INVASIONS ARABES
Plus on avance dans les recherches historiques sur le christianisme en Afrique, plus la tâche devient ardue, faute de documents précis. L'histoire des premiers martyrs d'Afrique est difficile à reconstituer, un grand nombre d'Actes ayant été brûlés par l'ordre des empereurs romains. Les époques de saint Cyprien et de saint Augustin, ainsi que les persécutions vandales, sont éclairées d'une vive lumière; mais l'obscurité se fait de nouveau au milieu du vu® siècle. Les armées musulmanes, sorties de l'Arabie, le Coran d'une main, le glaive de l'autre» s'avancent peu à peu vers TAfrique septentrionale.
Cest le commencement d'une nouvelle période de persécu lions.
En 641 (2i« année de l'hégire) , Amrou el Assri s'empare de l'Egypte. La même année, Okba pénètre dans la Pentapole, ou le christianisme était florissant. Cette première fois, l'atteinte fut légère ; mais, en 648, une nouvelle expédition arabe marcha sur la Pentapole, et les chrétiens furent tués ou chassés. Un petit nombre apostasièrent ; la plupart, restés fidèles, gagnèrent l'Italie ou la Grèce; quelques-uns se réfugièrent à Garthage. Ce dernier refuge ne devait les protéger que peu de temps. Aussitôt après la prise de Tripoli (648), Abdalla!i ben Saad s'avance vers le sud de la Byzacène, et soumet la ville de Tacape (Gabès). Maître de ce port important, il y établit le centre d'une première occupation. Après s'être fortifié sur la côte, Abdallah ben Saad se dirigea contre Sufietula (aujourd'hui Sbitla), ville située dans l'ouest de la Byzacène. II voulait s'assurer de la conquête de toute cette province avant d'attaquer Carthage. Le patrice Grégoire, gouverneur de la Byzacène, se porta à la rencontre du conquérant arabe. Il fut battu et se retira à Hadrumèle (Sousse). Abdallah soumit à la loi de l'islam tout le pays conquis : la persécution des mahométans succéda à la persécution des Vandales.
Le pouvoir central, placé à Byzance, était trop loin des provinces menacées; aussi laissa >t-il achever par les Arabes l'œuvre de destruction religieuse commencée, depuis près de cent ans, par les tribus maures de l'intérieur. Un certain Djenaha reçut le gouvernement de la partie de la Byzacène conquise, et Abdallah retourna en Egypte.
Le christianisme se réfugia dans les villes du littoral.
principalement à Carthage. De 648 à 662, il jouit d'une tranquillité relative ; mais, en 662, Okba, barbier du Prophète, envahit la partie de la Byzacène restée intacte, pénétra jusqu'à la ville moderne de Kaïrouan, et rentra peu après en Egypte. Cette campagne ne fut, à proprement parler, qu'une immense razzia, pendant laquelle les chrétiens furent refoulés vers le nord, convertis de force ou massacrés. Okba ne marqua son passage par aucune conquête durable. Le souvenir de ce barbier conquérant est encore vivant chez les populations musulmanes de la Tunisie. Elles lui élevèrent, dès le commencement de la conquête et après sa mort, une mosquée à Kaïrouan même. C'est là que son corps est enterré. Aujourd'hui Kaïrouan est une ville sainte d'où les chrétiens sont exclus ; les musulmans y tolèrent à peine la présence de quelques juifs.
Quatre ans plus tard (666), Mohavia ben Khodeïdj el Kendi pénètre à son tour en Byzacène et franchit bientôt la
limite marquée par les conquêtes de ses prédécesseurs. Hadrumète est prise par Abdallah ben Zoheïr ; de son côté, Abdul Maleck ben Mer van, lieutenant de Mohavia, s'empare d'une ville que les historiens arabes appellent Djeloula et que je serais tenté d'assimiler à la Mehedia. Cette fois comme toujours, les troupes byzantines n'opposent qu'une faible résis • tance ; elles fuient devant le cimeterre, et aucun secours n'est envoyé ni d'Italie ni de Constantinople. L'année 66G marque la conquête définitive de la province d'Afrique. Le Coran est partout imposé aux populations chrétiennes, parmi lesquelles la peur et l'intérêt occasionnent de trop nombreuses défections. La première ardeur de prosélytisme et de carnage passée, les Arabes comprirent que, s'ils ne voulaient pas pos-
séder des provinces dépeuplées, il convenait d'y tolérer la présence des chrétiens. Aux maîtres nouveaux il fallait bien des harems et des esclaves. Là est tout le secret de la tolérance mahométane, si souvent vantée par des gens qui ne connaissent ni l'Orient, ni le fanatisme méprisant des sectateurs du Ck)ran.
