloire locale et sur le développement de la civilisation carthaginoise des renseignements d'une haute portée (i) ». Par l'examen des nécropoles et la comparaison minutieuse des poteries ou des bijoux qu'on y a trouvés, le P. Delattre est arrivé à discerner l'âge de chacune d'entre elles. Les anciens enterraient toujours leurs morts en dehors des villes ; il
Fig. O.S. — liiUrit'iir d'un l(iiube.iu puiii(|iii- de Mjiïa. (K. Haiiklon. Carthaye, p. 7'J).
est donc possible de suivre sur le terrain même les accrois sements successifs de la cité. A lorigine, Carlhage ne dépassait pas les pentes de la colline de Byrsa {2). Puis elle s'est
(1) H. Cac.nat, L'activité soiontiliquc de la France en Afrique. Comptes-rendus de l'Académie de.»- Inficripttons, 18%, p. 566.
(2) Voir en dernier lieu sur celte question les intéressantes remarques de M. P. Gauckler (Les fouilles en Tunisie. Locn citato, p. 370 et suivantes); il semble bien prouvé maintenant que les navijjateurs phéniciens s'établirent d'abord dans la région dite de Dermèche. sur le bord de la mer, au pied des collines, qui les abritaient du côté de continent : la ville s'étendit ensuite vers rinlérieur. « s'allonfîeant peu à peu sur le versant oriental du cirque montagneux dont elle envahissait graduellement les pentes jusqu'au sommet du plateau... ainsi â mesure qu'on s'élève sur les hauteurs on descend le cours des Ages ».
LA TUNISIE PLXIQUE
agrandie, englobant peu à peu dans ses nouvelles limites les cimetières des âges précédents. A Byrsa, l'acropole, se sont ajoutés le quartier de Magalia, habité par les riches marchands phéniciens, et plus tard encore le faubourg de Mégara, tout occupé par des maisons de pauvres gens et de vastes jardins. On connaissait par les auteurs anciens les noms de ces trois régions ; nous savons maintenant très exactement quelle était jadis leur étendue.
Fis. 5'J.
Objets en lerie cuiie trouves dans des tombeaux puniques (E. B.\BELON, Cartilage, p. 11).
Ce n'est pas seulement sur la topographie de la ville que l'étude des nécropoles nous renseigne ; c'est aussi sur la vie privée et les usages funéraires des Carthaginois. Le tombeau ne consistait souvent qu'en une simple fosse creusée dans le roc; parfois l'on descendait par un étroit puits vertical dans une large chambre ; parfois encore un massif sarcophage de pierre était déposé simplement sous le sol. Les sépultures des habitants les plus riches sont de
MAURICE BESMER
LA TUNISIE PUNIQUE
vraies maisons souterraines ; ou y accède par uue porte, faite de blocs de pierre massifs et qui tourne sur des gonds ; de larges dalles en dos d'âne forment le toit ; les parois sont construites en cubes de pierre bien maçonnés. Partout le mort est déposé sans être brûlé ; il est allongé, les pieds tournés vers l'Orient : la religion prescrit qu'il regarde le lever du soleil. Auprès de lui, on a mis des objets familiers qui lui serviront dans l'autre monde :
Fig. 61. — Scaratées provenant des lombes puniques ilu Cailliage. (Le Cosmos, XXXVI, 1897, 1" semestre, p. 660).
chaque tombe renferme au moins uue lampe pour l'éclairer, une patère, deux fioles, deux urnes, qui contenaient des aliments pour le nourrir. Mais le plus souvent le mobilier funéraire comprend en outre de nombreuses pièces très variées dont la nature et la richesse dépendaient de la condition sociale et de la fortune du défunt.
Grâce aux trouvailles faites dans les sépultures, dont le zèle indiscret des archéologues a violé le repos, nous pouvons nous rendre compte des caractères et des affinités de l'art carthaginois.
On déposait des vases de parfum à la tête et aux pieds des cadavres, à leurdroile et à leur gauche. Les plus beaux de ces vases sont de fabrication étrangère ; des peintures de slyle grec archaïque les ornent; ils ne pouvaient venir que de Chypre ou de Corinthe : preuve évidente que très anciennement des relations suivies ont dû s'établir entre Carlhage et la Cîrèce (1).
Fijj. i\i — .\laM|ii>- « Il icrie cuile. {Hcvue (le luit ancien et tmidcrne. VI, 18^, 2' semcslre, ç. lOÎ).
Les niorls étaient ensevelis avec leurs bijoux : ce sont des pierres précieuses et rares, des bagues, des anneaux, des étuis d or avec des inscriptions et des sujets gravés, des rasoirs qu'ornent
(I) De nombreuses amphores, trouvées dans les nécropoles puniques, portent des estampilles ou maniues de fabrique en langue grecque, surtout rliodiennes ; elles attestent pareillement la fréquence des rapports commerciaux qui unissaient Carthage et le monde hellénique (voir par exemple le P. Dflattrb, Comptes-rendus de l'Académie d<-s Inscripltons, 1900, p. 511).
LA TUNISIE PUNIQUE
des motifs décoratifs dessinés en creux à la pointe, des scarabées, amulettes sacrées en forme d'insectes. La plupart de ces objets,
tig. (>j. — .\ldsque en tent- cuiit-.
(lieiue de l'art ancien et moderne, VI, 1899, 2» semeslie, p. 111)
comme le montrent les représentations figurées qu'ils portent, avaient été sans doute importés d'Egypte. La bijouterie et l'orfèvrerie puniques sont toutes pénétrées d'influences orientales.
2U4 MAUnicK hk«nm:h
On a découvert dans plusieurs lombes des masques funéraires d'hommes et de femmes, en terre culte ; les plus curieux provien neni d'une nécropole fouillée en 1899 par M. P. Gauckler ; il faut y voir peut-être les portraits des défunts, peut-être aussi, et plus vraisemblablement, des emblèmes religieux destinés à écarter des génies malfaisants. Les masques d'hommes rappellent ces masques funéraires en or que Schliemaun a trouvés à Mycènes, mais ils ont une expression plus réaliste, plus grimaçante, d'une violente laideur. Les masques de femmes, aux traits moins durs, au sourire figé, font penser à certaines figures féminines des sarcophages étrusques, à certaines sculptures égyptiennes ou phéniciennes, monuments d'un art très ancien, originaire de l'Orient.
Le P. Delallre nous a fait connaître tout récemment plusieurs sarcophages de marbre d'une haute valeur artistique, ornés de sculptures et de peintures fort bien conservées. Les deux principaux ont des couvercles anthropoïdes qui représentent, le premier un prêtre carthaginois à longue barbe tenant une cassette, le second une prêtresse revêtue de ses ornenients sacerdotaux ; celui-ci est entièrement peint ; le visage de la prêtresse, singuliè rement vivant avec ses yeux ouverts et ses couleurs éclatantes, ressemble par la finesse de l'exécution à certaines physionomies fénii niiies de l'art grec; le costume au contraire est égyptien et imité trait jiour trait du vêtement traditionnel de la déesse Isis(l).
