DOMINATION ET PERSÉCUTIONS DES VANDALES
L'Église de Carthage n'avait triomphé des persécutions et des hérésies que pour retomber, à la venue des Vandales, dans de nouvelles épreuves.
Le comte Boniface était depuis quelques années gouverneur de l'Afrique pour l'empereur Yalentinien III, lorsqu'une intrigue de palais, ourdie par Aétius, son rival, lui ât concevoir des craintes pour sa position et pour sa vie. Une armée impériale fut, en effet, dirigée contre lui. Boniface, ne songeant qu'à se défendre, appela à son aide les Vandales (429), alors cantonnés en Espagne. Ceux-ci, au nombre de 80,000, vinrent, avec leur roi Genséric, lui apporter le secours de leurs armes. Mais, bientôt désabusé, le comte Boniface, à qui Tem^^ pereur avait rendu toute sa confiance, s'unit à Anspar, général commandant les troupes impériales, pour marcher contre le» barbares si imprudemment appelés par lui. Les
Vandales avaient traversé la Tingitane et étaient arrivés jusque dans la Mauritanie césarienne, d'où ils ne tardèrent pas à entrer en Numidie, le fer et le feu à la main. Les églises furent incendiées, les populations chrétiennes se dispersèrent, et les évêques n'eurent plus qu'à attendre le moment de mourir pour Jésus-Christ. Les Vandales battirent Farmée impériale, s'emparèrent de toutes les provinces romaines de l'Afrique et vinrent mettre le siège devant Hippone.
Il faut lire, dans Victor de Vite, le récit des persécutions et des souffrances qu'endurèrent alors les chrétiens. L'arianisme ', que professaient ces barbares, faisait d'eux des ennemis jurés des catholiques, ce Ni l'infirmité du sexe, ni la considération du rang le plus élevé, ni la révérence due aux évêques, rien n'apaisait ces hommes brutaux... Les évèques, les prêtres, les nobles personnages qui tombaient en leurs mains, ils les chargeaient, ils les accablaient des fardeaux les plus durs... Leur fureur allait jusqu'à massacrer les petits enfants qu'ils saisissaient par les pieds et dont ils brisaient le crâne sur la pierre ^. » Les maisons particulières, les édifices publics furent pillés, puis démolis ou livrés aux flammes. C'est le spectacle dont fut affligé saint Augustin qui mourut pendant le siège d'Hippone (430).
Au milieu de cette époque lamentable, l'historien ne sait où jeter ses yeux pour les reposer un instant. A Pérada, ville de la Byzacène, Tévêque eut le corps brûlé de fers
i AriuB, prêtre d'Alexandrie d'Kg^'pte (270*936), niait la consubstantialité da Verbe avec le Père et par Buite sa divinité même, et soutenait que Jéaus-Chrisiesi une simple créature tirée du néant, très-inférieure au Père. Cette erreur fut condamnée par les deux conciles tenus à Alexandrie en 319 et en 321, et par le concile œcuménique d« Nicée (325).
S Mgr Dupuch. FsAtttt iocréi de t Afrique chrétienne, vol. II.
LA TUNISIE CHRETIENNE 5i
rougis; et à Furnes, Tévêque Mansuétus fut brûlé vif. Cependant le comte Boniface reçut d'Italie, peu après la mort de saint Augustin, un renfort de troupes, et il marcha au secours d'Hippone; mais il ne put la délivrer. Cette ville fut prise, pillée, incendiée par les Vandales^ et les habitants eurent à peine le temps d'emporter à Carthage les précieux restes de saint Augustin.
Genséric était maître de l'Afrique jusqu'au-dessus d'Hippone; la Byzacène et la Zeugitane restaient seules au pouvoir des Romains. Gapréolus, évêque de Carthage, voyant tous les maux fondre sur son Eglise, exhorta, en 434, ses ouailles à la prière et à une pénitence solennelle. La même année, le général Anspar fut renvoyé à Carthage par Tempereur Valentinien pour traiter de la paix avec Genséric. he roi barbare s'engagea à payer un tribut annuel à Valentinien et à lui laisser son âls Hunéric comme otage. La paix con* due, Genséric commença à persécuter les évêques ; puis, ne pouvant les attirer à l'arianisme, il les dépouilla et les chassa de leurs basiliques. De nombreux chrétiens furent martyrisés, comme au temps du paganisme, et il n'est pas d'atrocité ni de crime dont Genséric ne souillât sa cour.
