‹ La Tunisie au début du 20me siècleChapitre 42 sur 61 · TOI.TAIN · texte numérisé non relu

TOI.TAIN

des rois numides, devenait maîtresse absolue du territoire qui appartenait à ses ennemis -, elle aurait pu disposer à son gré de toutes les terres, en dépouiller les anciens possesseurs et les distribuer à des colons civils ou militaires. Elle se garda bien d'agir ainsi. Du vaste territoire qui était devenu sien par la conquête, elle fit plusieurs parts. Une de ces parts demeura en la possession directe du gouvernement romain, qui exerça sur elle tous les droits de propriété ; après Augu.^te, ces terres constituèrent la plus grande paitie des domaines irapériau.x. Il est vraisemblable qu'à

Fij;. (JG. — Villa roinuine, il ai

plusieurs reprises des parcelles de ces domaines furent soit von dues, soit concédées, sous forme de donation, à des particuliers. D'autre part, nous savons que ces domaines furent agrandis, augmentés par des legs faits aux empereurs ou par des confiscations.

Une seconde portion du territoire conquis fut employée par le gouvernement romain à létablissement de colonies ou à des concessions de terre individuelles, le plus souvent en faveur de vétérans.

Le reste du pays fut laissé aux anciens habilants. Uibyphéuiciens et Numides, agriculteurs et pasteurs, sédentaires et nomades. Un grand nouibre de villes d'origine punique et la plupart des tribus numides gardèrent tout ou partie de leur territoire.

La propriété ou plutôt la possession du sol fut ainsi partagée entre l'Etat romain, un certain nombre de colons et les anciens habitants. 11 faut ajouter que, sauf privilège tout à fait exceptionnel, les terres possédées par les colons supportaient les mêmes charges et payaient les mêmes impôts que les terres laissées aux anciens habitants. Les unes et les autres étaient considérées, en droit romain, comme sol provincial ; n'étaient exemptes d'impôt foncier que les terres auxquelles, par une fiction juridique, on donnait le caractère de sol italique ; or ce privilège ne fut accordé qu'à peu de territoires. L'impôt foncier était donc réel, au sens le plus étendu du mot ; il pesait sur la terre, quelle que fût l'origine ou la condition du possesseur.

La main-d'œuvre était différente suivant l'étendue des propriétés. Le petit propriétaire cultivait lui même son champ; il conduisait sa charrue, à laquelle il altelait un àne et parfois aussi sa propre femme ; il moissonnait lui-même ses récoltes. Rien ne saurait nous donner une idée plus claire de la vie de ces paysans africains, que le poème incorrect et naïf gravé sur la tombe d'un habi tant de Maktar (Mactaris), au centre de la Tunisie: « Je suis né d'une famille pauvre ; mon père n'avait ni revenus, ni maison à lui. Depuis le jour de ma naissance, j'ai toujours cultivé mon champ ; ma terre et moi, nous n'avons pris aucun repos. Lorsque revenait l'époque de l'année où les moissons étaient mûres, j'étais le premier à couper mes chaumes ; lorsqu'apparaissaient dans les campagnes les bandes de moissonneurs qui vont se louer autour de Cirta, la capitale des Numides, ou dans les plaines situées au pied de la Montagne de Jupiter, alors j'étais le premier à moissonner mon champ. Puis, quittant mon pays, j'ai pendant douze ans moissonné pour autrui sous un soleil de feu ; pendant onze ans j'ai dirigé une bande de moissonneurs et j'ai fauché le Blé dans les champs des Numides. A force de travailler, ayant su mécontenter de peu, je suis enfin devenu propriétaire dune maison et d'un domaine ; aujourd'hui je vis dans l'aisance. J'ai même atteint les honneurs ; j'ai été inscrit parmi les décurions de ma cité ; mes collègues m'ont élu censeur (fonctionnaire, municipal chargé de dresser dans chaque ville la liste des contribuables et le taux de leur contribution respective), moi qui n'étais au début de ma vie qu'un petit paysan. J'ai vu naître et grandir autour de moi mes

enfants et mes petits-enfanls ; ma vie s'est écoulée paisible et honorée de tons » (l).

