‹ La Tunisie au début du 20me siècleChapitre 44 sur 61 · LA TUNISIE A L EPOQUE ROMAINE · texte numérisé non relu

LA TUNISIE A L EPOQUE ROMAINE

Par là s'explique l'abondance et le luxe des constructions romaines en Tunisie : amour du clocher, vanité personnelle, désir de plaire à ses concitoyens, se réunissaient pour exciter la générosité et l'émulation des notables africains.

Il faudrait pouvoir les suivre dans leur intérieur. Mais ici les documents nous manquent. Les maisons étaient bâties d'ordinaire en petits matériaux; elles ont disparu pour la plupart ; quand on fouille, on ne retrouve les parties basses que jusqu'à cinquante cen-

Fig. 72. — Maison romaine

timètres de hauteur ; tout le reste n'existe plus et l'inspection des ruines ne permet pas de le reconstituer. Cependant, par un hasard surprenant, une maison romaine est restée debout sur le haut d'une montagne, le Djebel-Gorra (fig. 72). Vue par derrière, elle semble encore absolument intacte ; il ne manque au toit que les tuiles qui le recouvraient jadis. Elle sert d'habitation à une famille arabe ; aussi est-il difficile d'y pénétrer; certaines pièces du rez-de chaussée ont gardé leur première disposition ; l'étage supérieur a été modifié.

Ou a plus de renseignements sur les maisons de plaisance, sur les villas surtout, depuis les fouilles de M. Gauckler dans les ruines

R. GAGNAT

d'Oudna. Il a retrouvé plusieurs habitations fort intéressantes, dont le plan rappelle celui des maisons gréco-romaines de Pompéi, mais avec quelques modificalions annonçant déjà la maison mauresque. Autour d'une cour rectangulaire, ornée de fontaines et d'arbustes, bordée de colonnes coloriées, s'étendaient les appartements, de forme et de grandeur variables. La décoration des diverses pièces était très soignée : mosaïques, revêtement de marbre,

Fi?. 7{. — .Mausolëo à llencliir-/aàili.

peintures, avaient été prodigués, et p;irl()ul pénétraient gaiement 1 air et la lumière.

Au lu.\e des édilices publics et des demeures riches correspondait, ainsi qu'il est naturel, le lu.xedes tombeaux. Si les gens peu aisés se contentaient de reposer sous une pierre plus ou moins grande portant quehiues sculptures grossières et une épitaplie, les autres voulaient plus et mieux. Ils faisaient élever de véritables édifices, souvent à |)lusieurs étages, où Ton gravait en prose ou en vers, l'éloge du défunt. Le mausolée d Henchir-Zaàtli a la forme d'un temple (fig. 73). c'estlà qu'était ensevelie Postumia Matronilla, (( épouse incomparable, bonne mère, aïeule très pieuse, reli-

LA TUNISIE A l'ÉPOQUE UOMAIXE 2M

gieuse, laborieuse, économe, vigilante, n'ayant jamais eu qu'un "mari, exemple d'activité et de fidélité. » Le mausolée d'Haïdra est une tour à deux étages ; le défunt était déposé au-dessous ou dans la chambre du bas; au sommet se dressait sa statue. 11 en est de même de beaucoup d'autres, ceux de .Sidi-Aich,par exemple, ou de Henchir-Guergour. Le mausolée de Kasrin a trois étages ; chaque étage possède encore un plancher en pierre; la niche du troisième était surmontée d'une pyramide que terminait un coq ; douze colonnes entouraient la pyramide. Une description de ce tombeau, en cent dix vers, était gravée sur la l'ace principale : « La vie est courte et nos jours passent rapidement, dit l'auteur de ce poème, mais on a trouvé le moyen de prolonger le souvenir des hommes, c'est de construire un beau tombeau et de le couvrir d'une épitaphe digne de lui ». Suit alors 1 éloge du monument : (( Les pierres sont bien assemblées ; elles sont supportées par des degrés ; en haut, des statues entourées de colonnes distraient le regard ; l'édifice s'élève très haut et perce les nuages: il peut mesurer le chemin parcouru par le soleil, etc. » Le mausolée de Ksar-Manara ressemble au tombeau de Ca?cilia Melella à Rome, sur la voie Appienne ; il y avait au sommet de petits autels ; l'un d'eux a été retrouvé au i)ied de l'édifice; un autre était encastré dans une jetée de Sousse. Dans la nécropolo de Haouch-Taâcha tous les types de tombeaux étaient représentés ; ils sont en blocage, à cause de la rareté des pierres dans les environs; une couche de stuc, peinte à l'origine, recouvrait le blocage; des ornements en relief figuraient des oves ou des denticules. Ce cimetière, perdu au milieu d'un pays sans eau et sans végétation, loin de toute ruine de ville antique, servait, semble-t il, aux nomades de la région.