La civilisation de la Tunisie à l'épofjuf punique, cor)ime toute la civilisation phénicienne, était donc formée d'éléments étrangers et peu originale. Elle devait beaucoup à la Grèce, dont l'ac lion s'exerçait au loin par l'intermédiaire des grands ports de commerce comme Corinthe. dos îles comme Chypre ou Rhodes. des colonies comme Syracuse ou Tarente. Bien que les Carthaginois fussent partout en rivalité avec les Grecs, ils avaient subi l'ascendant de leur culture supérieure : les monnaies de Carthage sont frappées au type de Déméter; des frontons triangulaires, des pilastres cannelés, des chapiteaux à volutes, des acrotères décorent les stèles dédiées à Tanit; les vases peints ont été apportés par mer des bords opposés de la Méditerranée. Les écrivains an-
(1) Héhon de ViLi.EFossF., Comptes-rendus de i Académie des Inscriptions, \90i, p.729-730 ; — F. de Mély, Gazette des Beaux-Arts, 1903, 1. 1, p. 312-313 (avec planche).
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ciens nous disent que le port militaire de Cartliage était entouré de portiques ioniques (1): la République avait donc à son service des architectes grecs ou élèves des Grecs. Cicéron raconte que les Carthaginois avaient dépouillé les cités ioniennes de Sicile de leurs plus belles œuvres d'art et qu'ils les faisaient servir à l'enibellissement de leur propre ville (2) : l'art hellénique était donc chez eux connu et apprécié. Aux derniers temps de l'indépendance, Carthage se laissait envahir de plus eu plus par les produits du monde grec (3) ; elle adoptait jusqu'aux dieux de ses rivaux : dès l'année 396 av. J.-C. le culte de Déméter et de Perséphone avait été officiellement introduit sur son territoire (4). Mais tout le fonds primitif de la civilisation punique, institutions, mœurs, croyances, venait de l'Orient et non de la Grèce. Les Carthaginois étaient des Phéniciens, et Phéniciens aussi étaient les fondateurs des autres comptoirs du littoral. Ils avaient apporté en Afrique les habitudes et les idées de leur première patrie ; toujours ils leur restèrent fidèles. La Phénicie a servi d'intermédiaire entre les peuples ; elle a répandu au loin les produits, les arts, les coutumes de l'Assyrie et de l'Egypte. Tel fut également le rôle de Carthage. Elle était orientale par ses origines; elle a subi profondément l'influence de l'Orient, qui l'a marquée d'une empreinte inelTaçable, ainsi qu'en témoignent son histoire et ses monuments, la place tenue chez elle par la vie maritime et commerciale et mille détails du mobilier de ses tombes. C'est pareillement l'influence de l'Orient qu'en retour elle a propagée au dehors, héritière de Sidon et de Tyr.
Les Carthaginois avaient résisté victorieusement aux Grecs; ils leur disputèrent pendant des siècles, et avec succès, la possession de la Sicile. Mais ils devaient succomber devant les Romains. Un duel décent vingt années, mêlé d'alternatives diverses, d'épisodes grandioses ou terribles, mit aux prises la République carthaginoise,
(1) Appien, Piinica, VIII, 97.
(2) Cicéron, De signis, 33.
(3) P. Galckleh, Les fouilles enTunisie. Loco citato, p. 386-387.
(4) DiODORE de Sicile, XIV, 77.
206 MALIUCK BESNIER
grandie par la Davigation et le commerce, uniquement défendue par ses mercenaires, et la République romaine. guerrière et conquérante, peuplée de rudes laboureurs, et dont les soldats étaient aussi les citoyens. Il n'était pas possible que les armées de Carthage gardassent jusqu'au bout l'avantage. Malgré le talent incontestable de quelques-uns de leurs généraux et le génie d'un Hannibal. elles eurent finalement le dessous. Les troupes mercenaires mancjuaient de patriotisme. D'autre part les magistrats et le Sénat, préoccupés avant tout des résultats positifs et matériels des campagnes militaires, ne comprirent jamais l'importance de la luUe engagée; jaloux des généraux, ils abandonnèrent Hannibal à ses propres forces et contribuèrent à sa ruine. Enfin, à la longue, les populations berbères et les villes liby-pliéniciennes ou phéniciennes de la Tunisie trouvaient lourde la dominnlion carthaginoise et se désintéressaient de ses destinées. Les marchands de la capitale, impatients de gain, leur imposaient un régime tyrannique et abusif: ils prétendaient se réserver le monopole de leur commerce et les obliger à fermer leurs ports aux négociants étrangers. L'.Afrique du Nord vit sans déplaisir la chule de la cité orgueilleuse fondée par Didon.
Appien nous a fait le récit des derniers jours de Carlhage (I). Même après la défaite d'Hannibal et l'heureuse issue de la seconde guerre punique, Rome ne pouvait pardonner aux Carlh;iginois les dangers quelle avait courus. Galon répétait sans cesse qu'il fallait détruire la cilé ennemie: ddemlaest Carthujo. Les Romains provoquèrent une troisième et dernière guerre, qui leur permit d'assouvir leur haine. Mais Carthage ne périt pas sans gloire 11 fallut en faire le ^iège. Scipion Emilien établit son camp à 1 ouest, sur l'isthme qui reliait la ville à la terre ferme, entre le golfe actuel de Tunis et le golfe maintenant desséché d'L'tique ; il interceptait ainsi les communications avec l'intérieur du pays. Pour empêcher qu on rH\ilaillàlles assiégés par mer, il con«;lruisil au large une digue qui bloquait les ports. Le travail fut Ion:; et pénible, sans cesse troublé par l'ennemi. Quand on eut achevé la digue, la flotte punique se trouva immobilisée, retenue prisonnière dans ses ports. Alors on donna l'assaut. De puissantes machines de
(1) AiM'iEN, Punica, VIII.