En 668, Okba ben Nafé pousse la conquête arabe jusqu'au nord de la Zeugitane. Il occupe l'île de Gerba, et Hippo-Zaritos (Byzerte) tombe en son pouvoir. En 671, le calife d'Afrique fait, de la ville de Kaïrouan, la capitale de la nouvelle province musulmane. Les chrétiens sont peu à peu chassés des villes du littoral et refoulés vers le nord-est, où ils conservent encore quelques possessions. Dinar Aboul Mokadjem, successeur d'Okba, conquiert, en 672, la presqu'île du cap Bon (Ilermœuni promoniorium). Battus partout, les chrétiens n'ont plus de refuge qu'à Carthage même : la Byzacène, la Zeugitane et une partie de la Numidie sont acquises aux musulmans, qui pressent les ce Nazaréens » entre eux et la mer. La lutte dura encore seize années, pendant lesquelles Carthage reçut quelques renforts ; les fortifications furent réparées, des vivres furent amenés dans la place, et l'on se prépara à soutenir un suprême assaut contre le croissant. En 698, Hassan ben el Noman s'avança sous les murs de la ville et commença le siège du dernier boulevard du christianisme dans l'Afrique septentrionale. La résistance fut longue, mais inutile. Précédé par le fer et par le feu, Hassan fit son entrée à Carthage. 11 poussa son cheval dans la grande basilique et en prit possession au nom du Prophète. Par là, il mettait le sceau à la domination musulmane. Les Arabes avaient employé cinquante ans à conquérir l'ancien terri-
toire punique, de Gabès à Carthage, et de Byzerte au cap Bon.
Le inonde occidental assista impassible à la chute de Carthage ; il en sera de même pour la chute de Byzance. Et pourtant, à ces deux époques fatales, les chrétiens auraient pu facilement venir en aide à leurs frères ; en succombant, ces derniers découvraient une partie de l'Europe: c'était la livrer d'avance aux armées musulmanes. On n'aperçut pas alors les terribles conséquences de la prise de Carthage.
Les Arabes convertirent en mosquées un grand nombre d'églises ; celles qu'ils n'occupèrent pas furent détruites en haine de Jésus-Christ. Le fanatisme musulman s'attacha, dans tout le pays, à faire disparaître les signes apparents de la foi. Les croix et les symboles chrétiens furent détruits; les inscriptions martelées, et les statues brisées. Les conquérants poursuivirent cette œuvre de destruction durant plusieurs siècles ; aussi, à consulter les rares ruines éparses en Tunisie, on serait tenté de croire que le christianisme n'a pas existé dans le pays compris entre Carthage et Gabès. *
Un proverbe indigène dit : « Tout ce qui devient arabe est ruine. » En effet, à partir de 698, la population chrétienne diminue rapidement. Dans cette contrée, où l'on comptait, sous les Romains, près de 18 millions d'habitants et 80 villes, il existe aujourd'hui à peine 1 ,500,000 habitants et 7 ou 8 villes sans importance.
Après la chute de Carthage, le massacre des chrétiens rebelles à l'islam recommença. Beaucoup d'entre eux émigrèrent; les autres furent réduits en esclavage ou laissés libres de professer un culte pour lequel les conquérants affectèrent, après coup, une certaine tolérance.
Carthage tombée, les Arabes occupèrent la position de Tunis et y établirent le centre de leur domination dans le nord de l'Afrique. Ils abandonnèrent la ville de saint G/prien à la destruction lente des siècles. L'œuvre, commencée par les armes des conquérants, fut continuée par la pioche des démolisseurs. Aujourd'hui il ne reste rien de Carthage ; on ne voit plus aucune trace de monuments. Tunis, La Goulette, La Marsa, Sidi Bou Saïd ont été construits simultanément avec les pierres de la capitale chrétienne de l'Afrique.
Je bornerai là mes indications sur la conquête musulmane. Laissant les Arabes passer en Sicile (732) et étendre leur domination vers la Mauritanie, je rechercherai quel fut le sort des chrétiens restés sous le joug des vainqueurs de la Byzacène et de la Zeugitane.
Entre la destruction de Carthage par Hassan (698) et l'expédition de saint Louis contre Tunis, sous le règne du roi maure Abou Abdallah Mohammed el Mostanser (1270), il s'écoule environ six cents ans. Pendant cette longue période, l'histoire des chrétiens indigènes demeure couverte d'un, voile à peu près impénétrable.
Les ariens de l'Afrique, derniers restes de l'occupation vandale, se fondirent avec les musulmans envahisseurs et devinrent la souche de la race actuelle. La même alliance fut conclue en Bosnie, en 1483, entre les Turcs conquérants et les Bosniaques manichéens. Ces hérétiques, dont la croyance ofifrait avec le mahométisme des points de contact nombreux, avaient imaginé une religion où le monothéisme n'excluait pas le dualisme du bien et du mal.