Tel était l'aspect des villes de la Tunisie à l'époque romaine. Pour en connaître les habitants, il faudrait passer en revue la suite des bas-reliefs funéraires et votifs où ils se sont représentés euxmêmes. On y voit des hommes en toge à la romaine, des femmes en tunique, couvertes de leur manteau comme les matrones de Rome. Qu'il suffise de citer à titre d'exemple une peinture fort curieuse de Sousse qui représente un cabaret antique : debout derrière son comptoir, un personnage imberbe, vêtu d'une tunique blanche à parements bleus, tend aux clients des verres de vin ; des vases de toutes formes sont rangés sur des étagères derrière lui ;

R. GAGNAT

de l'autre côté un buveur brandit sa coupe (fig. 7^). Cette petite scène d'intérieur nous rappelle, par le sujet tout au moins, sinon par l'exécution, forcément grossière et maladroite, certaines peintures pompéiennes.

A voir ces personnages, comme à parcourir les ruines, on pourrait se croire en pleine civilisation romaine. L'Afrique a-t-elle donc été tellement gagnée à l'influence de Rome que ses habitants

fùWN^àTM COI

Fig. 74. — Peinture de Sousse.

aient renoncé à tout ce qui faisait leur personnalité? 11 n'en est rien.

On croyait assez volontiers, il y a quelques annés, que la Tunisie romaine avait été, pour les Romains, une colonie de peuplement comme on s'exprimerait de nos jours. Depuis quelque temps on a examiné la question de plus près et on est arrivé à une conception quelque peu différente (1).

(1) Les idées qui suivent ont déjà été exposées par M. Toctain dans son livre intitulé ; Les lùlles romaines de la Tunisie, ci, après lui. par .M. P. Gaikler dans L'Archéologie de la Tunisie. Je les ai développées moi-même dans la Souvelle Revue, du 15 février 1899, p. 664 et suiv.

LA TUNISIE A l'ÉPOQUE ROMAINE 249

Nous possédons aujourd'hui la preuve que le fond même de la population a toujours été et est toujours resté d'origine africaine. Tout le montre : les innombrables épitaphes des cimetièresantiques,les images grossières des défunts sculptées sur les tombes, ex-votos dédiés par les petites gens des villes et des campagnes à leurs divinités favorites. Nous savons que la majorité des habitants portaient des noms puniques ou berbères, soit sous leur forme sémitique, comme au temps de l'indépendance, soit habillés à la latine ; les dieux qu'ils adoraient appartenaient au panthéon carthaginois ; les symboles gravés sur les pierres funéraires relèvent des religions orientales ; de romain, il n'y a guère que des apparences, auxquelles il faut bien se garder de se laisser prendre. Tous ces Africains de l'époque impériale avaient beau porter la toge et imiter en tout leurs vainqueurs; ce n'en étaient pas moins des indigènes ; nous devons les considérer comme tels.

Au reste, on fait vite le compte des Romains qui venaient s'établir en Tunisie en passant, par nécessité de carrière, par occasion, et de ceux qui s'y fixaient ; et l'on reste étonné de leur petit nombre. Il ne faut point parler de militaires, la province ne comptant pas de garnisons, sauf un bataillon détaché de Rome et caserne à Carthage pour le service du gouverneur.

Les soldats qui le composaient s'en retournaient chez eux la plupart du temps sans être entrés en contact direct avec les habitants du pays. Restent les fonctionnaires civils. A la tête de la province était un proconsul, grand seigneur riche, ancien consul, un des plus hauts fontionnaires de l'Empire. Il était accompagné d'auxiliaires de son choix, Irois ou quatre lieutenants, et un trésorier, tous sénateurs comme lui. De son côté, l'empereur envoyait, pour s'occuper de ses intérêts et de la perception de certains impôts, un intendant en chef et, avec lui, quelques administrateurs de moindre importance : soit en tout une vingtaine de sénateurs et de chevaliers. Ajoutons-y le personnel des bureaux assez nombreux et la domesticité de ces magistrats, esclaves ou affranchis venus de partout, mais instruits et civilisés, on aura complété la liste de ceux qui étaient appelés dans le pays pour y diriger les affaires et le Gouvernement. Il serait difficile de reprocher à Rome d'avoir inondé la colonie de fonctionnaires.