LA TUNISIE PUNIQUE 207
guerre défoncèrent les murailles. Les colonnes romaines pénétrèrent dans la ville. Elles ne vinrent à bout de la résistance qu'après six jours et six nuits de bataille. Les Carthaginois s'étaient retranchés dans la partie centrale de la cité, près de Byrsa ; trois rues bordées de maisons à six étages conduisaient à la citadelle ; toutes les maisons avaient été fortifiées; on dut les investir et les prendre une à une. Le septième jour cinquante mille hommes se rendirent. Le général carthaginois Asdrubal vint se jeter en suppliant aux genoux de Scipion. Mais sa femme et ses deux fils, restés dans Byrsa avec les derniers défenseurs, y firent dresser un bûcher et se précipitèrent dans les flammes sous ses yeux. Les Romains mirent le feu à la ville, et ce qui échappa à l'incendie fut démoli pierre par pierre pour exaucer le vœu cruel deCaton. Ainsi tomba Carthage. Qu'est-il resté de son œuvre ? Quelle conclusion tirer de cette étude de la Tunisie punique ?
Les premiers conquérants de la Tunisie y ont accompli une tâche considérable et méritoire. Ils l'ont initiée à la civilisation. C'est d'eux que les populations de l'Afrique du Nord tiennent ce qu'il y a peut-être en elles de plus intime et de plus profond. Les Phéniciens et les Carthaginois ont servi à merveille la cause du progrès de l'humanité en apportant au bassin occidental de la Méditerranée les germes féconds empruntés à ses rivages orientaux. Ils ont appris aux rudes Berbères à mieux travailler le sol, à se servir d'instruments plus perfectionnés, à abandonner le fétichisme rudimentaire des âges primitifs pour une religion sémitique encore âpre et sanglante mais néanmoins plus relevée. Ce qui a manqué à Carthage, c'est de faire aimer sa domination en s'associant étroitement les races moins avancées auxquelles elle apportait la lumière, c'est de la faire durer en intéressant chacun à sa défense, en donnant à ses sujets le sentiment que sa cause était également leur cause. Carthage est restée toujours dans la Tunisie punique une cité privilégiée, fière et hautaine. Elle exigeait beaucoup trop de ceux qui reconnaissaient son joug. Aussi les misères de ses derniers jours les ont-ils laissés indifférents. Et en même temps, jusqu'à la fin, elle a cru que des armes mercenaires sulTiraient à la défendre et qu'avec de l'argent elle trouverait toujours des soldats. Elle a éprouvé à ses dépens que la richesse matérielle n'est pas tout.
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Les Carthaginois nous montrent, par un exemple saisissant, ce que peut l'esprit d'initiative. Nous devons nous inspirer de leur audace en affaires, tenter comme eux des entreprises hardies, faire pénétrer très loin, à notre tour, nos mœurs, nos idées, notre culture. Mais un autre enseignement se dégage de leur histoire. Pour nous implanter à demeure en Tunisie, nous y faire accepter avec reconnaissance et non pas seulement subir de mauvais gré, il faut nous montrer plus respectueux quils ne l'ont été eux-mêmes des droits acquis et des légitimes désirs de la race indigène ; il faut que les populalions soumises à notre autorité en tirent un évident bénéfice matériel et moral et se sentent vraiment solidaires de la mère-patrie. A ce prix seulement, nous ferons mieux que Carthage et aussi bien que Rome.
Maître de conférences à l'École des HautesÉliides.
En 146 av. J.-C, l'année même où Carthage fut prise et détruite par Scipion Emilien, Rome réduisit en province une partie de l'Afrique du Nord. Il est cependant impossible de faire commencer à celte date l'histoire de la colonisation romaine en Tunisie.
Tout d'abord, en effet, les Romains n'occupèrent qu'un territoire peu étendu. Leur première province africaine était constituée par une bande littorale, dont les deux points extrêmes étaient Tabarka au Nord et H"" Tineh (entre Sfax et Maharès) au Sud; un peu plus tard, les ports de la petite Syrte et de la Tripolitaine tombèrent sous leur domination. Dans l'intérieur des terres, la limite de la province romaine était à peu près parallèle à la côte; elle passait au nord de la vallée moyenne de la Medjerdah, traversait le fleuve au sud de Béja, remontait la Siliana, passait au pied du djebel Djoukar, atteignait le lacK^elbia, puis la sebkha Sidi el Hani, se dirigeaitensuite droit vers le Sud pour rejoindre la côte au-delà de Sfax. Nulle part cette frontière n'était à plusde cent kilomètres delà mer (1).
Même dans ces limites restreintes, les territoires conquis par Rome ne furent pas vraiment mis en valeur dès leur annexion. Pendant plus d'un siècle après la chute de Carthage, l'Afrique fut le théâtre de luttes violentes: ce fut de 109 à 105 la guerre entreprise par Rome contre le roi numide Jugurtha; puis, vers l'année 46, la campagne de César contre les Pompéiens, qui occupaient le nord et le centre de la province, et dont le roi de Numidie, Juba,
(1) J. TouTAiN, Les cités romaines de la Tunisie, p. 19-20.
était l'allié; enfin, entre les années 44 et 31, les conflits de toute sorte qui éclatèrent en Afrique, comme dans toutes les autres provinces, entre les partisans d'Antoine et ceux du Sénat romain, puis entre les amis d'Antoine et ceux d'Octave. Ces guerres avaient pour conséquences la dévastation des campagnes, la destruction des villes par le fer et le feu, la ruine des habitants.
Pendant les périodes moins troublées où la paix régna dans ces régions, la politique de Rome en Afrique fut tout l'opposé d'une politique vraiment coloniale: «La vieille haine nationale contre les Carthaginois paraît survivre encore au milieu des ruines de la patrie d'Hannibal ; on occupe fortement le territoire que Cartilage possédait lors de sa chute, mais moins pour en tirer parti que pour ne pas le laisser à d'autres; on ne cherche pas à y éveiller une vie nouvelle; on se contente de garder le cadavre. Ce n"est pas par amour de la domination ni des conquêtes, c'est par crainte et par jalousie, que Romtî a créé la province d'Afrique » (1).
Enfin les gouverneur:^, que le Sénat romain envoyait chaque année dans la province, s'y conduisaient comme nous savons que Verres se conduisit en Sicile, c'est à-dire en vrais pillards; ils épuisaient le pays par leurs rapines et leurs dé|»redations.
La situation et les destinées de l'Afrique romaine ne commencèrent à changer que sous le principat d'Auguste. Vers le temps de l'ère chrétienne, Rome possède, non plus seulement la côte delà Tunisie avec son arrière pays sur une médiocre largeur, mais les régions qui forment aujourd'hui toute la Tunisie et la plus grande partie du département de Constantine. L'avènement d'Auguste au pouvoir a mis un terme aux guerres civiles et rétabli à peu près partout la paix intérieure; la nouvelle organisation politique et administrative du monde romain favorise beaucoup moins la rapacité des gouverneurs de provinces que l'ancien gouvernement de l'oligarchie sénatoriale.
