‹ La Tunisie chrétienneChapitre 24 sur 37 · DES CONQUÊTES DE CHARLES-QUINT A LA CAPTIVITÉ DE SAINT VINCENT DE PAUL · texte numérisé non relu

DES CONQUÊTES DE CHARLES-QUINT A LA CAPTIVITÉ DE SAINT VINCENT DE PAUL

Les deux derniers descendants des Beni-Hafs, Rechid et Mouley Hassan» en appelant tour à tour riotervention des Turcs et des Espagnols , mirent fin à leur dynastie qui avait gouyemé la Tunisie pendant trois siècles (1228-1525).

Charles-Quint répondit à l'appel de Mouley Hassan détrôné par la milice barbaresque, et» pour agir plus efficacement, il s'associa TOrdre de Malte, le Saint-Siège, le Portugal et les Flandres. Il espérait ruiner la puissance des Régences et délivrer les milliers de chrétiens qui gémissaient dans l'esclavage à Tunis.

Cependant Barberousse (Kheir ed Din), amiral du sultan Soliman II, avait pénétré précédemment dans Tunis par surprise et à la faveur du nom de Rechid, le second compétiteur. Dès qu'il apprit les immenses préparatifs de la chrétienté, il fortifia La Goulet le, le lac et Tunis, fit proclamer

la guerre sainte, et excita le fanatisme turc contre les <c adorateurs de la croix ». En pareille circonstance, les musulmans déploient l'étendard du Prophète. Ce drapeau est aujourd'hui déposé à la grande mosquée de Constantinople. Naguère, nous avons vu les mahométans promener, à travers la Turquie d'Europe, la tunique de Mahomet afin de ranimer le zèle de leurs soldats contre les Serbes et les Monténégrins.

Charles-Quint arriva à La Goulette au mois de juin 1535, avec une flotte de 400 voi/les, qui portait de 30,000 à 35,000 hommes commandés par six généraux éprouvés. Les historiens espagnols disent que l'empereur débarqua sur la plage de Carthage, entre les citernes du bord de la mer et la maison actuelle du dey Sidi Mohammed Er Sadok. De là, il s'avança par la Tœnia, et occupa La Goulette devant laquelle il avait laissé une partie de ses vaisseaux.

Cette même terre, où saint Louis avait planté sa tente en 1270 et où il mourut, voyait donc, après plus de deux siècles et demi, d'autres soldats chrétiens accourir, sous les ordres d'un puissant empereur, à la délivrance des chrétiens esclaves. Cette fois, Dieu permit que le succès le plus complet couronnât la nouvelle croisade spécialement dirigée contre Tunis.

Le 14 juillet, La Goulette fut prise. Peu de jours après, Tunis tombait au pouvoir des Espagnols, grâce à une diversion des chrétiens esclaves qui brisèrent leurs fers et s'emparèrent de la citadelle. Mouley Hassan fut replacé sur le trône, et, le 6 août 1535, il signa à La Goulette avec Charles-Quint un traité portant en substance les points suivants :

En outre, ledit rojde Thunes a traicté et convenu, traicte et convient pour luy, ses hoirs et successeurs, roys dudit royaulme

de Thunes, que doresenavant à jamois ne se pourront captiver, ne se détenir en servitude audit rojaulme, comme ny pour cause que ce soit, chrestiens quelconques, hommes, femmes, ny enfants, tant de TEmpire romain, nations et pays en estant et deppendances, que des royaulmes, pays et suhjetz patrimoniaulx que tient ledit S' Empereur et tiendra par cy-après, tant des Espaignes, Naples, Secille, que d'autres ysles et aussi de tous les pays de la basse Allemaigne et Bourgoigne, et ceulx de la maison d'Austrice tenuz par le roi des Romains, frère de Sa Majesté Impériale.

... Item, que icelluy Roy de Thunes permettra, et aussi, ses hoirs et successeurs, (à) tous les chrétiens doiresenavant et à tous jours vivre, résider et converser en et par tout ledit royaulme do Thunes, en sa foi chrestienne, paisiblement et sans moleste, ny empéchement^quelconque, directement ne indirectement; et que les églises d*iceux chrestiens, tant de religieulx que autres y estans, demeurent et soyent entretenues sans contredict ni destourbier, et en puissent lesdits chrestiens faire, et edifûer et construyra d*autres, quand bon leur semblera ot selon leurs devocions es lieux et quartiers où ilz auront leurs maisons et demeurances.