L'exploitation des propriétés de moyenne étendue était plus compliquée. Nous ne possédons pas sur ce sujet de renseignements détaillés. Il est probable qu'ici la main-d'œuvre était surtout fournie soit par des esclaves, qui travaillaient sous la direction et la surveillance d'un intendant {cillicus), soit par des ouvriers agricoles qui louaient leurs services à certaines époques de l'année, par exemple au moment de la moisson. Sur une grande mosaïque, trouvée à Oudna par M. P. Gauckler, et qui représente une ferme importante, on voit de nombreux [lersonnages, vêtus comme des esclaves, qui se livrent à divers travaux agricoles : celui-ci mène la charrue, celui là conduit uu Ane sans doute au marché de la ville voisine ; cet autre, debout près de la porte de l'étable, assiste à la rentrée des Moutons et des Chèvres ; uu autre cueille des fruits, un autre trait une Chèvre, un autre joue de la flûte champêtre tout en surveillant son troupeau, un autre encore puise de l'eau pour emplir l'abreuvoir. Les esclaves qui travaillaient sur ces domaines pouvaient être d'origine très lointaine, venir des marcliésdel'Orient ou des frontières du Nord de l'Empire; mais les ouvriers agricoles, eu particulier les moissouneurs qui louaient leurs services dans tout le Tell tunisien, étaient des habitants du pays.

Les grands domaines, impériaux ou privés, étaient organisés autrement. Le sol y était cultivé par des paysans, appelés coloin (colons), qui étaient tenus de donner soit aux propriétaires, soit à leurs représentants, intendants ou principaux locataires, uue partie de leurs récoltes ; ils devaient en outre un certain nombre de journées de travail ou de corvées, destinées à la mise en valeur de la partie du domaine dont le propriétaire s'était réservé la jouissance exclusive. Autant que nous pouvons le savoir, ces colons étaient, au moins pendant les premiers siècles de l'Empire, les anciens possesseurs du sol, qui avaient perdu la propriété de leurs champs, mais qui avaient gardé, moyennant certaines redevances et sous certaines conditions, le droit peut être héréditaire de les cultiver et d'en récolter les produits (2).

(1) Corpus inscriptionum latinarum, VIII. n. 11.824.

(2) Sur les grands domaines dans lEmpire romain, cf. Ed. Be.^ldoiin, Les Grands Domaines dans i Empire romain. Paris, 1899.

La main-d'œuvre agricole semble donc avoir été fournie en majorité par les anciens habitants du pays, petits propriétaires cultivant eux-mêmes leurs terres, ouvriers agricoles ou colons partiaires. Ce fut surtout avec la collaboration des indigènes, ce fut grâce à cette collaboration que les Romains réussirent à mettre en valeur leurs provinces africaines. Les vrais ouvriers de la transformation que subit alors le pays, les vrais auteurs de l'incomparable prospérité dont jouit la Tunisie, furent les vaincus de la veille, devenus presque tous sujets dociles et loyaux de la cité victorieuse.