En ce qui concerne spécialement l'Afrique du Nord, un fait caractéristique se passe au début de l'Empire; c'est la reconstruction de Carthage. En 146, le Sénat romain avait ordonné la destruction méthodique et complète de la cité vaincue. Eu relevant Carthage, en fondant sur l'emplacement même de la ville punique, une
(1) MoMMSBN, Hisloire rowaine, trad. française, t. XI. p. 254-255.
colonie romaine qui portait le même nom, César et Auguste affirmèrent que Rome oubliait ses rancunes stériles, qu'une politique nouvelle allait succéder à l'ancienne politique du Sénat, et qu'au lieu de surveiller des ruines, Rome tenterait désormais de faire éclore partout la vie et l'abondance. Carthage fut définitivement colonisée en 29 av. J.-C; elle devint très rapidement l'une des villes les plus importantes de tout l'Empire. C'est à partir de cette date que Rome se préoccupa vraiment de mettre en valeur ses possessions africaines: c'est alors, et seulement alors, qu elle y commença son œuvre coloniale.
Quel était, à cette époque, l'aspect et l'état général du pays ?
Pour bien s'en rendre compte, il convient de distinguer : d'une part, la côte et ce que nous appelons aujourd'hui le Tell, c'est-à-dire les vallées de la Medjerdali, de ses alïluents et de l'oued Miliane ; d'autre part, le centre et le sud de la Tunisie.
Dans le Tell et tout le long de la côte, depuis Tabarka jusqu'à la Tripolilaine, la terre avait été jadis, au temps de la domination carthaginoise, bien cultivée ; les populations, assez nombreuses, avaient connu la prospérité et la richesse. Mais pendant près de deux siècles, la guerre, sous toutes ses formes, et l'avidité des gou verneurs romains avaient partout semé des ruines. Dans cette partie du pays, par conséquent, ce qu'il fallait faire, c'était restaurer l'ancien état de choses.
Dans le centre et dans le sud de la Tunisie, la situation était toute dilïérente. L'historien Salluste, qui fut gouverneur en Afrique à l'époque de César, nous a laissé une description très précise de ces régions. Racontant l'expédition de Marins contre la ville de Capsa (aujourd'hui Gafsa), il nous montre le général romain quittant la vallée de la Medjerdah et s'avançant droit au sud. Il lui faut neuf jours pour atteindre les environs de Gafsa. Pendant ces neuf jours, il n'a rencontré ni une ville, ni un champ cultivé ; dans le pays qu'il a traversé, les habitants sont plutôt des bergers que des laboureurs ; ils se nourrissent de lait et de gibier. La ville de Gafsa, ajoute Salluste, est une oasis environnée de déserts où pul-
lulent les serpents (l). Quant à l'extrême sud, si l'on excepte les ports de la petite Syrte, dont le principal était Tacape (auj<jurd'!iui Gabès), c'est le désert, moucheté seulement de rares oasis, habité surtout par des nomades {i).
Voici d'ailleurs comment un géographe, contemporain d'Auguste et de Tibère, Strabon, résume l'état de l'Afrique du Nord à celle époque: «A rexce[)tion de quelques parties cultivées l'intérieur du pays nollre, jusqu'aux Syrtes, qu'une suite de montagnes et de déserts ; seulement, aux abords des Syrtes, on voit de riches plaines descendre jusqu'à la mer, et les villes en grand nombre, ainsi que les fleuves et les lacs, se succéder le long de la côte » (3).
Tel était, au début du premier siècle de l'ère chrétienne, l'état général du p;iys. De ce pays, les Romains ont fait, pendant au moins trois cents ans, l'un des greniers du monde antique. Sou>> leur domination, les anciennes villes détruites ou appauvries sont redevenues prospères et riches ; des villes nouvelles sont nées, ont grandi, se sont multipliées en nombre considérable. 11 est, dans 1 1 Tunisie du Nord, telles vallées où le nombre des cités est fait vraiment pour nous surprendre. Dans le bassin de l'oued Khalled, médiocre allluent de la Medjerdah, dont la superficie dépasse à peine la superficie du département de la Seine, neuf villes au moins, dont les noms et l'emplacement sont aujourd'hui connus avec certitude, ont existé sous l'empire romain, à quelques kilomètres les unes des autres ; c'est le cas également pour la vallée de l'oued Jarabia, l'une des branches principales de l'oued .Miliane, et pour la haute vallée de l'oued Malirouf, au jiied du djebel Serdj (4).
Dans le centre de la Tunisie, les villes furent sans doute moins nombreuses, mais les gros bourgs, les villages, les exploitations rurales couvraient la campagne. Cette région a été souvent exiilo rée : MM. Gagnât et Saladin y ont relevé les traces de plus de cent trente établissements agricoles, aujourd'hui encore reconnaiss.ibles. (( Tous les voyageurs, a écrit M. P. Bourde, sont frappés de l'extraordinaire quantité de ces ruines et il n'y a point d'exagération à dire qu'en certains endroits elles paraissent innombrables.
(1) S.vi.i.rsTE, JiKjurtlia, 94-95.
(2) Stiiauon, Xvil, l, § 1.
(3) 1(1.. ibid.
(i) J. ToLiAi.N, op. cit., p. 33-34.
Pour mon compte, sans quitter la piste de trente-quatre kilomètres, qui va de Kasserine à Sbeïtla, j'ai compté trente-deux établissements encore apparents (1). »
Dans le désert lui-même s'opéra une transformation analogue. Jamais les oasis du Djerid et du Nefzaoua et la région située au sud
Fig. 04. — Vignoble cl ferme, d'après une mosaïque de Tabarka.
du golfe de Gabès ne furent plus prospères ni mieux exploitées. Les traces de cette richesse ont été retrouvées par plusieurs explorateurs, en particulier par MM. le docteur Carton, Lecoy de la Marche, P. Blanchard, Donau, Lebœuf, de Pontbriand, etc.
A la vie nomade, telle que Salluste nous l'a décrite, avait succédé presque partout, dans le centre et le sud de la Tunisie, la vie
(1) P. BoiRDE, Baifori tnr les cultures fruitiires et en particulier sur la culture de l Olivier en Tunit'ie, p. 18-19.
214 j. rouTAiN
sédentaire; à la vie pastorale, la vie proprement agricole. Le sol mieux cultivé avait, pour ainsi dire, fixé les habitants. L'un des pères de l'Église africaine, Tertullien, écrivait, dans les premières années du IL" siècle : « Il est certain que la terre est chaque jour plus cultivée et plus ornée. Toutes les parties en sont ouvertes, connues, accessibles au commerce ; des déserts jadis fameux ont disparu ; de délicieuses propriétés les ont remplacés ; la forêt a reculé devant la culture ; les bêtes fauves ont fait place aux troupeaux ; les sables sont ensemencés, les rochers se couvrent de plantes, les marais sont desséchés ; il y a aujourd'hui plus de villes
qu'il n'y avait autrefois de huttes Comme notre siècle a changé
la face du monde ! Combien il a vu de villes naître, grandir ou
devenir sujettes de l'empire romain En vérité, les campagnes
soumises à Rome sont les mieux cultivées de toute la terre » (1). Comme Tertullien est né eu Afrique et qu'il a surtout vécu à Cartilage, nous sommes en droit d'appliquer à l'Afrique romaine ce tableau qu'il trace de la prospérité générale. L'œuvre accomplie en Tunisie sous la domination des Romains fut donc une œuvre très considérable. Il est permis de dire que la colonisation romaine a transformé profondément ce pays.