Il ne semble pas qu'elle l'ait inondée davantage de colons. Ail-

250 R. GAGNAT

leurs, elle avait coutume d'envoyer, après la conquête, des vétérans : c'était récompenser leurs services par des concessions de terre et assurer en même temps au [)ays nouvellement soumis des défenseurs en cas de besoin. Ainsi procéda-t-elle en Gaule, sur le Rhin, sur le Danube, et en Afrique même, dans la Maurétanie et dans la Numidie, qui sont aujourd'hui les départements d'Alger, d'Oran et de Constantine. La Tunisie, autant que nous le savons, reçut fort peu de colonies de cette sorte. On n y trouve presque pas non plus de colonies civiles, comme celles qu'avaient rêvées les Ciracriues. ou leurs iinil-.ileurs. quand ils voulaient soulager ritalic du trop plein de sa population pauvre. La part faite |*ar IIlImI olliciellement à l'élément vrnu d'outremer fut nulle ou à peu |)rès. C'est l'initiative privée (jui colonisa 1 Afrique. Dés le temps de la République, des Italiens s'étaient établis sur la cote et dans les grandes villes du bassin de la .Medjerda, attirés surtout l)ar le trafic du blé ; en gens pratiques, ils saisissaient toutes les bonnes occasions de gagner quelque argent et de se mêler aux entreprises fructueuses. A plus forte raison en fut-il de même sous l'empire, dans la province pacifiée et florissante. Pourtant, ces étrangers s'occupaient bien plus de commerce que d'agriculture: ils avaient des propriétés, ce n'est pas douteux, mais ils ne les cultivaient pas eux-mêmes. On pout en dire autant de tous les grands propriétaires romains, eu Tunisie, de ces hauts personnages, sénateurs ou chevaliers, que le hasard des spéculations ou leur passage dans l'administration locale avait amenés à acquérir des terres ; en particulier, des empereurs, qui, depuis Néron, par confiscation ou héritages — plus ou moins forcés — avaient accaparé, nous dit-on. pres(|ue la moitié de la province. Pour mettre le sol en valeur, ils n'envoyaient pas des esclaves à eu.\. ils n'appelaient pas des travailleurs italiens; ils employaient la main-d'œuvre indigène ; quelqu'un de leurs alTranchis venait avec un personnel très restreint surveiller la culture, encaisser les fermages, assurer l'exploitation. La côte seule fut envahie par l'élément importé : jetés sur le rivage d'Afrique par les hasards de la navigation ou de la fortune, on y trouvait des Siciliens, des Italiens mêlés à des Levantins, à des Alexandrins, à des Grecs même; là, mais là seulement, s'était formée une population hybride où tous les usages, toutes les religions se confondaient. Quelque nombreuse qu'on la

LA TUNISIE A l'ÉPOQL'E ROMAINE 2ot

suppose, elle ne formait encore dans 1 immense étendue de la Tunisie qu'une infime minorilé.

Et voilà ce qui a suffi pour transformer la provinv^e ! C'est sous l'impulsion de forces aussi minimes qu'elle s'est couverte de villes toutes romaines d'apparence, qu'elle a adopté la langue latine, qu'elle a modifié sa constitulion municipale pour la modeler sur celle de la capitale du inonde. Il faut avouer que le résultat a de quoi nous étonner.

On explique ce mystère par l'affection que les indigènes portèrent à leurs conquérants; ou, si Ion veut, parles avantages de toute sorte qu'ils trouvèrent à vivre sous leurs lois, car, en pareil cas, les sentiments ne se règlent guère que sur la satisfaction des intérêts.

Il est des vainqueurs (jui essaient de s imposer par la force aux nations soumises, qui prétendent changer la face d'un pays à un jour fixé par des mesures générales et des décisions solennelles, persuadés que l'on peut, au gré de la volonté, modifier à son image les hommes et les institutions. Les Romains ont eu le bon sens de ne point agir de la sorte en Afrique. Us nont exigé des habitants que deux choses : le paiement régulier des impôts et l'obéissance aux ordres de l'Empereur. Celle-ci formait la base même de la constitution ; l'Empereur n'était point seulement un souverain laïque, mais un Dieu. On lui élevait des temples où l'on associait son nom à celui de la déesse Rome : on jurait par son génie ; on adorait ses images sur les enseignes des légions et dans les cliapelles des particuliers ; sa divinité présidait à tous les actes solennels de la vie publique et privée ; non par une sotte flatterie, comme on l'a dit. mais parce qu'il représentait aux yeux de tou* la forme visible de la divinité, le principe sacré de l'autorité suprême. Les Tunisiens d'autrefois durent se plier sur ce point à la volonté de leurs vainqueurs ; pour eux comme pour le reste du monde. l'Empereur fut un Dieu, dont la volonté ;' invisible et présente » réglait de loin le sort de toutes les nations. Les chrétiens furent les seuls dans la province qui se refusèrent à cet hommage- — on sait que les persécutions qu'ils endurèrent n'ont jamais eu d'autres cause.

Huant aux impôts, surtout aux prestations en nature, commel'huile et le blé, elles étaient indispensables à la nourriture de la

Page 1