Genséric (439-477). — En 439, Carthage elle-même tomba au pouvoir des Vandales. Us pillèrent les églises, en firent des casernes, et enlevèrent les vases sacrés pour les employer aux festins du conquérant. Une partie de Carthage fut incendiée. Victor de Vite dit que les théâtres, la Via Cœlestis, le temple de Mémoire, etc., furent entièrement démolis. La basilique ad Majorum, les églises dédiées à sainte Célérine et aux martyrs scillitains furent aussi ruinées jusqu'aux fondements. Celles qui échappèrent à la destruction furent con-
sacrées à l'arianisme. Quodyultdeus, évêque de Carthage, fut exilé ; son clergé et beaucoup de catholiques le suivirent. Les autres évêques de la Byzacène et de la Zeugitane furent exilés à Maxula.
En 451 , Genséric rendit contre les catholiques de cruelles ordonnances. Cependant il se laissa un instant toucher par les prières de l'empereur Yalentinien : il permit que Deogratias fût sacré évêque de Carthage, et il rendit aux catholiques quelques basiliques. Âpres quinze ans de silence, dit Victor de Vite, Téglise de Faustus, à Carthage, retentit des accents catholiques, et Deogratias fut sacré au milieu de quelques évêques rappelés de l'exil.
Ce n'était qu'une courte période de cahne. A son retour de Rome (455), Genséric recommença à persécuter.les évêques et leurs troupeaux. Eustratius, évêque de Sufetum, dans la Bjzacène, Urbanus de Gerba et Habetdeus de Theudales, dans la Proconsulaire, furent de nouveau exilés.
En 463,1a persécution redoubla à Carthage, ainsi que dans les deux provinces comprises entre cette ville et la Tripoli taine. La défaite de la flotte vandale en 464, par Marcellin, gouverneur de Sicile, ne fit que fortifier les mauvaises dispositions de Genséric. Tous les édifices sacrés, à commencer par les basiliques de Carthage, les couvents, les monastères furent détruits, et tous les prêtres proscrits. Cette époque est féconde en martyrs. Je citerai Dagila , épouse d'un officier de Genséiric, à Carthage, laquelle endura tous les tourments, la flagellation, l'exposition publique, etc., plutôt que d'apostasier. Je mentionnerai aussi deux jeunes filles vandales qui, avec leur mère, se convertirent au catholicisme, et que ni les cachots* ni les supplices ne purent ébranler.
Sur la fin de sa vie, Genséric, préoccupé de Tayenir de sa dynastie, se relâcha de ses rigueurs. En 475, il accueille avec honneur Sévère, ambassadeur de l'empereur Zenon, délivre de Tesclavage un grand nombre de catholiques, permet de rouvrir les basiliques de Carthage et ordonne à ses gouverneurs, en Byzacène et en Zeugitane, de cesser la persécution. Genséric comprenait que ce que Ton fonde sur le meurtre et la terreur n'a qu'une durée éphémère; or, ce qu'il avait le plus à cœur, c'était de laisser à son successeur un trône solidement affermi. Enfin, après trente-sept ans de règne (477), mourut ce ferouche conquérant, auquel l'histoire a reconnu d*ailleurs de grandes qualités.
Hunéric (477-488) . — Son fils Hunéric ne cacha pas ses mauvaises dispositions envers les catholiques. Toutefois, il réserva ses premières cruautés pour les manichéens, et consentit, à la prière de l'empereur Zenon, à laisser les catholiques de Carthage élire un évêque. Le choix tomba sur Eugène. Hunéric ne tarda pas à persécuter les catholiques. En 483, il fit rassembler , de divers points de la Byzacène et de la Zeugitane, et conduire, à Colonia Lanium (Zeugitane) et à Sicca Veneria (Numidie), environ 5,000 chrétiens. On les entassa dans d'étroites prisons ; et, après de longues souffrances, ils furent mené au désert et abandonnés.