Cette docilité, ce loyalisme, cette collaboration, Rome les avait obtenus de ses sujets en usant à leur égard de toute la tolérance compatible avec le maintien et la sécurité de sa domination. Elle n'exigeait des provinciaux que l'obéissance politique. « La province devait fournir au peuple romain du blé pour son alimentation, de l'huile pour ses thermes, ses gymnases, ses palestres; chaque ville devait payer régulièrement les impôts dont elle était redevable ; le culte du couple divinisé de Rome et d'Auguste devait être célébré dans les cités par les flamines perpétuels, à Carthage par l'assemblée provinciale. Ce que l'on demandait par là aux provinciaux, c'était de reconnaître sous trois formes diverses la suprématie de la cité maîtresse du monde et de l'Empereur, qui commandait et gouvernait au nom de celle cité. Quant à la vie privée et intime; quant aux sentiments, aux habitudes, aux traditions que tous les peuples aiment, parce qu'ils les ont reçus de leurs ancêtres; quant à la religion, Rome ne s'en préoccupa nullement. Les Africains restèrent absolument libres d'adopter ou de dédaigner la civilisation romaine, à condition que leur attitude ne prît point le caractère dune révolte ni d'une protestation contre la domination romaine o (1). Aucune propagande religieuse ne fut faite parmi les Africains, qui continuèrent d'adorer, sous les noms latins de Saturne, Pluton, Gérés, Junon, Diane, etc., leurs anciennes divinités nationales.

Et de même l'administration provinciale fut beaucoup moins une intervention directe et incessante qu un contrôle fait de haut. Les fonctionnaires romains étaient peu nombreux ; les magistrats mu-

(!) J. TouT.MN, loco. citato., p. 376.

nicipaux. daumvirs, édiles, questeurs, étaient des iiabitauts du pays. Le gouvernement romain ne prenait eu main !a gestion des affaires municipales que dans des circonstances exceptionnelles, par exemple lorsqu'une ville, mal administrée, ne pouvait pas payer les impôts dont elle était redevable, ou se trouvait acculée à la banqueroute.

Le résultat de cette politique fut une paix intérieure à peu près parfaite, qui dura jusqu'au moment où l'Afrique romaine souffrit, comme les autres provinces, des maux engendrés par l'anarchie impériale et par les persécutions chrétiennes. Si la prospérité même du pays ne suffisait à prouver formellement l'existence de cette paix au moins en Tunisie, un autre fait la mettrait en pleine lumière. Dès le premier siècle après J.-C. il n'y avait plus dans l'intérieur du pays, au nord des chotts, une seule garnison-, seule l'escorte du proconsul y représentait l'élément militaire.

Si la mise en valeur méthodique et rationnelle de toutes les ressources que recelait la Tunisie à l'époque romaine, mise en valeur facilitée par la collaboration loyale de la main-d'œuvre indigène, fut la cause primordiale de la prospérité économique du pays, d'autres conditions, accessoires sans doute, mais non moins nécessaires, furent aussi réalisées à cette époque. Ces conditions étaient : 1° la sécurité matérielle ; 2° l'existence de voies de communication et de débouchés nombreux.

La sécurité. — Sous l'Empire romain, la sécurité de la Tunisie ne pouvait être menacée ni par mer. puisque la Méditerranée appartenait tout entière à Rome, ni du coté de 1 Ouest, puisque la Numidie (département de Constantine) et les Maurétanies (départe ments d'Alger et d Oran, Maroc) étaient, elles aussi, réduites en provinces et militairement occupées. Le danger ne pouvait venir que du Sud, du désert, où s'agitaient des tribus nomades, les Gétules et les Garamantes. Dès le début de l'Empire, le gouvernement romain adopta, sur les frontières méridionales des provinces africaines, une politique très énergique. Plusieurs expéditions