Jamais triomphe n'avait été si complet pour le catholicisme : il semblait n'avoir désormais plus rien à craindre du retour des pirates et des souverains barbaresques. L'auteur des annales de l'Église de Tunis dit, à cette occasion, que le roi d'Espagne trouva et délivra plus de 200,000 chrétiens esclaves. Quoi qu'il en soit de ce nombre, que de pieux écrivains ont peut-être exagéré en bonne intention, tous les chrétiens résidant en Tunisie furent rendus à la liberté. Pendant quarante années (1535-1574), ils purent s'établir où ils voulurent, pratiquer leur religion, élever des églises, des cloîtres, etc.

La paix conclue^ Charles-Quint s'assura des forteresses de La Goulette et de Tunis, laissa des troupes en quantité suf-

Usante pour la garde de ces places (1,000 hommes et 12 galères), et regagna la Sicile.

Après son départ, les villes de Kaïrouan et de Sousse ne tardèrent pas à se soulever contre Mouley Hassan, dont l'autorité ]*établie par les chrétiens semblait méprisable aux musulmans. Averti de ce soulèvement, le vice-roi de Sicile envoya en Afrique le marquis de Terranova (1537). deluici aborda devant Sousse, mais, ayant rencontré des forces supérieures aux siennes, il rentra à Trapani sans avoir rien pu tenter. •

Deux ans après (1539), André Doria, anriral génpis au service de l'Espagne, vint avec ses vaisseaux le long des côtes tunisiennes ; il réduisit Sousse, Sfax et Monastir, où il plaça une garnison espagnole. Plus tard, ces villes furent tour à tour prises et reprises par les musulmans et par les Espagnols. Ces derniers, soutenant toujours Mouley Hassan, et, conduits par lui, essayèrent sans succès de prendre Kaïrouan, la ville sainte. Après cet échec, Mouley Hassan passa en Europe pour y chercher des renforts ; mais, à son retour en Tunisie, il fut pris et aveuglé par son fils Mouley^ Hamed, usurpateur du trône.

Mouley Hamed fut lui-même saisi par 1,500 Espagnols envoyés de Naples, et il dut céder le pouvoir à son oncle Mouley Abd el Maleck. Celui-ci régna trente-six jours et fut remplacé par son âls Mouley Mohammed. Mais Mouley Hamed, réfugié dans l'intérieur de la Régence, réunit un parti considérable composé de tous les mécontents ; il prit Monastir, et, ayant grossi le nombre de ses partisans, il mar-»

i Mottleyi ou mieux Moula, an arabâ, BÎgniâe maître, seigneur.

cba sur Tunis. Mouley Mohammed en fut chassé et alla se réfugier à La Goulette sous la protection des canons espagnols.

Cependant peu à peu les musulmans augmentèrent en force. En 1551, Charles-Quint, effrayé de l'autorité prise sur la côte orientale de la Tunisie par un corsaire appelé Dragut\ envoya une flotte contre lui. La principale place de Dragut, La Mehedia, fut prise, livrée au pillage et confiée à 2,500 Espagnols et à don Alvar. Malheureusement, deux ans après, Charles-Quint abandonna cette place, laissant les chrétiens de la côte orientale de la Tunisie privés de toute protection.

Mouley Hamed, remis sur le trône par les Espagnols, ne larda pas à être attaqué et battu par Âli pacha, gouverneur d'Alger, 11 se réfugia de nouveau à La Goulette pendant qu'Ali pacha prenait Tunis. Ce gouverneur ottoman y rétablit l'autorité de la Porte, y laissa une garnison turque, réputée suffisante, et rentra à Alger (1570).