Mais, al on dit souvent, les anciens habitants de la Tunisie n'avaient pas à lutter contre les mêmes ditTicultés que les colons modernes. Le climat était alors beaucoup plus favorable à l'agriculture ; les pluies étaient plus fréquentes, les forêts plus nombreuses et plus étendues, le régime des eaux courantes moins inégal ; le sol lui-même, au moins sur les pentes exposées au ruissellement des eaux de pluie, plus riche en humus. Ces afTirmations sont-elles véridiques ? Nous ne le pensons pas. Les renseignements que les anciens eux-mêmes nous ont transmis sur le climat de l'Afrique du Nord dans l'antiquité, les indices fournis par les documents archéologiques et épigraphiques concourent à prouver que ni le sol, ni le climat de la Tunisie n'ont changé sensiblement depuis l'antiquité.
La couche d'humus qui constitue le sol du Tell tunisien n'a pas varié depuis l'époque antique, si l'on en juge par l'aspect des ruines ; le niveau du sol est resté à peu près le même. Si. dans les
(I) Tertui-i.ien, De anima, 30 ; de Paliio, 2.
LA COLONISATION ROMAINE EN TUNISIE 21o
villes, les édifices sont parfois enterrés, ce sont leurs propres décombres qui les ont recouverts et non point des terres arrachées aux coteaux voisins par des eaux de ruissellement trop violentes. La chaussée des voies romaines, qui suivaient fréquemment le pied des coteaux, n'a pas été non plus ensevelie sous des terres descendues des pentes d'alentour. Rien ne nous autorise à affirmer qu'un changement quelconque se soit produit, à ce point de vue, depuis l'époque romaine, dans le sol des plaines, des vallées et des coteaux du Tell tunisien.
En ce qui concerne le centre et le sud du pays, les anciens savaient déjà que les couches supérieures du sol étaient surtout composées de sables très secs, où les rivières se perdaient très vite, mais au-dessous desquels on pouvait parfois trouver de leau. Dans le centre de la Tunisie « se trouvait, nous dit Appieu, la ville de Killa, et près de cette ville, une colline qui présentait de grands avantages pour le campement d'une armée. Annibal forma le projet d'occuper cette colline, et il y envoya des gens pour y tracer le camp ; puis, comme s'il était déjà maître du lieu, il se mit en marche pour aller s'y installer. Mais Scipion le prévint et s'empara de la colline. Annibal dut alors camper au milieu d'une plaine sans eau, et il passa toute la nuit à faire creuser des puits. Après avoir remué beaucoup de sable, les soldats exténués ne trouvèrent à boire quun petitpeu d'eau trouble (1). » Sept siècles plus tard, c'est un épisode analogue qui se produit lorsque les troupes de Justinien débarquent sur la côte tunisienne au nord de Sfax, près du ras Kapoudia. « Le pays était, raconte Procope, l'historien byzantin, d'une sécheresse extrême ; les soldats souffraient déjà du manque d'eau, lorsqu'un miracle eut lieu. Une source jaillit, à l'endroit même où les soldats creusaient leurs retranchements (2). )) D'autre part, Strabon mentionne, dans l'intérieur du pays, de grands lacs marécageux et des fleuves qui disparaissent, absorbés par le sol (3) ; les tempêtes de sable elles-mêmes n'étaient pas inconnues des anciens, si nous en croyons Salluste (4).
Ces divers témoignages sont péremptoires. A l'époque romaine,
(1) .\ppiEN, De rébus punicis, 40.
(2) Procope, De œdificiis, VI, 6.
(3) Strabon, XVII, 3, § 19.
(4) S.\LLusTE, Jxigurtha, 81.
216 J. TOUTAlN
comme aujourd'hui, dans le Tell tunisien, les cultivateurs rencontraient une couche d'humus plus ou moins profonde suivant les lieux ; mais sur les plateaux du Centre et dans le Sud, la couche supérieure du sol était sablonneuse ; elle ne retenait pas l'eau, qui s'infiltrait profondément, que ce fût l'eau de pluie ou l'eau courante des fleuves ; ce sable était très meuble, très ténu, et les vents violents le faisaient tourbillonner en tempête.
Quant au climat proprement dil, les anciens parlent toujours de l'Afrique du Nord comme d'une région très chaude, comparable à l'Egypte, et où les étés en particulier sont brûlants (1). Ce qui donne plus d'importance encore à cette appréciation, c'est qu'elle est formulée par des hommes qui vivaient en Italie ; c'est par comparaison avec l'Italie que l'Afrique du Xoid leur paraissait un i)ays très chaud.
Le régime des eaux dans l'Afrique romaine, nous est connu en détail ; nous possédons sur cette question des renseignements aussi précis qu'explicites. Depuis Salluste, qui écrivait à répo(jue de César, jusqu'aux pères de l'Eglise du V« et du \l' siècle, les auteurs anciens sont unanimes à nous apprendre que l'Afrique est un pays où il ne pleut pas. « L'eau manque également dans le ciel et sur la terre », aflirme Salluste (2) ; « il ne pleut pas dans le Nord de la Libye », rapporte le géographe Posidonius, cité par Strabon (3) ; (( l'Afrique manque d'eau », répète à plusieurs reprises Pline l'Ancien (4). « Lorsque l'empereur Hadrien visita l'Afrique, raconte son biographe Spartien, il n'avait pas plu dans le pays depuis quatre ans (5). » Knlin, à partir de la lin du IL siècle, chrétiens et païens se rejellenl mutuellement la responsabilité des sécheresses prolongées dont souffre la terre d'Afrique. Saint Cyprien, Arnobe, Victor de Vite mentionnent souvent ces sécheresses (6). Il ne pleuvait donc pas, ou, pour parler plus exactement, il ne pleuvait qu'à de rares intervalles dans l'Afrique romaine. D'autre part, lorsque la pluie tombait, c'était souvent sous la forme do-
(1) CoLUMELLE, III, 12; Appien, De reluis pimicis, 73.
(2) Sai.i.csti^, Jugurtha, 20.
(3) Strabon, X vu, 3, § 10.