J. rOUTAIN

furent dirigées contre les pillards du Sahara ; lune d'entre elles pénétra, semble-t-il, jusqu'au Fezzan, en passant par Ghadamés. L'adversaire le plus redoutable que Rome rencontra de ce côté fut Tacfarinas, qui réussite mettre en feu tout le pays situé au sud et au sud ouest de la Tunisie depuis la côte de la Tripolilaine jusqu'aux régions montagneuses voisines de Conslantine. Contre ce chef de bandes redoutable, le gouvernement impérial lutta vigoureusement. La guerre dura plusieurs années ; elle se termina par la victoire des Romains et la mort de Tacfarinas. Le soulèvement de ce chef numide fut la dernière insurrection que Rome eut à réprimer dans le Sud Tunisien ; elle se préoccupa néanmoins dorganiser sur cette frontière des lignes continues de postes qui surveillaient les routes et les pistes venant du désert. La première de ces lignes, établie pendant le premier siècle de l'ère chrétienne, couvrait au sud la grande voie stratégique qui joignait Tébessa à Gabès : plus lard les oasis du Djerid et du Nefzaoua furent rattachées étroitement à la province ; une nouvelle ligne de postes fortifiés contourna les chotts de la Tunisie méridionale et suivit dans la plus grande partie de leur développement les montagnes qui séparent la région côlière du Sahara proprement dit. Au delà de cette ligne continue, qui aboutissait à Leptis Magna (Lebda) en Tripolitaine, trois garnisons romaines occupaient, sur les roules du désert, les oasis de Rondjem, Gharia el Gharbia, Ghadamés. Gélules et Garamantes respectèrent pendani de longues années les possessions romaines et la Tunisie connut une sécurité parfaite (1).

Les wies de eommii nient ion et les (lèbonehés. — A la faveur de cette sécurité, griice aux méthodes de colonisation exposées plus haut, la terre tunisienne produisait chaque année de riches mois-. sons ; toutes les ressources naturelles du pays étaient activement exploitées. La production était de beaucoup supérieure à la consommation. Il était donc nécessaire d'exporter tous les produits qui n'étaient pas consommés dans le pays même. Cette exportation se trouva facilitée et encouragée par la construction d'un réseau routier admirablement compris, en harmonie beaucoup moins avec

(1) Sur toutes ces questions, voir R. Gagnât, L'armée romaine d'Afrique, el J. TouTAi.N, Note sur quelques tH)ies romaines de l'Afrique proconsulaire, dans les Mélanges de l'Ecole française de Ronie, anni^e 18%.

LA COLONISATION ROMALNE tN TUNISIE 233

les intérêts particuliers et locaux qu'avec les conditions géographiques générales de la contrée.

Depuis Tabarka jusqu'en Tripolitaine, une route suivait la côte par Hippo Diarrhytus (Bizerte), Utique, Garthage, Hadrumète (Sousse), tous les ports du Sahel tunisien, Tacape (Gabès), Oea (Tripoli), Leptis Magna (Lebda).

A chacun de ces grands ports aboutissait un faisceau de routes venues de l'intérieur : à Garthage, la route qui traversait tout le Tell septentrional en suivant la vallée de la Medjerdah, la roule qui venait de Tébessa et la route qui desservait toute la vallée de 10. Miliane ; à Hadrumète, une route qui descendait du nord ouest à travers l'Eufida, la grande voie de Sufetula (Sbeïlla), et la route de Thysdrus (El Djem) ; à Tacape, les routes qui parcouraient, soit les steppes de la Tunisie centrale par Thelepte et Gapsa, soit les oasis du Nefzaoua, soit encore les vallées situées sur le versant oriental des monts desMatmata. Aux ports de la Tripolitaine aboutissaient les routes de caravanes qui, jadis comme aujourd'iiui, mettaient le Sahara et l'Afrique centrale en communication avec la Méditerranée.

Entre ces lignes principales, les mailles du réseau routier étaient très serrées. Jamais les communications n'ont été plus faciles dans ce pays qu'au temps de la domination romaine (1).

Toutes les grandes routes de cette partie de l'Afrique romaine arrivaient au littoral. Le long de ce littoral s'échelonnaient des ports, dont quelques uns étaient parmi les plus actifs de la Méditerranée. 11 est vrai qu'aucun de ces ports n'était de création romaine. Tous, avant de subir la domination de Rome, avaient été des colonies ou des comptoirs puniques. Le gouvernement impérial eut du moins le mérite de restaurer, de continuer l'œuvre des Phéniciens et des Garlhaginois. Aux premiers siècles de l'ère cbrétienne, les ports tunisiens étaient très prospères. Le mouvement commercial y était vraiment intense La richesse des armateurs et des principaux citoyens de Garthage, d'Hadrumète, des emporia des Syrtes, apparaît dans les ruines de la plupart de ces cités et surtout des villas qui ornaient la campagne aux alentours. G'est peutêtre dans ces villas qu'ont été trouvées, aux environs de Sousse

m J. TouTAiN, loco ciUilo, p. 133 et suiv.