Trois années durant, les Arabes et. les chrétiens combattirent côte à côte pour expulser les Turcs. Leurs efforts furent vains. Philippe II envoya d'Espagne en Tunisie (157i?) son frère naturel don Juan d'Autriche avec une flotte et 20,000 hommes. Les Turcs effrayés quittèrent Tunis ; don Juan s'en empara, y mit 4,000 hommes de troupes, et proclama roi de Tunis Mouley Mohammed, qui s'était montré plus docile que son frère Mouley Hamed.

Le sultan Sélim II, inquiet, à son tour, des progrès des Espagnols, dirigea contre eux, en 1574, une flotte comman«

i Originaire d'Anatolie, d'abord lieutenant de Barberousse, puU amiral de la flotte do Bultan Sélim. 11 fut tué au aiége de Malte en 1566.

dée par Sinan pacha. Sinan parut avec ses vaisseaux, d'abord devant Tabarque et La Oalipia; il battit les garnisons espagnoles qui défendaient ces places, et mouilla à La Goulette. 11 enleva cette position au prix de grands sacrifices ; Tunis elle-même succomba (3 septembre), malgré l'héroïque défense des chrétiens commandés par le gouverneur espagnol Cerballon. Presque tous les prisonniers non musulmans furent massacres ; les historiens parlent de 3,000 chrétiens indigènes et de 7,000 soldats espagnols égorgés parles Turcs. 300 captifs à peine furent réservés pour l'esclavage et allé rent repeupler les bagnes si heureusement détruits en 1535.

Sinan pacha ayant rétabli la domination musulmane, tout le fruit de quarante années de luttes contre le croissant fut perdu en un instant. L'esclavage recommença, et plus dur, s'il était possible, qu'auparavant. Le traité imposé par Charles-Quint vainqueur devint lettre morte, la religion chrétienne se trouva sans appui ; l'on vit de nouveau les chrétiens tourmentés et mis en vente comme un vil bétail. L'Espagne ne vengea pas sa défaite et ne fit rien pour soustraire les chrétiens au joug musulman. Sinan pacha laissa à Tunis une garnison de 4,000 hommes qu'il plaça sous l'autorité de 40 deys ; puis il donna le pouvoir suprême à un pacha et rentra à Constantinopleavec un grand nombre d'esclaves cliréticns.

Âpres les défaites des Espagnols, si le christianisme i:e disparut pas de la Tunisie, il fut du moins obligé de se cacher et de vivre clandestinement h l'abri d'une tolérance intéressée et vénale. La piraterie reprit son libre essor; les cùtea de Sicile, d'Italie, de Provence, etc., furent de nouveau écumées par les forbans tunisiens ; les bagnes se remplirert et l'esclavage fut aggravé.

Eq 1590, les musulmans, s'étant divisés en deux partis, se massacrèrent mutuellement. Le silence de l'histoire autorise à penser que les chrétiens esclaves ne furent pas atteints.

Au milieu de ces bouleversements intérieurs, l'autorité gouvernementale passa du pacha à l'un des quarante deys.

Le premier dey élu, Ibrahim Bodessli, régna deux ans, puis se retira à La Mecque (1592). Son successeur Moussa suivit son exemple (1593). Sous le règne du troisième dey élu, Othman, bon nombre de Maures, chassés d'Espagne, se réfugièrent à Tunis, où ils apportèrent des sentiments de haine violente contre les chrétiens.

La peste et la famine marquèrent les années 1604 et 1605. Se représente-t-on les souffrances alors endurées par les chrétiens^ mourant de faim sous l'étreinte du mal contagieux et privés des secours de la religion? Cependant l'Europe chrétienne ne les oubliait point.

ce Au mois d'août 1605, cinq galères de Malte, qui croisaient devant Tunis, se perdirent sur l'île de Zimbre, à 20 kilomètres du cap Bon. Les chevaliers qui les montaient, après avoir froidement envisagé les périls de leur situation, songèrent à se prémunir contre ceux qui ne manqueraient pas de les menacer aussitôt que le gouvernement local aurait avis de leur naufrage. Ils retirèrent donc tout ce qu'ils purent des coques de leurs navires, et se retranchèrent sur la partie la plus élevée de l'île. Quelques pièces de canon, portées à force de bras sur le sommet du grand Zimbre, ajoutèrent à la sécurité qu*ils puisaient dans leur propre courage. C'est dans cette attitude qu'ils attendirent l'ennemi.