(4) PuNF, N. IL, X, 73; VIII, 16.
(5) Spautien, Vita Hadriani, 22. 14.
(6) Saint Cyprie.n, Àd Demelrianum, 2, 3, 7, 10; De inortalitate, 8. — .\knobe Àdversus gentes, 1, 3,9. — Victor de Vite, De persecutione vandalica, V, 17.
rages très violents. Sallusle, César, les Actes des Martyrs citent plusieurs cas de pluie subite (1).
Ainsi, d'après les auteurs anciens, deux traits caractérisaient, au point de vue des précipitations atmosphériques, le climat de TAfrique du Nord : 1" leur rareté; 2" leur extrême violence. C'est dire en un mot que le régime des pluies y était tout à fait inégal.
La conséquence forcée d'un tel régime, c'est que le long des pentes et dans les lits des cours d'eau, devaient se produire de temps en temps des ruissellements d'une violence très dangereuse. Or nous savons formellement, par de nombreuses inscriptions, que parfois des parties de routes, des ponts, même des quartiers de ville ét;uent emportés par des torrents ou même de simples ruisseaux subitement gonflés. D'autre part, lélonnante solidité de certains quais, l'épaisseur vraiment inattendue de tels ou tels barrages destinés à arrêter l'élan des rivières, ou des murailles de quelques citernes renforcées encore par des contreforts extérieurs, viennent à l'appui de ces documents épigraphiques ; il est évident qu'à l'époque romaine les habitants de IWfrique redoutaient beaucoup les Inondations subites, les trombes qui transforment en torrents dévastateurs des ruisseaux la veille desséchés, ou l'afflux bouillonnant des eaux dans les citernes et les réservoirs.
Ces dangers du climat n'étaient pas atténués, quoi qu'on ait prétendu, par la présence de forêts qui auraient aujourd'hui disparu. Mais ici il est nécessaire de poser le problème avec précision. Il ne s'agit pas de savoir si l'Afrique fut plus ou moins couverte d'arbres ou de cultures arborescentes pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne, c'est-à-dire à l'époque où la domination romaine y était depuis longtemps établie ; il s'agit de savoir s'il y avait dans le pays, au moment où les Romains commencèrent à le mettre en valeur, plus de forêts qu'aujourd'hui. Or, les auteurs anciens ne mentionnent, pour cette région, de forêts véritables, c'est-à-dire des hautes futaies, que dans le nord, aux environs de Tabarka : ces forêts existent encore aujourd'hui, et nous n'avons aucune raison sérieuse de croire qu'elles aient diminué d'étendue. Ailleurs, les historiens et les géographes nous signalent des taillis et des
(1) S.4LLUSTE, Jugurtha, 78; De bello africano, 47; Migxe, Patrologie latine, t. Vin, col. 691.
broussailles, mais point de vraies forêts. César, affirme même que, pendant sa campagne d'Afrique contre les Pompéiens, il dut faire venir de Sicile le bois nécessaire à la construction des béliers, dont il avait besoin pour emporter certaines places : » Ce bois, ajoute-til, manque en Afrique. » (1). I.a Tunisie n'était pas plus boisée vers le temps de l'ère chrétienne qu'elle ne lest aujourd'hui.
Enfin, il n'est pas jusqu'aux sauterelles, le fléau si redouté de nos colons modernes, que les Africains de l'époque romaine n'aient connues. Saint Augustin, dans la Cité de Dieu, rapporte que, pendant les premiers temps de l'occupation romaine, des vols innombrables de sauterelles dévastèrent les campagnes -.fruits et feuHlts furent complètement dévorés sur les arbres, puis ces animaux, qui formaient un nuage immense, allèrent s'abattre dans la mer, qui rejeta sur le rivage leurs cadavres ; il s'en-^uivit une peste épouvantable ( ■i).
Si donc, écartant les théories fragiles, les déductions téméraires ou les préjugés, nous consultons uniquement les témoignages antiques, nous constatons que ni le sol, ni le climat, ni le régime des eaux, ni même les conditions générales de l'agriculture n'étaient plus favorables autrefois que de nos jours. Les habitants de l'Afrique romaine ont connu les mêmes diflicullés. ont dû lutter contre les mêmes lléau.x que les colons d'aujourd'hui.
Quelle est la méthode qu'ils ont appliquée pour obtenir les résultats que nous avons indiqués plus haut ? El tout d'abord, comment, par quels moyens, ont-ils réussi à tirer un tel parti du sol tunisien ?
Lorsque l'on étudie l'histoire économique de l'Afrique romaine, lorsque l'on examine les documents de toute nature qui nous renseignent sur la prospérité agricole de la Tunisie aux premiers siècles de notre ère, l'on est surtout frappé par deux faits caracléristiques :
{\] De bello africano, 20,
(2) S.MNT-AuGUSTiN, De civitate Dci, III, 21.
lo Les cultures étaient tout à fait différentes suivant les régions ; 2° Les campagnes regorgeaient, pour ainsi dire, d'ouvrages hydrauliques, petits et grands.
1° La différence des cultures. — Dans le Tell tunisien, dans les vallées de la Medjerdah et de ses aftluents. dans celle de l'oued
Fig. G3. — Haras, étable, pâturage d'après une mosaïque de Tabaïka.
Miliane. la grande culture à l'époque romaine était la culture des céréales, en particulier du Blé et de l'Orge. Le blé d'Afrique servait, comme le blé d'Egypte, à nourrir la populace paresseuse de Rome. Autour des fermes, dans les jardins voisins des villes, on cultivait des Vignes, des Figuiers, des Oliviers, des légumes ; l'élevage des troupeaux y était pratiqué ; mais la culture principale était sans aucun doute celle du froment. Dans le centre et dans le sud du pays au contraire, c'était l'Oli-
220 J. TOUTAIX
vier qui faisait la richesse des habitants, depuis Hadruraèle (Sousse) et Sicca Veneria (El Kef) jusqu'aux chotts, depuis Leplis la grande en Tripolitaine jusqu'à Theveste (Tébessa). Une immense olivette couvrait la région : il n'est pas une ruine de village ou de ferme où Ion ne retrouve quelques débris de pressoir à huile. L'huile de la Byzacène et de la Tripolitaine était envoyée à Rome comme le blé du nord (1).
11 y avait donc, dans la Tunisie romaine, un contraste nettement marqué entre le nord d'une part, le centre et le sud d'autre part Quelle était la raison de ce contraste ? M. P. Bourde, dans son remarquable Rapport sur les cultures fruitières et en particulier sur la culture de POlivier en Tunisie, nous semble l'avoir découverte et mise en lumière (2).
