‹ La Tunisie au début du 20me siècleChapitre 45 sur 61 · R. CAGNAT · texte numérisé non relu

R. CAGNAT

population de Rome. Chaque année, les navires qui les apportaient étaient attendus avec une impatience extrême ; on comptait anxieusement les jours de retard et l'inquiétude ne s'apaisait que lorsque d'Ostie, on voyait apparaître au loin les voiles de safran de la flottille africaine.

Au delà de ces deux obligations, on n'a rien imposé aux populations tunisiennes ; on n'a touché ni à leurs croyances, ni à leurs usages, ni à leurs lois municipales. Baal et Tanit régnaient à l'époque de la domination punique comme dieux suprêmes du Panthéon local ; ils continuèrent à être tels .sous l'empire : les portes de l'Olympe romain, qui était naturellement accueillant et qui avait déjà donné asile à plus d'un dieu oriental, leur furent même toutes grandes ouvertes : on les alTiibla de noms romains, Saturne, Vénus ou Junon. voilà tout ; et Saturne-Baal continua à recevoir les hommages de ses anciens adorateurs, à côté de Jupiter ou de Mars.

Les Phéniciens et les Berbères avaient leur façon à eux de comprendre la famille, la vie de cha(|ue jour, la sépulture ; les Romains les laissèrent libres de s'y conformer; ils étaient habitués à leurs magistrats, sufTètes ou autres, ils purent les garder ; et les centres nouveaux qui se formèrent rà et là. grâce à l'accroissement de la population, naquirent sous la forme de municipalités puniques ou libyques.

Mais les plus intelligents et les plus éclairés s'aperçurent assez vite qu'il allait de leur intérêt de se relier plus étroitement au conquérant, d'entrer dans la grande famille romaine, de substituer à une indépendance assez stérile, en somme, une assimilation plus étroite au gouvernement central. Se rapprocher du citoyen romain était s'arroger déjà ([uelque chose de sa dignité et de ses droits. Tout l'efiort de ses promoteurs tendit dès lors vers ce but. Peu à peu, l'idée progressa ; des individus elle gagna les masses ; au bout d'un siècle de soumission, la Tunisie entière aspira à devenir romaine; au bout de deux, elle l'était devenue, dans la limite de ses besoins et de ses facultés. Ce n'étaient pas les Romains qui l'avaient transformée : elle s'était transformée d'elle-même, elle était venue spontanément vers son vainqueur, comme vers celui dont elle avait tout à espérer, rien à redouter.

Il en résulte une conséquence digne de notre attention. Sous un

LA TUNISIE A l'ÉPOQUE ROMAINE 253

régime oppresseur, l'esprit africain se serait affaibli et aurait perdu quelque chose de son originalité, de sa puissance. La modération de Rome produisit un effet opposé. Grâce à la paix qui régna presque sans accident pendant deux cents ans, à l'abri de la protection et de la civilisation italiennes, derrière cette façade officielle qui est de construction ou plutôt de tradition romaine, cet esprit se développa librement. Alors que l'Afrique était carthaginoise ou numide, il n'avait point pu atteindre toute sa croissance, ni se répandre dans tout le pays ; il y arriva sous l'empire romain.

Bien plus, ce furent les Africains eux-mêmes, transformés en pseudo-romains, qui se chargèrent de gagner à la civilisation nouvelle les parties encore barbares de la contrée. De leurs pays sortirent les pionniers bénévoles que Rome rencontra pour porter plus avant, avec le respect de son nom, le reflet de son esprit. Elle avait adopté, plus par son intérêt personnel que par hauteur de vues, ou par souci de ses devoirs envers les vaincus, une politique de large tolérance ; elle en recueillit les fruits aussi vite peut-être, en tout cas plus pleinement que si elle eût agi d'autre sorte.

Cette persistance de l'esprit africain sous la domination romaine nous explique pourquoi l'influence de Rome n'a pas duré très longtemps après qu'elle eut été obligée de reculer devant un adversaire plus puissant qu'elle. Au commencement du V" siècle de l'ère chrétienne, les Vandales envahirent l'Afrique et substituèrent leur puissance à celle des Empereurs. C'est une période fort obscure, dont nous ne savons presque rien, les nouveaux maîtres n'ayant laissé ni écrits, ni inscriptions, ni monuments. La clarté ne reparaît guère que lorsqu'à leur tour les Vandales sont chassés du pays par les Byzantins. Justinien, aidé de généraux habiles, reconquiert l'ancienne Afrique romaine. A la suite de ses victoires, la vie monumentale renaît en Tunisie, mais sous une forme particulière. De tous côlés, on élève des forteresses, édifices nécessaires à une région fraîchement soumise et qui doivent précéder tous les autres. Quand les Byzantins sont en présence de monuments anciens qu'ils peuvent utiliser, ils les fortifient, ils en font, soit un fortin détaché, soit un bastion d'un ensemble plus vaste ; tel est le sort qu'ont subi notamment l'arc de triomphe d'Haïdra et le Capilole de Dougga. Quand il le fallut, ils élevèrent de toutes pièces des forteresses nouvelles; ainsi,àLamta(fig. 7o),àHa'idra, ces forteresses ont

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