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et de Mahedia, les plus belles mosaïques tunisiennes aujourd'hui connues (1).

Telle fut, dans ses grandes lignes, l'œuvre coloniale des Romains '

en Tunisie. Pour nous, Français, qui leur succédons dans ce pays '

et qui avons l'ambition légitime d'en faire une contrée riche et prospère, il y a là des exemples. Dans quelle mesure et dans quel esprit devons-nous profiter de ces e.xemples?

Certes, notre imitation ne doit pas être servile. Nous devons mettre à profit tous les progrès accomplis depuis l'antiquité. Nous avons des moyens de capter les sources et d'amener les eau.x beaucoup plus puissants que n'avaient les anciens ; nous usons d'engrais pour améliorer le sol, et la découverte des phosphates de Tunisie et d'Algérie nous donne sur les colons d'autrefois un avantage inappréciable. Au lieu de routes nous pouvons construire des chemins de fer. Dans le désert, nous savons forer des puits artésiens. Ce serait donc aujourd'lmi une véritable folie de vouloir ne faire, dans le détail et dans l'application, que de la contrefaçon romaine. Mais ce que nous ne devons pas négliger, ce qui doit être pour nous le bénéfice à retirer de l'expérience des Romains, ce sont les grandes idées directrices de leur politique coloniale.

Les habitants de la Tunisie romaifie ont voulu adaptfr les cultures à la nature du sol et au cliimit ; ils n'ont pas cherché à importer dans le pays des cultures étrangères.

Ils ont utilisé méthodiquement et prudemment toute l'eau dont ils pouvaient disposer, eau de rivière, eau de pluie et de ruissellement, nappes souterraines.

La main-d'œuvre agricole a été surtout indigène.

Rome a obtenu, par une politique de tolérance envers les anciens habitants, leur collaboration pacifique et loyale.

Le gouvernement romain a garanti la sécurité de la Tunisie en réprimant énergiquement le brigandage et les incursions.

Enfin les voies de pénétration et de communication, ainsi que les débouchés de toutes sortes, ont été soit rétablis, soit développés avec un grand sens pratique.

(1) Id. ibidew, p. 144 et suiv.

Ces conclusions de notre étude sur la colonisation romaine en Tunisie n'ont pas seulement, croyons-nous, un caractère historique ; elles peuvent avoir aussi un intérêt pratique. Les unes paraîtront peut-être banales ; est on bien sûr qu'elles le soient? Beaucoup d'échecs, en Algérie et dans d'autres colonies, u'auraient-ils pas été évités si l'on avait étudié la nature du sol et le climat ? N'a ton jamais, eu Algérie et en Tunisie, laissé perdre ou gaspillé l'eau précieuse? D'autres peuvent prêter à discussion. Il est des colons qui se méfient de l'indigène, se refusent à l'employer, le maltraitent, font pis encore quelquefois. Les résultats qu'ils obtiennent sont ils comparables à ceux dont les vestiges du passé romain nous ont fourni la preuve ?

Quoi qu'il eu soit, nous sommes convaincus que la connaissance précise de la colonisation romaine est ulile et importante pour la colonisation française. Comme l'a dit un des maîtres éminents de l'Université française, M. Gaston Boissier, a il appartient aux archéologues, en nous renseignant sur le passé de la Tunisie, d'en préparer l'avenir ».

