‹ La Tunisie chrétienneChapitre 22 sur 37 · CROISADE DE SAINT LOUIS · texte numérisé non relu

CROISADE DE SAINT LOUIS

Mohammed el Mostanser Billah, un des successeurs d'Omar Abou Hafs, monta sur le trône en 1249. Les historiens prétendent qu'il voulut se faire chrétien, et ils pensent que c'est à son instigation que saint Louis débarqua, en 1270, sur la plage de Carthage. « Il y avait eu, disent Geoffroy de Beaulieu et Guillaume de Nangis, échange d'ambassadeurs entre le roi de France et le roi de Tunis. Les envoyés du prince arabe avaient fait connaître au monarque français que leur maître désirait vivement recevoir le baptême, si une occasion honnête lui en était offerte et s'il était à l'abri des suites du mécontentement que sa conversion ferait naître parmi ses sujets *. »

Je connais les musulmans ; j'ai vécu au milieu d*eux, pen-

1 LnSainU de T Algérie^ par Victor Béraud. -^ Valence, 1857; p. 1S9.

dant quinze ans, en Asie, en Afrique et en Europe, et je doute que Mohammed el Mostanser Billah ait eu réellement le désir d'embrasser la religion chrétienne. Ou saint Louis fut trompé par de faux rapports ou Mostanser chercha à l'attirer dans un piège.

J'emprunte à l'Histoire de France de M. Guizot la page consacrée à la dernière croisade entreprise par le saint roi.

a Toutes les objections, tous les avertissements, toutes les inquiétudes échouèrent devant l'idée fixe et la pieuse passion de Louis ; il partit de Paris le 16 mars 1270, presque déjà malade, . mais l'âme contente et probablement seul sans trouble au milieu de ses compagnons. C'était de nouveau à Aigues-Mortes qu'il allait s'embarquer ; tout était encore obscur et incertain dans le plan de l'expédition. Irait-on d'abord en Egypte ou en Palestine, ou à Constantinople ou à Tunis ? On avait négocié à ce sujet avec les Vénitiens et les Génois, sans que rien fût conclu ni assuré. On allait au hasard, se confiant dans la Providence et oubliant qu'elle ne dispense pas l'homme de la prévoyance.

« Arrivé à Aigues-Mortes vers le milieu de mai. Louis n'y trouva rien de réuni, ni de prêt, ni les croisés, ni les vaisseaux; tout se faisait lentement, incomplètement et en grand désordre. Le 2 juillet 1270 enfin, on mit à la voile, sans que personne sût, sans que le roi dît à personne où l'on allait. Ce fut seulement en Sardaigne, après quatre jouri de relâche à Cagliari, que Louis annonça aux principaux de la croisade, réunis à bord de son vaisseau le Monijoie^ qu'il se dirigeait sur Tunis et que là commencerait leur œuvre chrétienne. Le roi de Tunis (comme on l'appelait alors) Mohammed Mostanser avait parlé depuis quelque

temps de son désir de se faire chrétien, s'il pouvait être efficacement protégé contre les séditions de ses sujets. Louis accueillit avec transport la perspective des conversions musulmanes : « — Ah 1 s'écria-t-il, si je pouvais voir que a je fusse le compère et le parrain d'un si grand filleul ! »

a Mais, le 17 juillet, lorsque la flotte arriva devant Tunis, l'amiral Florent de Varennes, probablement sans ordre du roi et avec l'irréflexion qui éclatait à chaque pas dans Tentreprise, prit immédiatement possession du port et de quelques navires tunisiens comme d'une conquête^ et il flt dire au roi « qu'il n'y avait plus qu'à le soutenir, que le ce débarquement de l'armée pouvait s'opérer en toute sécu> a rite. »

(c Au bout de quinze jours, après quelques combats entre les croisés et les Tunisiens..., les renforts promis à Louis par son frère Charles d'Anjou, roi de Sicile, n'étaient pas arrivés; les vivres manquaient ; les ardeurs de l'été d'Afrique exerçaient leurs ravages dans l'armée avec tant de rapidité, que bientôt on ^'eut plus le temps d'ensevelir les morts : on les jetait pêle-mêle dans le fossé qui entourait le camp, et l'air en était infecté.

« Le 3 août, Louis fut atteint de la flèvre épidémique et obligé de garder le lit sous sa tente. 11 demanda des nouvelles de son fils Jean Tristan, comte de Nevers, tombé malade avant lui. On lui avait caché la mort du jeune prince qui venait d'expirer sur le vaisseau, où on l'avait transporté dans l'espoir que l'air de la mer lui serait salutaire. C'était, avec la princesse Isabelle, mariée à Thibaud le Jeune, roi de Navarre, l'enfant chéri de Louis. Il joignit les mains en apprenant sa perte et chercha en silence dans