« Bientôt les Tunisiens vinrent en foule assaiHir cette poignée de chrétiens. L'attaque fut vive; mais la défense fut

plus vigoureuse encore, et 300 musulmans payèrent leur témérité de la vie. Cependant la position des chevaliers était fort critique ; aucun avis de leur naufrage n'était parvenu à Malte; nulle embarcation ne leur restait pour aller dans un port réclamer des secours; et, circonstance plus fâcheuse encore, les vivres allaient leur manquer. Un événement providentiel les sauva au moment où ils désespéraient de sortir de cet îlot stérile. Un navire de commerce, forcé par l'état de la mer de chercher un abri sous le vent de la petite île, vint jeter l'ancre à 5 ou 6 milles de la côte et crut reconnaître, aux signaux qui lui furent faits, qu'on réclamait son assistance. Sur le champ, le capitaine se décida à changer de mouillage et à se rapprocher de l'îlot. Instruit de la nature du service qu'on attendait de lui, il mit ses embarcations à la mer et recueillit à bord t ^us ceux des chevaliers et des soldats qui purent s'y jeter à la hâte. Aussitôt il reprit la bordée du large et alla débarquer son monde à Palerme.

a Les Tunisiens, furieux de voir échapper une proie qu'ils croyaient déjà tenir, n'en furent que plus résolus à se saisir des malheureux qui n'avaient pas eu le temps de gagner le navire étranger. Une petite division, chargée de troupes tunisiennes, vint mouiller devant Zimbre le lendemain du départ de ce bâtiment. Le débarquement s'opéra cette fois sans diffi culte, et le peu de chrétiens qui n'avaient pu suivre leurs frères furent faits prisonniers K »

Savary de Brèves, ambassadeur de France à Constantinople, auquel on doit le récit précédent, aborda à Tunis la même année (1605) avec un envoyé du Grand Seigneur, pour

1 Relation du voyage de M, de Brèves en Terre Sxinle et dam let Étals Barba' resques^ par Jacquet de Castel; Paris, 1630.

y faire reconnaître l'exécution du traité conclu (1604) entre Henri IV et le sultan.

Voici les clauses principales de ce traité :

... Le gouvernement et les officiers de Sa Majesté en Provence entendent aussi que tous les sujets de Sa Majesté qui sont esclaves et retenus par force audit royaume de Tunis, leur soient envoyés et délivrés en même temps, sans restreindre ladite restitution et délivrance à ceux qui ont été pris en juste cause, et aussi les capitaines.

Que le semblable soit fait pour les marchandises, navires et autres prises faites par les corsaires dudit royaume de Tunis sur les sujets du roy, tant provençaux que des autres provinces de France et spécialement depuis la mort d'Osman dey.

11 y avait trente ans que les chrétiens esclaves en Tunisie n'avaient reçu aucun allégement, aucun secours des puissances européennes. Henri IV, attentif à protéger le catholicisme qu'il venait d'embrasser, répondit aux vœux les plus ardents du pape Paul V en entamant avec la Porte des négociations relatives aux chrétiens esclaves en Barbarie. Le 25 juin 1605, le traité, conclu entre le vainqueur d'Ivry let le sultan, fut lu, au divan de Tunis, en présence de Savary de Brèves, du consul Honorât Carnier, de Tagha des Janissaires, du représentant du sultan, envoyé de Constantinople, et d'Othman, dey de Tunis. Après des négociations nombreuses et difficiles, de Brèves , qui courut parfois des dangers sérieux, parvint à faire accepter le traité. En conséquence, il brisa les fers des esclaves chrétiens de Tunis, et il partit, avec eux, de La Goulette, le 29 août 1605.

Malheureusement l'expulsion des Morisques d'Espagne (1610) rendit bientôt illusoire le traité de 1604; la piraterie

iqp LA TUNISIE CHRETIENNE

reprit son cours et le nombre des esclaves devint plus grand que jamais.

Dieu réservait à saint Vincent de Paul de combattre Tesclavage plus victorieusement par la charité que les rois n'avaient pu le faire par leurs armes.

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