LA TUMSIE A L ËPOQIE ROMAINE

R. GAGNAT

Membre de l'Institut

On a expliqué dans la conférence précédente comment les Ro mains avaient compris l'occupation et la colonisation delà Tunisie. Le résultat d'une politique aussi sage amena rapidement la transformation du pays, et répandit partout l'abondance et la prospérité. Triomphant des difficultés inhérentes au climat et à la constitution physique du sol, elle a rendu possibles, en dépit de ces obstacles, l'existence et même l'aisance. Le seul examen des ruinesde la Tunisie suffît à nous montrer combien l'action des conquérants fut féconde et quels brillants résultats ils avaient obtenus.

Carthage était la capitale de l'Afrique romaine : c'est elle (jui doit tout d'abord attirer nos regards. De nos jours le voyageur qui pénètre par nier dans la baie de Carthage voit se dérouler devant lui un magnifique panorama. A sa gauche s'étendent les côtes basses qui ferment la baie au Sud et se prolongent jusqu'à la pointe du cap Bon; en face de lui surgissent, au premier plan, deux grandes montagnes, le Djebel-Ressas et le Bou-Kournin. au second plan la noble forme du Zaghouan ; à sa droite, la colline de Byrsa d'où Didon suivait de l'œil la fuite d'Enée et de sa flotte, et la hauteur où s'élève aujourd'hui Sidi-Bou-Saïd, occupée jadis par des nécropoles puniques et ensuite par les quartiers de plaisance. Au pied s'étendait le port. Car à l'époque romaine comme à l'époque punique, un port et un avant-port desservaient Carthage. On voit encore aujourd'hui, sur le bord du rivage, deux lagunes larges de l'/O et de 150 mètres ; les archéologues ont cru longtemps qu'elles correspondaient aux deux ports de la cité antique, le port militaire et le port marchand : des recherches récentes, confirmées

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par les sondages que les olTiciers du navire français le Condor ont opérés, nous ont prouvé que les deux lagunes réunies formaient autrefois le port de Carthage proprement dit ; il faut chercher au fond de la mer, et plus en avant, les vestiges de lavant-port.

De Carthage romaine, il ne reste que de rares monuments. D'abord, en allant vers Bou-Saïd, apparaît une énorme masse de ruinesgigantesque éboulis de blocage ; ce sont des thermes, rebâtis par Antonin le Pieux à la suite d'un incendie qui avait désolé la ville. A côté, de grandes citernes, reconstruites, sur des fondations pu niques, par l'empereur Hadrien, qui fit venir dans la ville les eaux du Zaghouan. Le sommet de la colline de Byrsa était couronné par le temple d'Esculape qu'on assimilait à l'Eschmoun des Phéniciens et peut-être i)ar quelque autre édifice: on n'y voit plus que sept salles parallèles terminées en abside, improprement ap|>elées le palais du proconsul ; des plaques de marbre et de stuc revè talent les murs. Sur l'emitUicenient des anciens temjjles païens de Byrsa s'élèvent maintenant la cathédrale de Carthage, le séminaire des Pères blancs d'Afrique, le grand musée d'antiquités fondé par le cardinal Lavigerie. En 1892, l'un des Pères blancs, à qui ses fouilles et ses travaux archéologiques ont acquis une juste célébrité, le P. Delaltre, a trouvé sur le liane sud-ouest de la colline, des ruines de différentes époques, dont une maison byzantine formée de trois corps de hàtinients entourant une cour rectangulaire ; dans les chambres étaient accumulés des débris très riches de colonnes de marbre et de chapiteaux en onyx. Il a rencontré à côté de cette maison un mur fait de grandes amphores disposées par assises pour consolider le terrain et servir de drains; les amphores étaient couchées horizontalement par lits larges de 4'", 50, représentant cinq amphores bout à bout emboîtées les unes dans les autres ; huit lits se trouvaient ainsi superposés, séparés par une mince couche de terre. Les amphores portent des inscriptions indiquant des dates consulaires, qui ont permis d'attribuer la construction de ce mur à l'époque d'Auguste. En 1901. on a décou vert à quelque distance de Byrsa, l'Odéon. théâtre destiné aux auditions musicales, analogue à tous les théâtres antiques que nous connaissons. Le village de la Malga possède encore d'immenses citernes, qui remontent à l'antiquité romaine. Mentionnons enfin, l'amphithéâtre, reconnaissable à sa forme elliptique ; des souve

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nirs chrétiens s'y rattachent : c'est là que périrent les saintes Félicité et Perpétue, dont le martyre nous a été raconté tout au long par les haglographes. On l'a déblayé et l'on a consacré une chapelle dans l'un des couloirs qui conduisaient à l'arène. Tout cela est, en somme, fort peu de chose.