Hunéric commanda à tous les évoques catholiques d'avoir à se réunir à Carthage pour y exposer leur doctrine. Le roi vandale fit massacrer plusieurs d'entre eux dès leur arrivée; et mit les autres en présence des évoques ariens. Après des pourparlers dérisoires et des humiliations infligées aux évoques catholiques, les ariens qui entouraient Hunéric obtinrent
un décret de proscription contre les catholiques dont les églises furent attribuées aux ariens.
. Dans une promenade hors des murs de Carthage, Hunéric rencontra tous ces vénérables prélats mourant de faim et apaisant leur soif aux piscines de la Malka. U les fit charger par sa troupe, et la plupart furent tués. L'Eglise a conservé mémoire de ce massacre, et elle en honore les victimes sous ce titre : les cinq cents évêques confesseurs. Ceux qui ne furent pas massacrés près des piscines furent envoyés en Corse ou relégués dans l'intérieur des provinces. Eugène, évèque de Carthage, et Habetdeus, évêque de Theudales, furent exilés à Tamallène, ville frontière de la Byzacène, vers le désert. Des commissaires parcoururent les provinces en mettant à mort tout ce qui portait le nom de catholique. Lœtus, évêque de Leptis (Byzacène), fut conduit à Carthage et brûlé vif.
. Hunéric, ayant reçu Uranus, que l'empereur Zenon lui envoyait en ambassade, voulut lui donner en spectacle tous les catholiques mutilés et défigurés que l'on put trouver dans Carthage. Ensuite il exila, après les avoir fait passer par les verges, les prêtres, les diacres et les clercs. La fureur des Vandales s'acharna jusque sur les enfants qui ne voulaient pas recevoir un second baptême. A Scibilliba, dans la Proconsulaire, révêque Boniface expira au milieu des tournients. Les couvents et les monastères furent donnés aux ariens dans toute l'étendue des possessions du roi vandale. • Après huit années de persécutions, de meurtres et de massacres, Hunéric mourut en 488. Il avait fait périr, dans lés supplices, plus de 40,000 catholiques.
Guntamunde (488-496). — Guntamunde, qui succéda à
Hunéric, se montra, dès le commencement de son règne, favorable aux catholiques autant que le Idi permirent les évêques ariens. Il leur rendit leurs basiliques, et il rappela de l'exil les; évoques et les prêtres de la Byzacène et de la Zeugitane*
A cette époque, l'Église de Carthage vit fleurir le bienheureux Fulgence, né à Leptis en 463, mais originaire de Carthage. Malgré l'appui donné par Guntamunde aux catholiques, les Vandales continuèrent à se livrer à des persécutions isolées, et Fulgence se vit, avec Tévêque Faustus, chassé du monastère de Praesidium (490), où il avait été élevé.
Guntamunde mourut après huit ans de règne (496). Il eut pour successeur Trasamunde, son oncle, fils aîné de Genséric.
Trasamunde (496-508). — Répudiant tout à la fois les excès d'Hunéric et la tolérance de Guntamunde, Trasamunde* s'occupa, durant tout son règne, de convertir à Tarianisme ses sujets catholiques. Il parvint à en gagner un petit nombre ; la majorité resta insensible à ses séductions. Sur la demande des évoques ariens, il exila dans les Gaules Eugène, évêque de Carthage.
Presque en même temps, Trasamunde envoya au supplice Vindémialis, évêque de Capsa, qui, après avoir été torturé, fut égorgé avec Longinus, évêque de Pamaria (Mauritanie). Bien des chrétiens périrent alors ; mais, parmi tant de confesseurs, l'Eglise n'a retenu que le nom d'Octavien, archidiacre de Carthage- D'autre part, Fulgence, qui avait un instant quitté l'Afrique, y revint et vécut quelque temps dans les environ d'Utique.