la prière quelque soulagement & sa douleur. Son mal empirait ; il fit appeler sou successeur, le prince Philippe, tira de son livre d'Heures des instructions qu'il avait écrites pour lui, de sa msiu, en français, et les lui remit en l'exhortant à les observer scrupuleusement. Il donna également à sa fille Isabelle, qui était en larmes au pied de son lit, et à ' son gendre, le roi de Navarre, des écrits qui leur étaient destinés, et il chargea, en outre, Isabelle d'en remettre un autre à sa plus Jeune sœur, la princesse Agnès, fiancée du duc de Bourgogne : a — Très-chère fille, dit-il, penses-y Q bien ; beaucoup de gens se sont endormis en folle pensée « de péché et le matin ne se sont trouvés en vie. » Comme il venait de satisfaire k ses préoccupations paternelles, on lui annonça, le 24 août, que des envoyés de l'empereur Michel Paléologue avaient débarqué au cap de Carthage, chargés par leur maître de lui demander son intervention auprès de son frère Charles, roi de Sicile, pour le détourner de faire la guerre à l'empire grec naguère rétabli. Louis recueillit ses forces pour les recevoir, dans sa tente, en présence de quelques-uns de ses conseillers, inquiets de la fatigue qu'il s'imposait : « •=— Je vous promets, si je vis, dit-il « aux envoyés, de concourir, autant que je le pourrai, à ce a que votre maître réclame de moi ; en attendant, je vous « exhorte à avoir patience et bon courage. » Ce fut son dernier acte politique et son dernier souci en affaires du monde. Il ne fut plus occupé que d'efTusions pieuses, qui se portaient ' les espérances de son âme, tantôt sur les intérêts jui lui avaient été si chers toute sa vie. 11 répétait, ise, ses oraisons accoutumées ; on l'entendait murparoles inquiètes : « — Beau sire Dieu, aie merci

« de ce peuple qui demeure ici et le ramène en son pays ! « Qu'il ne tombe pas en la main de ses ennemis et qu'il ne « soit pas contraint à renier ton nom. » Et, en même temps qu'il exprimait ainsi un triste retour de sa pe'nsée sur la situation où il laissait son armée et son peuple, il s'écriait de temps en temps en se soulevant sur son lit : « — Jérusalem ! « Jérusalem ! nous irons à Jérusalem ! » Dans la nuit du 24 au 35 août, il cessa de parler, tout en continuant de se montrer plein de possession de son intelligence ; il voulut recevoir l'extrême onction à bas de son lit, étendu sur un sac grossier, couvert de cendres, avec la croix devant lui; et, le lundi 25 août 1270, à trois heures du soir, il s'éteignit paisiblement en prononçant ces dernières paroles : « — Père, à <c l'exemple du divin Maître, je remets mon esprit en tes te mains^ »

L'emplacement sur lequel saint Louis a rendu son âme à Dieu n*a été précisé par aucun historien. On sait seulement qu'il débarqua sur la plage de Carthage et que, aussitôt après^ ses troupes prirent le « chastel de Carthage ». J*ai étudié soigneusement le terrain, et j'ai tout lieu de croire que le Montjoie vint aborder en face des ruines du théâtre, tout près des citernes du bord de la mer. Joinville dit en effet que l'armée souffrit d'abord de la soif, mais que, une citerne voisine ajant été prise, il y eut à boire pour tout le monde. Alors, comme à présent, il n'y avait pas d'autre réservoir d'eau que les citernes du bord de la mer, celles de la Malka étant beau coup plus dans l'intérieur. C'est donc entre les citernes et la maison moderne de Mustapha Ben Ismaîl que les croisés

i E%itcir9 de France, par M. Oaizot; t. ii. p. 445 et soiv. — ParU, Hcohette.

abordèrent. Un débarquement à La Goulette ou à Sidi Boa Saïd les eût mis, à gauche, sur une étroite langue de terre dangereuse à parcourir, et, à droite, au pied de hauteurs escarpées. Quant au château dont parle Guillaume de Nangis, il devait être sur la colline où jadis était le temple de Junon Âstarté, ou bien sur la colline de Byrsa. En effet, les croisés ne purent se borner à occuper le rivage ; ils durent s'établir sur la large colline courant parallèlement à la mer et dont les points extrêmes étaient Byrsa, à gauche, et les hauteurs dominant La Marsa, à droite. De cette position, ils apercevaient Tunis, et pouvaient surveiller, dans la plaine qui s'étend sur le côté droit du lac, les mouvements ennemis. Enfin, de cette élévation, ils étaient à même de préparer, au besoin, la défense, l'attaque ou la retraite sur la flotte.

Aussitôt après la mort de Louis IX, les Arabes attaquèrent les croisés. Ceux-ci, étant descendus de la colline de Byrso, battirent les infidèles et forcèrent le roi de Tunis à demander la paix. Elle lui fut accordée sans difficulté par Philippe le Hardi, et, le 18 octobre 1270, la flotte chrétienne mit à la voile pour la France. Le corps de saint Louis fut ramer é et déposé dans la basilique de Saint-Denis ; sa tète fut placée à la Sainte-Chapelle. Les nombreux miracles, opérés par Tintercession du pieux roi, engagèrent le papeBoniface VIII à le canoniser en 1297 . L'Église fête, le 25 août, la commémoralion du plus saint et du plus grand roi de France.

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