A l'heure présente, les ruines de Carthage sont réduites à peu près à rien. C'est que jamais carrière n'a été exploitée avec autant d'acharnement et de persévérance que ce coin du sol africain. On est venu y chercher des matériaux pour la construction de toutes les grandes villes du pays : Tunis est faite de Carthage. On y puisa même pour embellir certaines villes d'Europe : les Arabes se souvieunent d'avoir vu emporter des thermes d'Antonin les colonnes de marbre veiné qui les ornaient ; le consul anglais Thomas Read, le grand spoliateur des ruines tunisiennes, les lit charger pour l'Angleterre: on venait de Tunis assister à leur embarquement: elles étaient hissées sur des chalands et de là portées sur des vaisseaux de guerre mouillés au large. Il ne faut pas s'étonner outre mesure de ces dévastations. Songeons qu'une des chapelles latérales de Saint-Germain des-Prés a été décorée de colonnes prises, par ordre du roi de France et en vertu d'une convention en règle, aux environs de Tripoli.

De Carthage. partaient des routes dans toutes les directions. L'une qui longeait la vallée septentrionale de la Medjerda, gagnait le nord de l'Algérie, Bône et Constantine. Une seconde, la plus importante de toutes, passait par le sud de la vallée de la Medjerda, traversait la Tunisie en diagonale et rejoignait Tebessa. Une troisième se dirigeait au Sud-Est pour rattacher à Carthage toutes les villes du littoral oriental jusqu'à Tripoli.

D'autres voies étaient perpendiculaires à celles-là : elles allaient de Sousse à Tébessa et aux régions du nord de l'Aurès, de Sfax à Gafsa, de Gabès à Gafsa. Au sud de Gabès commencent la région des chotts et le Sahara ; là aussi il y avait des voies ou plutôt des pistes. Les voies romaines n'étaient semblables ni à nos routes pavées, ni à nos routes macadamisées. Dans la campagne, un lit de cailloux agglomérés recouvrait le sol ; aujourd'hui même, la végétation n'a pu en avoir raison. Aux abords des villes, le chemin était fait de larges dalles juxtaposées. Les distances étaient marquées sur des bornes de pierre. De loin en loin on rencontrait des

R. GAGNAT

Stations, avec une |)elilc auberge et des citernes, comme les fon douks actuels.

Le long de toutes ces voies s'élevaient des villes prospères, plus nombreuses dans le Nord, où la population depuis l'époque punique elle-même était assez dense, plus espacées dans le Midi, moins riche, habité encore par des nomades comme les Musulames par exemple. Malheureusement on n'a pas encore fait dans la Régence de fouilles d'ensemble sur un point donné ; on n'a pas dé-

TiK- •►'^. ' Aie ili' liioiiiphe de Sbrilla.

blayé, comme en Algérie h Timgad. une ville entière. C'est au moyen d'éléments recueillis à droite et à gauche (|ue nous pouvons reconstruire la villi» romaine idéale de Tunisie.