A la même époque, c'esl^à-dire en 505, Eugène mourait dans les Gaules, laissant vacant le premier siège épiscopal
de l'Afrique. Depuis plusieurs années^ Trasamunde avait défendu aux catholiques de réélire les titulaires des évêcbés et des paroisses. Touchés de l'état d'abandon spirituel ou se trouvaient réduits les catholiques, les quelques évoques restés en Afrique se réunirent en concile, dans la Byzacène, sous la présidence de Victor de Vite, et ils décidèrent qu'il serait pourvu aux sièges vacants. La population nomma ses évoques et ses prêtres. A cette nouvelle, le roi vandale entra en fureur et fit conduire à Carthage Victor de Vite, chargé de fers. La ville de Ruspina (Sfax) venait de choisir Fulgence pour évêque : ce fut dans les chaînes que Victor de Vite, métropolitain de la Byzacène, confirma cette élection (508). Victor de Vite, l'historien de la persécution vandale, était natif de Pérada, dans la Byzacène ; il mourut exilé en Sardaigne. * La réinstallation des évêques sur leurs sièges fut de courte durée, car Trasamunde les envoya en Sardaigne. Fulgence fut du nombre des prélats exilés. Vers 514, Fulgence, bravant la colère vandale, revint à Carthage, où le roi Trasamunde, curieux de discuter théologie avec lui, le laissa se* journer plusieurs mois. Le second Augustin de l'Église d'Afrique mit ce temps à profit en se conciliant la bienveillance du roi par ses écrits et en ramenant à la foi tous les catholiques égarés. Mais les évêques ariens, irrités de la tolérance royale, obtinrent l'exil de Fulgence. En reprenant le chemin de la Sardaigne, il prédit le retour des évêques bannis et la fin de la domination vandale.
Dans les dernières années de Trasamunde, les églises de Carthage furent encore profanées et livrées à la soldatesque, et les prêtres, réduits à servir les Vandales. Trasamunde mourut en 508. Il laissait le trône à Hildéric.
Hildéric (508-532) . — Malgré le serment auquel Trasamunde à son lit de mort avait voulu l'enchaîner, Hildéric rappela de Sardaigne les évêques bannis. Fulgence retourna à Ruspina.
Boniface fut élu évêque de Carthage en 523 ; son prédécesseur était mort en 505 ; ce siège était donc resté vacant dixhuit ans. En 525, Boniface convoqua à Carthage et présida un concile auquel assistèrent soixante évêques, réunis dans la basilique de Sainte-Âgilée. Il y avait juste un siècle que pareille assemblée n'avait pu se tenir dans la métropole chrétienne de l'Afrique. Les évêques se retirèrent ensuite dans leurs diocèses, où, grâce à Tappui d'Hildéric, ils reconstruisirent les églises et les monastères détruits. Saint Fulgence mourut à Ruspina, en 533, après avoir élevé un monastère dans l'île de Circina (Kerkena). L'année précédente, Hildéric, indulgent aux catholiques, et pour cela détesté des Vandales qui l'accusaient de faiblesse, avait été assassiné dans son palais par Gélimer.
Gélimer (532-534). — Ce prince, dernier roi des Vandales en Afrique, ne put continuer longtemps les atrocités de Gensérie et d'Hunéric; il ne régna que deux ans. Justinien, irrité du traitement infligé par Gélimer à un de ses ambassadeurs, résolut de faire la conquête de l'Afrique. Dans ce dessein, il confia le commandement de son armée à Bélisaire. En 533, ce général aborda sur la côte de la Byzacène, au promontoire appelé autrefois Caput Vada et actuellement Rass Capudia. Après s'être assuré des dispositions de la ville de SuUectum (Salecta), sise un peu au-dessus du promontoire, il remonta avec sa flotte et son armée par Leptis et par Hadrumète ; puis, ayant rencontré Gélimer et son
lieutenant sur deux points différents, il les battit ; enfin, il entra dans Cartbage, d*où les Vandales furentà jamais chassés le 14 septembre 534, jour anniversaire du martyre de saint Cyprien. Le roi déchu se réfugia à Hippone la royale (Bone), dont Bélisaire fit le siège et s'empara. Gélimer fut conduit prisonnier, à Constantinople.
Ainsi finit, après un siècle d'existence, cette formidable puissance vandale sous laquelle l'Eglise de Carthage souffrit plusi s'il est possible, que pendant les persécutions romaines. La paix était enfin rendue à TËglise d'Afrique. Elle en jouit cent soixante ans, de 534 k 698, c'est-à-dire jusqu'à la des* tr notion définitive de Carthage par les Arabes.