Dans le Tell tunisien, la couche épaisse d'humus qui partout constitue le sol des plaines et des vallées relient Ihumidilé à la surface de la terre : il en résulte que les plantes à racines courtes peuvent y être cultivées. De là 1 extension et l'importance que prit dans tout le nord de la contrée la culture des céréales et de la Vi gne. Dans le centre et le sud, il n'en est plus ainsi. « Le sol léger, composé surtout de sable, y est très perméable ; aussitôt tombée, la pluie est absorbée. Le pays étant généralement plat, l'eau ain>i emmagasinée par le sable y demeure. Sous une surface grillée par le soleil et complètement aride, le sous-sol reste frais. L'eau ne manque point, mais elle est en réserve dans les couches inférieures. 11 en résulte que les cultures auxquelles ce pays est propre sont celles des plantes dont les racines sont assez développées pour aller chercher cette humidité souterraine. Ces cultures ne peuvent être que des cultures fruitières, des cultures d'arbres ou d'arbustes. On en a la démonstration dans les jardins de Sfax. Le même sol reste stérile ou se couvre d'une végétation vigoureuse et de fruits abondants, selon qu'on y sème des céréales dont les racines. ne dépassant pas la couche superficielle, s'étiolent dans les sèche resses, ou qu'on y plante des arbres dont les racines s'enfoncent profondément en terre. »
Si donc, à l'époque romaine, des régions aujourd'hui incultes et
(1) J. ToiT.vi.N, Les cités romaines de la Tunisie, p. 40-41. {2) P. BoiRDE, Rapport cité. p. 16-17.
presque désertes se couvrirent de cultures et de villages, c'est parce qu'alors les habitants du pays surent adapter les cultures à la nature du sol et au climat. Peut-être y eut-il d'abord des tâtonnements, même des erreurs. Nous ne le savons pas., mais nous ne pouvons pas davantage affirmer qu'il n'y en eut point. En tout cas, nous pouvons, nous modernes, les éviter, L'histoirenous apprend quelle fut la méthode qui permit aux anciens colons de faire naître en Tunisie une incomparable prospérité agricole. Nous serions bien aveugles et bien imprudents de ne pas accueillir un tel enseignement, de ne pas mettre à profit l'expérience de ceux qui nous ont précédés, il y a vingt siècles, sur la terre tunisienne.
2° Les travaux et les Ouvrages hydrauliques. — En Tunisie, la condition indispensable à l'existence de tout village, de toute exploitation agricole modeste ou importante, c'est qu'il soit possible d'assurer à ce village, à cette exploitation, la quantité d'eau nécessaire et suffisante. Cette condition ne peut être remplie que si l'on recueille, sans en perdre ou en laisser perdre une seule goutte, toute l'eau que la nature donne au sol et aux habitants de la Tunisie. Ce fut pour la recueillir, précisément, que les anciens colons tunisiens construisirent ces ouvrages hydrauliques, dont le nombre et l'ingénieuse disposition frappent aujourd'hui encore d'étonnement les voyageurs et les colons.
Ces ouvrages hydrauliques furent construits soit pour capter l'eau sous ses diverses formes, eau de source, eau de rivière et de ruissellement, eau de pluie, eau souterraine ; soit pour l'amener du point où elle était captée à l'endroit où elle devait être utilisée ; soit pour la mettre en réserve, afin qu'on pût en disposer pendant les sécheresses ; soit enfin pour la répartir entre tous ceux qui en avaient besoin et qui y avaient droit.
Toute les sources furent captées; les unes furent entourées de bassins circulaires ou carrés, qui retenaient toute l'eau, l'empêchaient de se perdre sur les pentes d'alentour, et permettaient de la recueillir facilement ; d'autres furent protégées contre le soleil et le vent par des voûtes élevées au-dessus d'elles ; d'autres furent canalisées, à leur sortie de terre. Par là le débit des sources se trouva régularisé, assuré, même augmenté.
La plupart des rivières furent barréesdans leur cours supérieur ;
leau s'accumulait derrière le barrage ; dès qu'elle arrivait à une certaine hauteur, elle alimentait des aqueducs ou de simples rigoles. Ce système a été surtout appliqué dans la région voisine de Gafsa ; d'innombrables vestiges de barrages et de canaux d'adduction y ont été retrouvés. Le plus curieux et le plus puissant de ces barrages est celui qui coupe, aujourd'hui encore, le cours de l'oued Derb, près de Kasserine.
Les eaux de pluie et de ruissellement ne furent pas recueillies avec moins de soin et d'ingéniosité. « Dans les régions où la pente est peu prononcée et où les eaux se rassemblent dans des dépressions sans issue, les bas-fonds étaient revêtus, à l'époque romaine, de cuvettes bétonnées à bords plats, où les eaux de pluie venaient s'accumuler ; elles en sortaient par un déversoir muni de vannes, qui les conduisait soit au cours d'eau, soit au réservoir collecteur des eaux de la région. Dans les régions de pente rapide et de ruissellement violent, des barrages rustiques en pierres sèches, se succédant par degrés, brisaient l'élan de l'eau, et l'obligeaient à entrer dans des rigoles qui la recueillaient pour la diriger vers des citernes ou des réservoirs à ciel ouvert. Knfin les ruisselets étaient surveillés, tenus en lisière dès leur naissance; dans les plus petits ravins de la montagne, des barrages fermaient les vallons où venaient se réunir tous ces filets d'eau ; à l'entrée de chaque vallée principale, un système de canaux et de réservoirs réglait le passage du liquide dans les conditions de lenteur et d'absorption voulues (1). »
Les eaux souterraines furent utilisées, grâce à des puits très nombreux, ronds ou carrés, dont beaucoup servent encore aujourd'hui.
L'eau, ainsi captée partout où on pouvait la trouver, était transportée à distance. Le sol tunisien fut couvert, à l'époque romaine, d'un véritable réseau de conduites. Ces conduites étaient soit de simples rigoles, formées de pierres creusées mises bout à bout, soit des canaux de dérivation, soit des aqueducs proprement dits qui franchissaient les ravins et même les vallées.
Toutes ces conduites aboutissaient à une citerne ou à un réser-
(1) P. GvrcKLFR, Les aménagemeats agricoles et les gramls travaux d'art des Romains en Tunisie. Revue générale des Sciences, 1896 p. 934 el 935.
VJoir. 11 serait impossible d'indiquer avec précision le nombre des citernes voûtées et des réservoirs à ciel ouvert qui existaient jadis dans le pays. A chaque pas, dans la campagne, on en rencontre. Quelques-uns de ces réservoirs ont même des dimensions considérables. Par exemple, le majen Snaouï, encore visible à 70 kil. au N.-E. de Gafsa, entre Feriana et Sidi-Aïcli, est un réservoir circulaire, qui mesure 30 mètres de diamètre et 6 mètres de profondeur ; il pouvait contenir plus de 40.000 hectolitres d'eau. Ce réservoir se remplit aujourd'hui encore après chaque orage ; mais il se vide très rapidement, en deux ou trois jours, parce que ses parois sont en très mauvais état (1).