Pour pénétrer dans la cité, on devait passer smis un arc de triomphe. Les Romains en mcllaient d'ordinaire à l'entrée et à la sortie de leurs villes, sans conipler ceux qu'ils plaçaient dans l'intérieur. Ces grandes portes monumentales, à une ou à plusieurs ouvertures, étaient ornées d'inscriptions et de sculptures décoratives plus ou moins riches. L'arc de triomphe dTzappa est dédié au Génie de la cité, Gviiio liiitaiis Uzapihv. celui dHaïdra est

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l'œuvre de Septime Sévère, on l'a tranformé plus tard en forteresse ; celui de Sbeitla (fig. 68), percé de trois ouvertures, fut élevé par Anlonin le Pieux ; on y voit, à droite et à gauche, deux inscriptions dédiées l'une à Commode, l'autre à Marc Aurèle ; un quadrige eu couronoait le sommet.

Le forum était la place principale de la ville, le foyer de la vie publique, le rendez-vous des commerçants et des oisifs. Aucun forum tunisien n'a été déblayé ; on travaille à dégager celui de Gighti. En Afrique, comme dans tout le monde romain, le forum est une vaste place dallée, entourée de portiques et de galeries couvertes, autour de laquelle sont disposés les monuments les plus importants de la cité, la Curie, où siège le Conseil municipal, la basilique où l'on rend la justice, les temples où l'on vient adorer les dieux.

On a retrouvé dans la Régence de nombreux temples antiques, soit près des forums, soit ailleurs. Un temple grec ou romain comprend deux parties : le sanctuaire, petite salle où réside la divinité et où les prêtres seuls peuvent pénétrer, le pronaos ou vesti bule, dans lequel se font les cérémonies du culte ; les fidèles restaient en dehors, au pied du grand escalier qui conduisait au pionaos. Ce type dédifice se rencontre couramment en Afrique. Le temple peutêtre isolé, comme à Dougga (fig. 69), ou associé à d'autres temples qui lui sont contigus et ne forment avec lui qu'un seul ensemble, comme à Sbeitla. Les temples de Dougga et de Sbeitla sont des capitoles : ils étaient consacrés à Jupiter, Junon, Minerve, les trois grande divinités protectrices de l'Empire, adorées à Rome même sur la colline du Capitole.

Ce ne sont donc pas seulement des temples à la romaine, ce sont des temples de divinités essentiellement romaines ; ils témoignent dune façon éclatante que les villes où ils s'élèvent sont organisées sur le modèle et à limage de Rome. Mais il y avait aussi en Tunisie des temples consacrés à des divinités locales; ainsi, celui de Caelestis à Dougga. Au centre d'une enceinte circulaire entourée de colonnes et ornée de statues de provinces ou de villes, s'élevait un temple conforme au type ordinaire, avec un escalier antérieur et des colonnes tout autour. La forme de l'enceinte est une exception unique jusqu'à présent ; ce temple date de l'époque romaine, comme l'atteste l'inscription de la dédicace ; il est bâti sans doute

n. GAGNAT

sur remplacement d'un sanctuaire punique et d'après un plan punique.

Parmi les constructions d'utilité publique que renfermaient les villes romaines de la Tunisie, il faut citer en premier lieu, les établissements de bains. S'il y avait dans la ville, ou tout à côté, une source chaude, on laménageait. on faisait creuser un bassin qu'entouraient diverses salles ; c'est ainsi que les Romains avaient pro cédé à El-Hamma de l'Arad. oii il ne reste plus que le bassin an-

FiR. fi'.t. — Capiloli- de Doiicza.

tique. S'il n'existait pas de source naturelle, on bâtissait des thermes, ce qu'on appelle aujourd'hui des hammam. Très nombreux étaient ces monuments dans le monde romain. On n'en a pas encore fouillé en Tunisie, mais nous savons très bien comment ils étaient disposés; on en connaît les diiTérenles parties : un ou plusieurs vestiaires, des piscines de natation, un tepidarium pour les bains tièdes, un caldarium pour les bains de vapeur, des appareils de chauiïage compliijués, des salles de repos où l'on se réunissait pour causer et se divertir. Ces thermes étaient d'importants édifices, construits généralement en petits matériaux et en briques, très ornés, surtout de pavés en mosaïques ; les murs étaient

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