Il y avait donc là une réserve d'eau fort importante, qui permettait aux habitants de la contrée de traverser la saison sèclie, sans trop en souffrir.
Cette eau était si précieuse qu'il fallait en assurer la juste répartition parmi tous ceux qui en avaient besoin. Nous ne savons pas exactement comment ou y procédait dans le centre de la Tunisie ; mais un auteur ancien, Pline le naturaliste, nous a donné, à ce propos, un renseignement des plus curieux sur la distribution de l'eau dans l'oasis de Tacape (Gabès). « L'eau y est très abondante ; elle est fournie par plusieurs sources ; mais chaque habitant n'a le droit d'en user que pendant un certain nombre d'heures (2). » Une inscription trouvée en Algérie, dans le sud du département de Constantine, nous apprend qu'il en était de même en Numidie; là, dans la petite ville de Lamasba, chacun des habitants avait droit à une certaine quantité d'eau, proportionnelle à l'étendue de son terrain (3).
Le problème complexe et délicat, qui consistait en somme à recueillir toute l'eau et à la bien répartir dans le temps et dans l'espace, fut donc résolu à l'époque romaine avec un rare bonheur, à force d'ingéniosité et de travail.
- Mais à quoi servait cette eau ? Quelques érudits, en particulier M. Ducoudray-Lablanchère, ont cru que l'eau ainsi recueillie servait à irriguer les champs. Nous ne pouvons pas nous rallier à cette
(1) C. GcETSCHY, Notes archéologiques sur la région N. E. de Gafsa. Notices et Mémoires de la Société archéologique de Constantine, XXVIII, p. 86-90.
(2) Pline, H. N. VIII, 22.
(3) Corpus inscriptionum latinarum, VIII, p, 418 et suivantes.
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opinion. D'une part, en effet, pour irriguer des étendues aussi considérables que les plateaux et les cuvettes de la Tunisie centrale et méridionale, il aurait fallu des précipitations annuelles infiniment plus abondantes que celles qui se sont jamais produites. Sous un tel climat, il est possible d'irriguer une oasis, comme celle de (jubès, ou des jardins situés aux portes d'une ville, comme c'est le cas aujourd'hui pour les jardins de Zagliouan, de Teboursouk, d'autres bourgs encore ; mais l'irrigation est impossible pour la grande culture. D'autre part, les aqueducs, les canaux de dérivation, les rigoles ou simples conduites, qu'on a pu suivre dans leur entier développement, aboutissaient sans exception à une ville, à un village, à une ferme. Aucun de ces travaux ne se perdait en pleine campagne, comme cela fût arrivé s'ils avaient servi à lirrigalion des champs. Cette dernière observation est d'ailleurs corroborée par la disposition habituelle des citernes et des réservoirs auxquels l'eau était conduite. Presque toujours en effet, ces réservoirs et citernes étaient précédés d'un bassin de décantation où l'eau se reposait et se purifiait ; par conséquent, la majeure partie de cette eau servait à l'alimentation soit des hommes, soit du bétail. « L'eau de pluie, a écrit l'un des explorateurs les plus sagaces de la Tunisie centrale, était soigneusement conservée dans des bassins, des citernes, des réservoirs multiples ; mais pas un canal ne la conduisait au dehors, pas une seguia ne la répartissait sur la campagne ; quel bien du reste auraient pu faire à ces plaines de sable les quelques litres d'eau emmagasinés aux fesguias romaines? Et à quel étrange calcul se livrent les colons de Gafsa, (lui recherchent le nombre exact d'hectares que pourra « irriguer )) le (( majen » de la route de Tébessa? Les colons romains conservaient l'eau de pluie pour leur usage personnel ; ils construisaient de grands réservoirs où ils pussent abreuver les animaux qui les aidaient à labourer leurs terres: c'est la seule utilisation de l'eau pluviale qu'ils aient tentée ; c'était la seule nécessaire. Le centre de la Tunisie n'a jamais été couvert de cultures irriguées; les seuls travaux hydrauliciues qu'on y relève sont destinés à l'utilisation alimentaire des eaux de pluie d (i).
(1) P. Bl.\nchft, Rapport sur les travaux hydrauliques des Romains dans l'arrière pays de Sfax. Enquèle sur les tnstulUUions hydrauliques romaines en Tuiiisiv, I, p. 49.
De tout ce qui précède, il résulte que les anciens habitants du pays nous donnent ici, de nouveau, un exemple fécond. De même qu'ils s'efforçaient d adapter les cultures à la nature du sol et au climat, de même ils avaient réussi à utiliser toute l'eau que leur fournissaient la terre et le ciel, avec un soin et un art vraiment merveilleux. Tels sont, d'après nous, les deux principes généraux qui ont été appliqués pour la mise eu valeur du sol africain à l'époque romaine. Puisque les conditions naturelles sont les mêmes, nous n'avons rien à perdre, nous avons, au contraire, tout à gagner à suivre l'exemple de nos prédécesseurs.
Aux premiers siècles de notre ère, la Tunisie dut à l'agriculture la meilleure part de sa richesse. 11 ne faut pas cependant oublier que toutes les autres ressources du pays furent mises à profit. On coupait du bois dans les grandes forêts du nord de la province ; on exploitait de très nombreuses carrières, parmi lesquelles les plus importantes et les plus renommées furent les carrières de marbre numidiqiie situées à Simitlliu (Cliemtou), et des mines, en particulier des gisements de plomb. Dans la plupart des mines qui se sont ouvertes de nos jours en Tunisie, on a retrouvé la trace de travaux qui remontent, selon toute vraisemblance, à l'époque romaine.
Dans toute colonie, la méthode à suivre pour bien mettre en valeur le pays est d'une grande importance ; pourtant, lorsqu'on l'a trouvée, on n'a pas encore résolu tous les problèmes que comporte l'organisation économique de la colonie. Les questions qui concernent la propriété rurale et la main-d'œuvre agricole méritent d'être étudiées, elles aussi, avec une attention scrupuleuse. Comment ces questions furent-elles résolues dans l'Afrique du Nord, sous la domination romaine ?
Le pays, qui s'appelle aujourd'hui la Tunisie, ne fut pas pour les Romains une colonie d'immigration. Les anciens habitants ne disparurent pas, comme ils ont disparu ou presque disparu dans les États-Unis et en Australie. Ils demeurèrent dans la contrée. D'après le droit des gens antique, Rome, victorieuse de Carthage et